Journal du 3 février
3. A cause précisément d'une sensibilité sans cesse aiguisée, « de cette délicatesse que l'inflexion d'un mot, un geste inaperçu met au comble du bonheur ou du désespoir. Je cache cela sous mon manteau de housard. » [Journal da 11 février 1805.)
INTRODUCTION XI
•de manière à comprendre avant tout ^. Mais le difficile également, c'est, dans cette formation d'esprit volontaire et artificielle, de garder le naturel ; il s'agit de laisser le tempérament agir, mais de le contrôler attentivement. « On se donne de la gaucherie en réfléchissant trop à la conduite à tenir, en entrant dans un salon ; on peut y réfléchir, s'il le faut, longtemps avant, mais à l'instant d'entrer en danse il faut faire ce qui lui plaît, y penser si le cœur y trouve de la douceur, sinon lire ou converser ^. »
A ce régime, quelles qualités l'esprit ne doit-il pas posséder ? Le courage, d'abord, pour braver l'opinion des sots (c'est-à-dire, en somme, la société presque tout entière) ; puis, l'énergie du caractère ; -la maîtrise de soi ; la sincérité avec soi-même. Toutes qualités, en somme, qu'une âme noble peut se forcer à acquérir ^. D'autres, au contraire, qui sont plus particulièrement d'ordre physique,
1. Journal du 25 février 1805 : « Quand je serai davantage perception, et moins sensation... »
2. Journal du 5 juin 1811. — ■ Il a déjà dit le 15 février 1805 : « Puisque je ne puis pas être assez de sang-froid pour avoir quelque esprit, être au moins tout bonnement moimême, pour avoir les grâces du naturel. »
3. Stendhal constate parfois qu'il n'y est pas arrivé ; il écrit, par exemple, le 14 juin 1811 : « J'ai l'air d'avoir du caractère parce que, pour le plaisir d'éprouver de nouvelles sensations, j'aime à hasarder ; mais je ne domine point en cela ma passion véritable, je ne fais qu'y céder. » Il constate aussi le 10 août : « J'ai trop de sensibilité pour
.avoir jamais de talent dans l'art de Lovelace. »
XII INTRODUCTION
ne peuvent s'acheter ou se conserver, même air prix d'un effort continu : la mémoire, par exemple. C'est une qualité qu'a Henri Beyle ^, mais sa mémoire est incertaine, et spéciale : il ne se rappelle jamais ce qui ne l'intéresse pas ; « je ne retiens que ce qui est peinture du cœur humain. Hors de là, je suis nul ^. » Aussi prévoit-il l'avenir avec beaucoup de sagacité : « La chose qui me manquera le plus tôt lorsque je vieillirai, ce sera la mémoire... Au bout de neuf ans, à peine comprendrai- je mon ouvrage ^. »
Raison de plus pour travailler avec ténacité. Nul homme plus qu'Henri Beyle n'a été convaincu que le génie est le fruit d'une longue patience. Patience qui ne s'est jamais démentie, en aucune circonstance, que ce soit pour' acquérir la gloire littéraire ou pour acquérir le cœur d'une femme.
Voilà la théorie, le système. Henri Beyle y est-il: fidèle ? Hélas ! il constate lui-même de fréquents fiascos. Sa sensibilité lui donne des jouissances délicieuses, mais souvent l'empêche de mener
1. Journal du 12 décembre 1805 : « Toutes nos erreurs viennent de nos souvenirs. C'est donc un immense avantage d'avoir une bonne mémoire. J'en ai, je crois, une très bonne : Crozet appelle Beyle l'homme à mémoire terrible. Cultiver la mienne, non point en apprenant par cœur, mais en me rappelant pour exercice des faits avec toutes leurs circonstances. »