‹ Journal; (volume 3)Chapitre 10 sur 20 · MAI 1710. IG · texte numérisé non relu

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le roi pendant qu'il sera ici. Le roi dine tous les jours à son petit couvert dans sa chambre, et le soir il tient une table de seize couverts, dont on compte qu'il y aura toujours huit places remplies par la maison royale et les huit autres pour les dames qui sont ici et qu'on nommera tour à tour, sans avoir égard ni aux charges ni aux dignités. Il y en eut hier neuf qui y mangèrent, parce que M. le duc d'Orléans n'y étoit pas, et il y en a mangé ce soir onze, parce que Monseigneur et messeigneurs ses enfants a voient fait un retour de chasse.

Mercredi 28, à Marly. — Le roi tint le conseil d'État ; il demeura l'après-dinée chez madame de Maintenon jusqu'à cinq heures et puis se promena dans ses jardins et vit jouer au mail les bons joueurs. — On apprend de Rome que le cardinal Durazzo est mort ; voilà un treizième chapeau vacant. Les affaires du pape avec l'empereur ne s'accommodent point encore, et le marquis de Prié étend tous les jours les prétentions de l'empereur son maître. Le prince d'Avellino a enfin donné part au pape de son arrivée, en qualité d'ambassadeur de l'archiduc. 11 n'en a point donné part aux cardinaux et n'a été complimenté que par le cardinal Barberin, qui l'a fait contre l'avis du sacré collège et sans la participation du pape. Il a amené du royaume de Naples plusieurs bandits avec lui et menace de se mettre par force en possession du palais d'Espagne et commence déjà à former de nouvelles prétentions sur le duché de Ferrare. — Il arriva un courrier de nos plénipotentiaires, et tout ce que nous en savons, c'est que le 23 et le 24 ils ont été en conférence avec les députés de iMM. les États.

Jeudi 29 , à Marly. — Le roi se promena le matin e le soir dans ses jardins. Il retournera jeudi à Versailles et y entendra le salut dans sa nouvelle chapelle, que le cardinal de Noailles bénira le matin de ce jour-là, iMadame la duchesse de Bourgogne tint ici le matin dans son cabinet une table de douze couverts, où Monseigneur

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et messeigneurs ses enfants mangent quand ils ne vont point à la chasse. Cette table est servie à merveille , et quelquefois même elle fait mettre une petite table dans un coin près de la fenêtre. Le soir, comme cette princesse mange avec le roi, sa table n'est que de huit couverts pour les dames du palais et pour quelques-unes des dames qu'elle nomme. Madame tient une table chez elle, mais qui n'est que pour ses dames. Madame la duchesse d'Orléans et madame la Duchesse en tiennent aussi pour les dames qu'elles ont amenées. Madame la princesse de Conty est demeurée à Versailles, où elle prend des eaux. Madame la duchesse du Maine est à Sceaux, où elle se va faire donner la douche sur la tète pour de grandes douleurs qu'elle a.

Vendredi 30, à Maiiij. — Le roi se promena le matin et le soir dans les jardins. Monseigneur et messeigneurs ses enfants coururent le loup. On joue beaucoup au lansquenet ce voyage-ci dans le salon, mais ce n'e.st qu'auxécus, et Monseigneur n'y joue point. Il joue de temps en temps au papillon, et madame la duchesse de Bourgogne quitte lelansquenet pour aller jouer avec lui. — On mande d'Aragon que le roi d'Espagne partit le 10 de Saragosse et arriva le lii à Lérida. Le marquis de Villadarias alla audevant de lui et y fut reçu avec de grandes acclamations des troupes et des peuples. Le li il passa la Sègre, et le J 5 il s'avança à Balaguier, dont il veut faire le siège, il y a dans Balaguier quinze cents hommes et quelques hussards et miquelets. — On a des lettres de M. dAlbergotti du. 26. I^es ennemis n'ont pas encore attaqué le chemin couvert. Ils travaillent sous terre dans le glacis, et nos mineurs vont au-devant des leurs. On ne croit pas que le maréchal de Villars puisse attaquer les ennemis dans le poste où ils sont, qu'ils ont fort retranché.

Samedi 31 , ùMarly. — Le roi ne tient point à Marly do conseil de finances les samedis; il travailla l'après-dinée avec M, Voisin. — On attend un courrier de M. le mare-

clial de Viliars avec impatience. Il sapproclic des ennemis, et le roi a grande envie qu'on les attaque. Il Fa mandé même aux généraux, outre ce qu'il leur avoit dit avant qu'ils partissent ; cependant la commune opinion ici est qu'on ne pourra pas les attaquer. Ils ont des redoutes farcies de canon à la tète de leur camp, et ils se retranchent tous les jours de plus en plus. — Il se répand un bruit sourd que le roi va faire le mariage de monseigneur le duc de Berry avec Mademoiselle * et que pour épargner la dépense présentement on ne fera leur maison qu'à la paix. Il paroit que madame la duchesse de Bourgogne souhaite fort cemariage. — Il n'y a point eu de musique ici ce voyage. Il y en avoit aux autres voyages trois fois la semaine, et le roi veut retrancher cette dépense-là comme beaucoup d'autres qu'on faisoit ici. Il ne dépense pas plus à Marly qu'à Versailles.

* A la façon dont M. le duc d'Orléans étoitavec le roi , avec madame de Maintenon, avec (Monseigneur, et, s'il ne faut rien oublier, avec l'empereur, rien ne fut plus étonnant que ce mariage , et la surprise montera au comble en ajoutant qu'il fut déterminé à l'insu de Monseigneur et fait malgré lui. Ce fut aussi l'ouvrage de bien des pièces différentes qu'il fallut toutes rassembler, unir, diriger au même but et les y faire frapper ensemble et avec une cadence dont le moindre contre-temps auroit tout déconcerté. Tant de ressorts fiu'ent conduits par un seul homme, qui trouva moyen d'y réunir des gens d'ailleurs ou très-étrangers les uns aux autres , ou même très-opposés , et de quelques-uns desquels il n'étoit à nulle portée. Ce fut le même qui répondit avec si peu d'embarras à IM. le chancelier de Pontchartrain sur l'affaire d'Espagne qu'on vouloit porter au parlement, et le même qui sépara M. le duc d'Orléans d'avec madame d'Argcnton et qui le réconcilia avec su fcnune. Il crut pouvoir faire proliter grandement >M. le duc d'Orléans de ces premiers temps de règle et de réunion. (1 hasarda le projet; il le mit en mouvement, et ne quitta point prise qu'il n'en fût venu à bout. Cette anecdote seroit trop longue à raconter ici; elle est aussi trop curieuse pour n'en rien dire. La duchesse de Villeroy étoit de longue main amie intime de madame la duchesse d'Orléans ; un ca|)ric(' de la maréchale d'Kstrées, qui s'en étoit engouée , l'initia chez madame la duchesse de Bourgogne, sur laquelle d'autres raisons lui firent prendre ensuite l'ascendant ; elle vivoit avec la maréchale de Rochefort près-

que comme avec uue mère. Nangis, petit-fils de la maréchale, ue bougeoit de chez elle ni de chez la duchesse de Villeroy, mais il ignoroit toute cette affaire. 11 étoit extrêmement lié avec madame d'O, qui étoit mise à portée de tout avec madame la duchesse de Bourgogne , et laquelle avec cela étoit assez bien avec madame de Maintenon pour hasarder certaines choses et les bien remarquer toutes. L'amitié invariable de M. le duc d'Orléans pour M. de Cambray et un commerce de science avec le duc de Chevreuse les lui avoienl parfaitement acquis et avec eux le duc de Beauvilliers, qui ue faisoit qu'un avec ces deux autres. Madame de Lévis, fille du duc de Chevreuse et dame du palais, étoit à portée de bien des choses sérieuses avec madame la duchesse de Bourgogne et fort bien avec madame de 3Iaintenon et sur un grand pied d'estime et d'amitié. Le P. Tellier fut gagné absolument, et le maréchal de Boufflers aussi alors fort à la mode, ce qui ne dura qu'un moment ; ainsi madame la duchesse de Bourgogne et madame de ^laintenon étoient des ; rênes sans lesquelles rien ne se pouvoit en cette affaire, et qui avec le P. Tellier devinrent celles avec qui on put tout. Le contradictoire étoit la guerre, la misère, la dépense, l'apanage des mariages étrangers, l'âge de M. le duc de Berry, qui ne pressoit point, les princes nés de monseigneur le duc de Bourgogne, qui diminuoient Tempressement de le marier, la haine trop ouverte et trop marquée en tout de Monseigneur pour ^I. le duc d'Orléans, son attachement extrême pour madame la Duchesse, l'aversion des deux sœurs , la passion de celle-ci de parvenir à ce grand mariage pour sa fllle , la faveur et les manèges de d'Antiu, tout à celle-ci et à (Monseigneur, les réflexions qui se pouvoient si aisément faire à l'égard de l'Espagne , et tout ce qui euvironnoit 'Monseigneur infiniment opposé à "SI. d'Orléans et dévoué à madame la Duchesse. La dévotion sur l'âge et la brillante santé de 'M. le duc de Berry déterminèrent le roi à le marier, les mêmes raisons à ne point attendre la fin incertaine de la guerre ; le peu d'usage pour les affaires d'im mariage étranger et le dégoût de mettre une incounue dans leur st*in déterminèrent encore le roi et madauie de Maintenou a un mariage domestique , et l'intérêt des bâtards, si cher a tous les deux, acheva de les emporter. Le procès de la succession de ^L le Prince avoit brouillé à l'excès M. du Maine avec madame la Duchesse ; il fit sentir au roi et à sa gouvernante madame de Maintenon de quelle importance il lui étoit pour l'avenir de faire M. le duc de Berry gendre de sa sœur et cousin germain de ses enfants , et entre ses deux sœurs il n"avoit pas de choix, outre qu'indépendamment du procès qui les brouilloit avec madame la Duchesse il n'ignoroit pas qu'elle étoit toute princesse du sang et madame d'Orléans toute bâtarde. C'en fut assez pour y dévouer rrfadame de Maintenon et lui faire oubliera cet égard le mari, en faveur

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