VIE DE DAINGEAU. XXXV
biais en venir à bout, lui promirent un logement s'il 1rs remplisse sans sortir du jeu et avant qu'il finît. Ce furent le roi et madatnede Montespainpii en lurent lesdupes. Les nuises favorisèrent Dangeau, il conquit un logement, et en eut un sur-le-champ. »
Ce don facile et brillant de la rime, cette qualité de poète intime du roi, durent se connaître de bonne heure en dehors de la cour, et pour l'honneur de Nicolas Boileau, nous aimerions mieux croire qu'en dédiant à Dangeau la satire sur la noblesse, le poète célèbre, âgé de vingt-neuf ans alors, s'adressait moins au favori du roi qu'au confrère en Apollon (1). Fontenelle avait sur le cœur de vieilles épigrammes de Boileau, lancées contre ses œuvres de jeunesse; aussi ne perd-il pas l'occasion de dire, et avec quelque apparence, que « les plus satiriques et les plus misanthropes soûl assez maîtres de leur bile pour se ménager adroitement des protecteurs. » Il remarque toutefois que « le héros étoit bien choisi et par sa naissance, et par sa réputation de se connoitre en vers, et par la situation où il étoit, et par son inclination à favoriser le
(0 Dangeau n'a pas, comme Saint-Aignan, rempli le. Mercure et les recueils du temps de ses poésies de cour. Sa modestie les a tenues plus secrètes , et , pour en découvrir quelques-unes, nous avons du fouiller dans le recueil de Maurepas On y trouve : dansle tome 111, pages 527 a 535 une imitation des centuries de Michel Nostradamus, adressée sur la lin de l'année 1072 à Louis de Bourbon, prince de Condé, et à Henri-Jules de Bourbon, duc d'Enghien, son iils, par Dangeau, alors envoyé par Louis XIV à Heidelberg vers Charles-Louis, électeur palatin; cette imitation, tout à lait amphigourique et qui se compose de dix quatrains, se rapporte à ce qui se passait alors de considérable dans l'Empire ; dans le t. IX, p. 177 a iho , une réponse au duc de Nevers, datée de 1703; dans le t. VI, p. 201 a 203 , une chanson sur Marly, datée de l6ss, commaudée à Daugeau par Louis XIV; en voici les deux premiers couplets :
Que ces bois sont beaux, qu'ils sont verts! Cédez aux jardins de Louis, Qu'heureux sont ceux qui sont soufferts Beaux jardins de Sémiramis , Dans ces agréables demeures ; Jardins du Tibre et du Bosphore :
Les cœurs y sont toujours contents , Nos zéphirs portent dans les airs
Les jours passent comme les heures , Les plus riches parfums que Flore
Les heures comme des instants. Ait jamais faits à l'univers.'
Nous nous contenterons de signaler encore quelques vers de Dangeau qui ont pu voirie jour. Ce sont deux réponses à l'abbé de Chaulieu, l'une datée de 1680, a Saint-Cermain, sur des billets de la loterie du roi, l'autre de I7u2 sur une pièce adressée au gouverneur de Touraine.
Je veux répondre aux jolis vers Que j'ai reçus au bord de Loire, etc.
Ces deux réponses se trouvent dans l'édition des œuvres de Chaulieu, donnée en l757parM.de Saint-Marc, qui les avait extraite* des portefeuilles de la ■luchesse de Bouillon.
xxxvi VIE DE DANGEAU.
mérite. » La confiance de Boileau ne fut point trompée, la satire V avait été composée en 1665. Jîrossette, après nous avoir appris dans son commentaire aux œuvres de Boileau que l'auteur avait d'abord fini sa pièce aux vers :
....Quand un homme est riche,....
N'eût-il de son vrai nom ni titre ni mémoire,
D'Hozier lui trouvera cent aïeux dans l'histoire....
ajoute : « Mais M. de Dangeau, à qui elle est adressée, lui conseilla d'y mettre quelques vers à la louange du roh, afin que la pièce fût mieux reçue à la cour; et il ajouta les quatorze vers suivants :
Toi donc , qui de mérite et d'honneurs revêtu , Des écueils de la cour as sauvé ta vertu , Dangeau, qui dans le rang où notre roi t'appelle, Le vois toujours orné d'une gloire nouvelle... etc.
Avant que cette satire fût imprimée, M. de Dangeau la lut à quelques seigneurs, dans une salle où le roi étoit à jouer. Le roi, qui le remarqua, voulut savoir ce que c'étoit, et quitta le jeu pour se la faire lire. C'est la première pièce de l'auteur qui ait paru devant Sa Majesté : quelque temps après, on lui lut le Discours au roi, qui étoit déjà composé. » Exercer son patronage littéraire en faveur d'un jeune poëte de la valeur de Boileau , cela donne certes la mesure d'un goût élevé; et par là seul Dangeau a mérité l'honorable immortalité qu'ont attachée à son nom les vers du satirique (1).
La renommée littéraire de Dangeau, maître de versification du roi, ne pouvait manquer de lui ouvrir de bonne heure les portes de l'Académie française. Lorsque mourut le fameux Geoi'ges de Scudéry, Dangeau fut appelé à lui succéder à l'Académie. Voici comment la Gazette annonce sa réception dans le numéro du 14 janvier 1608. « Le marquis d'Anjau, mestre de camp du régi-
(I) La satire de Boileau et les trois épîtres de l'abbé de Chaulieu ne sont pas , hélas! les seules pièces de vers que les poètes de son temps aient dédiées à Dangeau. Dans un triste livre intitulé : Poésies chrestiennes, héroïques et morales de M. l'abbé Juillard du Jarry (Paris, Esprit Billot, 1715, in-I2), il se trouve, p. 177-93, une « traduction de l'ode latine sur l'ordre de Saint-Lazare adressée. à monsieur le marquis de Dangeau , grand maistre des ordres militaires de Saint- Lazare, de Jérusalem et du Mont Carmel, » c'est-à-dire postérieure à 1695. L'ode latine, qui est réimprimée en regard, est en strophes, la traduction en hexamètres , aussi nombreux et aussi ennuyeux que le comportait le sujet. Citons aussi le * madrigal à M. le marquis de Dangeau , chevalier d'honneur de madame la duchesse de Bourgogne, » joint à la pièce de vers en 0 pages in-'»0, intitulée Adél aîde, impr. Jean de Saint-Aubin.
.... Dangeau, c'est un sujet digne de votre lyre, Ou de la lyre d'Apollon.
VIE DE DANGEAU. xxxvn
ment royal, et gouverneur do Touraine, a esté reçeu en l'Àccadémie françoise : y avant fait un beau discours, auquel le président Salomon , qui en est directeur, répondit aussi fort disertement, en présence du chancelier de France, des ducs de Saint- Aignan, de Coaslin, et de Chevreusc, et d'autres personnes de qualité qui composent cette sçavante compagnie. » — Le fauteuil de Scudéry et poète et gascon, devait faire fortune en chemin : du grand Georges, gouverneur de Notre-Dame de la Garde, il passait au marquis de Dangeau, gouverneur de Touraine ; et à la mort de Dangeau, il allait échoir, en 1720, au héros de Voltaire, au maréchal de Richelieu, gouverneur de Guyenne (1).
Vers le milieu du mois de mars 1672, l'archevêque de Paris, directeur de l'Académie française, l'ayant menée à Versailles pour remercier le roi de l'honneur qu'il avait fait à cette illustre et spirituelle compagnie, — c'est le Mercure que je cite, — d'en vouloir prendre la place de protecteur qu'avait feu M. le chancelier (Séguier), « M. Dangeau, gouverneur d'Anjou (nous n'avons pas besoin de relever l'erreur) et autre fois maistre de camp du régiment du roi, destiné à l'ambassade de Suède, qui est aussi de l'Académie, traita magnifiquement ce prélat avec tous les académiciens ses confrères. M. Gotin n'étoit point de ce nombre, de peur, dit-on, qu'on ne crût qu'il s'étoit servi de cette occasion pour se plaindre au roi de la comédie qu'on prétend que M. de Molière ait faite contre lui... On vit dans cette assemblée M. Quinault, si connu par ses vers tendres, M. Desmarcst, si recommandable par tant de beaux ouvrages si extraordinaires... Le fameux M. de Corneille l'aisné y estoit aussi, je ne puis rien dire de celui-là qui ne soit au-dessous de lui... On vit dans cette célèbre compagnie les deux abbez Tallemant,... M. l'abbé Testu,... M. le duc de Saint-Aignan, dont les illustres galanteries, les vers enjouez et galants et les hauts faits d'armes ne sont inconnus à personne... Il y en avoit encore plusieurs autres dont le mérite et le sçavoir sont très-considérables, et dont je n'ai pas retenu les noms. » [Mercure galant, 1672, t. Ier, p. 106-10.)
Un titre académique en appelle un auti'e; vingt ans plus tard, Dangeau, membre de l'Académie française, fut appelé en cette qualité, parla préférence du roi, à la protection d'une académie de province, alors considérable. Il s'agissait de remplacer le spirituel
U) ■•■ Le 12 décembre 1750, M. le duc de Richelieu lui reçu à la place du marquis de Dangeau. Le discours de ce seigneur fut fort applaudi, et, quoique court, il plut beaucoup par la dignité , la grâce , et la liberté avec laquelle il le récita. ( Mercure galant.)
xxxviii VIE DE DANGEAU.
courtisan qui avait jadis partagé avec lui l'honneur d'enseigner l'art de la poésie à un maître qui aimait presque également ces deux compagnons de sa jeunesse. Peut-être faudrait-il reconnaître dans le choix du roi déjà vieillissant un souvenir du beau temps de IfiOi. Nous extrayons du Mercure galant (septembre 1687, p. 337- ■ ''VI: ce curieux épisode de la vie de mitre personnage.
« MM. de l'Académie royale. d'Arles, qui, comme vous savez, sont tous gentilshommes, ayant rendu les devoirs funèbres à leur défunt protecteur, M. le duc de Saint-Aignan, ne songèrent plus qu'a faire remplir sa place, et ils députèrent M. le marquis de Chasteau-Renard, qui se trouvoit alors à la cour, pour agir en leur nom auprès du roi. Comme M. de Croissy, ministre et secrétaire d'État, a le département de leur province, ils écrivirent à ce ministre pour le supplier de demander a Sa Majesté qu'il lui plust nommer un protecteur pour leur compagnie. M. de Chasteau-Renard rendit la lettre à M. de Croissy, qui le reçut avec beaucoup d'iionnestcté, et lui dit le lendemain qu'il avoit parlé au roi, et <|ue Sa Majesté seroit bien aise de le voir. Jl ajouta que le roi lui avoit fait paroistre qu'il eust liien voulu que l'Académie d'Arles prît un protecteur dans l'Académie francoise, puisque feu M. de Saint-Aignan eu estoit, et qu'il lui avoit paru que l'inclination île Sa Majesté tournoit vers M. le marquis de Oangeau. Le jour suivant, M. le marquis de Chasteau-Renard s'étant rendu au lever du roi, Sa Majesté' eut la boute de lui dire si-tost qu'elle l'eut .ipperçu, qu'elle sçavoit bien de quoi il lui vouloit parler, et que i Vstnit pour lui demander un protecteur. Ainsi M. de Chasteau- Itenai'd, ayant esté prévenu, ne trouva pas lieu de faire le compliment qu'il avoit préparé. Il se contenta de dire à Sa Majesté ce que M. de Croissy lui avoit dit de sa part, et le roi lui répondit 'ii propres termes : t oyez qui vous accommodera le mieux dans /' /cadémie francoise , ce qui donna lieu a M. de Chasteau-Renard de dire, suivant ce qu'il avoit sceu de M. île Croissy: Sire, puisque I ofre Majesté nous le permet , nous ne voyous pas que nous puissions mieux choisir que M. te uvirquis de Danqeau; sur quoi le mi repéta deux l'ois, Je le veux bien, et il s'en lit alors une nouvelle à Versailles. M. de Chasteau-Renard crut qu'il devoit rendre 'oinpte à l'Académie lïanço|s,; ,lc ce qui >Ystoif passe. »
Mais voici bien une autre académie et de bien autres compliments. Ceux-ci sont de 1694 et viennent de là les monts : « M. Patin qui avoit esté longtemps Principe de l'Académie des Ricovrati de Padoue, écrivit, avant que de mourir, à M. de Vertron qui est de cette sçavante compagnie, une lettre en grec, éloquente, tendre et chrestienne, et cette épistre académique, qui mériterôi'
VIE DS DANGEAU. wmx
il'cstir traduite en toutes aortea de langues, esto.i1 accompagnée des li iiio patentes d'académicien qu'il le prioit, de la pari de MM. les Ricovrati, de donnera M. le marquis de Dangeau, (|iii, comme vous sçavez , est l'un des quarante de l'Académie l'rançoise. Vous vo\ez, madame, que. celle de l'adouc a fait en Corl peu de temps une perte et des acquisitions très-c<msidérablcs, dans les personnes de deux des plus beaux génies du siècle, et tous deux dignes protecteurs de deux Académies royales. L'un est et marquis, protecteur de l'Académie d'Arles, et l'autre M. Flécliier, protecteur de celle de Nismes... Aussitost que M. de Veiïron eut reçeu le dernier paquet de feu M. Patin, il mit la main à la plume, et fit un compliment en italien , pour M. lu maripiis de Dangeau, alla à son hostel, et à son retour le mit en françois, à la prière d'un de ses confrères. Je vous envoie la traduction de ce complimentque son ami m'a donnée : Monsieur, ce n'est point comme député de l'Académie royale d'Arles, que je \ieiis vous saluer aujourd'hui. Je viens m'acquitter d'uni" ennunission fort agréable. Messieurs les Ricovrati m'ont bonoré de leur choix , pour vmis présenter ces preuves éclatantes qu'ils font de vostre illustre pcrsimiic. La célèbre Académie de Padmie, en vous donnant une place parmi les grands bonnnes et les sublimes génies qui la composent, n'a point eu égard à la noblesse devostpe sang, à l'éclat de vos dignités, à la grandeur de vos emplois, ni au rang élevé que vous tenez dans la cour la plus polie et la plus auguste du monde. Elle n'a considéré, monsieur, que votre espnt seul, qui peut remplir si dignement toutes les vues que l'on doit avoir pour former un académicien parfait. Elle a voulu joindre son estime à celle mesme des testes couronnées, qui dans plusieurs occasions ontrendu justice, à \os qualités excellentes. Enfin, monsieur, ce Parnasse italien pouvoit se vanter, avant vostre réception, d'avoir de grands ornements, possédant des Muses Iraneoises, les Scuderv, les Des Houlieres, les Dacier et les Saliez, mais il lui nianquoit un Apollon. » (Mercure Galant., février lt>!)i, p. 181-180.)— Holà! Dangeau Apollon comme le «rand roi! N(C plyribus impar!!!
Aucun honneur académique ne devait manquer a Dangeau. u Son goût déclaré pour les lettres, et pour tous ceux qui s \ distinguoient, dit Fontenelle, et un zèle constant à les servir de tout son pouvoir, firent juger que la place d'honoraire, qui vint a vaquer ici en 1704 par la mort de M. le marquis de l'Hôpital, lui eonvenoit, et que l'Académie des sciences pouvoit le partager avec l'Académie francoise. 11 n'accepta la place qu'en faisant bien sentir la noble pudeur qu'il avoit de succéder à l'un des premiers
xl VIE DE DANGEAU.
géomètres de l'Europe, lui qui ne s'étoit nullement tourné de ce côté-là; et il n'a jamais paru ici sans y apporter une modestie flatteuse pour l'Académie, et cependant accompagnée de dignité. » Si nous ne craignions de trop anticiper sur le récit de la seconde moitié de la vie de Dangeau, nous le montrerions, dans son hôtel à Paris, appelant autour de lui, chaque semaine, l'élite des beaux esprits de son temps. Madame de Genlis raconte, nous ne savons d'après quelle autorité, que « tous les mercredis, le marquis et l'abbé de Dangeau réunissoient chez eux une société choisit de gens de lettres et de savants, dont faisoient partie le cardinal de Polignac, l'abbé de Longuerue, l'abbé Dubos, le marquis de l'Hôpital, l'abbé de Saint-Pierre, l'abbé Raguenet,Mairan et l'abbé de Choisi. » Il est parfaitement certain, par le Livre commode d'Abraham de Pradcl (édit. de 1692, p. 41 ), que « les mardis, de relevée, on tient une conférence curieuse chez M. le marquis d'Angeau, chevalier des ordres du roi, place Royale (1). » Les autres personnes qui, selon le même livre, tenaient alors des conférences pareilles, c'étaient Ménage, MM. de Villevaut, d'Herbelot, l'abbé de la Rogue, le chevalier Chassebras'du Bréau. — Qui n'entrevoit que les causeries délicates, doctes et polies de ses mardis furent pour Dangeau l'un des charmes consolateurs de sa souriante vieillesse?
Mais le jeu, les vers, les académies, nous ont mené bien loin de la vie sérieuse du marquis de Dangeau. N'est-il pas dit que tout son siècle passe dans la carrière de cet homme un peu extérieur: guerre, amours, poésie, jeu, fêtes et carrousels, diplomatie, littérature, administration? Nous sommes bien obligés, quand nous touchons à l'un de ces chapitres dans sa biographie, de le poursuivre jusqu'au bout.
Saint-Simon raconte que Dangeau acheta fort cher à M. de Saint-Aignan, duc de Beauvilliers, le gouvernement de Touraine, que celui-ci avait eu à la mort du marquis d' Au mont. On trouve à la bibliothèque de l'Institut (portefeuille Godefroi, 309) les lettres de lieutenant général de Touraine en faveur.de Dangeau ; elles sont du 22 mars 1667. Il possédait près de Tours ce domaine de la Bourdaisière, où nous le verrons s'échapper volontiers lors
(I) Nous verrons plus loin que Dangeau alla demeurer, pendant ses dernières années , dans un hôtel qu'il avait fait construire faubourg Saint-Germain. II ne serait pas impossible qu'il eut tenu ses conférences d'abord le mardi, place Royale, et plus tard le mercredi , rue de Bourbon
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des voyages du roiàChambord, et dont le nom avait été illustré, l'autre siècle, par une famille célèbre dans l'histoire de la galanterie. Saint-Simon s'est beaucoup moqué de l'importance que se donnait Dangeau comme gouverneur de l'une des plus belles provinces de France, et comment il se balançait avec complaisance en disant à Villeroy : « Nous autres gouverneurs de provinces; » n'oublions pas que Saint-Simon enragea toute sa vie de n'avoir rien obtenu de son royal parrain, et de n'ètreque gouverneur deBlayeef de Senlis;et que Dangeau se faisait parfaitement venirdanslebcau pays dont il avait le droit d'être fier. L'année qui suivit son second mariage, Dangeau fit dans sa ville de Tours une entrée tout à fait solennelle dont le Mercure galant (1) nous a conservé le détail fort caractéristique et même un peu plaisant.
« Je vous aurois parlé dans ma lettre du dernier mois (octobre 1687) de l'entrée de M. le marquis de Dangeau, gouverneur de Touraine, dans la ville de Tours, si l'abondance de la matière sur des articles très-longs, ne m'en eust empêché. Messieurs de la maréchaussée l'allèrent prendre à sa maison de campagne, qui est à quelques lieues de cette ville-là, et marchèrent au-devantde son carrosse, autour duquel estoient les gardes de ce gouverneur, accompagnés de leur capitaine et de deux écuyers. M. l'intendant alla à une lieue de la ville, d'où il sortit cinquante à soixante carrosses, pour aller au-devant de ce marquis. Toutes les compagnies qui se montoient à dix mille hommes, et qui estoient distinguées par des rubans de différentes couleurs, sortirent une demi-lieue hors de la ville. On alla descendre à l'hostcl du gouverneur. Toutes les dames de Tours se trouvèrent dans la première salle, et il y avoit des violons dans la seconde. Elles passèrent dans la troisième avec M. le marquis de Dangeau et madame la marquise sa femme, et l'on y commença une conversation qui ne put estre que spirituelle, puisque M. de Dangeau y avoit la meilleure part. Elle fut interrompue par des compliments que le corps de ville vint lui faire par la bouche de son maire. Le corps de médecine arriva ensuite et fut suivi de plusieurs autres. On alla le soir souper chez M. l'intendant. Ce repas fut magnifique; il y eut grand bal après le souper et grande collation pendant le bal. M. le marquis de Dangeau a tenu table dans tout le temps qu'il a demeuré à Tours. Toute la noblesse de la province a esté manger chez lui, et il en est parti avec un applaudissement général. »
En 1694, le Mercure galant nous montre encore Dangeau dans
(l) Novembre 1687, p. 110 el suivantes.
xlii VIE DE DAiNGEAU.
son -otiu'riiriutjiit de Touraine , mais cette fois il nous j apparaît a\ec toute la générosité et la vraie bonté de son cœur. « M. le marquis de Dangeau, gouverneur de Touraine, se rendit dans cette province au mois de juin, avec madame la marquise de Dangeau, madame la duchesse de Montfort, monsieur le prince de Moibac, frère de madame de Dangeau, et monsieur l'abbé de Dangeau, dont vous connoissez le rare mérite. A peine y fut-il arrivé dans sa belle maison de la Bourdaisière, qu'il y ordonna des ouvrages, afin (|iie les pauvres paysans pussent gagner de quoi vivre. Le 20 juin, il vint à Tours au\ acclamations du peuple, pour faire chanter en différents jours le 'Te Deum pour lanouvelle victoire de Catalogne , dans les deux grandes églises de Saint-Gatien et de. Saint-Martin, et il y assista avec sa compagnie, et les corps de la ville. Il visita l'Hostrl-hini et l'hospital général, qu'il combla d'aumnsnes et de libéralités (1 ), et peu de jours après estant allé voir le cliasteau des ducs de Luines , ipii est sur la coste de la Loire, la charité le poussa plus loin, et s'estant fait rendre compte des ravages (pie font au-delà de la petite ville de Langeais plusieurs liestes farouches, qui depuis dix-huit mois y ont dévoré plus de trois cents personnes, il consola les habitants du pays; et depuis, il leur a procuré les équipages de Monseigneur pour la chasse du loup. » Puis Dangeau reçoit dans l'église Saint-Martin de Tours le serment de M. Dcslogcs, nommé maire de Tours, en vertu du nouvel édit du roi, touchant la création des charges de maire, et après cette cérémonie solennelle, « il s'en retourne à la Bourdaisière et de là en cour. » [Mercure galant, août lfi94, p. l'i-K-l.'iL). L'épisode des loups de Langeais est plus intéressant encore qu'il ne semble. Lu lisant les premières années du journal de Dangeau, où les chasses dq Monseigneur tiennent une place si grande, j'allais dire monotone, on finit par remarquer que les loups, d'abord ahondants à ce point autour de Versailles, qu'on les prendrait, pour du gibier réserve, peu à peu deviennent plus rares par l'exlermination quotidienne de Monseigneur et de son équipage, lequel au bout de quelques années ne trouve plus à courre de loup que dans la forêt de Senart. C'est à Monseigneur et à ses cliasso wilatiuahles que les hois qui environnaient Paris ont dû d'être puises de ces bêtes farouches qui y pullulaient encore il y a un siècle «t demi, et qui, là sans doute, comme à Langeais, devaient v faire bon an mal an de terribles ravages.
(J) Voir, en regard de ces bonnes œuvres du gouverneur de Touraine, la façon dont Saint-Simon traitait les pauvres bourgeois de Blaye, Mémoires, t. XIX, p. 2iu.
VIE DE DANGEAU. xi.iil
Vers le oaoii d'oetolire (1) 1712, Dangeau eut permission, dit Saint-Simon, de céder àson fils le gouvernement daf ouraine,enen retenant l'autorité et las appointements. « C'est ainsi, ob$erv«*t-il
ailleurs, (|u'on cscohardoit les survivances depuis que le roi n'eu \ouloit plus donner que des charges de secrétaire d'État. »
Le crédit intime, et nous pouvons dire familier, de Dangeau auprès de son maître, est attesté par une pièce des plus curieuses, conservée aux Archives impériales; la voici : « Permission pour entrer à toutes heures dans tous les lieux où sera le roy pour monsieur le marquis d'Angcau. — Àujourd'huy xxm* septembre 1»>70, le io\ estant à Saint-Germain-en-Laye, voulant gratifier et traiter favorablement le sieur marquis de Dangeau et luy donner des marques de l'estime qu'il fait de sa personne, Sa Majesté a permis et permet au sieur marquis Dangeau d'entrer librement et à. toutes les heures qu'il voudra en tous les lieux de sa maison où Sa Majesté pourra estre, pendant les plus secrètes affaires. Déclare, veut et entend que les portes luy en soient ouvertes sans difficulté^ ordonne aux huissiers de sa chambre, de son antichambre e1 de son cabinet et tous autres officiers de sa maison, qu'il appartiendra. de n'y porter aucun empêchement. En foy de quoy Sa dite Majesté m'a commandé de luy en expédier le présent brevet qu'elle a voulu signer de sa main et estre contre-signe par moy, son conseiller secrétaire d'Estat et de ses commandements et finances. »
Saint-Simon, dans les trois ou quatre notices sur Dangeau qu'il a semées çà et là dans ses Mémoires, n'a jamais manqué de dire que pour se procurer « les entî'ées , si rares et si utiles sous Louis XIV, » Dangeau avait acheté l'une des deux charges de lecteur du roi, peu de mois après avoir acquis le gouverne nient de Touraine. Nous craignons que Saint-Simon n'ait fait confusion : l'abbé de Dangeau, frère du courtisan, fut certainement l'un deslecteurs du roi. Quant à l'aîné, le document que nous publions prouve que les entrées qu'il avait ne tenaient point aux prérogatives d'une charge secondaire, mais à une faveur toute personnelle et toute extraordinaire du roi.
« Comme M. de Dangeau, dit Eontenelle, ètoit fort instruit dans l'histoire, surtout dans la moderne, dans les généalogies des grandes maisons, dans les intérêts des princes, enfin dans toutes les sciences d'un homme de cour, si cependant elles conservent encon
(i) Le P. Anselme dit : au mois de septembre.
xliv VIE DE DANGEAU.
longtemps cette qualité, le roi eut la pensée de l'envoyer ambassadeur en Suède ; mais il supplia très-humblement Sa Majesté de ne le pas tant éloigner d'elle (1), et de ne lui donner que des négociations de moindre durée, et dans des pays plus voisins, si elle jugeoit à propos de lui en donner quelques-unes. Les rois aiment que l'on tienne à leur personne, et ils se défient avec raison de leur dignité. Il fut donc employé selon ses désirs; il alla plusieurs fois envoyé extraordinaire vers les électeurs du Rhin; et ce fut lui, qui, avec le même caractère, conclut, malgré beaucoup de difficultés, le mariage du duc d'York, depuis Jacques II, avec la princesse de Modène. 11 fut chargé de la conduire en Angleterre , où il fit encore par la suite un autre voyage par ordre du roi. » — Les plus violents détracteurs de Louis XIV ne lui ont point nié le don de se connaître en hommes; et le choix des ambassades auxquelles le roi employa Dangeau prouve le cas sérieux qu'il faisait de celui-ci. La Suède, de Gustave-Adolphe jusqu'à Charles XII, fut au premier rang des nations du nord de l'Europe ; l'ambassade de Suède était donc l'une des plus considérables du monde diplomatique au dix-septième siècle. Quant aux électeurs du Rhin , l'alliance de ces petits princes, voisins [de nos frontières, était d'une telle importance, en 1672 et 1673, alors que Louis XIV, au plus fort de la guerre de Hollande, était menacé par une coalition souevée contre lui par le prince d'Orange, que la mission de Dangeau a cette date, vers les électeurs, est la preuve de confiance la plus haute qu'il ait peut-être jamais reçue du roi. En septembre 1672, le marquis de Dangeau fut nommé envoyé extraordinaire du roi auprès de l'électeur palatin; en même temps qu'on l'envoyait à la cour de Heidelberg, Dangeau fut chargé d'une mission auprès de l'électeur de Trêves; son frère, l'abbé de Dangeau, l'accompagna en qualité de secrétaire. Nous avons lu et analysé la correspondance inédite des deux frères avec le roi elle marquis de Pomponne; elle
(I) Or, escoutez, petits et grands,
Les malheurs de notre royaume; Dangeau , la perle des vaillants , Devoit s'en aller à Stokolme :
Mais il demeure dans Paris Pour ennuyer grands et petits...
Ç'auroit été grande douleur De voir partir monsieur son frère; C'est bien le plus fâcheux lecteur Qui jamais eut brevet d'affaire ; Mais il demeure dans Paris Pour ennuyer grands et petits.
Recueil Maurepas, année 1671.
VIE DE DANGEAU. xlv
est conservée aux archives du ministère des affaires étrangères, dans le registre intitulé « Palatin, 12 » et contenant les pièces des années 1672-1673. La mission de Dangeau, auprès de l'électeur de Trêves réussit, et il en rendit compte dans une lettre du 1er octobre 1672. Arrivé à Heidelberg, il entra en négociations avec le palatin, et écrivit au roi le 7 octobre les premiers résultats obtenus. « Sire, après avoir assuré M. l'électeur palatin de l'amitié de Vostre Majesté, dans les termes les plus obligeants dont j'ay peu me servir,et après qu'il m'a tesmoignéle respect et l'attachement qu'il auratousjours pour Vostre Majesté, il a souhaité que nous parlassions des affaires pour lesquelles Vostre Majesté m'avoit fait L'honneur de m'envoyer auprès de luy. Je l'en ai entretenu fort longtemps , luy me tesmoignant toujours qu'il seroit très-aise d'entrer dans une ligue qui se feroit pour le repos de l'Allemagne et pour l'observation des traitez de Westphalie; il a souhaité que je lui donnasse par escrit mes propositions, et pour cela je me suis servy dans les choses que j'ay creu luy devoir dire des propres mots que j'ay trouvés dans mes instructions. J'en envoyé la copie à Vostre Majesté. Ilm'a paru qu'il désireroit fort que les subsides que Vostre Majesté luy veut bien accorder luy fussent donnez sans qu'il s'engageât à lever un nombre réglé de trouppes qu'il m'a dit qu'il auroit beaucoup de peine àfaire des levées et il seroit fort aise de ne
point entendre parler de commissaire » Dangeau continue,
dans cette longue dépèche, à rendre compte de sa négociation; il envoie aussi le mémoire qu'il a remis au palatin, et dans lequel le but de sa mission est indiqué. Le roi de France, déjà allié à plusieurs princes de l'Empire, l'électeur de Cologne, évèque de Liège, l'évèque de Munster et le roi de Suède, invite le, palatin à se joindre aux princes ligués, à lever des troupes pour défendre le repos de l'Empire et pour empêcher les Impériaux et leurs alliés, soulevés contre la France, d'entrer dans ses États; des subsides lui sont promis.
Le gouvernement français cherchait à reconstituer une nouvelle ligue du Rhin contre l'Empereur; mais le temps de cette grande politique était malheureusement passé. L'attaque de la Hollande protestante avait soulevé contre la France nos anciens alliés contre l'Autriche , les princes protestants d'Allemagne , et l'habileté du prince d'Orange avait su les transformer en alliés de l'Autriche et de l'Espagne, qui avaient pris les armes pour venir au secours de la Hollande et arrêter les conquêtes de la France. Dangeau, et un plus habile que lui, devait échouer dans cette mission auprès du Palatin, l'un des principaux défenseurs du protestantisme germanique; le mot de l'affaire esl rapporté dans une dépêche du
xlvi VIE DE DANGEAU.
7 lévrier 1073. « En vérité, me dit l'électeur palatin, il est bien cruel qu'on veuille m'engager dans une ligue qui n'a pour but que la ruine de ma religion. »
En même temps que Dangeau envoyait au roi sa dépèche du 7 octobre 1672, il écrivait à M. de Pomponne pour lui dire que, pressé par l'électeur palatin de faire partir son courrier, il a écrit fort à la lutte au roi, et qu'il le prie d'avoir la bonté de le dire à Sa Majesté, afin qu'il excuse ce qu'il pourra trouver de mal dans sa dépèche.
Le roi lit répondre à Dangeau, le 21 octobre : « Monsieur le marquis de Dangeau, vostre lettre du premier de ce mois m'a l'ait voir le succès de vos négociations à Trêves, et celle du sept m'a appris l'ouverture de celle que vous aviez commencée à Heydelberg. J'aurai lieu d'estre satisfait de la conduite de l'électeur de Trêves, sy il persiste en effet dans les sentiments qu'il vous a fait paroistiv, et sy il exécute lidellement la parole qu'il vous a donnée de n'accorder n\ passage à Coblentz, ny quartier dans ses Estats aux trôuppes iinpériallesct de Brandebourg. »
Le même jour If. de Pomponne joignait à la dépèche du roi une lettre particulière, ainsi conçue : « Monsieur, vous apprendrez si amplement par la depesche du roi qui est cy-jointe la satisfaction qu'il a du commencement de vos négociations que je ne pourrois y rien adjouter qui ne fut superflu. Je vous diray seulement que j'a\ eu beaucoup de joyé d'apprendre que vous fussiez heureusement arrive jusqu'à Heydelberg el que je ne doute pas que vous n'eu sortiez très-content. Je le Souhaite au moins et pour le service de Sa Majesté et pour votre gloire particulière. Cependant soyez persuade, s'il vous plaist , que personne n'est avec plus d'estime ny plus de vérité que moy, Monsieur, etc. «
Le 21 octobre, l'aldie de Dangeau écrivait à M. de Pomponne : « Pendant que mon frère travaille à ses depescheset qu'Use donne l'honneur de vous escrire, trouvez bon que je vous mande de petites nouvelles qu'il n'a pas cru dignes d'estre mises dans ses depesebes... Tout ce qui compose cette cour, depuis M. l'électeur jusqu'aux moindres de ses officiers, ne cherchent tous les jours que les occasions d'estre agréables à mon frère, et il n'y a honnesteté que nous n'en recevions; pourvoit que les affaires se concluent i -munie: SaMajesté le souhaitte, notre voyage ne peut estre plus heureux n\ plus agréable. Jecrois que malgré que mon frère en ait, M. l'électeur le rendra sçavant sur les affaires de l'Empire, car il n'y a matière sur quoy il ne le promeine, ny exemple qu'il ne lu\ allègue; mais il me semble que, pour un novice en négociation, toutes les difficultés de M. l'électeur ne l'embarrassent pas trop, e vous
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mande de petites nouvelles, faute de plus importantes. Je suis, Monseigneur ,e te. »
La négociation avait donc commencé sous les plus heureux auspices; mais elle avança peu : 1 électeur palatin fit des eontre-propositions, souleva des difficultés, et chercha évidemment a -a- nu du temps; ses hésitations, son incertitude, s'opposèrent à tonte décision. Les négociations traînèrent ainsi en longueur jusqu'aux premiers jours de mars 1G73. Menacé par les armées impériales et bvandebourgeoises postées sur les frontières, le palatin n'osait se déclarer pour la France; menacé d'un autre côté par les troupes françaises campées sur la Moselle, il n'osait pas davantage se déclarer contre Louis XIV, malgré son désir; il cherchait à rester neutre, à ménageries puissances en guerre, et l'indécision de son caractère secondait merveilleusement cette politique.
Dangeau envoya au roi et à son ministre de longues dépêches pendant le temps qu'il demeura auprès de l'électeur; il serait parfaitement inutile d'essaxer d'analyser ces pièces; ce que nous venons de dire en est le résumé fidèle. Mais cette correspondance donne de si curieux détails sur le caractère du palatin, qu'on peu! en extraire un portrait d'autant plus intéressant qu'il est inédit, et qu'il fera connaître le personnage bizarre que Dangeau était chargé de gagner à Y alliance française.
Dans une longue et fort intelligente dépèche du 4 janvier I(i7:i, où notre envoyé décrit très-bien l'indécision du palatin et sa politique de ménagements entre l'empereur et le roi, Dangeau entre dansdegrands détails sur le caractère du prince. « Monsieur l'électeur palatin, dit-il, travaille treize ou quatorze heures par jour; mais depuis quatre inoisqueje. suisicyje ne sache pas qu'il ait encore pris la moindre résolution sur aucune de ses affaires. Ce sont .toujours difficultés nouvelles; il n'écrit pas une lettre qu'il ne la change dix fois, et dans les longues et fréquentes conversations que j'a\ a»ec luv , d'un quart d'heure à un autre je le vois changer d'avis, que l'on parle d'affaires ou de bagatelles. »
» Je suis honteux (1) de n'avoir jamais rien à mander au ro\ de raisonnable. M. l'électeur palatin se jette dans des raisonnements si extraordinaires, que mov qui les entends, j'a\ peiné à croire qu'ils sortent de la bouche d'un prince qui passe pour avoir de l'esprit. Depuis huit jours il a assemblé dix fois son conseil pour travailler à trois affaires dont vous allez connoistre l'importance. La première, c'est à songer de quelle manière il doit se plaindre de ce qu'un de
(i) Dépêche au ministre, du 7 février »673.
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ses marmitons a este battu par un des marmitons de M. Gravel (1); il croit que cet affront retombe sur luy et qu'on doit luy en faire justice »
Une lettre de l'abbé de Dangeau (2) complète ces détails, et nous fait connaître la vie que menaient les deux frères à Heidelberg. <c Monseigneur, vous serez sans doute surpris de ce que mon frère vous mande; si je n'estois témoin de la pluspart des choses qu'il vous mande et d'autres demesme nature, je crois que je pourrois estre tenté de douter de la sincérité de mon frère , et j'aurois peine à croire tout cela d'un prince que tant de gens m'avoient nommé le Salomon germanique. Il a de l'esprit et de la science , superficiellement', et sçait assez de toutes choses pour les prendre du mauvais costé; ces fausses lumières ont assurément imposé à ceux qui ne l'ont pas assez examiné, sa conversation est plus fatigante que l'ennuy d'une petite ville d'Allemagne, et les heures les plus douces que nous passons en ce pays-cy sont celles où nous nous promenons dans les rues de Heydelberg ou de Manheim, esloignez de M. l'électeur palatin et de toute sa cour; car ses ministres sont quasi tous mal intentionnez et ont l'esprit faux comme luy, ou n'en ont point du tout. Avec tout cela nous ne laissons pas d'estre fort bien avec luy. Il est très-content de mon frère, mais mon frère ne l'est guère de luy »
Le palatin, dès la fin de décembre, manifestait ses mauvaises intentions et marquait son éloignement pour tout ce que Louis XIV désirait de lui ; ses ministres le confirmaient dans ses mauvaises intentions (3); «J'espère cependant, disait Dangeau, pouvoir nourrir la négociation pendant que cela sera utile aux affaires de Votre Majesté, remplissant les heures d'audience de plusieurs discours inutiles, car homme au monde n'aime tant à discourir et faire voir son esprit en toutes langues et sur toutes sortes de choses. »
« M. l'électeur palatin ne me rend point de réponse; il est toujours fort divers dans ses discours; je ne le presse point, voyant bien que l'on ne peut rien attendre qui soit conforme aux intentions de Votre Majesté. (4) » En même temps Dangeau, voyant que sa mission devenait inutile, et que le palatin devenait de plus en plus hostile , jusqu'à « lui parler avec beaucoup de chaleur contre les intérêts de la France (5) », Dangeau demanda son rappel au mi-
fl) Robert de (iravel, résident près la diète générale de l'Empire. (•2) A M. de Pomponne du 7 lévrier.
(3) Dépêche du 24 décembre; au Roi.
(i) Dépêche du 28 décembre; au Roi; V) Dépêche du io janvier Ifi73.
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nistrc. « Je serois inconsolable si, présentement que le roj marche, il
ne me permettoit de l'aller trouver Songez, monsieur, quel mal-
heur pour moy que d'estre icy les bras croisés pondant que le roj seroit en campagne. .Mon départ de cette cour n'y gasteroit rien ; mon
frèrcyferoitcequ'ilyauroitjà] faire et peut-être mieux que moy
J'ose vous dire, Monsieur, qu'il y va de mon honneur » (1)
A cette lettre, Pomponne répondit par la suivante (2) : « Le roj
a fort approuvé et loué l'impatience que vous aviez de quitter
la négociation dans un temps où vous pourriez servir avec plus d'action auprèsde Sa Majesté Sa Majesté a veu dans toutes vos lettres que de l'esprit dont est M. l'électeur palatin l'on ne peut guères attendre que vousconcluiez rien avec luy. Par là il paroistroit inutile de vousretenir davantage à Heydelberg; mais parce qu'il pourroist estrede quelque esclat que le bruit se respandist que vous ne fussiez parti sans rien faire,Sa Majesté croit de son service que vous y demeuriez encore quelque temps. »
Enfin, le 15 février, M. de Pomponne envoya à Dangeau l'ordre de revenir et ses instructions; il devait voir l'électeur de Trêves, en passant à Coblentz. Dangeau remit au palatin une lettre de Louis XIV, où le roi se félicitait des témoignages que l'électeur avait donnés à son envoyé pour tout ce qui le regardait; Dangeau fut chargé de donner au roi un mémoire de l'électeur, dans leque il se déclare très-marri de n'avoir pu donner à M. le marquis de Dangeau toute la satisfaction qu'il désirait sur sa proposition ; il espérait cependant que, parles offres qu'il avait faites, Sa Majesté Très-Chrétienne aurait bien la bonté de remarquer le penchant que Son Altesse Électorale aura toujours pour les volontés de Sa Majesté dans l'observation des traités de Westphalie. Suntverba et voces.
Dangeau quitta Manheim le o mars 1613, comblé de marques de distinction.
Ilest à remarquer que Dangeau, homme « chamarré de ridicules, » fut toujours à la hauteur des fonctions délicates que son maître lu confia soit dans l'armée, soit dans l'administration, soit dans la diplomatie, et s'en tira toujours avec honneur et avec bonheur. Et Saint-Simon eût pu prendre modèle sur la façon dont Dangeau avait conduit en Italie le mariage du futur roi d'Angleterre, lorsque, chargé lui-même de négociera Madrid le mariage de l'infante avec Louis XV, il prouva qu'on peut être grand historien sansètre habile diplomate.
(1) Dépèche du -28 décembre.
(2) 12 janvier 1673.