ET SUK SA FAMILLE
Deux hommes d'un rare génie, tout-puissants par la malignité de leur esprit, ont écrasé depuis plus d'un siècle, sous les traits es plus aiguisés de leur perfide rancune, le malheureux nom du marquis de Dangeau. Lorsque Voltaire, vidant contre lui l'arsenal de ces moqueries que l'on croirait épuisées quand il a parlé de la Beaumelle et de Fréron, feint d'ignorer le nom de Dangeau pour traiter à son aise l'auteur du Journal du « vieux valet de chambre imbécile , qui se mêlait de faire à tort et à travers des gazettes de toutes les sottises qu'il entendait dans les antichambres; » lorsqu'il le qualifie de « frotteur de la maison qui se glisse derrière les laquais pour entendre ce qu'on dit à table ; » lorsqu'à chaque page de son Extrait, il renvoie ce « Tacite à la postérité (1), » il est bon que l'on sache que dans ce Journal, que Voltaire feuilleta et pilla toutes les fois qu'il eut à parler de Louis XIV, Dangeau avait écrit à la date du 13 mai 1716 : « Le petit Arouet, poëte fort satirique et fort imprudent (2), a été exilé. On l'envoie à Tulle, et il est déjà hors de Paris. » Puis le 19 mai 1717 : « Arouet a été mis à la Bastille. C'est un jeune homme accusé de faire des vers fort imprudents; il avoit déjà été exilé il y a quelques mois; il paroit incorrigible. » Et enfin, le 18 novembre 1718 : « Les comédiens
(1) Hélas! la postérité, elle est ainsi faite qu'elle pourrait bien étudier la cour du grand roi avec plus de conliance et de respect dans le Journal du Tacite que dans le Siècle de Louis XIV.
(2) Et qu'aurait dit le seigneur de Ferney si on lui eût donné à lire les Mémoires manuscrits du duc de Saint-Simon, et qu'il y eut trouvé au détour d'une page : « Arouet, tils de mon notaire, fut exilé et envoyé à Tulle pour des vers fort satiriques et fort impudents. Je ne m'amuserois pas à marquer une si petite bagatelle , si ce même Arouet, devenu grand poëte et académicien sous le nom de Voltaire, n'avoit fini par être une manière de personnage dans la république des lettres, et même une manière d'important parmi un certain monde. » Des vers fort satiriques et fort impudents , Saint-Simon a évidemment commencé sa phrase en copiant le Journal de Dangeau.
xiv VIE DE DANGEAU.
jouèrent sur leur théâtre la nouvelle tragédie à' Œdipe faite par Arouet, qui a changé de nom parce qu'on étoit fort prévenu contre lui à cause qu'il a offensé beaucoup de gens dans ses vers ; cependant, malgré la prévention, la tragédie a fort bien réussi et a été fort louée. » Plus tard encore, deux ou trois fois , Dangeau parle de YOEdipe et de la seconde tragédie de Voltaire , et c'est désormais avec son ton habituel de bienveillance. Mais Voltaire n'oubliera jamais les vérités dites à Arouet, et Dangeau ne sera pendant plus de cent ans pour la France qu'un vieux valet de chambre imbécile.
L'autre ennemi de Dangeau, bien autrement perfide, vraiment, c'est le duc de Saint-Simon. Celui-ci est implacable, intarissable, et poursuit sa victime d'un bout à l'autre de ses Mémoires avec l'acharnement passionné et l'ironie la plus violente qu'ait jamais échauffé l'esprit de parti. Dangeau a été l'un des plus constants favoris de ce roi qui n'a su distinguer dans Saint-Simon que la méchanceté de sa langue et l'a invitée au silence (1). Par haine mal déguisée contre le roi, par haine avouée contre la Maintenon, a la fatale Maintenon » et tous ses intimes, par haine contre le duc du Maine et les bâtards du roi, contre Louvois, contre les Rohan, contre tout ce qui n'est pas le duc d'Orléans, contre le Parlement et tout ce qui gène le parti du régent, c'est-à-dire par haine contre tout ce qu'a aimé et défendu Dangeau, Saint- Simon seeouc de toutes ses forces et travaille à renverser cet arbre généalogique de la maison de Courcillon que Boileau a célébré dans les vers fameux :
La noblesse, Dangeau , n'est pas une chimère, Quand sous l'étroite loi d'une vertu sévère, Un homme issu d'un sang fécond en demi-dieux, Suit, comme toi, la trace ou marchoient ses aïeux.
Satire V. — Sur la noblesse (2).
[ 1) Après avoir nommé madame de Saint-Simon dame d'honneur de la duchesse de Berry, le roi dit à Saint-Simon. « Mais il faut tenir votre langue. » Quand madame de Saint-Simon essaye d'obtenir de la duchesse de Bourgogne quelques éclaircissements sur les causes de l'état de disgrâce de son mari , cette princesse lui répond : <c Que le roi a conçu une grande opposition pour Saint-Simon, parce qu'on a grossi au roi son attachement à sa dignité, qu'on l'accuse de blâmer sans mesure ce que fait le roi, et de mal parler des affaires, et qu'on ne peut souffrir sa hauteur et sa liberté à s'expliquer sur les gens et sur les choses d'une façon à emporter la pièce. » Antérieurement le roi lui a reproché à lui-même « de ne s'occuper que des rangs et à faire des procès à tout le monde. »
(2) Les poètes n'avaient pas été aussi tendres pour la noblesse du duc de Saint- Simon. M. Bazin, dans son Histoire de France sous Louis XIII, raconte que le cardinal de Richelieu , qui sentait le besoin de laisser à Louis XIII l'amusement d'un
VIE DE DANGEAU. w
Chaque fois qtfîl rencontre en son chemin le nom de Dangeau, Saint-Simon s'en domine à cœur joie sur ses ridicules el sa fadeur de courtisan : « Dangeau fut une espèce de personnage en détrempe. C'était un esprit au-dessous du médiocre, très-futile, très-incapable en tout genre, prenant volontiers l'ombre pour le corps, qui ne se repaissoit que de vent et qui s'en contentoit parfaitement. Toute sa capacité n'alloit qu'à se bien conduire, ne blesser personne, multiplier les bouffées de vent qui le flattoient, acquérir, conserver et jouir d'une sorte de considération, sans vouloir s'apercevoir qu'à commencer par le roi, ses vanités et ses fatuités divertissoient souvent les compagnies, ni des panneaux où
on le faisoit tomber souvent là-dessus Cétoit de lui que madame
de Montespan disoit plaisamment qu'on ne pouvoit s'empêcher de l'aimer ni de s'en moquer, et cela étoit parfaitement vrai. On l'aimoit parce qu'il ne lui échappoit jamais rien contre personne, qu'il étoit doux, complaisant, sûr dans le commerce, fort honnête homme, obligeant, honorable, mais d'ailleurs si plat, si fade, si grand admirateur de riens, pourvu que ces riens tinssent au roi ou aux gens en place ou en faveur; si bas adulateur des mêmes et depuis qu'il s'éleva, si bouffi d'orgueil et de fadaises, sans toutefois manquer à personne, ni être moins has, si occupé défaire entendre et prévaloir ses prétendues distinctions qu'on ne pouvoit s'empêcher d'en rire.... Il adoroit le roi et madame de Maintenon; il adoroit les ministres et le gouvernement; son culte, à force de le montrer, s'étoit glissé jusque dans ses moelles. Leurs goûts, leurs affections, leurs éloignements, il se les adaptoit entièrement. Tout ce que le roi faisoit , en quelque genre que ce fût et quelquefois de plus étrange, transportoit Dangeau d'admiration , qui passoit du dehorsjusqu'à l'intérieur. 11 en étoit de même de tout ce qu'il voyoit que madame de Maintenon aimoit, avançoit ou éçartoit,et il s'incrusta si bien de tout cela qu'il en fit sa propre chose, même après leur mort. De là vient la partialité que toute
favori, lui en fournit un de sa propre main. «Ce fut un jeune page, nommé Claude de Saint-Simon, qui eut l'héritage de son ancien compagnon (Barradas, le premier écuyer). Comme le iils de ce gentilhomme a fait grand bruit en ce monde, et s'est montré surtout fort dédaigneux pour les nouveaux venus, il est peut-être curieux de rapporter quel effet produisit la première élévatidn de son père à une charge de cour. Voici comme le poète Malherbe l'annonce dans une de ses lettres (a Peiresc, 19 décembre 1G26) : « Vous avez su le congé donné à Barradas; nous avons un sieur Simon , page de la même écurie , qui a pris sa place. C'est un jeune garçon de dix-huit ans ou environ. La mauvaise conduite de l'autre lui sera une leçon, et sa chute un exemple de faire mieux. » — Ce sieur Simon , page de l'ecurie, c'est le propre père de notre duc. Il va loin de là aux Vermandois et à Charlemagne.
xvi VIE DE D ANGE AU.
sa tremblante politique n'a pu cacher dans ses Mémoires contre le duc d'Orléans et pour les bâtards en général, et spécialement pour la personne du duc du Maine et de tout ce que l'ambition ou le mécontentement ou l'aveuglement lui avoit attaché , et pour tout ce qui se montrait ou étoit contraire à M. le duc d'Orléans. )>
Certes voilà , sauf les derniers traits qui montrent un peu trop naïvement le bout de. l'oreille, l'un des plus admirables, des plus éblouissants , des plus plaisants portraits qu'ait colorés de sa verve le grand art de Saint-Simon. La caricature est vraisemblable, on ne peut le nier, bien mieux elle doit être un peu vraie. Tous les moqueurs de ce temps-là ont plus ou moins raillé Dangeau. Tout homme qui cherche à plaire pendant quatre-vingt-quatre ans devient fade à la longue, et tout homme qui n'attache d'importance qu'aux préséances et aux vanités de cour ne peut, quelque esprit qu'il ait, se défendre d'être ridicule. Regardez-vous vous-même , monsieur de Saint-Simon. 11 n'y a que la médisance qui ne lasse jamais. Assurément ce n'est point par de grands rôles, ni par d'héroïques ou de généreuses actions que Saint-Simon a fait du bruit dans le monde, mais par le mal qu'il a dit d'autrui et du la plus éclatante époque de notre histoire et par le rapetissement de tout l'entourage du grand roi. Triste gloire! N'ayant d'autre abord à la cour que ce fameux titre de duc que son père avait gagné on sait comment, Saint-Simon n'a parlé à Louis XIY que deux ou trois fois dans sa vie, encore est-il soiii de là tout ébloui. Et voilà l'homme auquel on a si longtemps reconnu le droit de dire que Louis XIV avait le cœur glacé, parce qu'il n'avait pas eu le cœur touché des hautes qualités de M. de Saint-Simon! « Dangeau adorait le roi! » mais en vérité la chose est singulière! il est du même âge que le roi; il a pris part aux magnifiques plaisirs de sa jeunesse; il a vu le soleil monter, monter encore; il a vu cettegrande intelligence fascinant et domptant l'Europe; il a vu Louis XIV taillant des frontières autour de la vieille France, comme il avait taillé un Versailles gigantesque, le palais des palais, autour du petit château de Louis XIII. Dangeau a été admisdans la confidence amoureuse, au jeu, à la table, au plus privé du roi; il lui doit ses biens, ses titres et ses dignités; il a vu cinquante ans, de près, la plus délicate tendresse de ce roi si fier, pour ses enfants et pour ses familiers; il a vu le monarque e plus glorieux de la terre abaissé par la coalition de l'Europe, et plus ferme et plus sublime dans le malheur qu'au temps où les papes, les rois et les doges venaient s'humilier devant son trône. Dangeau a vu cela , et Dangeau adore le mi '
VIE DK DANGKAIJ. xvn
« Dangeau adoroit les ministres et le gouvernement! » Mais il semble que Saint-Simon n'a pas été bien loin d'adorer le gouvernement le jour où il a failli, par le hasard d'un almanach, être nommé ambassadeur à Rome. Dangeau s'est trouvé là parmi les compétiteurs : malheur à Dangeau!
« Dangeau adoroit madame de Maintenon : » ah! voilà surtout la grande affaire. Dangeau adorait « la célèbre et fatale madame de Maintenon! la vieille sultane!» Madame de Maintenon qui avait une i< aversion étrange » pour Saint-Simon; qui avait empêché le ministre Chamillart, le grand ami de Saint-Simon et le plus triste serviteur qu'ait eu Louis XIV, « de le raccommoder avec le roi, en alléguant que ce Saint-Simon étoit glorieux, frondeur et plein de vues. » Quel tact avait cette femme , et comme elle flairait bien l'ennemi! Glorieux, frondeur et plein de vues; de la vanité, de la méchanceté et de l'ambition, n'est-ce pas tout Saint- Simon? Madame de Maintenon préférait le courtisan dont le penchant était de plaire et d'obliger, à l'autre dont le génie était de médire; c'est sa meilleure apologie.
Saint-Simon n'a connu Dangeau que dans sa vieillesse, alors qu'un demi-siècle dévie de cour avait naturellement usé, émoussé, voilé, ce que pouvaient avoir eu d'individuel, de vif et de brillant, ces agréments qui lui avaient valu et conservé la faveur de tout Versailles. Saint-Simon n'a plus eu devant les yeux qu'un courtisan un peu asservi aux habitudes de son maître , dont il n côtoyé cinquante années la vie avec la fidélité la plus dévouée, et qui l'a vu et le voit encore si grand qu'il ne songe qu'à l'imiter de son mieux. Saint-Simon n'était pas, que Dangeau travaillait déjà, par plus d'une sorte de mérite, à l'édifice de sa fortune, et nous trouvons, Dieu merci, d'autres témoignages que le sien et moins suspects sur l'auteur des mémoires que nous publions. Nous serions en vérité trop à plaindre si nous n'avions d'autres panégyristes à consulter sur Dangeau que Saint-Simon. Celui qui, dans une longue période d'années pleine d'hommes et d'événements, n'a su toucher à un nom sans le salir de fiel , dégradant tout ce qu'il a pu de nos illustrations les plus précieuses, les Villars, les Vendôme, le monde entier hormis sa triste figure, celui-là quoiqu'étant l'historien le plus original, que la France ait jamais produit, ne saurait être cru sans appel sur le moindre de ses contemporains. Nous contestons tout net à Saint-Simon le droit de juger Dangeau.
Madame de Genlis en tète de son Abrégé des Mémoires de Dangeau, M. A. Pichot dans le V'v volume de l'édition de 1830, Fontenelle dans ses Éloges des membres de l'Académie des Scien
xvili VIE DE DANGEAU.
ces (1), et Saint-Simon dans ses mémoires ont écrit, chacun à sa manière, la vie du personnage qui nous occupe. Les deux dernières biographies sont surtout considérables, mais nous comptons nous aider tant que nous le pourrons des témoignages des contemporains. Si ceux-là flattent ou raillent Dangeau, du moins ne le fontils pas par partialité pour le Palais-Royal et par jalousie de faveur.
«Philippe de Courcillon, dit le marquis de Dangeau, » c'est par ces mots que débute Saint-Simon sur Fauteur des singuliers Mémoires. «. Sa noblesse étoit forte courte (2), du pays chartrain et sa famille étoit huguenote. » Et ailleurs, «. Dangeau étoit un gentilhomme de Beauce , tout uni et huguenot dans sa première jeunesse. Toute sa famille l' étoit, qui ne tenoit à personne. » La question de noblesse était si importante au temps où vivaient Saint-Simon et Dangeau, que nous croyons devoir transcrire la longue note généalogique qui, dans le Mercure galant d'avril 1086, suit la nouvelle du récent mariage de Dangeau. Cette note, devons-nous dire , nous la croyons communiquée au Mercure par Dangeau lui-même.
(1) L'éloge de Dangeau par Fontenelle lut lu à l'Académie des sciences le 23 mai
(2) Cette manie héraldique a tourné la tète au pauvre Saint-Simon. C'est l'insipide défaut de ses merveilleux Mémoires , encore n'y a-t-il point fait entrer la prodigieuse quantité de ses paperasses généalogiques qui abondent au ministère des affaires étrangères. On connait le mot de Marmoutel sur l'incroyable vanité de Saint- Simon : « Dans la nation il ne voit que la noblesse, dans la noblesse que les ducs et pairs, et parmi les ducs et pairs que lui.» Jugez ce qu'un tel homme devait penser de Dangeau, qui ce ne pouvant, selon lui, se consolerdel'inutilitéde toutee qu'il avoit tentjpour se faire faire duc, en avoit pris une haine particulière contre la dignité à laquelle il n'avoit pu atteindre. » Saint-Simon , sous la Régence, avait écrit contre le Parlement un mémoire ou il reprochait sérieusement à ses membres de ne pas être sortis de la haute noblesse. Le Parlement répondit par un autre mémoire ou il contesta la noblesse des ducs, et entre autres de Saint-Simon. Ce plaisant factum du Parlement est reproduit dans la Fieprivée de Louis XV (Londres, 1781); on y lit , tome I, p. 247 : « Le duc de Saint-Simon est d'une noblesse et d'une fortune si récentes, que tout le monde en est instruit. Un de ses cousins étoit presque de nos jours écuyer de madame de Schomberg. La ressemblance des armes de lu Faquerie, que cette famille écartèle avec celle des Fermandois, lui a fait dire qu'elle vient d'une princesse de cette maison [ce qui les ferait descendre de Charlemagne]. Enlin la vanité de ce petit duc est si folle que dans sa généalogie il fait venir de la maison de Bossu un bourgeois, juge de Mayenne, nommé le Bossu, qui a épousé l'héritière de la branche ainée de sa maison. » — Furieux contre le Parlement , Saint-Simon publia un nouveau mémoire dans lequel il lit remonter la noblesse de sa race jusqu'au onzième siècle. Dangeau, on va le voir, remontait la sienne jusqu'au temps de Hugues-Capet. Qu'avaient-ils donc à s'envier l'un à l'autre?
VIE DE DANGEAU. xix
« M. le marquis de Dangeau est de la maison de Courcillon , distinguée par une noblesse très-ancienne, dont l'origine remonte jusqu'au temps de Hugues-Capet. On trouve dans l'histoire des anciens comtes d'Anjou, qu'ils avoient au nombre de leurs principaux vassaux les seigneurs de Courcillon. Cette terre qui est située dans la province du Maine , a esté portée par le mariage de leur branche aisnée dans la maison des comtes de Sancerre. Guillaume, sire de Courcillon, est mentionné dans des chartes de Geoffroy, surnommé Plantegent, comte d'Anjou, du Maine et de Touraine, qui mourut l'an 1151. Guillaume, sire de Courcillon, son petit-fils, augmenta la fondation de l'abbaye de la Clarté-Dieu , et, comme il sceut joindre la piété à la valeur, on le trouve qualifié chevalier dans des titres de l'an 1250. Un ancien registre de la chambre des comptes de Paris, contient plusieurs traitez faits en 1277, 1282 et 1288 par monseigneur Guillaume, sire de Courcillon, chevalier, et par monseigneur Geoffroy de Courcillon, son fds aussi chevalier, avec Robert, comte de Dreux, prince de la maison royale, et avec Béatrix, comtesse de Chàteaudun, sa femme. Brisegaut de Courcillon, frère puisné de Guillaume et de Geoffroy, sires de Courcillon, chevaliers, ayant eu par son partage la seigneurie de Montléans en Dunois l'an 1363, forma une branche que le mérite et les actions militaires de ceux qui en sont issus ont élevez à deemplois et à des charges dont la justice de nos royè a cru devoir honorer leurs grands services. Tous ces avantages leur ont donne dans tous les temps une suite de nobles alliances avec iës principales maisons du royaume. Guillaume de Courcillon, chevalier, seigneur de Montléans, épousa en 1390 Jeanne de Chartres, sortie de la maison des vidâmes de cette ville-là. Guillaume de Courcillon, son fils, conseiller et chambellan du roy Charles VU, bailly de Chartres et de Dauphiné , maria en 1166 Geoffroy de Courcillon, son fils aisné, avec Marie de Cugnac, sœur d'Antoine de Cugnac, seigneur de Dampierre, premier maistre-d'hostel de Louis XII et grand maistre des eaux et forêts de France, ayeulde François de Cugnac, seigneur de Dampierre, fait chevalier du Saint-Esprit par Henry IV en 1595. Ce Geoffroy de Courcillon épousa en secondes noces, l'an 1472, Marie Cholet, dame de la seigneurie de Dangeau, fille et unique héritière de messire Jean Cholet, chevalier, seigneur de la Cboletières et de Dangeau, grand maistre de l'artillerie de France sous le règne de Louis XI. Je ne parle point de plusieurs autres alliances avec les maisons de Chabot-Jarnac dont M. le duc de lîohan est le chef; de Salazar, renommé par plusieurs grands capitaines; de Chameroles, dont est venu le grand amiral de Coligny, et du Plessis de Lianeourt, honoré de la dignité de duc et pair
xx VIE DE D ANGE AU.
de France. J'ajouteray seulement que M. le marquis de Dangeau est petit-fils d'Anne de Mornay dont le nom est aussi noble qu'il est célèbre dans l'histoire du dernier siècle. Elle estoit fille de Philippes de Mornay, seigneur du Plessis-Marly et gouverneur de Saumur; grand'tante de René du Bec, marquis de Vardes, capitaine des Cent-Suisses de la garde et commandeur des ordres de Sa Majesté, beau-père de M. le duc de Rohan, et petite-fille de Françoise du Bec, dont le père, Charles du Bec, vice-amiral de France, avoit épousé Magdelaine de Beauvilliers, grand'tante de M. le duc de Saint-Aignan. Elle avoit pour ses oncles, Pierre de Mornay, baron de Buhi , maréchal général des camps et armées du roy, chevalier de ses ordres, et lieutenant général au gouvernement de l'isle de France, et Philippe du Bec, archevesque et duc de Rheims, premier pair de France, et commandeur des ordres du roy. Cette dame épousa en secondes noces Jacques Nompar de Caumont, duc de la Force, pair et maréchal de France. »
Philippe de Courcillon était donc né le 21 septembre 1038 (1) de Louis de Courcillon, seigneur de Dangeau, de la Motte et de Diziers, et de Charlotte des Noues de la Tabarière, petite-fille de Du Plessis-Mornay. Les biographes ne disent point positivement où il naquit, mais, par ces mots de « gentilhomme de Beauce et du pajs chartrain » dont se sert Saint-Simon, on peut presque affirmer que Philippe de Courcillon et son frère Louis, qui fut depuis l'abbé de Dangeau, étaient venus au monde dans le château héréditaire de Dangeau, que nous venons de voir entrer dans le patrimoine de sa famille en 1472, par le second mariage de Geoffroy de Courcillon (2). Les deux frères, Philippe et Louis de Courcillon, furent naturellement élevés dans la religion calviniste, dans la défense de laquelle leur aïeul avait joué un si grand rôle (3). Mais ils se convertirent de bonne heure au catholicisme, l'aîné plutôt que le futur abbé, et ce fut là un trait de plus qu'ils eurent de commun avec madame île Maintenon, la petite-fille d' Agrippa d'Aubigné. « M. le marquis île Dangeau , dit Fontenelle, fut élevé en homme de sa condition.
(l) Le P. Anselme ( édition de 1733 ) et Saint-Simon disent tous deux que Dangeau mourut dans sa quatre-vingt-quatrième année ou à quatre-vingt-quatre ans; cela ne s'accorde pas avec la date si précise de Fontenelle, que nous avons cru devoir préférer, ni avec l'âge que Dangeau se donne dans son acte de mariage, cité plus loin.
(2) Dangeau, qui est encore de nos jours un gros village d'Eure-et-Loir, a trois lieues de Chàteaudun, est qualifié de bourg du Bas- Perche par Thomas Corneille et la Martinière. Il est situé presque au confluent de VOzanne dans le Loir.
(3) Sur les membres de la famille de Courcillon restés protestants, voy. la Revm du protestantisme français , -i0 année, 1853, n^Jel 4. p. I?n-I8i.
VIE DE DAJNGEAU xxi
Il avoil une figure fort aimable, et beaucoup d'esprit naturel, qui alîoil même jusqu'à faire agréablement des vers. » — « C'étoitun grand homme, forl bien fait, dit à son tour Saint-Simon, devenu gros avec l'âge, ayanl toujours le visage agréable. » Quant à la fadeur dont parle ce dernier, encore une preuve de plus de sa passion menteuse. A quel âge, à quelle date Saint-Simon a-t-il connu Dangeau ? H n'est guère possible que cela remonte au delà de 1695, époque à laquelle Saint-Simon, âgé de vingt ans, quitte le service militaire (trait inouï dans ce temps-là) parce que le roi n'a pas assez vite distingué son mérite, et vient se mêler aux coteries de cour (1). Dangeau alors approchait de la soixantaine; et nous avons heureusement de lui un magnifique portrait « peint par Hyacinthe Rigaud en 1700, gravé en 1702 par P. Drevet; il représente Philippe de Courcillon, marquis de Dangeau, grand maître de l'ordre de Saint-Lazare, figure jusqu'aux genoux en habit de cérémonie de grand maître dudit ordre; estampe de grandeur moyenne (2). » La peinture originale de Rigaud fait aujourd'hui partie du musée de Versailles; c'est l'un des chefs-d'œuvre du maître. Dangeau est debout, la main gauche sur la hanche, la main droite s'appuie sur la toque de cérémonie posée sur une table dorée. 11 est drapé magnifiquement dans le manteau des chevaliers, amarante , fleurdelisé, doublé de vert. On entrevoit sur sa poitrine un bout du grand cordon du Saint-Esprit. Les boucles brunes de sa perruque retombent en ondulations abondantes sur les épaules. Les yeux sont souriants et doux, la bouche est fine; la ligure est belle et toute agréable. On croirait voir Louis XIV lui-même. C'est son calme, c'est sa bienveillance; mêmes plis: même coupe de visage, même teint, même tout. L'affinité extérieure du courtisan et de son maître avaient peut-être contribué ;ï la longue et facile faveur du premier. Et puis, sous tous les règnes, les tètes se façonnent, on ne sait comment, suivant le type du souverain ; certains intimes finissent par lui ressembler à s'y méprendre : voyez le portrait par Roslin du comte d'Angiviller, surintendant des bâtiments de Louis XVI. Le tableau d'Antoine Pezey, dont nous parlerons plus loin aurait, pu nous fournir encore un portrait de
(1) A un même moment, plus tard, il se trouvera être à la fois de deux coteries , celle de Fénelon , de Beauvilliers , de Chevreuse et du duc de Bourgogne, contre Monseigneur, Vendôme et ce qu'il appelle la cabale de Meudon; celle du duc d'Orléans contre le duc du Maine et les autres bâtards et madame de Mainlenon.
(2) Voir les .Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des membres de l'Académie royale de peinture et de sculpture, publiés, d'après les manuscrits conservé à l'École impériale des beaux-arts, par MM. L. Dussieux, E. Soulié , Ph. de Chenne vières , P. Mantz, A. de Monlaiglon.— Paris, Dumoulin, 1851, t. II, p isi .
xmi VIE DE DANGEAU.
Dangeau ; par malheur les figurines en sont trop petites pour prêter sujel à un examen de quelque valeur. Tenons-nous-en à la peinture décisive deRigaudet à la superbe gravure de Drevet. Dangeau avait eu et avait gardé jusque dans son dernier âge toutes les qualités i xtérieures qui conquièrent et légitiment les faveurs de cour. Nous allons voir comment il aida sa bonne mine.
Philippe de Coureillon , comme tout enfant de noble maison , prit d'ahord, le parti des armes. Fontenelle raconte qu'en 1657 mu 1658, c'( -st-à-dirt- à dix-neuf ou vingt ans, « il servit .?n Flandre, i apitaiqe de cavalerie, sous M. de Turenne. Après la paix des Pyrénées, un Lirand nombre d'officiers franeois, qui ne pouvoient souffrir l'pis,iyeté, allèrent chercher la guerre dans le Portugal, que l'Espagne vouloit remettre sous sa domination. Comme ils jugeoiept que, malgré la paix, les vœux de la France au moins ctoient pour le Portugal., ils préférèrent le service de cette couronne; mais M. de Dangeau, avec la même ardeur militaire, eut des vues tout opposées. et se donna à l'Espagne. Peut-être crut-il qu'il étoit à propos, pour la justification de la France, qu'elle eût des sujets dans les deux armées ennemies, ou que' la reine, mère du roi. et celle qu'il yenoit d'éponger, étant toutes deux espagnoles, c'étoit leur faire sa cour d'une manière assez adroite, que d'entrer dans le parti qu'elles favprispient. 11 se signala au siège et à la prise de Giromena(Jurumenha) sur les Portugais; il s'étoit trouvé partout, 1 1 don Juan d'Autriche crut ne pouvoir envoyer au roi d'Espagne un courrier mieux instruit, pour lui rendre compte de ce succès de ses armes. Le roi d'Espagne voulut s'attacher je marquis de Dangeau, et lui offrit un régiment de 1200 chevaux, avec une grosse pension; mais il trouva un François trop passionné ppur son roi et pour sa patrie. »
Les états de services militaires du marquis de Dangeau ne se retrouvent plus dans les archives du ministère de la guerre. Ces états faisaient sans doute partie des papiers rendes et ficelés en forme débuches, dont se chauffèrent les dragons en 1791 ou 92, dans la cour du palais de Versailles. Nous tachons de suppléer à cette lacune en cherchant dans Y Histoire de l "infanterie française, par M. Suzane (t. IV, p. 91 et suiv.), la preuve que les talents militaires de Dangeau ne restèrent pas un moment inoccupés. C'est en 16o3 que la prise de Jurumenha fixe le retour en France de Dangeau. Or voici ce que raconte M. Suzane de la création du régiment d'infanterie du roi :
«... Pour la jeunesse (de la noblesse), Louis XIV institua un régiment d'infanterie (créé par ordonnance du 2 janvier 1663). dont il se tit colonel, et ou il trouva bon que les fils des plus illustres
vi k m; nwr.iAU. xxui
familles débutassent en y portant le mousquet... Le marquis de Dangeau en pbtint le commandement en qualité de colonel-lieutenant (dans le cqurs de la même année 1663, après que le régiment eut été organisé)... Le régiment du roi ne fut d/abord que devinai compagnies, dqnt les offiçjers avaient la plupart été tires des mousquetaires... Le lendemain de la nomination, de M. de Dangeau, le corps fut augmenté de vingt compagnies, duut les officiers furent encore tirés des mousquetaires; enfin, huit jours après, il fut porté a cinquante compagnies (les compagnies étaient fortes chacune de cent hommes), tant il y avait foule à complaire au souverain... »
Selon Fontenellc, « le mi fit, en 1665, M. de Dangeau colonel de son régiment, qui, depuis quatre ou cinq ans qu'il étoit sur pied (nous venons de voir qu'il rétoit depuis deux années seulement ), n'en avoit point eu d'autre que S. M. elle-même, dont un simple particulier devenoit en quelque sorte le successeur immédiat. On sait que le feu mi a toujours regardé ce régiment comme lui appartenant plus que le reste de ses tmupes. Le nouveau colonel \ fit une dépense digne de sa reconnoissaiiec et de la prédilection du mi. Il servit à la tête de sa trempe à la campagne de Lille en 16(37... » Je croirais volontiers Fontenellc, dont la notice est d'ailleurs excellente, quand il prétend que Dangeau ne fut colonel du régiment du roi que depuis 1663. M. Suzane, qualifiant Dangeau en 1663 de lieutenant-colonel de ce régiment, ne serai point d'ailleurs en désaccord avec Fontenellc. Louis XIV, cédant à Dangeau le plein commandement de son régiment, lui aurait fait la même faveur qu'il lui répéta plus tard pour l'ordre du Mont-Carmel, alors qu'il lui en transmit la grande maîtrise en
La Gazette de 1666 (page 948) raconte que, « le 9 septembre. le régiment royal fit l'exercice dans le parc de Vincchnes en présence du roi et de toute la cour; ensuite de quoi les compagnies retournèrent en leur camp dans la plaine voisine, où étoient dressées plusieurs tentes. Monseigneur le Dauphin y vint sur le soir à la promenade, accompagné de la maréchale de la Motte, et ce beau prince, qu'on ne pouvoit assez admirer, y trouva une magnifique collation, que lui avoit fait préparer le marquis d'An jan {sic), qui n'oublie rien pour tenir ce régiment dont il est mestre de camp au meilleur ordre qu'on (misse souhaiter (I). »
Reprenons M. Suzane; « en avril 1667, le régiment (\u roi était
i Dangeau est de nouveau mentionné dans la Gazelle, même année, p. :>7U, à propos d'exercices «lu régiment du roi.
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.au petit camp de la plaine d'Ouilles, près de Saint-Germain, et ce fut de là qu'il partit pour l'armée de Flandre. 11 débuta d'une manière distinguée aux sièges de Tournai, de Douai et de Lille. 11 emporta, sous les yeux du roi, la demi-lune de cette dernière place, et il fut ensuite mis en garnison à Audenarde. Il revint en 1668, à Saint-Germain, et ce fut au retour de cette campagne, dans une revue passée par Louis XIV, entre Vinccnnes et Paris, que furent créés les premiers grenadiers... Cette institution fut bientôt étendue aux autres corps de l'infanterie , et imitée successivement par toutes les nations de l'Europe. Le marquis de Dangeau avait fait, en 1667, de nombreuses démarches pour obtenir que le régiment qu'il commandait fût admis dans la maison du roi, sur le même pied que les gardes-françaises et suisses; mais, quoique appuyé secrètement par Louis XIV, il échoua devant l'inflexible résistance du ministre, M. de Louvois, et de dépit il résigna ses fonctions pour acheter la charge de capitaine des Cent-Suisses... » Nous ne savons ce qu'il y a de vrai dans ces démarches de Dangeau pour élever l'importance de son régiment; quant à la dernière assertion, elle est notoirement fausse : jamais Dangeau n'a figuré dans la série des capitaines-colonels de la compagnie des Cent-Suisses. Ce qu'il y a de certain, c'est « qu'au bout de quelques années, il se défit du régiment pour s'attacher plus particulièrement à la seule personne du roi, qu'il suivit toujours dans ses campagnes, en qualité de son aide de camp. » (Fontenellc) (1).
La carrière militaire de Dangeau avait été assez brillante pour suffire à la considération du plus ambitieux courtisan, et l'on pourrait croire que le roi même ne fut point étranger au désistement que fit notre personnage du grade actif qu'il occupait dans l'armée comme colonel ; car, pendant qu'il servait Louis XIV en
(I) Gautier deSibert, dans son Histoire des ordres du Mont-Carmel et de Saint- Lazare, que nous aurons occasion de citer plus loin, dit que Dangeau fut aide de camp.du roi depuis 1672 jusqu'en 1684. L'un de ses plus beaux faits d'armes , dans cette qualité, fut la part qu'il prit au siège mémorablede Valenciennes, en 1677. Les historiens ont assez raconté les obstacles que créaient à ce siège les neiges , les pluies et les boues des derniers jours d'hiver. « Le roi lit ouvrir la tranchée , la nuit du 3 au 10 mars , ce qui fut exécuté par trois bataillons des gardes françoises, sous les ordres du maréchal de Schomberg, du comte de Magalotti, lieutenant général, du comte de Saint-Géran, maréchal de camp, et du marquis d'A.ngeau, aide de camp du roi. Elle fut ouverte du côté du mont d'Azin, et le long du grand chemin, qui aboutit à la porte de Tournai. » Le 17 du même mois, Valenciennes était prise d'assaut. ("Voy. V Abrégé chronologique et historique de l'origine, du progrès et de l'état actuel de la maison du roi et de toutes les troupes de France, etc., par Simon Lamoral le Pippre de Nœufville, chanoine de la collégiale deI\otre-Dame à Huy ; Liège, 1735, t. III, p. 603-4. )
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min et brave officier, Dangeau avait acquis une singulière importance auprès du roi, des reines et des maîtresses, par deux ou trois talents divers, qui avaient fini par rendre sa présence comme iiécessaire à cette cour, «qui étoit alors toute d'amour et de fêtes. »
« Entre tant de profondes plaies que le ministère du cardinal Mazarin a faites et laissées à la France, le gros jeu et ses friponneries en fut une à laquelle il accoutuma bientôt tout le monde , grands et petits. Ce fut une des sources où il puisa largement, et un des meilleurs moyens de ruiner les seigneurs qu'il haïssoit et qu'il méprisoit, ainsi que toute la nation françoise, dont il vouloit abattre tout ce qui étoit grand par soi-même, ainsi que sur ses documents on y a sans cesse travaillé depuis sa mort jusqu'au parfait succès que l'on voit aujourd'hui, et qui présage si sûrement la fin et la dissolution prochaine de cette monarchie. Le jeu étoit donc extrêmement à la mode à la cour, à la ville et partout, quand Dangeau commença à se produire. Il n'avoit rien, ou fort peu de chose; il s'appliqua à savoir parfaitement tous les jeux que l'on savoit alors : le piquet, la bête, l'hombre, grande et petite prime, le hoc, le reversi, le brelan, et à approfondir toutes les combinaisons des jeux et celles des cartes, qu'il parvint à posséder jusqu'à s'y tromper rarement, même au lansquenet et à la bassette, à les juger avec justesse et à charger celles qu'il trouvoit devoir gagner. Cette science lui valut beaucoup , et ses gains le mirent à portée de s'introduire dans les bonnes maisons, et peu à peu à la cour dans les bonnes compagnies. 11 étoit doux, complaisant, flatteur, avoit l'air, l'esprit, les manières du monde, de prompt et excellent compte au jeu, où quelques gros gains qu'il ait faits, et qui ont fait son grand bien et la base et les moyens de sa fortune, jamais il n'a été soupçonné, et sa réputation toujours entière et nette. »
Voilà ce que dit Saint-Simon; voici à son tour ce que dit Fontenelle : « A son retour en France, M. de Dangeau sentit l'utilité de son service d'Espagne. Les deux reines, qui étoient bien aises de l'entendre parler de leur pays, et de la cour de Madrid, et même en leur langue, qu'il avoit assez bien apprise, vinrent bientôt à goûter son esprit et ses manières, et le mirent de leur jeu , qui étoit alors le reversy. Cette grâce, d'autant plus touchante en ce temps-là que le jeu n'avoit pas encore tout confondu, auroit suffi pour flatter vivement un jeune courtisan qu'elle auroit ruiné, mais ce fut pour lui la source d'une fortune considérable. Il avoit souverainement l'esprit du jeu. Quand feu
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M. Leibnilz a dit que les hommes n'ont jamais marqué plus d'esprit que dans les différents jeux qu'ils ont inventés, il en pénétroit toute l'algèbre, cette infinité de rapports de nombres qui y régnent, et toutes ces combinaisons délicates et presque imperceptibles qui y sont enveloppées, et quelquefois compliquées entre elles, d'une manière à se dérober aux plus subtiles spéculations; et il est vrai que si tous ceux qui jouent étoient de bons joueurs, ils serpient pu grands algébristes ou nés pour l'être. Mais ordinairement, ils n'y entendent pas tant de finesse; ils se conduisent par des vues très-confuses, et à l'aventure, et les jeux les plus savants, les éçhets même, ne sont pour la plupart des gens que de purs jeux de hazard. M. de Dangeau avec une tête naturellement algébrique, et pleine de l'art des combinaisons, puisé dans ses réflexions seules, eut beaucoup d'avantage au jeu des reines. 11 suivoit des théories qui n'étoient connues que de lui, et résolvent des problèmes, qu'il étoit seul à si; proposer. Cependant il ne ressembloit pas à ces joueurs sombres et sérieux, dont l'application profonde découvre le dessein, et blesse ceux qui ne pensent pas tant; il parlait avec toute la liberté d'esprit possible, il divertissoit les reines, et égayoit leur perte. Comme elle alloit à des sommes assez fortes, elle déplut à l'économie de M. Colbcrt, qui en parla au roi, même avec quelque soupçon. Le roi trouva moyen d'être un jour témoin de ce jeu, et placé derrière le marquis de Dangeau, sans en être apperçu. Il se convainquit par lui-même de son exacte fidélité, et il fallut le laisser gagner tant qu'il vouloit. Ensuite le roi l'ôta du jeu des reines, mais ce fut pour le mettre du sien, avec une dame qu'il prenoit grand soin d'amuser agréablement: l'algèbre et la fortune n'abandonnèrent pas M. de Dangeau dans cette nouvelle partie... Quand la bassette vint à la mode, il en conçut bientôt la fin par son algèbre naturelle ; mais il conçut aussi que la véritable algèbre étoit encore plus sûre, et il fit calculer ce jeu par feu M. Sauveur, qui commença par là sa réputation à la cour, ainsi qu'il a été dit dans son éloge (1). »
(l) « Un géomètre entièrement renfermé dans sa géométrie n'attendoit certainement aucune fortune du jeu; cependant la Bassette lit plus de bien à M. Sauveur qu'à la plupart de ceux qui y jouoient avec tant de fureur. M. le marquis de Dangeau lui demanda, en 1678, le calcul des avantages du banquier contre les pontes ; ii le lit au grand étonnement de quantité de gens qui voyoient nettement évalué en nombres précis ce qu'ils n'avoient entrevu qu'à peine, et avec beaucoup d'obscurité. Comme la Bassette étoit fort à la mode à la cour, elle contribua à y mettre M. Sauveur, qui fut heureux d'avoir traité un sujet aussi intéressant. Il eut l'honneur d'expliquer son calcul au roi et à la reine. On lui demanda ensuite ceux du quinquenove, du boca, du lansquenet, jeux qu'il ne connoissoit point, et dont
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Mais c'est madame de Sévigné qu'il faut entendre célébrant Pange^u dans sa gloire. Elle écrit de Paris à madame de firignan, le 29 juillet. 1670 : « Je fus samedi à Versailles avec les Villars,; voici comme cela va... A trois heures, le roi, la reine, Monsieur, Madame, Mademoiselle, tout ce qu'il y a de princes et de princes; ses. madame de Montcspan , toute sa suite, tous les courtisans, iipulis les dames, enfin ce qui s'appelle la cour de France, se trouve dans ce bel appartement du roi que vous connoissez. Tout est meublé divinement, tout est magnifique. On ne sait ce que c'est que d'y avoir chaud; on passe d'un lieu à l'autre sans faire la (tresse nulle part : un jeu de reversi donne la forme et fixe tout. Le roi est. auprès de madame de Montcspan, qui tient la carte; Monsieur, la reine et madame de Soubise ; Dangeau et compagnie ; Langlée et compagnie; mille louis sont répandus sur le tapis; il n'y a point d'autres jetons. Je voyois jouer Dangeau, et j'admirois combien nous sommes sots au jeu auprès de lui! il ne songe qu'à son affaire, et gagne où les autres perdent; il ne néglige rien, il profite de tout;, il n'est point distrait; en un mot, sa bonne conduite défie la fortune : aussi les cent mille francs en dix jours, les cent mille écus en un mois, tout cela se met sur le livre de sa recette (1). 11 dit que je prenois part à son jeu, de sorte que je fus assise très-agréablement et très-commodément. Je saluai le roi, ainsi que vous me l'avez appris; il me rendit mon salut, comme si j'avais été jeune et belle. La reine me parla aussi longtemps de ma maladie... Vous savez ce que c'est que de recevoir un mot d< tout ce que l'on trouve en son chemin. Madame de Montcspan me parla de Bourbon ; elle me pria de lui conter Vichy , et comment je m'en étois trouvée... C'est une chose surprenante que sa beauté ; sa taille n'est pas la moitié si grosse qu'elle étoit, sans que son teint, nisesyeux, ni ses lèvres en soient moins bien. Elle étoit tout habillée de point de France; coiffée de mille boucles... en un mot, une, triomphante beauté à faire admirer à tous les ambassadeurs.
il n'apprenoit les règles que pour les transformer en opérations algébriques, où les joueurs ne les connoissoient plus. Il a paru longtemps après un grand ouvrage d'une autre main sur les Jeux de hazard, qui paroit en avoir épuisé tout le géométrique. » (Éloge de Jos. Sauveur, par Fontenelle). Si nous nous étendons si fort ici su rie jeu, c'est d'abord qu'il tient une place énorme dans la vie de la cour au temps de Dangeau , les lecteurs le verront assez par ses mémoires ; c'est aussi surtout parce que Dangeau dut au jeu son crédit, ses charges, son importance extraordinaire à la cour, et jusqu'au bonheur le plus sérieux de sa vie , en lui permettant de prétendre à la plus aimable et à la plus noble personne de son temps, (l) On voit que deux ans avant d'avoir consulté l'algèbre de. Sauveur, Dangeau riait déjà, en 1676, de belle force au reversi. En l6S6,il étaitencorel'un des joueurs du gros jeu du reversi. Voy. les Mémoires du marquis de Sourches, t. 2, p. 201-2.
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Elle a su qu'on se plaignoit qu'elle empêchoit toute la France de voir le roi; elle l'a redonné, comme vous voyez; et vous ne sauriez croire la joie que tout le monde en a ni de quelle beauté cela rend la cour. Cette agréable confusion, sans confusion, de tout ce qu'il y a de plus choisi, dure depuis trois heures jusqu'à six. S'il vient des courriers, le roi se retire un moment pour lire ses lettres, et puis revient. Il y a toujours quelque musique qu'il écoute, et qui fait un très-bon effet. 11 cause avec les dames qui ont accoutumé d'avoir cet honneur. Enfin on quitte le jeu à six heures; on n'a point du tout de peine à faire les comptes; il n'y a point de jetons ni de marques; les poules sont au moins de cinq, six ou sept cents louis; les grosses de mille, de douze cents. On en met dix; on donne chacun quatre louis à celui qui a le quinola; on passe; et quand on fait jouer et qu'on ne prend pas la poule, un en met seize à la poule, pour apprendre à jouer mal à propos. On parle sans cesse, et rien ne demeure sur le cœur. Combien avez-vous de cœurs? J'en ai deux, j'en ai trois, j'en ai un, j'en ai quatre : il n'en a donc que trois, que quatre ; et Dangeau est ravi de tout ce caquet; il découvre le jeu; il tire ses conséquences; il voit à qui il a affaire; enfin j'étois fort aise de voir cet excès d'habileté : vraiment c'est bien lui qui sait le dessous des cartes, car il sait toutes les autres couleurs. On monte donc à six heures en calèche... etc. »
Voilà l'empire, la cour et l'inépuisable apanage de Dangeau. Devant cette table de reversi , il est l'égal et le maître du roi (1). Encore ne trouve-t-il pas inutile cependant, même au faite de cette toute-puissance qui éblouit madame de Sévigné, de se ménager par d'adroites galanteries les bonnes grâces de la triomphante beauté que madame de Sévigné vient de décrire. Ne vous a-t-il pas
(1) Dangeau avait fait école au jeu :
Jouez , jouez , charmant Charmel , Élève de Dangeau , nagez dans l'opulence
{Recueil Maurepm, t. VI, p. 117.)
La foule étoit si forte
Qu'on ne pouvoit passer;
Pour d'Estrades et la Porte*
Dangeau les lit entrer;
Elles dirent à l'Enfant :
Nous sommes deux joueuses,
Plus d'un jeu nous jouons , don , don , etc.
* « La Naimont, femme du comte d'Estrades, colonel de dragons, et Gargant, veuve de la Porte de Vezins , chef d'escadre , étoient de grandes joueuses , amies de Dangeau. » {Recueil Maurepas, t. IX, Grand-Noël de 1690.)
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semblé, en lisant l'adorable lettre de tout à l'heure, qu'il n'y avait que deux astres à Versailles, à coté du soleil : Dangeau et madame de Montespan ; et même après madame de Montespan, Sévigné est encore revenue à Dangeau.— Quatre mois après, on apprend que M. de Langlée, celui-là même que nous venons de voir au jeu du roi, à côté de Dangeau, « a donné à madame de Montespan une robe d'or sur or, rebrodé d'or, rebordé d'or, et par-dessus un or Crise, rebroché d'un or mêlé avec un certain or, qui fait la plus divine étoffe qui ait jamais été imaginée : ce sont les fées qui ont fait cet ouvrage en secret... » (1) — Dangeau ne fait pas attendre sa revanche : a Dangeau a voulu faire des présents aussi bien que Langlée. lia commencé la ménagerie de Clagny : il a ramassé pour deux mille écus de toutes les tourterelles les plus passionnées, de toutes les truies les plus grasses, de toutes les vaches les plus pleines, de tous les moutons les plus frisés, de tous les oisons les plus oisons, et fit hier passer en revue tout cet équipage, comme celui de Jacob, que vous avez dans votre cabinet de Grignan » (2). L'envie ne tarda pas à s'inquiéter de tant de faveur, et commença à chansonner cruellement le bonheur de Dangeau. Ce ne va plus être de ce moment qu'une guerre de couplets des courtisans contre sa fortune :
Estre des plaisirs de son roy, ■■ Du jeu , du bal et de la chasse , Faire exercice en bel arroy (3), .
Monter quelquefois au Parnasse (4), Avoir un beau gouvernement , Estre cordon bleu d'espérance, Dangeau, par des hazards si grands , Si la paix dure encore dix ans, Tu seras mareschal de France r. .
Mais le jeu traîne après soi bien des cas difficiles, et il paraitrait que l'humeur parfaitement polie de Dangeau fut impuissante à les prévenir tous. La loyauté des joueurs, en ces temps-là, était fort souvent équivoque, et l'on connaît, par les mémoires de Grammont, le fonds de conscience à l'endroit du jeu des plus fins cotirti-
I ) Lettre de madame de Sévigné à madame de (irignan , du 6 novembre IC7C.
(2) Lettre a madame de Grignan, du 18 novembre 1676.
(3) « Le marquis étoit fort magnilique. « {Noie du recueil Maurepas.) 4) « Il faisoit des vers et quelquefois assez bien. » [M. )
(b) «. Dangeau y a peut-être plus fait; car il y a gagné plus de deux millions de bien au jeu , dont il a fait un bon usage, en achetant des terres, dignités et autres bons effets, et cela snns avoir été jamais soupçonné de friponnerie. • ( Iri. )
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sans de France et d'Angleterre. Deux pièces de vers contemporaines font allusion à un singulier épisode de la vie de Dangeau (1). Chacun
(I) Elles nous ont été obligeamment communiquées par M. J. Niel, qui les a jadis extraites d'un manuscrit, appartenant alors à M. le duc de Broglie, et elles se retrouvent aussi dans le précieux manuscrit des chansons recueillies par Maurepas , à la Bibliothèque impériale. Il va sans dire qu'il ne faut chercher là ni élégance, ni esprit; mais ces cancans de l'époque, tout plats et faux qu'ils soient, offrent pourtant un caractère curieux qu'on ne peut se décider à négliger. La date sous laquelle sont inscrites daus la copie de M. Niel les deux pièces que nous allons donner, est certainement inexacte. Dangeau, en 1666, n'avait ni femme ni lille; nous verrons plus loin qu'il ne se maria qu'en 1670; le recueil de Maurepas dit I67G, date plus vraisemblable :
Chanson du marquis de Dangead lorsqu'il fut en Angleterre pour se battre contre m1lord de péterborouc.
(Air de la Palisse. ) Adieu, ma femme * et ma sœur **, Adieu , mon frère et ma lille ; Priez tous Notre-Seigneur Pour le chef de la famille.
Je pars pour exterminer Peterbroug en Angleterre ; Il m'y faut déterminer , Ou bien quitter cette terre.
Mes amis veulent ma mort , Un maréchal et un prince *** N'ont point eu pitié du sort D'un gouverneur de province.
Dialogue de Ninon et du marquis de Dangeau, lorsqu'il fut en Angleterre pour se battre contre le milord Péterboroug. ( Parodie d'une scène deCadmus.)