‹ Journal; (volume 3)Chapitre 11 sur 20 · MAI 1710. 16Î · texte numérisé non relu

MAI 1710. 16Î

de la femme et du frère de sa femme. Madame la duchesse de Bourgogne n'aimoit pas madame la Duchesse ; elle la craignoit auprès de Monseigneur, de sorte qu'elle et madame du Maine, ayant par différentes raisons le même point d'aversion, se réunirent sans concert dans le même point de désir. Madame la duchesse de Bourgogne de plus craignoit une étrangère, et vouloit qu'une duchesse de Berry lui eut l'ohligatiou de sa fortune, dépendît d'elle, ne put lui donner d'omhrage d'aucun côté, et avoit de plus Tenfauce d'être flattée d'en devenir la gouvernante. Outre ces raisons monseigneur le duc de Bourgogne et elle, intimement unis à ÎM. le duc de Berry, lui vouloient une femme qui, bien loin de les délier d'ensemble, devînt encore un nouveau lien , et c'est ce qu'ils crurent qui ne se pouvoit trouver que dans la fille du duc et de la duchesse d'Orléans. Cette dernière raison toucha extrêmement les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, et après l'intérêt de M. du IMaine rien n'enleva tant madame de Maintenon que celui de madame la duchesse de Bourgogne, et de lui donner une belle-sœur obligée et dépendante, et d'en éviter une qui par l'agrément de la nouveauté eût pu partager le roi avec elle et encore plus Monseigneur, auprès duquel elle n'avoit aucun soutien et tout contraire. Trois mois virent naître et consommer ce grand ouvrage , dont qui que ce soit ne s'aperçut que vers les derniers dix ou douze jours, et encore bien peu et d'une manière fort incertaine. Alors il ne resta plus que deux difficultés , Monseigneur, dont ou marioit le fils bien-aimé sans lui en avoir rien dit et avec certitude de sa plus que répugnance, l'autre M. le] duc d'Orléans à faire parler au roi. Tout étoit néanmoins parvenu au point d'être arrangé ; de sorte que madame de Maintenon et madame la duchesse de Bourgogne pressoient également cette démarche,. et quoiqu'elles n'osassent répondre du succès, elles assuroient qu'il étoit temps de la faire. Néanmoins tout l)ieu considéré , M. et madame d'Orléans crurent impraticable de pousser plus avant sans avoir fait quelque démarche auprès de Monseigneur. Le même ami de M. d'Orléans l'étoit des Rignou de tout temps, et la femme de l'intendant des finances l'étoit intime de mademoiselle Choin ; cela fut donc tenté par là , quoique la Choin et madame la Duchesse ne fussent qu'un ; mais dans la nécessité d'une démarche auprès de Monseigneur, sur le point de la conclusion , l'on De pouvoit pas espérer qu'il ne la dit à cette confidente de son àme, et c'étoit la blesser et par elle i\Ionseigneur, que de ne pas s'adresser à elle. Cela fut donc exécuté en telle sorte qu'on ne fit qu'effleurer, sans découvrir à quel point on étoit , et cela sous un voile de respect et de consulter les volontés de Monseignoin" sur un désir si raisonnable. Au premier mot, la Choin en furie répondit tout ce qui se pouvoit dire de plus offensant, reprit toute l'affaire d'Espagne au

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plus ciiiuiuel et vomit des injures; heureusemeut tout étoit consenti. Madame la duchesse de Bourgogne et madame de Maintenon , averties le soir même de la réponse de la Choin , pressèrent la mesure. Le roi parla à Monseigneur en père , et qui savoit l'être , mais qui faisoit semblant d'ignorer l'éloignement de jMonseigneur et qui toutefois n'en vouloit pas trouver, et Monseigneur, qui savoit mênu' plus que déraison à qui il avoit affaire, baissa la tête et répondit monosyllabe au roi, qu'il étoit le maître. C'étoit tout ce que le roi vouloit , et ne lui en parla plus; dès le lendemain il déclara le mariage. Mais après ce gros du réel de l'affaire il ne sera peut-être pas moins curieux d'en raconter la bagatelle, qui est ce qui se passa là-dessus de M. le duc d'Orléans au roi. Tout étant préparé à souhait, il ne s'agissoit plus que de parler au roi lui-même. M. le duc d'Orléans n'avoit jamais montré en faire difficulté , et au contraire ; mais quand ce vint à rexécution, au voyage de Marly qui précéda celui où le mariage fut déclaré , il recula. Pressé par madame la duchesse d'Orléans, qui l'étoit ellemême par madame la duchesse de Bourgogne et par madame de Maiutenou, il chercha divers prétextes, et, poussé enfin à bout, il avoua à sa femme et à l'ami qui les avoit raccommodés et qui avoit principalement ourdi toute cette trame de mariage qu'il ne pouvoit s'y résoudre; que ce mariage étoit si fou dans un temps de guerre et de misère, et par un nombre de raisons qu'il étala avec éloquence, que c'étoit une proposition qu'il n'oseroit jamais faire. L'étonnement des deux témoins fut grand, et ils se trouvèrent d'autant plus déconcertés qu'ils reconnurent que la peur du roi et de la situation où il avoit été avec lui et où il étoit encore en grande partie étoit le motif secret qui l'arrêtoit tout court et qu'il caciioit sous l'apparence des autres; cependant sans cette démarche tout manquoit quand tout étoit prêt à réussir selon toute apparence. De ce débat il résulta que sa femme lui proposa d'écrire et de donner lui-même sa lettre au roi , s'il ne vouloit pas lui parler; tout aussitôt il accepta-, et montra par là qu'on en avoit jugé juste, parce que c'étoit un des hommes du monde qui parloit le mieux, le plus aisément et à qui, sans cette frayeur du roi, le parler auroit moins coûté que d'écrire. Tout de suite il fut pressé d'aller faire sa lettre, et il sortit pour l'aller écrire ; comme il sortoit , madame d'Orléans demanda à leur ami s'il le laisseroit sans aller avec lui, et qu'il étoit fort à craindre, s'il ne lui voyoit faire la lettre, qu'il n'en usât comme pour parler. L'ami sentit la force de cette juste crainte et s'en alla après lui. Aladame d'Orléans logeoit en haut au château et lui en bas au premier pavillon du côté de la chapelle ; eu chemin ils parlèrent de la lettre, et en arrivant chez lui M. d'Orléans, qui n'avoit jamais de quoi écrire, en demanda. Il fit encore quelques tours de chambre avant de se mettre à écrire , puis demeura la plume

immobile a la main. L'autre, le voyant ainsi, le laissoit faire sans montrer qu'il le voyoit et s'impatientoit d'autant ; enfin cela ne finissant point, il lui demanda s'il ne commenceroit point. M. d'Orléans lui dit qu'il étoit embarrassé et qu'il vaudroit mieux qu'ils fissent ensemble, li'arai, haussant les épaules, se mita la table; mais cela n'en fut pas mieux, tellement que do dépit il lui proposa qu'ils écrivissent cbacun à part sur cette table , pour quand ils auroieut fait il choisît celle des deux lettres qu'il voudroit , ou que des deux il en fit une troisième ; c'est que l'ami prévoyoit qu'avec cette répugnance que la (trainte inspiroit il n'écriroit point, et qu'au moins, se trouvant une lettre faite, on parviendroit à la lui faire copier et donner, et c'est ce qui arriva. T.'ami se mit à écrire et tout de suite ; en tournant la feuille il vit celle de M. leduc d'Orléans vide et lui qui n'écrivoit point; il lui en demanda la raison. M. d'Orléans dit qu'il écriroit quand il auroit vu la lettre écrite, et l'autre poursuivit. Quand elle fut achevée, M. le duc d'Orléans eut plutôt fait de la trouver admirable qu'en écrire une autre ; il se contenta de deux ou trois petites corrections de mots et de rien; puis la voulut prendre pour la montrer à madame la duchesse d'Orléans , mais ayant essayé de la lire il ne le put , parce qu'il avoit la vue très-mauvaise , et que cela étoit écrit fort petit et couramment , de sorte qu'il fallut que celui qui l'avoit faite l'emportât chez lui pour, avec une meilleure plume, l'écrire bien et gros, et la leur porta à tous deux ensemble le même soir. Le lendemain elle fut copiée par JNl. le duc d'Orléans. 11 fut question de la donner et d'en prendre bien le temps, il eu manqua deux de pure maie peur : enfin, pressé de la part de madame la duchesse de Bourgogne et de madame de Alaintenou, tout ce qu'on le peut être , lui matin qu'on sut le roi de bonne humeur, madame de Mainteiion dans Marly et point à Saint- Cyr, le P. le Tellier à Marly et d'Autiu absent, l'ami amena M. le duc d'Orléans dans le salon, tandis que le roi au sortir de sa messe étoit chez madame de Maiutenon, et l'exhorta de son mieux à finir dès que le roi seroit rentré chez lui. Dès qu'il le fut, M. d'Orléans s'approcha, puis s'éloigna à diverses reprises, et son ami toujours lui parlant le tournoit de l'épaule pour l'acheminer, avec grand'peur que tout ce qui étoit là ne s'apereût de ce manège, l'^nfin après bien des pirouettes, des excuses, des résolutions, des refuites, le chemin fut enfilé et plus d'une fois ralenti, jusqu'à ce que, forcé d'épaule et de propos, il le conduisit dans la porte du cabinet. INIais ce fut une autre peine quand son ami, qui s'étoit assis dans la fenétn^ près de cette porte avec quelques seigneurs qui attendoient (jue le roi sortît pour sa promenade, vit fort peu de moments après M. le duc d'Orléacs sortir du cabinet et traverser de suite pour s'en aller. L'autre n'oSa ni le suivre ni encore moins lui parler ; le roi fut assez longtemps sans

vcnii', puis alla a la promcoade; quelque temps après M. le duc d'Orléans le vint joiudre à un bassin de carpes. Comme le roi le quitta , M. d'Orléans demeura en arrière et son ami aussi, avec impatience de lui parler, et là il apprit qu'il avoit donné sa lettre ; que le roi lui avoit paru surpris de ce qu'il lui écrivoit; qu'il lui avoit dit que c'étoit de chose qui ne pouvoit lui déplaire, mais lui marquer déplus en plus son attachement et sa confiance, et de telle nature en même temps et si importante qu'il avoit eu peur d'être trahi par la force de sou désir en lui parlant, et qu'il avoit mieux aimé lui écrire-, qu'il le supplioit de vouloir bien lire sa lettre et qu'il se retiroit pour lui laisser toute liberté. Il ajouta qu'en sortant il avoit tourné la tête et vu le roi ouvrir la lettre. Le fait étoit qu'il craignit que le roi ne lui parlât après l'avoir lue, et son coup de pistolet tiré il s'enfuit. Le soir le roi la lut à madame de iMaintenon et à madame la duchesse de Bourgogne et la loua avec enjouement; de ce moment le mariage fut résolu. La considération de Monseigneur le suspendit sans le faire balancer, et ce ne fut que pendant les premiers jours du ^larly suivant que le voyant prêt à être déclaré on fit auprès de mademoiselle Choin la démarche dont a parlé. Le particulier du roi et de M. d'Orléans a paru trop curieux pour l'omettre ; il caractérise même en partie un prince qui a gouverné depuis l'État.

Dimanche 1" juin, à Marly. — Le roi tint le conseil d'État et l'après-dinée il travailla chez lui avec M. Pelletier. Pendant qu'il] y travailloit, M. Voisin vint, qui lui apporta des lettres du maréchal de Yillars. Le courrier étoit parti de notre camp de hier au soir. Notre armée étoit en présence de celle des ennemis et à trois quarts de lieue d'eux. On a bien visité et reconnu leur droite, leur gauche et leur centre, et par l'avis des trois maréchaux et de tous les officiers généraux on a jugé que ceseroit une folie que de songer à les attaquer. — On a fait repartir ce soir le courrier de nos plénipotentiaires. Avant que départir de Versailles, M. d'Aumont avoit obtenu du roi de changer le régiment du marquis de Villequier, son fils, contre celui du duc de Duras, qui est un des plus anciens, et le marquis de Thois, delà maison de Gouftîer, a eu l'agrément pour son fils d'acheter celui de Villequier ; ainsi ce sera lui qui payera au duc de Duras les 22,500 livres à quoi sont taxés les régiments de cavalerie des

gentilshommes. Le duc de Duras avoit fort souhaité que Nancré, son lieutenant-colonel, eût son régiment et en avoit obtenu l'agrément pour lui, mais il ne s'est pas trouvé en état d'acheter.

Lundi 2, à Marly. — Le roi travailla l'après-dinée avec M. de Pontchartrain et alla ensuite chez Madame. En y allant il déclara le mariage de monseigneur le duc de Berry avec Mademoiselle (1). Madame le savoit dès hier, et le roi l'avoit confié aussi à M. le duc d'Orléans, mais il lui en avoit commandé le secret ; et M. le duc d'Orléans, qui devoit aller hier à Saint-Cloud voir Mademoiselle, lui dit qu'il n'iroit point voir sa fille parce qu'il n'auroit point la force de lui cacher une nouvelle qui lui feroit tant de plaisir. On nommera une dame d'honneur et une dame d'atours pour madame la duchesse de Berry, mais on ne fera point sa maison ni celle de monseigneur son mari qu'à la paix. On va envoyer pour la dispense deux courriers à Rome dont l'un ira par mer et l'autre passera à Turin et donnera part de ce mariage à M, de Savoie, que M. le duc d'Orléans priera défaire passer dihgemment son courrier à Rome ; ainsi on compte que la dispense pourra être arrivée à la fin du mois.

Mardi 3, à Marly. — Le roi tint le conseil de finances et l'après-dinée il travailla avec M. Voisin. M. le duc

(1) Mademoiselle désiroit passionnément ce mariage , mais elle savoit que le roi y avoit de l'opposition, trouvant qu'elle étoit fort grasse , et craignant par «;ette raison qu'il n'y eût point d'enfants. Mademoiselle avoit aimé de tous les temps à ne se contraindre sur rien et surtout de manger beaucoup. Instruite cependant de la prévention que le roi avoit contre sa taille, elle prit la résolution de maigrir à quelque prix que ce fut. Elle fut donc un an entier à avoir un corps fort .serré, ne mangeant jamais à table et toujours en courant. Cette méthoile lui réussit; sa taille changea, et le mariage fut fait. Mais aussitôt qu'elle fut parvenue à son but elle se livra de nouveau à son goût , et en moins de six mois elle engraissa prodigieusement. On sait que ce n'est pas la seule chose sur laquelle elle ne garda point de mesure. On peut dire que cette princesse a été dans ce siècle un exemple rare de dissolution et de dérèglement. ( iSofc du duc de I.uynes. )

17 r lOlJRNAI- DE DANGKAU.

d Orléans alla à Versailles voir iiiadanie la princesse de Conty et à Sceaux voir madame du Maine pour leur donner part du mariage et ensuite alla à Saint-Cloud voir Mademoiselle, où Madame étoit déjà et où tous les courtisans et beaucoup de gens de Paris étoient venus faire leurs compliments. — Le roi envoya dès le matin le duc de Tresmes à la reine d'Angleterre, qui est à Chaillot, pour lui donner part du mariage.

Copie d'une lettre du duc de Berwick.

Au camp d'Arleux, le 1°' juin.

L'armée vint camper ici avant-hier, la droite près de Fampou, la gauche à Avion, le front de bandière n'est qu'à une lieue des ennemis. Dès en arrivant et hier matin, l'on fut reconnoltre le camp des ennemis, dont la situation est très-avantageuse , leur droite et leur gauche bien appuyées et à leur front, force redoutes de distances en distances avec des batteries, ce qui, joint à ce que leur armée est du moins aussi nombreuse que celle du roi, ne permet pas de songer à les attaquer. L'on se contente de rester ici en beau début quelques jours pour faire voir que l'on ne refuse point le combat. Les ennemis n'ont point encore pris le chemin couvert, mais leur sape est fort près des palissades.

Mercredi 4, à Marly. — Le roi tint le conseil d'État, et l'après-dinée Madame, M. le duc d'Orléans et madame la duchesse d'Orléans menèrent Mademoiselle dans son cabinet. Elle étoit venue ici de Saint-Cloud et avoit dîné avec madame sa mère. Quand elles sortirent de chez le roi. Madame la mena dans son appartement, où Monseigneur mena monseigneur le duc de Berry. Mademoiselle, qui n'a pas encore quinze ans, se tire de tout cela avec un air de modestie à travers laquelle sa joie paroit. La reine d'Angleterre et la princesse sa fille vinrent ici de Chaillot, fii'ent leur compliment sur le mariage. Elles arrivèrent sur les cinq heures et elles partirent à sept

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