Journal du 24 septembre
INTRODUCTION XIII
à bien une entreprise longuement et soigneusement calculée ^.
C'est dans ses entreprises amoureuses surtout, qui sont les mieux préparées à l'avance et les plus minutieusement méditées, que se marque le déséquilibre entre le désir et la réalité. Xon que la femme aimée ou désirée ne veuille pas répondre à ses avances : c'est avant d'entreprendre la lutte que Beyle a été vaincu, et vaincu par lui-même. Sensibilité, timidité, orgueil se conjurent pour mettre à néant les plans de conquête qu'il a patiemment échafaudés.
Henri Beyle passe pour un séducteur professionnel ; cependant, peu de femmes, relativement, ont occupé son cœur entre 1802 ^ et 1818. Citons-les : Yictorine Mounier, Adèle Rebufîet, Mélanie Guilbert (Louason), Mina de Griesheim, Madame Daru, Angélina Bereyter, Angela Pietragrua ^.
1. « Je sais depuis longtemps, écrit-il le 11 février 1805, que je suis trop sensible, que la vie que je mène a mille aspérités qui me déchirent. «
2. Le Journal de 1801 ne parle d'aucune femme. La Virginie Cubly de son enfance est oubliée pour 35 ans, et il ne fait aucune allusion à sa première rencontre en 1801, avec Angela Pietragrua. Sa correspondance elle-même fournit bien peu de renseignements.
3. En octobre 1811, Henri Beyle fait encore allusion à une certaine Livia B., que nous ne connaissons pas autrement (M. Arbelet pense (Journal d'Italie, p. 262, n. 2) qu'elle pourrait s'appeler Riatowiska, mais cela ne nous renseigne pas davantage). Le charme de cette Livia aida Stendhal, à Ancône, à oublier un peu la trop aimée Pietragrua.
XIV INTRODUCTION
Moins de la moitié de ces femmes ont été ses maîtresses au sens physique du mot. Entre temps, il a trompé les ennuis de l'attente ou les impatiences du désir avec des femmes plus faciles, filles d'auberge, filles de trottoir ^.
La science de la conquête de la femme a été l'une des préoccupations maîtresses de Stendhal, 11 publiera même, en 1822, le résultat de son incessante étude de V Amour. Mais (particularité bien connue et sur laquelle je n'insisterai pas) il y a un abîme entre sa conception amoureuse, ses plans de conquête d'une femme désirée, et la réalité. Il est impossible de voir divorce plus grand entre la théorie et la pratique.
Tout au fond de lui-même, il considérait la femme comme un instrument de plaisir, en véritable fils du xviii® siècle et surtout du Midi qu'il était ; mais cela ne l'empêchait pas de rechercher l'âme vraiment sœur de la sienne, la femme exceptionnelle — son égale par l'élévation de l'esprit et la délicatesse du cœur. Il crut un moment avoir rencontré cette femme
1. Une lettre à Edouard Mounier, du 5 juillet 1802 [Correspondance, éd. Paupe et Chéramy, t. I, p. 28), fait allusion à une plaisanterie du frère de Victorine sur les c< amours passagers » d'Henri Beyle. Il parle encore, mais très rarement, dans le Journal, d'aventures d'un moment, et confesse le 7 novembre 1807 : « Je couche tous les trois ou quatre jours, pour les besoins physiques, avec Charlotte Knabelhuber, fille entretenue par M. de Kestenwilde, riche Hollandais. » Tout ceci ne constitue pas des « amours »■ à proprement parler.
INTRODUCTIOX XV
dans Victorine Mounier — et certains passages du Journal dans lesquels il parle d'elle sont délicieusement parfumés de délicatesse. Mais ce rêve fut bien vite dissipé, Victorine n'ayant pas répondu aux avances d'Henri Beyle, d'ailleurs probablement si tiiaiides qu'elles ne devaient pas être perceptibles. Il écrivit cependant à la telle, qui ne lui répondit jamais (le Journal en fait foi), quoi qu'il veuille montrer, en 1835, que Victorine eut pour lui de l'amour, que cet amour fut brisé par une « séparation violente », et que cette séparation fut cause de son « abandon de l'état militaire » et de sa « fuite à Paris en 1803 ^ ».
Presque en même temps, il eut pour Adèle Rebuffet, la future Madame Alexandre Petiet, une passion de tête et, un peu, de sens, plutôt que de cœur ; 'û écrivait le 30 juin 1804 : « Ce sera une charmante maîtresse, mais ce serait pour moi une mauvaise femme. » Mais tout le charme physique de la jeune fille fut anéanti par la pauvreté de son cœur, où Beyle ne constate, le 14 février 1805, que « sécheresse, absence de passions douces, et même cruauté ».
Il rencontre enfin, à la même époque, la femme qui pendant quelque temps put lui donner l'illusion de l'amour parfait ; je dis V illusion, car avec
1. Vie de Henri Brulard, t. I, p. 67. — La séparation a été motivée par la nomination de Mounier comme préfet de rille-et-Vilaine le 13 avril 1802.
XVI INTRODUCTION
un instrument d'analyse aussi perfectionné — et aussi desséchant — que le sien, Henri Beyle ne pouvait garder très longtemps d'aveuglement — ou de tendresse — pour une maîtresse, quelle qu'elle fût.
Il connut par hasard Mélanie Guilbert (qui se faisait nommer, au théâtre, Louason), en décembre 1804, dans le salon de Dugazon, chez lequel ils prenaient ensemble des leçons de déclamation. Milieu un peu mélangé, mais vivant et amusant, où se rencontraient des petites femmes à moitié actrices, à moitié entretenues : Louason et un de ses amis d'âge mûr, nommé Le Blanc, une Madame Mortier de vertu plus que douteuse, une jeune personne dont Stendhal n'a jamais connu le nom, entretenue par le général Lestrange, une demoiselle Rolandeau, qu'il avait rencontrée à Genève au printemps de 1804, et dont la vertu paraît peu farouche, une « jolie petite Felipe » qu'il juge n'avoir pas « seulement l'idée de la pudeur » *, et, comme hommes, en dehors de lui, Wagner, un jeune Allemand qui, outre la bonne prononciation française, cherchait dans le cours de Dugazon, auprès de ses jeunes partenaires, des satisfactions beaucoup moins pédagogiques. Dans ce « cours d'adultes », on rencontrait encore la célèbre actrice Duchesnois, qui parfois venait