‹ Journal [par] Stendhal. Texte établi et annoté par Henry Debraye et Louis RoyerChapitre 31 sur 60 · JOURNAL DE PLUVIOSE, DU 24 AU · texte numérisé non relu

JOURNAL DE PLUVIOSE, DU 24 AU

24 pluviôse [-13 février], 11 heures du soir. Mercredi.

J'aurais eu Louason ce soir, si j'avais voulu, et je l'aurai quand je voudrai, voici l'histoire de ma journée. Aller demain chez Martial, pour savoir la vérité sur la c. p. Me voilà sul orlo délia félicita.

Je suis allé ce matin chez D[ugazon]. Elle y était avec M°^® Mortier, la petite Felipe et Wagner. Elle était très gaie, avait le teint éclairci, et a dit son rôle de Monime comme un ange, vraiment très bien. Elle m'a bien traité, je l'ai embrassée.

Nous sommes sortis à une heure trois quarts. W[agner] a accompagné Felipe ; nous sommes allés tous trois chez Mortier, qui nous a développé tous les détails d'une catin à âme basse qui veut avoir le bon ton. Nous y sommes restés trois quarts d'heure. Louason était dans l'enthousiasme que donne le succès à une âme amoureuse de la gloire.

Tous les sentiments généreux se pressaient dans son cœur'. Je l'ai accompagnée chez elle et j'y suis resté jusqu'à quatre heures, ne parlant de mon amour qu'en passant. Elle m'a dit qu'elle devait aller au spectacle.

Mante m'a prêté six livres et je suis allé à l'orchestre. On jouait le Cid. M"^ Bourgoin a été détestable ; Naudet, Després et Lacave * aussi mauvais qu'à l'ordinaire. Lafond a eu son élégance froide ; comme d'ailleurs il est sans organe, il restera acteur médiocre et élégant, assez semblable, pour le talent, à Voltaire.

Louason est arrivée, je lui ai donné une place à côté de moi. Je lui ai offert de la reconduire, elle a accepté. Elle m'a dit, arrivés à sa porte, si je ne montais psiS? Je suis monté, nous avons allumé du feu, parlé d'elle, ensuite de mon amour. Elle m'a écouté la première demi-heure avec attendrissement et rêverie, ensuite cet intérêt est tombé et je l'ai, je crois, ennuyée un instant. Profiter du premier moment d'attendrissement pour l'avoir. Elle m'aime ou du moins elle veut que je le croie, car elle m'a dit qu'elle avait bien compris ma démarche de

1. Je n'exprime pas assez bien ici combien nos âmesétaient en communication dans ce moment. En général^ je ne puis pas exprimer les nuances fines des événements, le profond, le meilleur de la chose, parce que les termes manquent, et qu'il fai:drait deux ou trois heures pour y plier les termes de la langue. Ce n'est donc jamais que le plus grossier qui est exprimé.

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lundi, en la laissant à sa porte ; elle s'est étendue là-dessus ; alors je lui ai parlé de l'état où je fus après l'avoir quittée. Ce moment a été le maximum de l'attendrissement. Comme, en sortant, je lui demandais un baiser, après avoir faiblement résisté elle me l'a laissé prendre, évidemment exprès, et avec complaisance.

Tout va bien jusque là ; elle s'est dessinée un grand caractère ; mais en disant à sa domestique de m'accompagner, j'ai vu ses yeux très brillants qui semblaient lui dire :

« Il ne m'a pas encore eue ! «

Ce regard a fait singulièrement tomber mon enthousiasme. Peut-être cependant n'était-ce que les yeux du tempérament éveillé et non satisfait. Je dois lui porter Shak[espeare] demain.

Je l'aurai vendredi, si je veux.

Elle m'a dit que, lorsqu'elle parla à Clairon de son revenant, M. de S., Clairon lui avait répondu par des phrases :

« Si j'étais une créature privilégiée, je croirais que le ciel a fait des miracles pour moi, etc. » Par conséquent. Clairon ne croyait pas à son revenant. Elle avait la faiblesse de la vanité. Louason alla chez elle avec Kemble, l'acteur anglais. Kemble fit des compliments à Louason et lui dit qu'elle avait une belle figure, des yeux comme ceux de M^^^ Clairon. Celle-ci dit :

« Elle a des yeux, oui, mais... » (mais quelle diffé-

rence des siens aux miens !) Louason trouve que Clairon avait des intentions bien plus profondes que celles de Dugazon. Dugazon m'a embrassé ce matin d'amitié. Cet homme a des sensations très vives, mais elles passent vite.

Il n'y a qu'un moyen de faire supporter la vieillesse, c'est la gloire et une âme ardente ; alors elle vaut peut-être mieux que la jeunesse. La vieillesse de Voltaire, celle de Mole (feuilleton des Débats du 19 sur M. Faur) comparées à la vieillesse de M. Daru, à celle de mon grand-père.

Comme j'écrivais ceci, une famille de provinciaux, très bonnes gens et très gaie, se perdait sur le carré ; une jeune fille très gaie, à sourcils noirs, jeune, jolie, un peu grosse, est venue frapper à ma porte, demandant une demoiselle N., artiste. Nous sommes allés ensemble en riant comme des fous réveiller la dame artiste. Ce petit épisode de franche gaieté m'a fait plaisir.

Le père, qui a un uniforme à broderies d'argent, m'a fait beaucoup de politesses, la fille me traitait avec l'intimité de la gaieté et de la jeunesse, naturelle aux provinciales et décrite par Jean- Jacques dans Sophie à^ Emile ou dans VHéloïse.

J'avais derrière moi, à l'orchestre, M. Petiet et son fils ; à côté, Antonelli * le célèbre dans la Révolution, à Arles, je crois, superbe vieillard, âme passionnée, qui commentait tout haut Corneille, et qui vient souvent lier conversation avec lui.

Quelle différence encore de cette vieillesse et de celle de Dugazon, à celle de M. Daru, mon grandpère, La Rive, qui commence déjà à cinquante-huit ans à gémir de tout, à celle de mon oncle qui, à quarante-six ans, tombe déjà dans la faiblesse morale et, par suite, physique, de la vieillesse. Il y a plus de vie dans Antonelli, qui peut avoir soixante ans, que dans Gagnon et La Rive réunis.

J'ai passé huit heures avec Louason aujourd'hui.

25 pluviôse [-14 février], jeudi.

Je suis allé voir Pacé à dix heures et demie, qui m'a dit qu'il ne m'avait dit que Louason awpa il mal francese que parce qu'il me voyait la serrer de près, qu'il ne sait rien là-dessus.

Mante et moi, nous nous sommes allés promener à la terrasse des Feuillants de deux heures à quatre et demie. Louason y était. Mante lui a trouvé comme moi une figure céleste, elle était avec deux hommes. Nous avons cru voir un air d'intelligence dans son sourire en me regardant. Elle a une démarche pleine de sentiment et de grâce.

Je suis allé ce soir chez A[dèle] of the gâte. Quelle différence ! J'ai trouvé un caractère sec, sans nulle sensibilité, ne s'occupant que de petits effets de vanité. Elle m'a parlé d'un jeune homme qui aura deux cent cinquante mille livres de rente, qui a dix-neuf ans, qui se nomme Mimi Meyer, qui est de

Hambourg et qui va chez Guastalla, avec une cupidité qui perçait à travers les protestations de désintéressement. Elle est sans cesse occupée à jouer la comédie ; j'observais sa figure de derrière son miroir pendant qu'elle se coiffait, vivement éclairée par un quinquet, moi, ayant la figure entièrement dans l'ombre ; je n'y ai vu que sécheresse, absence de passions douces et même cruauté. Comme la sensibilité (la vraie) rend la beauté plus touchante ! Quelle différence si Louason eût été à sa place ! Même ne l'aimant pas, quel intérêt eût eu cette toilette ! Au lieu de cela, je n'ai vu que bêtise chez la mère et mauvais cœur chez la fille.

Comme il faut peu se fier aux apparences, aux récits ! Qui croirait, sur l'exposé de la situation de A[dèle] of the gâte et ûe Louason, que la femme charmante fût rue Neuve-des-Petits-Champs !

Pour un homme à qui Lavater a ouvert les yeux sur les physionomies et qui a éprouvé par luimême la signification des traits, il est très curieux d'assister, lorsqu'on est sans conséquence, à la toilette d'une jolie femme. C'est l'affaire la plus importante ; elle est elle-même, et l'on juge. Je n'ai vu que : âme sèche, absence de passions douces, cruauté.

Ce qui me portait le plus à l'aimer, il y a trois ans, c'est que, d'après mes idées sur l'amour, je croyais devoir être aimé. Cette soirée a achevé de tuer cet amour. Elle ne ferait pas le bonheur de

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Pacé qui est bon. J'y ai passé de cinq et demie à huit heures.

Vendredi, 26 pluviôse XIII[-15 février 1805].

Le contraste des deux femmes d'hier, chez qui je n'ai pas vu une once de sensibilité, me la rendait encore plus chère ; j'avais des choses charmantes à lui dire. A son arrivée chez Dugazon, je les ai toutes oubliées. Je me suis trouvé un instant seul avec M°^^ Mortier ; elle m'inspire tant de dégoût que je n'ai rien trouvé à lui dire. J'ai voulu masquer cela, le reste de la leçon, par un tas de galanteries forcées qui étaient une mystification continuelle. Ce flux de paroles et de gestes a rejailli sur la petite Felipe, qui est jolie, qui s'y prête très volontiers et qui, peut-être même, me fait des avances. Après avoir fortement dit son rôle de Monime, elle est tombée dans un profond sérieux qui est devenu mélancolie pendant que nous riions tous à gorge déployée de Dugazon, qui répétait le rôle de Jodelet, à ce que lisait Wagner, ce qui nous faisait tenir les côtes. Peut-être sont-ce mes attentions et ma gaieté qui l'ont rendue triste. J'y ai seulement pensé ce soir. Quand elle me tromperait, qui peut m'ôter le plaisir de sentir tout ce que je sens depuis quelques jours ? Mais je ne crois pas qu'elle me trompe. Gripoli croit, comme moi, qu'elle peut avoir une grande âme. Je suis sorti de chez elle à

<îuatre heures, après y avoir resté une heure un quart. Je n'ai point eu d'esprit, j'étais trop troublé ; en revanche, en sortant, il m'est venu une prodigieuse quantité de choses tendres et spirituelles. Quand je serai davantage perception et moins sensation, je pourrai les lui dire.

Arrivé chez elle, elle a commencé par me rendre compte des personnes avec qui elle était hier aux Tuileries. Le jeune, celui qui lui donnait le bras, est M. Lalanne *, poète ; l'autre est un nommé M. Le Blanc, parent de la femme du prince Joseph, et qui paraît avoir de l'élévation dans l'âme.

Il est venu une lettre que nous avons lue ensemble ; après quoi elle m'a dit que M^^ Mortier s'était approchée d'elle ce matin, et lui avait dit de moi :

« Ce jeune homme est bien né, il annonce de la fortune, il en a sans doute. »

Là-dessus j'ai dit :

« Pour tout finir, je dirai la première fois que j'ai une place, au bureau de la guerre, qui me rapporte 1.500 francs.

— Et qu'on vous donne cent écus par grâce de votre famille », a-t-elle ajouté avec vivacité.

Ceci n'est que le sommaire. Ça me fait croire qu'elle m'aime. Gripoli croit même qu'il est possible que ce qu'elle m*a dit de M"^e Mortier soit supposé, pour la perdre dans mon esprit.

Nous parlions avec l'intimité de deux grandes âmes qui s'entendent ; de temps en temps, elle me

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regardait avec les yeux altérés (légèrement chargés d'amour), sans rien dire. Elle m'a dit, avec une décence naturelle et point du tout étudiée, qu'elle ne voulait point avoir d'amant avant ses débuts, de peur d*être grosse. Elle a dit cela sans se servir de ces termes, et d'une manière aussi délicate que celle-ci est grossière. Moi, je me traînais dans la même idée, que je répétais de mille manières ; j'avais trop de plaisir à sentir pour me donner la peine d'en inventer une autre. Elle m'a dit ensuite qu'elle ne m'aimait pas, avec un air charmant.

La conclusion est que je l'ai embrassée et qu'elle m'a donné la permission d'aller la voir demain, entre deux et trois, heure où la petite Felipe y sera. Puisque je ne puis pas être assez de sang-froid pour avoir quelque esprit, être au moins tout bonnement moimême pour avoir les grâces du naturel ; autrement, entre deux chaises le cul par terre. Pas assez de sang-froid pour bien suivre mes projets de rouerie, et point de grâce ni de touchant, ne disant pas tout bonnement la première chose qui me vient.

Si je suis sage, je tâcherai cependant d'avoir quelques attentions pour la jolie petite Felipe, afin de la rendre un peu jalouse. Il est singulier que je n'aie de jolies choses à lui dire, même de tendres, que lorsque je suis loin d'elle. Expliquer cet effet quand je pourrai.

Je lis ce soir Clairon, qui me paraît constamment tendue, sans naturel et sans grâce ; peut-être avait-

elle de tout cela en parlant, mais elle se gourmait en écrivant.

Le rôle d'Ariane, qui me semble charmant. Lire avec elle Manon Lescaut avant qu'elle dise ce rôle. J'étais vêtu avec grâce aujourd'hui, le buste au moins, et, chez elle, j'avais toutes les couleurs de la plus vive émotion.

Samedi, 27 pluviôse an XIII[-16 février 1805].

Ce jour devait être un des plus agréables de ma vie, et l'a presque été en effet. J'ai travaillé avec Gripoli à Biran trois heures un quart. Le temps était superbe. J'ai passé quatre heures chez Louason. Je ne l'ai vue qu'un instant tête-à-tête ; elle a répété le deuxième et troisième actes d'Ariane. J'y ai trouvé M. Lalanne, vu arriver et sortir M. Paillet, beau-père de Sauzay ; vu arriver et laissé M. Le Blanc, le parent de la femme de Joseph.

Je suis allé avec Gripoli au Tyran domestique * ; nous y avons trouvé Percevant. La pièce a été supportée, est médiocre ; quelques jolis détails, du sentiment à la Collin ; l'auteur, faiblement demandé, est Duval, l'acteur (cinq actes, en vers). Henri VIII, de Chénier, a été défendu le matin du jour où j'ai vu le Cid.

J'étais très triste en sortant de chez Louason, à cinq heures. Je croyais avoir vu qu'elle était une fille. Je serais charmé qu'elle fût entretenue par Le Blanc.

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La seule chose qui ait manqué à mon bonheur a manqué par l'avarice de mon père. C'est le bal de la rue du Bouloy, où Adèle danse dans ce moment. Je pourrais bien y aller à toute force, mais mon âme, épuisée par les sentiments violents, a besoin de repos.

Fleury s'est montré nouveau et d'un naturel parfait dans six ou sept vers de la douleur du père, au cinquième acte de la pièce, lorsqu'il se croit abandonné par sa femme et ses enfants.

Louason, après avoir répété le charmant morceau d'Ariane à Thésée, qui finit par :

C'en est fait, tu le vois, je n'ai plus de colère,

qu'elle m'a tout entier adressé, s'est appuyée sur moi et je l'ai embrassée.

Voilà une de ces journées comme il est à jamais impossible d'en avoir en province. Gripoli m'a bien soutenu dans ma tristesse de ce tantôt, c'est un ami rare et d'autant plus précieux pour moi qu'il a la raison qui me manque.

Dufriche a nommé à Percevant les dix plus célèbres avocats de Paris. De Sèze, le premier, a gagné 216.000 francs l'année dernière ; Chabroud * et Bonnet, cent mille ; et le moindre (Dufriche), cinquante mille.

Dimanche, 28 pluviôse XIII [-17 février 1805]. Percevant pense que le premier rôle de Duches-

nois est Ariane ; le deuxième, Phèdre ; le troisième,. Roxane ; le quatrième, Hermione ; le cinquième, Eriphile. Aménaïde, Clytemnestre de R[acine], Didon, Andromaque, Clytemnestre de Lemercier, Sabine, Monime, nous ont jDaru médiocres. Nous n'avons pas vu Esther. Elle a mal joué Polyxène, et Mandane du Cyrus, de Chénier.

Promené avec Gripoli et Durif aux Tuileries. Lu le matin M™^ Roland et Tacite. Trouvé que la monarchie, en introduisant les égards entre les gouvernants, mêle les passions au gouvernement.

Je vois chaque jour, chez Pacé, l'augmentation des égards et la diminution de l'autorité de la loi.

Je n'ai pas vu L[ouason] aux Tuileries. Travaillé toute la soirée aux caractères, avec Percevant.

30 pluviôse XIII[-19 février 1805].

Après avoir fait répéter à Gripoli le rôle de Desronais, dans Caroline*, je suis allé à midi chez Dugazon ; on m'a annoncé qu'il n'y avait pas leçon. Je suis allé chez Mélanie, un peu tremblant. Elle m'a reçu avec un contentement et une gaieté visibles ; sa femme de chambre la frisait. Je n'ai pas eu l'esprit de faire de l'esprit ; c'était le cas cependant. J'ai soufflé le feu moi-même pendant qu'elle faisait autre chose. Ce soin, qui annonce l'intimité, me charmait. Enfin, sa femme de chambre est sortie. Nous sommes restés ensemble jusqu'à deux heures.

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J'étais très heureux. Je désirerais bien qu'elle l'eût été autant que moi. J'ai lieu de l'espérer pour une partie de ce temps. Le hasard a fait ce qu'eût dû faire l'adresse ; elle m'a raconté son histoire, il m'est prouvé qu'elle a une âme sensible comme la mienne, parce qu'elle m'a raconté des circonstances qui n'ont pu être remarquées que par une âme sensible.

J'ai l'esprit fatigué en écrivant ceci, je viens de parcourir d'une manière serrée quatre cents pages en trois heures de temps ; mais je ne veux pas me coucher sans écrire. Elle s'appelle Mélanie Guilbert ; elle est née à Caen. Elle a un frère et une sœur et une mère qui, fille unique et fort belle, porta dans son ménage tous les défauts de son caractère, au point que son père mourant répondit à sa sœur, qui lui disait qu'elle allait écrire à sa mère absente : « Non, non, ma fille, laisse-moi mourir en paix. »

Une autre fois, elle lui donna un soufflet devant ses enfants ; il fit semblant d'en rire.

Il paraît que le frère de Mélanie est un assez mauvais sujet, même crapuleux, mais délicat sur l'argent, au point de rendre à la famille d'un de ses amis six mille francs en billets que cet ami mourant lui avait laissés. Sa mère est tombée dans l'avarice.

Plusieurs traits frappants, que je n'ai pas le temps de rapporter, me peignent dans sa sœur le caractère de Mathilde de Vernon (Delphine), faisant les ac-

lions les plus tendres sans tendresse, et très pieuse. Voilà le véritable défaut de la piété chez les femmes, bon peut-être à développer sur la scène.

Elle était divine en me racontant cette histoire. J'étais assis à côté d'elle, la regardant en face, ne perdant pas un de ses traits, tenant ses mains dans les miennes. Elle a bien senti que son âme tendre faisait effet ; seulement j'ai un petit trait à lui reprocher, mais quelle est la femme qui n'est pas un peu coquette? Elle était vraiment attendrie ; en parlant de son père, elle s'est essuyé deux fois les yeux, où il n'y avait point de larmes. Je lui ai pris vingt baisers, elle ne se défendait pas trop ; je crois qu'elle m'aime.

Cette joie souriante et ce ravissement d'une âme sensible qu'elle a éprouvés, en me voyant, me le prouvent. Cependant, je l'avais un peu ennuyée la dernière fois, car, comme je lui disais : « Choisissons un signe que vous me ferez quand je vous ennuierai », elle m'a dit : « Ah ! oui «, avec l'accent de la satisfaction.

J'ai plaisanté un peu là-dessus. Ce signe est cette question : « Y a-t-il bal à l'Opéra ? » Je la pressais de me dire si elle aimait quelqu'un, elle m'a dit que non, enfin que oui, en me regardant ; elle a vu, malgré mes efforts, ma figure décomposée (cela joué en grande partie), elle m'a bien vite dit que non ; la grâce suave qu'elle mettait dans toute cette conversation me prouve qu'elle m'aime. Enfin, deux fois^

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je l'ai fait rire à gorge déployée ; le sang-froid commence à me revenir, j'ai cependant toujours de ces moments où ma bouche seule parle, mon cœur étant occupé à sentir ; alors elle rabâche toujours la même idée.

A deux heures, je l'ai accompagnée chez Talma le dentiste, chez qui j'irai demain. Elle voulait travailler au retour, j'ai lu cela sur sa physionomie. Je suis monté un instant ; il est convenu que je l'appellerai Mélanie, et elle, moi, Henri. Je l'ai bien embrassée, et je Tai quittée à trois heures. A travers tout ça, elle n'a rien fait d'aujourd'hui, car j'ai rencontré M°^^ Mortier qui y montait, à qui, par parenthèse, j'ai dû paraître extraordinaire, car j'ai tant de répugnance pour elle que, malgré mes efforts, je n'ai pu faire baisser mon esprit, qui pensait à Mélanie, à lui répondre ; heureusement, l'idée m'est venue de lui parler d'elle, alors c'a été à elle à sentir.

J'ai remarqué l'effet de la curiosité sur les femmes. M[élanie] avait envie de travailler, la conversation est tombée sur Pacé, elle m'a fait rester pour en parler. Quel avantage j'aurai quand je saurai exciter et satisfaire cette passion ! Elle m'a répété aujourd'hui qu'elle ne voulait point avoir d'amant, qu'elle ne pensait qu'à débuter ; nouvelle raison pour travailler avec elle. Elle a lu Othello de Shakespeare à la suite d'Othello de Ducis; elle préfère le deuxième ; les grandes beautés du premier man-

quent leur effet à cause des chevaux de Barbarie et de la bête à deux dos ; lui apprendre à goûter le sublime Shakespeare. Elle a été enchantée du pressentiment que Hédelmone a de sa mort ; elle m'a fait de VOthello de Shakespeare deux ou trois^ critiques de sentiment, qui (quel que soit leur mérite) ne peuvent sortir que de l'âme d'une artiste. Je la verrai demain chez Dugazon, jeudi au Bourgeois Gentilhomme, ou plutôt chez elle et au théâtre, vendredi chez Dugazon. A cette heure,^ à cause de notre signe : Y a-t-il bal à l'Opéra? je Tirai voir bien plus souvent. Acquérir l'habitude des compliments ; elle plaisantait sur un coup qu'elle m'avait donné dans l'œil et disait en plaisantant avec amour : « Ces grands yeux ! » J'aurais dû lui répondre : « Oh ! vous êtes accoutumée aux vôtres, vous n'en trouvez point de grands, mais, etc. » Cette journée charmante et d'un bonheur que je ne pourrai jamais avoir en province (les arts et l'amour délicat d'une femme d'esprit) n'a pas fait sur moi la même impression qu'elle aurait faite il y a quelques jours ; je commence à m'accoutumer au bonheur.

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