‹ Journal; (volume 5)Chapitre 3 sur 65 · DANGEAU · texte numérisé non relu

DANGEAU

Je vais passer en Angleterre, Je vais pour me venger dans cette ingrate terre

D'un milord qui fait l'insolent.

Je me ferai payer ou je perdrai la vie ; Il est vrai, je m'expose à quelque raillerie, Mais je veux avoir mon argent.

NINON

Ah ! Dangeau , de quoi parlez-vous ?

Vous prenez donc l'épée et quittez la houlette ? Otez-vous cela de la tête , Et modérez votre courroux.

* « ... Morin , sa première femme. » ( Note du recueil Maurepas. ) ** « ... De Courcillon, demoiselle de Dangeau, vieille fille, huguenolte, de beaucoup de mérite. » ( Id. )

*** « Le vicomte de Turenne et le prince de Condé le pressoient de partir. Il étoit gouverneur deTouraine. » {Note du manuscrit de tlroglie.) Dangeau ne fut gouverneur de Touraiue qu'en 1667.

VIE DE DANGEAU xxxi

sait le cas qu'il convient de faire de ces sortes de malicieuses platitudes qui ont couru les ruelles de tous les temps, et ce que nous avons dit des services militaires de Dangeau le défend assez contre

Voyez en quel péril l'avarice vous jette. J'aimerois mieux perdre la dette

On ne perd pas ainsi quatre mille pistoles... [Il faut....] deux cents louis à mon second Briole.... ;

NINON

Demeurez.

DANCEAU.

Je ne puis.

ninon.;

Ah! Dangeau, comment, où je suis Vous ne pouvez demeurer?

DANCEAU.

Mon cheval !

Vite mes pistolets , et vite ma rapière ! Il faut m'arracher de ce lieu.

NINON

Puisque vous n'accordez plus rien a ma prière, Adieu , Dangeau ; Briole , adieu !

Voici un autre joli couplet tiré du recueil Maurepas sur la même affaire : Dangeau , se voyant trop frondé Par les bruits venus d'Angleterre , Assembla Turenne et Condé Pour former son conseil de guerre ; Mais le roy demanda : Pourquoy Ne consulte-t-il pas Louvois ?

« Parce que, sur la guerre, le roi ne consultoit ni Condé, ni Turenne, mais Louvois. » ( Note du même recueil.)

A peine Dangeau et Briole sont-ils arrivés en Angleterre qu'on les arrête pour empêcher le combat. Voir le couplet :

Si ces foudres de guerre

Font trembler l'Angleterre

(Recueil Maurepas , t. IV, p. 23. )

Il paraîtrait que le duel n'eut pas de suite, à en croire le couplet, p. tf Qui douteroit de ta valeur, Dangeau , te feroit grand outrage.

Tu nous as montré trop de cœur En faisant ton apprentissage.

Grand vice-amiral *, taisez-vous :

Il revient vainqueur comme vous.

* Jean, comte d'Estrées, beau frère de Dangeau, qui corn mandoit l'armée navale contre les Hollandois en 167. et ne li t rien. ( Note du mêm e recueil. )

xxxn VIE DE DAKGEAU.

les insinuations du rimeur anonyme, lui que Saint-Simon, peu suspect de partialité, déclare hautement n'avoir jamais été accusé de poltronnerie.

Le dialogue que nous avons cité laisse supposer, dans ses derniers vers, on ne sait quelles relations d'intimité que notre devoir d'historiens graves nous défendrait presque d'approfondir. Cependant nous ne saurions taire que plus d'une insinuation de ce genre se retrouve dans les chansons du temps, et que Dangeau n'aurait pas réservé toutes ses galanteries à mademoiselle de Lenclos. Une autre chanson du recueil de M. de Broglie le montre partageant avec deux illustres galants de ce siècle, Lauzun et d'Estrades, les faveurs d'une belle princesse , qui, parait-il, en acceptant l'hommage des trois, ne refusait l'argent ni de Lauuzn ni de Dangeau; dans le recueil Maurepas,la même chanson s'applique à mademoiselle delà Mothe-Houdancourt, depuis marquisedelaVieu vil le.

Le recueil Maurepas nous donne le secret du titre etlenomdela princesse. On y lit, t. IV, p. 73, à la date de 1673, le couplet suivant, « sur la demoiselle d'Auffroy, laquelle étoit à Cologne avec Elisabeth Le Feron, femme du ducdeChaunes, plénipotentiaire pour la paix . On appelait mademoiselle d'Auffroy la Princesse par plaisanterie. »

On a vu près la princesse

Le tiers-état (I), la noblesse',

Les bédauts ont eu leur temps .

Les marquis (2) ont pris leur place;

C'est le clergé (3) qui les en chasse ,

Et sans être constants

Les Trois-Ëtats ont eu leur temps.

Le même recueil nous fournit encore sur les amours un peu volages de Dangeau la chanson suivante, à la date de 1666 (i), « sur l'air de mon chapeau de paille, dans laquelle l'auteur fait parler Chàtaigner de la Rocheposay, veuve du sieur de Saint-Loup, qui faisoitla dévote et^voyoit cependant beaucoup de jeunes gens de la cour : »

Tous les blondins vont chez moy à l'école Pour faire leur salut.

(1) * Hugues Berthault, sieur de Chesneau, bourgeois de Paris. » (Noie du même recueil.)

(2) « Dangeau. » (Id.)

(3) « Anne Tristan de la Baume de la Suze. abbé, aussi à Cologne, et amoureux aussi de mademoiselle d'Auffroy. » (Id.)

ii T. II, p. 495.

VIE DE DANGEAU xXxm

Je veux sauver Beauvais (l), Dangeau (S) , Briolle (3) , Et c'est là tout mon but.

Honny soit-il celuy qui mal y pense, Je fais pénitence, moy , Je fais pénitence.

Mais passons vite sur ce délicat chapitre, et remontons aux premiers temps de Dangeau à la cour, et à des amours qui ne sont pas ceux de Dangeau. Madame de Sévigné dit dans sa lettre du 1er décembre 1664 : « Le roi se môle depuis peu de faire des vers; MM. tle Saint-Aignan et Dangeau lui apprennent comment il faut s'yprendre. » — Le roi se mêle de faire des vers : vous ne devinez pas, madame de Sévigné? c'est que le roi est jeune et qu'il est amoureux; l'amour, la jeunesse et les vers, cela va de compagnie; mais pour la cour cet amour-là est encore un mystère. — « Le roi , raconte l'abbé de Choisy (i), dans le commencement de ses amours avec mademoiselle de la Vallière, crut que, pour lui plaire, il falloit faire des vers : c'étoit alors une des principales parties de la galanterie. Il fit quelques chansons assez jolies, entre autres celle de madame de Bregis : tous avez, belle Bregis, etc.; il voulut aller jusqu'à l'élégie; et le matin à son lever il en donna une de sa façon à lire au maréchal de Grammont. Le vieux maréchal, le plus flatteur des courtisans, n'imagina jamais que le roi en put être l'auteur; et la trouvant fort mauvaise, il s'écria : Qui diable a pu faire ces vers là? — C'est moi, dit le roi, en s' approchant de son oreille; mais je n'en ferai plus. Et depuis il s'adonna à la prose. Mademoiselle de la Vallière lui répondoit exactement; elle n'avoit autre chose à faire qu'à penser à son amant. Il n'en étoit pas de même du roi; il vouloit gouverner un grand État. Un jour. dans le temps qu'il alloit tenir conseil, il reçut une lettre de mademoiselle de la Vallière. Il vouloit faire réponse, mais il vouloit encore plus fortement donner des lois à l'Europe. Il envoya chercher le marquis de Dangeau, dont il connoissoit l'esprit, et lui dit de faire la réponse pendant le conseil. Elle fut faite promptement et envoyée à la demoiselle. Le roi trouva cela fort commode ;

(1) « Louis de Beauvais, baron de Gentilly, rnaistre d'hostel du roy. » {Note du rrrue il M au repas.)

(2) « Philippe de Courcillon , marquis de Dangeau, colonel du régiment d'infanterie du roi. » (Id. ) « Ce marquis , tout fat qu'il étoil, dit ailleurs le même anno tateur , n'a pas laissé d'avoir de bonnes fortunes. » (t. 111, p. 342.)

(3) « De Briord, vulgairement appelé Briole, premier écuyer de Jules-Armand de Bourbon, duc d'Enghien, prince du sang. « (Id.)

(i) Nouvelle collection des Mémoires pour servir a l'histoire de France, par )/i' chaud et Poujoulat , t. VI. — Mémoire* <!<' Vahbé de Choisy, p. r.73-4.

xxxiv VIE DE DANGEAtï.

Dangeau lui faisoit tant de lettres qu'il vouloit, et toutes les plus polies du monde. La pauvre la Vallière, surchargée de travail, eut aussi recours à Dangeau , qui passoit tous les soirs en quart avec elle , le roi et mademoiselle d'Artigny, qui a été depuis la comtesse du Roure. Dangeau en eut fait encore quatre fois autant. II faisoit les lettres et les réponses; et cela dura un an, jusqu'à ce que la Vallière, dans une effusion de cœur, avoua au roi, qui à son gré la louoittrop sur son esprit, qu'elle en devoit la meilleure partie à leur confident mutuel, dont ils admirèrent la discrétion. Le roi de son côté lui avoua qu'il s'étoit servi de la même invention. Ce petit commerce cessa : le mystère en faisoit l'agrément. »

A en croire Fontenelle, ce ne serait point entre la Vallière el le roi, mais entre le roi et Madame que Dangeau aurait joué ce rôle d( douille confident poétique. 11 ne serait pas impossible que l'aventure se fut répétée; mais il est plus probable qu'il y a confusion de la part des deux historiens : « Le roi et feu madame, dit Fontenelle, àvoieht entrepris de faire des vers en grand secret, à l'envi l'un de l'autre. Ils se montrèrent leurs ouvrages, qui n'etoiiiit que trop bons; ils se soupçonnèrent réciproquement d'avoir eu du secours; et par l'éclaircissement où leur bonne foi les amena bientôt, il se trouva que le même marquis de Dangeau, à qui ils s'étoient adressés chacun avec beaucoup de mystère, étoit l'auteur caché Aes vers de tous les deux. Il lui avoit été ordonné de part et d'autre de ne pas faire trop bien; mais le plaisir d'être ctoùblement employé de cette façon ne lui pêîmettôit gùèfes de bien obéir, et qui sait même s'il ne fit pas dé son mieux exprès pour être découvert? »

Lé même Fontenelle a raconté l'anecdote d'un appartement à Saint-tieiuiain, ou était la cour, accordé par le roi à Dangeau «. pourvu qu'il lui demandât cette grâ'ée en cent vers qu'il féroil pendant le jeu, » et comment « après le jeu, où il àvbit paru aussi peu occupé qu'à l'ordinaire, Dangeau dit les cent vers au roi. » Mais j'aime autant citer la version de Saint-Simon : « Le roi s'amiisoit quelquefois alors à donner des bouts rimes à remplir. Darigeau souhaitait ardemment un logement qui étoit rare dans les premiers temps que le roi s'établit à Versailles. Un joui' qu'il étoit au jeu avec madame de Montespan, Dangeau soupiroit fadement en parlant de son désir d'un logement à quelqu'un, assez liant pour que le roi et madame de Montespan le pussent entendre; ils l'entendirent effectivement et s'en divertirent, puis trouvèrent plaisant de mettre Dangeau sur le gril en lui composant sur le champ les bouts rimes les plus étranges qu'ils pussent imaginer, les donnèrent à Dangeau, et comptant bien qu'il ne pourrait ja-

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