‹ Journal; (volume 5)Chapitre 51 sur 65 · M/VUS · texte numérisé non relu

M/VUS

mission d'aller servir de volontaire auprès de M. de Lorraine en Hongrie.

Jeudi 22, à Versailles. — Il y eut une revue du régiment des gardes suisses qui étoient habillés de neuf, tous les soldats de rouge et les officiers de bleu. Monseigneur ne sortit point de tout le jour. — MM. les princes de Conty allèrent à Paris, disant qu'ils partiroient lundi pour leur voyage de Pologne , et le soir même ils partirent de Paris , sans avoir pris congé de personne, pas même du roi ; ils jugèrent que, s'ils attendoient encore un jour, M. le Prince et M. le Duc pourraient faire des diligences auprès du roi pour rompre leur voyage. M. de Turenne partit avec eux. Le soir il y eut appartement.

Vendredi 23, à Versailles. — Le roi ne sortit point; il alla au sermon, et Monseigneur fit faire une répétition du carrousel, et apprit à tous les chevaliers leurs(postes, leur rang, et la figure qu'ils dévoient faire en courant les tètes. — Le soir il y eut comédie françoise. — On sut par un courrier de M. de Tessé que MM. les princes de Conty et M. de Turenne étoient à six heures du matin à Gournay; jusque-là on avoit cru que peut-être ils seroient allés à Chantilly , et qu'ils n'atiroient point voulu partir pour la Pologne sans prendre congé du roi*. — Le roi, ne voulant plus que M. le chevalier de Lessc servit dans ses gardes du corps, le fit récompenser de 2,000 pistoles, et donna sa charge à un exempt de Duras, nommé I Estrade, homme fort estimé dans ce corps-là. — Le roi donna la charge d'aumônier à M. l'abbé de Beuvron, elle étoit vacante par la mort de l'abbé de Saint-Luc ; il y a encore celle de l'abbé de Saini-Vallier à remplir, parce que le roi l'a remboursé : S. M. ne veut plus que ces charges-là se vendent, elle l'a même dit à l'abbé de Beuvron en la lui donnant.

* M. le prince de la Roche-sur- Yon, depuis prince de Conty, étoit fort distrait : le jour qu'il partit, il dîna chez madame la princesse de Conty, fdle du roi, sa belle-sœur, puis alla dans son appartement, où

il fut quelque temps seul, et partit delà ; un bas valet resté dans l'appartement entendit longtemps quelque chose , qui, le soir fort tard, l'obligea d'ouvrir toutes les portes jusqu'au cabinet, où il fut bien étonné de trouver sur la table la cassette de M. le prince de Conty ouverte , et tous ses papiers , partie dedans , partie dehors , et d'entendre les cris d'une chienne , enfermée dans une armoire dont la clef ne se trouva point et que M. le prince de Conty avoit emportée, croyant y avoir remis sa cassette et ses papiers.

Samedi 2i, à Versailles. — Le roi fit la revue du régiment des gardes françoises ; les soldats étoient tous habillés de bleu pour la première fois, car auparavant ils avoient toujours été vêtus de gris. Monseigneur suivit le roi à la revue, puis revint chez lui jouer au reversi. — Madame la Dauphine fit son bon jour, et communia par les mains de M. de Meaux. — Les officiers des gardes étoient tous vêtus de bleu en broderie d'argent, et le roi nous dit, le soir, qu'il n'avoit jamais vu le régiment des gardes si beau. — Monsieur donna un grand dîner à Saint-Cloud; mesdames de Montespan, d'Armagnac, d'Epinoy, deVentadour et de Croissy y étoient, et beaucoup de joueurs de la cour et de Paris. — Il y eut cinq camps de résolus pour le mois de mai : un d'infanterie en ce pays-ci, pour les travaux, qui sera commandé parle marquis dHuxelles ; un de dix mille chevaux sur la Saône, qui sera commandé par la Trousse; un sur la Sarre, de deux à trois mille chevaux , qui sera sous les ordres de Saint-Ruth ; le quatrième, de deux mille chevaux, sur la Canche, que commandera Beaupré , et le cinquième composé de la petite gendarmerie, qui sera en Flandre sous les ordres de Montberon.

Dimanche '2b, à Versailles. — Le roi alla à la chasse en sortant de la messe. — Le sermon fut remis au lendemain, parce que la Notre-Dame étoit remise à ce jour-là. — Monseigneur joua au reversi, puis alla au salut avec madame la Dauphine. — Le soir il y eut comédie italienne, où le nouveau comédien Pasquariello joua beaucoup mieux que la première fois. Monseigneur, madame

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la Dauphineet tous les courtisans en furent fort contents.

— Le tils aine de M. de Noailles mourut ici, après une longue maladie de langueur. — Madame la Dauphine nous dit qu'elle avoit reçu des lettres de Munich par lesquelles elle apprenoit que le mariage de M. l'électeur son frère étoit conclu avec l'archiduchesse tille de l'Empereur, qu'il l'épouseroit au mois de mai, la laisseroit avec l'Empereur durant la campagne qu'il veut faire, et qu'à son retour, il Femmèneroit dans ses États ; l'archiduchesse a dix-sept ans ; elle est assez bien faite , mais elle est un peu boiteuse.

Lundi 26, à Versailles. — Le roi ne sortit point de tout le jour, il alla au sermon. Monseigneur et madame la Dauphine y étoient avec lui ; après le sermon Monseigneur alla courre les tètes, puis revint trouver le roi au salut.

— J'appris que S. M. a fondé dans la chapelle de Versailles un salut pour les dimanches et les jeudis, et la feue reine pour les fêtes de la Vierge , la Saint-Louis et Sainte- Thérèse. — Le soir il y eut appartement. — Mercy, gentilhomme de M. le prince de Conty, arriva à Chantilly; il apportoit des lettres de son maître pour le roi, et S. M. dit qu'il ne porteroit point de réponse; il dit même quelque chose de plus, et qui marquoit qu'il n' étoit pas content du voyage de ces princes, ni de M. de Turenne. Ces messieurs dévoient arriver aujourd'hui à Amsterdam. C'est Gourville qui a dit au roi, à son souper, que Mercy étoit arrivé à Chantilly. C'est le seul des domestiques de messieurs les princes de Conty qui les ait suivis dans ce voyage; tous les autres se disposent à les suivre, et même madame la princesse de Conty leur en envoyé beaucoup des siens. Mercy arriva ici à minuit. — Le bruit se répandit d'un grand démêlé entre M. de Tonnerre et M. de Rhodes.

Mardi 27, à Versailles. — Le roi alla tirer en sortant de la messe, et Monseigneur courut le loup avec les chiens du roi dans Crouv. Madame v viirl avec lui. — Madame

la Dauphine prit médecine pour se préparer à prendre les eaux de Forges, elle ne se leva point de tout le jour. — Monsieur et Madame allèrent à Paris pour quelques jours. Le soir il y eut comédie françoise. — Comme le roi sortoit de son déjeuner, madame la princesse deConty vint dans son cabinet lui apporter deux lettres de M. le prince de Conty et de M. de la Roche-sur-Yon ; le roi lui dit : «Madame, je ne saurois rien refuser de votre main, mais vous allez voir l'usage que j'en vais faire , » et en même temps prit les lettres et les jeta dans le feu, quoique Monsieur fit tout ce qu'il put pour l'obliger à les lire, priant même le roi qu'il pût les lire, lui, pour lui rendre compte de ce qui seroit dedans. — En allant à la messe, le roi appela M. d'Argouges, qui est chef du conseil de M. le prince de Conty, et lui dit d'envoyer à M. le prince de Conty ce qu'il demanderoit de son bien, mais qu'il lui défendoit de rien donner ni du fonds ni des revenus de madame la princesse de Conty. — M. de Villequier obtint de M. le duc d'Aumont, son père, la permission de le voir, et on le présenta ensuite à la duchesse d'Aumont sa belle-mère ; il avoit été raccommodé quelques jours auparavant avec son oncle l'archevêque de Rheims, et ce fut lui qui le présenta à M. et madame d'Aumont.

Mercredi 28, à Versailles. — Le roi alla voler avec madame la princesse de Conty et ses filles. Monseigneur courut le loup ; madame la Dauphine commença à prendre les eaux de Forges; le soir il y eut appartement. — M. Bossuet, frère de M. de Meaux, fut nommé intendant de Soissonnois; M. le Vayer, qui l'étoit avant lui, avoit demandé à être rappelé. — Le chevalier de Châtillon épousa au Palais-Royal mademoiselle de Brouilly, cadette de mademoiselle de Piennes. — Le soir Monseigneur alla voir les mariés et donna la chemise au chevalier. — En faveur de ce mariage, Monsieur attache 1,000 écus de pension au gouvernement de Chartres, qu'a déjà M. de

Ch.-ïtillon; il y a 1,000 écus aussi attachés au régiment de cavalerie de Chartres qu'il commande, et dont il a la permission de se défaire de ces deux charges-là ; il en tirera plus de 100,000 francs. — M. le cardinal de Bouillon eut une grande audience du roi, où il expliqua plusieurs choses sur lesquelles on avoit voulu lui rendre de mauvais offices, à l'occasion du départ précipité de son neveu avec MM. les princes de Conty.

Jeudi 29, à Versailles. — Le roi alla tirer; Monseigneur courut le loup, et ne revint qu'à huit heures du soir. Madame la Dauphine ne voulut point qu'on commençât la comédie que Monseigneur n'y fût. — On sut que le roi d'Angleterre avoit reçu le maréchal de Lorges couvert et assis. Le feu roi son frère ne recevoit pas ainsi les envoyés de France, ni même «eux des autres rois ; ce traitement a surpris par sa nouveauté, quoiqu'il soit dans l'ordre. Le feu roi étoitsi accoutumé à ne faire aucune cérémonie, que quand M. de Vaudemont passa en Angleterre et qu'il vouloit stipuler qu'il se couvrirait comme grand d'Espagne en recevant son audience, le roi d'Angleterre répondit à ceux qui lui en parloient, il se couvrira s'il veut, pourvu que je ne me couvre point, moi, car je serois bien embarrassé à mettre mon chapeau, tant j'en suis désaccoutumé. — Le roi d'Angleterre a réglé aussi que les ambassadeurs et les ministres étrangers ne lui parleroient plus que par audience; c'est encore un changement considérable, car le roi son frère donnoit ses audiences à toute heure et partout , et le plus souvent chez ses maîtresses et sans y être préparé . — Monsieur et Madame revinrent de Paris.

Vendredi 30, à Versailles. — Le roi alla tirer, puis se promena à Marly, où madame la princes se de Conty l'alla trouver avec madame de Maintenon, madame de Montchevreuil et madame de Rambures. — Monseigneur courut le cerf dans la forêt de Saint-Germain avec les chiens de M. deFurs4emberg, qui firent une fort belle chasse; ce

sera la dernière ; ils ont pris ici les sept cerfs qu'ils ont courus, et ce qu'il y a d'extraordinaire , c'est qu'ils donnent leurs relais à l'envers ; leurs vieux chiens sont à la meute, et les chiens les plus vites sont au dernier relais. Madame étoit à la chasse avec Monseigneur. — Madame la Dauphine alla au sermon , et se trouva fort échauffée de ses eaux; le soir il y eut appartement. — J'appris la mort de M. Slus, chanoine de Liège, le plus savant homme de l'Europe dans les langues étrangères, le droit canon et les mathématiques ; il donne par son testament une bibliothèque fort curieuse et beaucoup d'instruments de mathématiques rares à M. le cardinal de Bouillon. Il a un frère à Rome, fort estimé, et qu'on croit en passe d'être cardinal. — M. le prince d'Orange ayant écrit au roi d'Angleterre en faveur de M. de Montmouth pour qu'il lui fût permis de retourner en Angleterre, S. M. B. a répondu qu'il avoit des lettres de rémission du grand sceau, et qu'ainsi on ne lui pouvoit faire son procès en Angleterre ; mais que, s'il y mettoit le pied , il le feroit enlever et le feroit mener en Ecosse, où il lui feroit faire son procès et le feroit pendre. — On consomma chez M. Boucherat les affaires de la caisse des emprunts ; on brûla toute lesoMigations; tout l'argent étoit remboursé dès le commencement de l'année, à 100,000 écusprès, maisilrestoit quelques petites discussions, et tout a été terminé aujourd'hui. Il y a eu à la caisse des emprunts jusqu'à iO, 000, 000, et il y en avoit encore 38 à la mort de M. Colbert; tout a été remboursé ou converti en rentes. Samedi 31, à Versailles. — Le roi alla voler avec Madame, madame la princesse de Conty et ses filles. — Monseigneur en sortant de diner fit faire la revue du carrousel, et ensuite alla se promener dans les jardins, et nous fit voir quelques fontaines qui n'alloient point depuis longtemps, à cause qu'on avoit un peu bouleversé les jardins. — Madame la Dauphine quitta ses eaux; elle avoit eu quelque émotion la nuit, elle garda le lit tout le matin,

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et ne se leva que pour la comédie. — J'appris La mort de M. le duc Slbrce, qui a donné par son testament la valeur de 100,000 éeus à sa femme; il ne pou voit. L'avantager davantage; elle se prépare à revenir en France, et madame de Thianges, sa mère, parle même de l'aller quérir jusques en Italie. M. le duc Sforce étoit chevalier de L'ordre de la même promotion que le duc de Bracciano et le prince de Sonnino, qui sont encore en vie, et M. le duc de Neversleur avoit porté Tordre à Rome. — L'affaire des gouverneurs des provinces contre les maréchaux de France fut rapportée dans le conseil par M. Pussort, qui parla durant deux heures ; et comme il restoit peu de temps, on remit à huit jours à opiner. — Par la mort de M. le duc Sforce, il vaque présentement soixante-six places parmi les chevaliers de l'ordre ; voici les noms de ceux qui restent : — les archevêques d'Arles, d'Embrun, de Paris et de Lyon, le cardinal de Bouillon, grand aumônier (le grand aumônier l'est de droit), MM. de Saint-Simon, qui sont de la promotion du feu roi, Monsieur, M. le Prince, M. le Duc, les ducs de Chaulnes, de Luynes, de Villeroy, de Créqui, de Nevers, de Saint- Aignan , du Lude, MM. de Vardes, de Beringhen, le duc de Montauzier, Polignac, Gamaches, Estrades et Guitault, le due de Meckelbourgpar une promotion particulière, par une autre promotion le duc de Bracciano, et le prince Sonnino. puis le marquis de Béthune, et le roi de Pologne, et monseigneur le Dauphin, le dernier. — Le chancelier, le trésorier, le prévôt et le secrétaire sont du nombre des cent. — Le chancelier et le prévôt de l'ordre font des preuves.

Dimanche 1er avril, à Versailles. — Le roi, au sortir du salut, alla se promener dans ses jardins et voirsesfontaiucs. Monseigneur l'y vint joindre, revenant de la plaine Saint- Denis, où il étoit allé tirer dès le matin. Madame la Dauphine ne se leva que pour aller au salut. Il y eut le soir appartement. — Madame la duchesse d'Arpajou revint r. i. 10

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à la cour après une absence de trois mois ; elle et mademoiselle sa lille avoient eu la petite vérole à Paris, et étoient encore fort rouges. — M. de Nointel mourut à Paris subitement; il avoit été ambassadeur à Constantinople ; il y alla ruiné et en revint encore plus gueux. Le roi, de temps en temps, lui faisoit donner quelques petites choses. — M. d'Hamilton et M. d'Alincourt eurent un démêlé avec "des gens inconnus dans le jardin du Palais-Royal ; il y eut des épées tirées , et on craint que le roi n'en soit fâché contre eux. — M. le duc de Bourbon fut déclaré chef de la quadrille des Zégris, pour le carrousel, à la place de .M. le prince de la Roche-sur-Yon . M. le Duc avoit hésité quelque temps, si M. de Bourbon accepteroit cet emploi, et le Plessis le détermina en l'assurant que M. de Bourbon étoit assez ferme à cheval et assez adroit pour se bien acquitter de cette charge-là.

Lundi 2, à Versailles. — Le roi alla tirer en sortant de la messe ; Monseigneur alla courre le cerf avec les chiens du roi dans la garenne de Sève ; Madame étoit avec lui ; le soir il y eut comédie françoise. — M. de Saint-Geniez mourut à Paris, dans Saint-Victor, où il étoit retiré depuis un an qu'il avoit quitté le gouvernement de Saint-Omer ; le roi lui donnoit 12,000 francs de pension ; il étoit frère de M. de iNavailles. — Le roi acheta l'hôtel de Vendôme à Paris , et il donna 200,000 écus pour les créanciers et 6,000 louis de pot de vin pour M. de Vendôme. On y fera une belle place. Le roi tirera 200,000 francs du moins de ce qu'il revendra de places , outre les démolitions dont on aura 50,000 francs. Par cette vente et celle de Penthièvre, les affaires de la maison de Vendôme finiront presque toutes; c'est M. le grand prieur et M. l'abbé de Chaulieuqui conduisent tout cela et qui traitent avec les créanciers. M. de Vendôme leur a donné une procuration générale*. — On sut par un second courrier venu de Rome que madame la duchesse Sforce ne profiteroit quasi point de la bonne volonté de son mari; car les créanciers

emporteront le peu de bien qu'il avoit et ce qu'il lui avoit laissé par son testament, et il n'y a point décloua ire en Italie.

* La place Vendôme devoit être carrée , mi côté destiné à la bibliothèque du roi, un aux logements des bibliothécaires, au balancier et aux académies, un au conseil, au sceau et au logement du chancelier, un au grand conseil. Aussitôt que M. de Louvois fut mort , le premier soin du roi fut d'envoyer arrêter le bâtiment, et de la faire ensuite telle qu'elle est.

Mardi 3, à Versailles. — Le roi vouloit aller voler, mais le vent l'en empêcha ; Monseigneur ne sortit que pour aller à son écurie voir ses chevaux. — Madame la Dauphine prit médecine, et ne se montra point de tout le jour; elle lit venir, le soir, la musique dans le salon qui touche à son appartement (1), et l'entendit de son lit. La grande galerie étoit éclairée et pleine de courtisans; il y eut force tables de jeux; le roi joua au billard à son ordinaire. — Madame la duchesse d'Arpajon gagna son procès contre M. d'Ambres tout d'une voix, quoiqu'il y eût plus de quarante juges. — J'appris que madame de Montespan avoit affermé Clagny et Glatigny 20,000 francs ; le roi lui a donné ces deux terres , et la donation en a été expédiée au commencement de l'année ; elle a été enregistrée à la chambre des comptes et à la cour des aides. Ces terres sont substituées à M. le duc du Maine et à ses enfants mâles , et, s'il venoit à manquer, à M. le comte de Toulouse et à ses enfants mâles, à faute desquels ces terres sont réversibles à la couronne . Le roi ne se mêlera plus de l'entretènement de la maison, des jardins ni du parc; avant cette donation-là, madame de Montespan ne laissoit pas de jouir de ces deux maisons-là, mais elle n'en avoit pas le revenu. — Le roi nous conta à son coucher que Mansart lui avoit apporté hier le dessin et la distri-

(1) La Dauphine occupait le grand appartement de la feue reine, au premier étage, et ce salon est le salon de la Paix, peint par Lebrun, qui se trouve à l'extrémité sud de la grande galerie.

butiondetous les appartements de l'aile qu'il l'ait faire (1), et qu'ayant résolu de changer toute cette disposition-là, Mansart avoit tant travaillé, qu'en vingt-quatre heures il avoit tout changé et avoit encore mieux réussi que la première fois. Par ce nouveau dessein-ci, S. M. aura cinquante cinq beaux logements de plus à donner aux courtisans.

Mercredi i, à Versailles — Le roi après son déjeuner alla voler avec Madame, madame la princesse de Conty et les filles. Il résolut durant sa chasse de casser la milanière et la héronnière qui étoient à Noisy, parce que depuis six ans il n avoit volé ni milan ni héron, et il lui en coùtoit 10,000 francs pour entretenir ces aires-là. — Monseigneur alla courre le loup à Lévis, chez le duc d'Uzès; la chasse le mena à Montfort. MM. de Vendôme, de Brionne, de la Roche-Guyonetd'Alincourt,quiavoient suivi Monseigneur, demeurèrent à Saint-Léger, chez Garseau, qui commande les haras du roi , attendant pour le lendemain Monseigneur qui y doit retourner. — Madame la Dauphine ne se leva que sur les six heures du soir; elle se trouva même si foible de tous les remèdes qu'elle a faits depuis huit jours, qu'elle ne put aller à la comédie; Monseigneur y alla. — Blanchefort, second fils du maréchal de Créqui, tomba rudement à la chasse avec le roi, et se blessa assez considérablement. — J'appris que le roi avoit fait de grands changements dans les justices dépendantes du parlement de Metz. 11 supprime le présidial de Longwy, créé il y a environ deux ans, et le réduit en bailliage; il supprime aussi les bailliages de Nancy et de Saint-Mihiel, de Vauge ou Yaudrevauge , d'Allemagne etd'Estaing, et crée les présidiaux de Metz, Toul et Sarrelouis ; il établit un bailliage à Épinal. 11 y aura toujours un bailliage à Verdun. Les ressorts de tous ces tribunaux-là sont fort changés et fort augmentés.

(1 C>st l'aile iln nord, qu'on appela aile neuve, qui se trouve du coté de l.i chapelle.

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Jeudi 5, à Versailles. — Le roi alla tirer dans sou pure en sortant de la messe qu'il entendil <lc bonne heure. — Monseigneur partit à six heures du matin pour aller courre Le Loup dans la foret de Montfort. — Madame la Dauphine se trouva quitte de la petite émotion que Lui avoienl «Ion née les eaux de Forges et recommença son train de vie ordinaire. — Il y eut le soir appartement ; toutes les portes furent ouvertes pour entrer dans la grande galerie où étoient toutes les tables de jeu; la musique étoil dans le salon du côté du grand appartement. — Au retour de la chasse, le roi appela Lasalle, et lui dit qu'il a\ oi t choisi son frère l'abbé pour remplir la place d'aumônier qui vaquoit par la démission de l'abbé de Saint-Vallier, à qui le roi a fait donner 25,000 écus. — J'appris la mort de la tille du duc d'Épernon*; on prétendoit qu'elle pouvoit faire son mari duc, et on croit que le parlement est favorable à cette prétention-là.

* M. do Rouillac (Joth n'a jamais été reconnu duc d'Epernon , et se t'aisoit appeler ainsi en province. Il venoit d'une sœur de M. d'Épernon, ce qui ne lui donnoit aucun droit.

. Vendredi 0, à Versailles. — Le roi alla tirer dans son grand parc en sortant de la messe. Monseigneur courut le cerf avec les chiens du roi qui étoient revenus de Saint- Germain à Versailles. Madame la Dauphine alla au sermon. — Le soir il y eut comédie francoise. Nous n'en verrons plus jusqu'au mois de septembre. — J'appris que le roi avoit donné ces jours passés 2,000 écus de pension à M. d'Aubigné, frère de madame de Maintenon. Son gouvernement de Cognac lui vaut 12,000 francs, et il en a 18,000, cinq ans durant, des fermiers généraux. Il est reparti pour Cognac. — On parla fort d'accommoder l'affaire qu'il y a entre MM. de Rhodes et de Tonnerre ; MM. les maréchaux de France ne veulent pas la terminer de peur d'être obligés par la rigueur des ordonnances à les punir sévèrement, et l'on chargera quelque autre officier de la

couronne de finir ce démêlé, dont les suites pourroient être

dangereuses et embarrassantes.

Samedi 7, à Versailles. — Le roi sortit l'après-dînée en calèche. — Monseigneur se reposa tout ce jour-là , et joua l'après-dînée au reversi ; le soir il y eut appartement. — Le roi jugea l'affaire des gouverneurs des provinces et des maréchaux de France. On demeure à peu près comme on étoit, qui est ce que les gouverneurs souhaitoient. A l'égard des deux gentilshommes qui avoient causé tout ce mouvement-là, par le jugement qu'avoit rendu M. de Canisy, lieutenant de roi de Normandie, ils sont renvoyés devant les trois plus anciens maréchaux qui seront commissaires , et le tribunal des maréchaux de France n'en prendra point connoissance. — M. de Béthune, petit-fils du duc d'Orval , enseigne des gendarmes du roi , mourut à Paris. Il laisse sa femme grosse ; il n'y avoit que fort peu de temps qu'il étoit marié. Madame deVerneuil, à la tête de la maison de Béthune, vint demander au roi quelque grâce sur la charge qu'il avoit achetée. Sa veuve est sœur de M. de Bothelin. Il avoit deux brevets de retenue, un de i0,000 francs, quand il eut la charge, et un de 10.000 écus que le roi lui avoit donné en faveur de son mariage.

Dimanche 8, à Versailles. — En sortant du sermon, le roi monta en carrosse et s'alla promener à Trianon ; ensuite il revint dans son petit parc, où il ordonna beaucoup de petits ajustements ; Monseigneur fit la revue du carrousel ; le soir il y eut un petit appartement chez madame la Dauphine, où l'on joua au reversi, et l'on fit de petites loteries. — On sut ce jour-là que M. de Savoie renvoyoit en France madame et mademoiselle Dabon (1); la mère a été sous-gouvernante de Madame Boyale, et M. de Savoie lui avoit donné pension, et lui avoit accordé tous les honneurs qu'on peut faire aux dames en ce pays-là. La

(1) Elles sont raccommodées depuis (Note de Dungeau.)

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fille iivoit eu tdutes les entrées des lillcs <lc Madame Royale, et même celle du cabinet qu'elles n'ont point. Il n'y a plus présentement de f'rançoises auprès de Madame de Savoie que sa nourrice. — Letilsde M. (!<■ Croisse t'nt nommé pour aller en Danemarck faire les compliments sur la mort de la reine-mère. — L'affaire de MM. de Tonnerre et de Rhodes, où M. de Gassion étoit mêlé, fut accommodée par M. le duc de Noailles seul.

Lundi 9, à Versailles. — Le roi, au sortir de la inesse, alla tirer dans la capitainerie de Catalan , où il fut tout le jour malgré la pluie ; Monseigneur alla courre le loup. Le soir il y eut appartement chez le roi dans la galerie.

J'appris qu'il y avoit eu à Venise un grand démêlé entre M. l'électeur de Saxe et M. de Mantoue, sur une courtisane qu'a fait enlever M. de Saxe. Ce démêlé-là doit-être accommodé par M. l'électeur de Bavière, cjue ces princes ont choisi pour arbitre. — Je sus aussi que le roi d'Angleterre avoit nommé Hamilton pour colonel d'un régiment en Irlande; cela lui vaudra 2,000 écus de rente. — J'appris que l'archiduchesse , qui vient de mourir à Mantoue, étoit remariée en secret avec un nommé Bulgarini , dont même elle avoit un enfant qui passoit à Mantoue pour bâtard du duc; qu'elle avoit laissé en mourant 500,000 écus d'argent qu'elle vouloit envoyer à l'Empereur, pour qui elleavoitconservé beaucoup d'attachement, mais que le duc de Mantoue s'étoit saisi de l'argent.

Mardi 10, à Versailles. — Le roi alla tirer dans son grand parc ; Monseigneur courut le cerf. Le soir, à huit heures, on entra chez madame la Dauphine, où Monseigneur joua au reversi. — On sut que le doge de Gènes étoit arrivé à Lyon, où il demeureroit quelques jours. Le résident lui a écrit de rester-là jusqu'à ce que les affaires soient réglées ici. — Il logera à l'hôtel de Beauvais, à Paris. — M. Bauyn fut taxé à i 50, 000 livres poiu* un reste de compte des tailles de Guyenne*. — On nous assura que le roi retranchoit à M. le duc de Savoie les 200,000 écus

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qu'il lui donnoit par an, et que S. A. R. donnoit douze cents chevaux de ses troupes au Pape, qui les envoie au secours de l'Empereur, et qu'il les entretiendra durant la guerre contre les Turcs. — Le roi témoigna à madame de Thianges qu'il souhaitoit pour sa santé qu'elle ne fit pas I*' voyage de Rome, et qu'elle laissât revenir la duchesse Sforce sans l'aller quérir. Madame de Thianges obéit aux conseils du roi. et l'on ne parle plus de ce voyage-là.

'Ce Bauyn étoit un gros brutal, accusé de s'être grandement et étrangement enrichi-, il fut longtemps en prison, et tellement dégraissé que son fils fut trop heureux dans la suite d'épouser pour rien une Maupeou, parente de madamede Ponchartrain, dont le mari depuis chancelier, avoit alors les finances : cela lui sauva du bien et le poussa aux intendances. C'est ce M. d'Angervilliers qu'on a vu longtemps depuis secrétaire d'Etat de la guerre, à la mort de M. Le Blanc, et ministre d'État.

Mercredi 11, à Versailles. — Le roi alla tirer dans son parc; Monseigneur courut le loup; la chasse le mena à. dix lieues d'ici; il n'en revint qu'à onze heures du soir. Madame la Dauphine fut au sermon. — J'appris qu'il vient ici des ambassadeurs de Moscovie, et qu'ils sont déjà arrivés à Berlin. Le roi a nommé Torf, gentilhomme ordinaire, pour les aller recevoir à leur entrée en France , el ils seront défrayés aux dépens de S. M. Le soir il y eut appartement. — Nous vîmes dans la galerie, entre plusieurs statuts el vases qu'on a apportés de Rome, deux vases de porphyre taillés nouvellement; on a depuis peu retrouvé le secret de tailler le porphyre. Il y a plus de mille ans que ce secret-là étoit perdu. — On ouvrit la tète au petit Blanchefort , et l'on croit qu'il sera trépané demain. L'opération d'aujourd'hui étoit fort dangereuse, et s'est trouvé fort nécessaire. — J'appris que mademoiselle de Monlouet étoit morte à Paris. Caretto avoit fspéré pouvoir la guérir, mais elle n'a pas été si heureuse que Cadrousse.

Jeudi 12, à Versailles. — Le roi alla tirer dans la

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plaine de Grenelle, qu'il trouva belle pour La (liasse; Monseigneur ne sortit qu'en carrosse pour s'aller promener à Tria non. Le soir on entra à huit heures chez madame la Dauphine, où l'on joua aureversi. Monsieur et Madame allèrent à Saint-Cloud et à Paris pour quelques jours. — Le roi donna à M. le maréchal d'Humières 100,000 francs à prendre au trésor royal, savoir : 50,000 francs au mois de mai prochain, et les cinquante autres mille dans un an. Il y avoit long-temps que le roi a voit promis au maréchal de lui donner 25,000 écus pour accommoder Mouchy, et S. M. lui a dit aujourd'hui qu'il lui donnoitles 100,000 francs pour lui payer les intérêts de ce qu'il avoit promis.

— On trépana le petit Blanchefort , et l'on connut qu'il avoit été nécessaire absolument de le trépaner.

Vendredi 13, à Versailles. — Le roi alla tirer dans la plaine de Saint-Denis, et repassa à Saint-Cloud, où il vit Monsieur, qui y est depuis quelques jours. — Monseigneur courut à Trappes un cerf qui traversa tout le grand parc du roi, en sortit par un trou, et se vint faire prendre à la porte du chenil de Versailles. — Madame la Dauphine alla au sermon. — 11 y eut appartement le soir pour la dernière fois; ils ne recommenceront qu'à Chambord.

— Madame vint de Saint-Cloud pour courre le cerf avec Monseigneur. — Le roi, ne pouvant plus se promener dans ses jardins sans être accablé par la multitude du peuple qui venoit de tous les côtés et surtout de Paris . ordonna aux gardes de n'y plus laisser entrer que les gens de la cour et ceux qu'ils mèneroient avec eux. La canaille qui s'y promenoit avoit gâté beaucoup de statues et de vases. — M. le Prince envoya quérir les gens d'affaires de MM. les princes de Conty, et leur dit que puisque l'on ne pouvoit obliger ces princes à revenir, il falloit songera leur envoyer ce qui étoit nécessaire pour leur l'aire faire le voyage noblement, et qu'il falloit leur trouver tout l'argent dont ils auroient besoin.

Samedi 14, à Versailles. — Le roi alla voler Taprès-

dinée ; Monseigneur lit la revue du carrousel , et ensuite alla joindre le roi. Madame, madame la princesse de Conty et les filles y étoient et furent fort mouillées, car, malgré la pluie, le roi ne monta point en calèche. — Le soir, à huit heures, on entra chez madame la Dauphine, où Monseigneur joua aureversi. — M. le comte d'Hostel prêta serment entre les mains du roi de la charge de lieutenant de roi de Champagne, que son beau-père, M. de Praslin, lui a cédée; mais S. M. lui a donné une commission pour y commander sa vie durant. — L'on jugea une affaire au conseil du roi sur la coutume de Bayonne ; le jugement fut favorable au duc de Grammont, qui auroit perdu 20,000 écus de rente , si Ton eût suivi l'avis de M. de Ris, intendant de Guyenne. — Madame la duchesse de Beauvil liers accoucha ici dune sixième fille ; elle n'a point encore en de garçon.

Dimanche 15, à Versailles. — Le roi fut presque tout le jour à la chapelle , et en sortant du salut il alla faire un tour dans ses jardins. Monseigneur l'accompagna partout ; le soir, on joua au reversi chez madame la Dauphine. — Madame de Montespan alla à Paris , et le roi passa l'après-souper chez madame de Maintenon. — On a voit cru durant quatre mois que la duchesse du Lude étoit grosse, et Ton tient qu'on s'étoit trompé. — Le roi cassa le chevalier de Sillery, colonel du régiment d'infanterie de Conty, et le chevalier d'Angoulême, colonel du régiment de cavalerie de la Roche-sur-Yon , pour avoir suivi ces princes. Ces deux chevaliers étoient envoyés tous deux de leurs maîtres en Angleterre, et apprirent la nouvelle de leur départ en débarquant en France. — J'appris que M. de Lauzun avoit vendu sa maison dans File Notre- Dame au marquis de Richelieu, qui pour l'acheter avoit vendu la terre de Pont-FAbbé, en Bretagne , à M. Darnoson, maître des requêtes. Cette terre disputoit la place de baron avec Pontchàteau, que le duc de Coislin a donnée en mariage au marquis de Coislin son fils, lequel, en

Cette qualité-là, a pris sa place et même présida aux Ltats <l( Bretagne, il y a quatre années.

Lundi 16, à Versailles. — Le roi allatirer en volanl, puis revint à Saint-Cyr voir le bâtiment que l'on y l'ail pour les filles établies à Noisy (1). Monseigneur courut le cerf, et Madame vint de Saint-Cloud pour courre avec lui. — Madame la Dauphine fit ses Pâques â la paroisse, et communia par les mains de l'abbé delaRochejacquelin, son aumônier; il arriva même une chose extraordinaire, c'est qu'il y eut deux consécrations , parce qu'on avoit oublié d'abord de présenter l'hostie choisie pour la communion de madame la Dauphine. — Le soir Monseigneur joua au reversi chez madame la Dauphine. — Tessé , mestre de camp général des dragons, fut nommé pour commander le camp sur laCanche que devoit commander Beaupré, qui est malade. Tessé est le premier qui ait commandé un camp sans être du moins maréchal de camp. — Le carrousel fut remis au mois de juin , parce que le roi ne veut point que le doge voie cette fête-là, de peur qu'on ne crût que l'on l'eût faite en partie pour lui.

Mardi il, à Versailles. — Le roi alla tirer en sortant de la messe , et sur les quatre heures il vint à Marly , où madame la Dauphine étoit allée l'attendre avec les dames de sa suite. Monseigneur courut le loup dans le pare de Buzenval et le prit auprès de Versailles; le soir il joua au reversi chez madame la Dauphine. — Magalotti vint au souper du roi, contera S. M. que Albergotti , son neveu , avoit pris querelle dans les rues de Londres avec M. de Seyssac, sur quelques mauvais discours où il avoit cru qu'un bon François devoit répondre; qu'il avoit blessé M. de Seyssac à l'épaule, F avoit désarmé et lui avoit fait demander la vie. Le roi répondit simplement : « Cela est bien, si cela est comme cela. » — Le comte de

(1) Voy. Hisl. de la maison royale de SaintL'yr, par M. Th. Lavallée, 1853.1

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Graminont prit congé du roi , s'en allant en Angleterre de son chef; il compte qu'il sera bien reçu de L. M. B. — Le roi apprit avec beaucoup de joie que M. le Prince avoit fait une confession générale, et avoit communié à Chantilly, après avoir été quatre jours enfermé avec son confesseur.

Mercredi 18, à Versailles. — Le roi, au sortir de ténèbres, s'alla promènera pied dans ses jardins; Monseigneur le suivit à la promenade. Le soir il n'y eut point de jeu chez madame la Dauphine , et l'on n'y entra qu'un quart d'heure avant le souper. — Le roi donna au président le Bailleul la survivance de sa charge de président à mortier, pour M. de Chàteaugontier, son fils, qui est conseiller au parlement. Le président le Bailleul s'est retiré depuis quelques années à Saint-Victor, pour pouvoir donner à ses créanciers ce qu'il peut épargner de son revenu. — Le roi apprit en entrant à ténèbres , que le doge étoit arrivé à Paris, étant venu de Lyon par la diligence. — On mit dans la galerie une statue (1), que MM. d'Arles ont

(I) Cette statue, trouvée en 1651 dans les ruines du théâtre d'Arles, qui passait alors pour un ancien temple de Diane, a>ait été placée dans l'hôtel de ville d'Arles sous le nom de Diane. Offerte à Louis XIV par la ville d'Arles en 1684 , cette ligure , à laquelle manquaient les deux bras, donna lieu aux plus vives et aux pins singulières discussions en latin et en français, en prose et en vers, dans des brochures séparées, dans le Journal des Savants et jusques dans le Mercure galant ; les uns soutenanl que la statue était une Diane , les autres que c'était une Vénus. Girardon, chargé de restaurer la figure, trancha la difficulté : il en lit un petit modèle en cire, auquel il ajouta les deux bras, lui plaça une pomme dans la main droite, un miroir dans la gauche , et porta ce modèle au roi, en lui disant que toutes les statues, médailles, basreliefs et agates qui avaient représenté Diane ne lui avaient jamais embarrassé les jambes de draperies , ni laissé tout le corps découvert; que la statue dont il s'agissait était découverte jusqu'aux hanches, et avait beaucoup de draperies autour des jambes, ce qui ne convenait guère à une chasseresse. •< Le roi , ajoute le Mercure d'août 1684, qui avoit déjà souvent ouï agiter la même cause, et qui savoit toutes les raisons que Ton avoit apportées départ et d'autre, dit que la statue lui paroissoit bien restaurée, et qu'il crojoil que c'etoit une Vénus. L'on peut dire que ce jugement est juste, puisque, outre les lumières de ce monarque , il ne l'a prononcé qu'après en avoir eu tous les éclaircisse-

V\ ftlL 1688. ir,7

donnée au roi, qu'ils avoienl trouvée il y a environ vingt ansdans les ruines d'un ancien édifice des Romains. 0 \ ;i eu de grandes disputes entre les savants pour savoir si c'étoit une Diane ou une Vénus; mais enfin les connoisseurs ont décidé que c'étoit une Vénus. — Le maréchal de Lorges revint d'Angleterre et arriva au coucher du roi, qu'il retarda quelque temps , parce que S. M. voulut l'entretenir et demeura enfermé un quart d'heure avec lui dans son cabinet. — M. de Louvois alla coucher à Fontainebleau, pour voir ce que le roi y fait faire; il n'y demeurera qu'un jour.

Jeudi saint 19, à Versailles. — Le roi lit la cène à l'ordinaire 1 , ; M. Tiberges, directeurdes missions étrangères, lit le sermon. C'est lui qui avoit fait l'oraison funèbre de mademoiselle de Bouillon, qui lui avoit donné de la réputation. — M. de Bla in ville fit à la cène sa première fonction de grand maître des cérémonies, et la Chesnaye y servit comme grand tranchant, en portant un des plats, qui est un des droits de sa charge. — A ténèbres le roi entendit pour la première fois le Quare fremuerunt de Lully, qui fut fort loué ; en sortant de la chapelle, le roi et Monseigneur allèrent tirer chacun de leur côté dans le

monts qu'on pouvoit donner sur ce sujet. » La Vénus d'Arles est aujourd'hui au Musée «les Antiques du Louvre.

(1) La cérémonie de la cène, ou mieux du lavement des pieds des treize pauvres, était une cérémonie religieuse pratiquée, à l'imitation de J. <'., par tous les rois de France, le jeudi saint , depuis le règne du bon roi Robert. C'était pour les rois de France un devoir indispensable; et, lorsqu'ils ne pouvaient s'en acquitter, c'était le Dauphin ou le plus proche prince du sang qui l'accomplissait. Depuis saint Louis, le nombre des pauvres à qui le roi lavait les pieds et servait à manger était fixé à treize; c'étaient toujours des entants pauvres, nets et îles plus agréables » que l'on pouvait trouver. Le roi, après leur avoir lavé et baisé le pied droit, étant prosterné à deuv genouv, servait à chacun de ses enfants, treize plats de légumes et de poisson, puis leur donnait une bourse contenant treize écus. Yoy. les détails circonstanciés de cette cérémonie dans l'Hist. ecclésiastique de la cour, par du Peyrat, 1 vol. infol., 104 j, p. 774 et suiv. — Yoy. aussi VHist. ecclés. de la cour de t'r., par l'abbé Oroux, 1770, in-4°, t. I, p. 171, et V État delà Fronce, aux articles du Gobelet el •in Grand Vumônier.

petit parc. — Monseigneur fit ses Pâques à la paroisse, le matin avant que de venir servir à la cène. Madame la Dauphine après ténèbres alla encore à la paroisse. — Après souper, le roi, Monseigneur et madame la Dauphine retournèrent à la chapelle.

Vendredi saint 20, à Versailles. — Le roi, Monseigneur et madame la Dauphine passèrent presque toute la journée à la chapelle; ils entendirent le sermon du P. Gaillard, qu'on trouva parfaitement beau et digne d'être comparé à ceux du P. Bourdaloue et de M. d'Agen. — Après ténèbres , le roi et Monseigneur se promenèrent à pied dans les jardins. — M. de Belesbat obtint l'abbaye de [Réconfort], auprès de Clamecy en Nivernois, pour une de ses sœurs, qui avoit été autrefois nommée à l'abbaye du Tar, à Dijon , et qui n'en avoit pu prendre possession à cause d'une prétention des religieuses contre MM.de Citeaux. — Moret, valet de garde-robe, eut une pension de 1,000 francs sur l'évèché d'Aire. Cette pension servira à payer les 1,000 francs de pension que le roi avoit sur l'abbaye de Preuilly, quand il la lui donna. — J'appris que le roi d'Angleterre avoit fait dire à mademoiselle Ghelzey, qu'il honoroit de son amitié étant duc d'York, que si elle vouloit se retirer en France , il lui donneroit de quoi y vivre magnifiquement ; qu'elle avoit répondu qu'elle ne vouloit point porter sa honte chez les étrangers ; et quanti le roi la fit presser une seconde fois de prendre ce partilà, afin qu'on ne pût pas dire, si elle demeuroit en Angleterre, qu'elle eût quelque pouvoir sur son esprit, elle répliqua que S. M. avoit tout pouvoir, qu'elle pou voit la faire tirer à quatre chevaux, mais qu'elle ne pouvoitla faire consentir à s'éloigner de lui.

Samedi 21, à Versailles. — Le roi fit son bonjour à la paroisse entre les mains du cardinal de Bouillon, et toucha ensuite treize cents malades. Monseigneur alla courre le cerf, qui le mena vers Marcoussy . — Le roi donna l'abbaye de Saint-Severà l'abbé de la Châtre, qui étudie pour être

docteur. — L'abbaye de Massay, vacante par la mort de Bourdelot, lut donnée à L'abbé de la Motte, archidiacre de Paris, quia rendu celle de Vertus qu'on adonnée à L'abbé de Lusancy, frère de Lusancy des gardes. — Le roi donna quelques canonicats vacants, et déclara qu'il n'en donneroit plus qu'à gens qui eussent l'ordre de prêtrise. — Le soir on entra un peu avant dix heures chez madame la Dauphine ; on n'y a point joué ces jours-ci, on ne recommencera que demain. — Le grand maître se lit porter à Paris, se trouvant fort mal. — L'abbé du Rivau , fils du marquis du Rivau-Beauvau , a eu L'abbaye de Saint-Victor en Caux, vacante parla démission volontaire du comte de Claire, devenu aine de sa maison ; d'Arcy, ambassadeur en Savoie, a depuis longtemps 2,000 francs de pension sur cette abbaye que le roi lui a donnée par quatre ibis pour deux de ses frères, et deux de ses neveux, fils du comte de Claire, aîné de sa maison.

Dimanche 22, à Versailles. — Le roi, Monseigneur et madame la Dauphine passèrent presque toute la journée à l'église. Au sortir du salut, le roi s'alla promener dans ses jardins; Monseigneur monta à cheval après vêpres, et alla faire collation à la Ménagerie. — Madame la Dauphine. mécontente de quelques sots procédés des comédiens, pria le roi de casser Baron et Raisin, les deux meilleurs comédiens de la troupe, l'un pour le sérieux et l'autre pour le comique. — On apprit que le cardinal Castaldi étoit mort ; il laisse un vingt-cinquième chapeau vacant. Il avoit été légat à Bologne, archevêque de Ravenne , et a laissé l'usufruit de son bien à une de ses sœurs, religieuse. — Le duc de la Force eut un grand démêlé dans Charenton avec un gentilhomme, à qui il ôta la perruque ; le roi nomma M. de Schomberget M. Luxembourg pour prendre connoissance de cette affaire , non comme maréchaux de France, car les ducs ne veulent pas reconnoitre leur tribunal, mais comme commissaires. — On envoya à M. de la Force un lieutenant de la maréchaussée qui

dit qu'il avoit ordre du roi de se tenir auprès de lui .

Lundi 23, à Versailles. — Le roi alla tirer dans son parc ; Monseigneur alla chasser dans la plaine de Saint- Denis ; le soir à neuf heures il joua au reversi chez madame la Dauphine. — M. Dupuy. ordinaire de chez le roi, eut un petit prieuré qu'on appelle. . . pour un de ses frères qui est moine à Saint-Victor. — Le soir, M. de Croissy vint chez le roi fort tard ; il fut enfermé avec lui longtemps, puisallachezM.de Louvois, elles courtisans crurent qu'il étoit venu des nouvelles considérables, ou de Vienne ou de Madrid. — J'appris la mort de madame la première présidente de Novion. — Je sus aussi que madame de Seppeville étoit morte ; elle étoit fille de Monerot, et c'est elle qui devoit épouser le comte de Seri , fils aîné de M. le duc de Saint-Aignan. — M. le maréchal de Lorges nous conta qu'il avoit été beaucoup mieux reçu du roi d'Angleterre , qu'on ne l'avoit dit d'abord, et que S. M. B. avoit toujours été découverte durant sou audience; mais qu'il s' étoit couvert dès que le marquis d'Estampes, envoyé de Monsieur, avoit commencé de parler.

Mardi 2i, ù Versailles. — Le roi alla chasser dans son petit parc; Monseigneur fit la répétition du carrousel; madame la Dauphine y vint, et ensuite Monseigneur monta dans son carrosse, et alla faire le tour du canal avec elle ; ils firent collation au bout du canal du côté de La Ménagerie. —On sut que le courrier arrivé d'hier venoit de Madrid, où le roi l'avoit envoyé pour ordonner à M. de Feuquières, son ambassadeur, de déclarer aux Espagnols, que s'ils donnoient les Pays-Bas au duc de Bavière, par son contrat de mariage avec l'archiduchesse, comme le bruit couroit qu'ils les vouloient donner. S. M. regardoit cela comme une infraction considérable à la trêve; qu'ils dévoient savoir qu'en cas que le roi d'Espagne vint à mourir sans enfants, monseigneur le Dauphin étoit héritier naturel, et qu'ainsi on ne pouvoil dis-

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poser de ce qui lui devoit appartenir; qu'il avoil envoyé Boufflers àBayonne et fait marcher beaucoup de troupes vers la Navarre pour entrer dans leur pays, au cas qu'ils voulussent faire une démarche si contraire aux intérêts de son iils et au repos de l'Europe. — Les Espagnols ont répondu qu'ils ne savoient ce que c'étoit que le bruitqu'on a voit fait courir, et qu'ils n'avoient point songea donner les Pays-Bas à M. l'électeur de Bavière; ainsi la trêve ne sera pas rompue présentement. — Monsieur et Madame revinrent de Paris, où ils avoient passé les derniers jours de la semaine sainte.

Mercredi 25, à Versailles. — Le roi ne sortit qu'à cinq heures, et alla tirer dans son petit parc; Monseigneur courut le cerf , Madame y vint avec lui ; nous fûmes de retour avant que le roi sortit, et Monseigneur l'accompagna à sa chasse. — Madame la Dauphine sortit sur les six heures, et fit le tour du canal; au retour de la promenade. Monseigneur vint jouer chez elle au reversi. — Il y eut un petit démêlé entre M. le duc de Créqui et M. de Luxembourg à la messe ; cela fut terminé sur-le-champ par leurs amis communs. — M. de Louvois alla à Monceaux pour voir les réparations nécessaires à l'entretènement de cette maison-là ; et peut-être travaillera-t-on aussi à quelques embellissements. — J'appris que M. de la Rochefoucault avoit fait faire, par M. de Gourville , le partage du bien de ses enfants : M. de la Roche-Guyon aura la terre de la Roche-Guyon, qu'on donne à gouverner à madame sa femme, et M. de la Rochefoucault se charge de la terre de Liancourt , et de donner à son cadet environ 20,000 francs par an. M. de Louvois donne à M. son gendre, en avancement de partage de sa fille, 115,000 francs pour payer les dettes qu'ils ont faites en leur particulier, M. son frère et lui.

Jeudi 26, à Versailles. — Le roi alla tirer dans son parc , en sortant de la messe ; Monseigneur alla courre le loup à Sainte-Geneviève, chez le due de Xoailles. et t t. il

tut de retour assez à temps pour venir encore au salut ; le soir il joua au reversi chez madame la Dauphine. — J'appris que le roi avoit ôté Consolins , qui eommandoit ici les bâtiments qui sont sur le canal. Il lui donne une pension de 2,000 francs, et a fait venir ici les trois compagnies qui étoient en Flandres pour les frégates, et qu'on laissoit d'ordinaire à Condé. Ces trois compagnies font en tout deux cent soixante hommes : la première est de cent quarante, et les deux autres de soixante chacune. On a donné à celui qui les commande le rang de commandant de bataillon, et il marche selon l'ancienneté de Piémont; tous ces soldats-là savent ramer; il y en aura soixante par jour qui seront toujours prêts quand le roi ou les courtisans voudront s'embarquer sur le canal. Celui qui les commande s'appelle le chevalier Paulin, et son emploi lui vaut 400 francs par mois; les deux autres capitaines n'ont que 100 écus par mois. Ils ont ordre d'être toujours avec leurs officiers subalternes à bord du canal, et de mener les gens qui veulent s'embarquer.

Vendredi 27, à Versailles. Le roi, Monseigneur et madame la Dauphine allèrent dîner à Marly, avec Monsieur, Madame, madame la princesse de Conty, mademoiselle de Nantes, mesdames de Maintenon, d'Arpajon, de Rochefort, de Ventadour et de Durasfort. — Après-dîner les filles, les autres dames de la cour et les courtisans vinrent ; on joua, il y eut bal, on se promena. Il y eut deux tables, pour la collation, magnifiques : une tenue par madame la Dauphine, et l'autre par Madame. — Nous trouvâmes beaucoup d'augmentation à Marly, et le roi a résolu d'y faire une cascade qui achèvera de rendre la maison charmante. — J'appris ce jour-là que madame de Langeron seroit dame d'honneur de madame la duchesse de Bourbon ; elle l'est à cette heure de madame la Duchesse. Elle sera comme madame la duchesse de Richelieu , qui fut dame d'honneur de madame la Dauphine, après l'avoir été de la reine. — M. de Langres s'accommoda avec M . de Lou vois sur

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l.i prétention qu'il avoit pour les lotis et ventes du comté de Tonnerre, qui relève de Lan grès. M. de Louvois lui donne 1 ,300 pistoles.

Samedi 28, à Versailles. — Le roi alla tirer dans son petit parc; Monseigneur ne chassa point; il alla sur les six heures faire collation à Trianon , où madame la Dauphine le vint joindre. Il avoit eu dessein de faire cette petite fête-là à la Ménagerie, et changea de dessein parce qu'il sut que M. le Duc nous y devoit mener ce jourlà , et il eut l'honnêteté de ne point vouloir faire changer cette partie-là. — Nous nous promenâmes longtemps dans le potager, et sûmes que le roi ne donnoit plus que 2,000 francs de pension à M. de la Quintinie, et qu'il avoit fait un marché avec lui pour toute la dépense du potager; il lui donne 18,000 francs par an pour tous les jardiniers et tous les frais qu'il faut faire. — On apprit la mort du dernier fils du roi de Pologne.

Dimanche 29, à Versailles. — Le roi ne sortit qu'après le salut; il alla tirer, et Monseigneur vint au manège faire une revue générale de tout le carrousel avec les pages et les estaliers ; madame la Dauphine y vint pour voir la marche et la comparse. Le soir on joua au reversi chez madame la Dauphine. — On sut que M. Dumay, lieutenant général de l'artillerie, étoit à Dunkerque , où il faisoit embarquer cent pièces de canon pour porter à Bayonne; il y a cinquante pièces de vingt-quatre. — M. de Louvois, pour M. le duc du Maine, termina avec M. Courtin, pour M. le due de Chaulnes, le marché de la terre de Magny, à 730,000 livres, et 1,500 louis de pot-de-vin. M. de Chaulnes vient de vendre une terre au prince de Bournonville, une à Berthelot l'ainé, Baynevalà M. de Buvigny, Magny à M. le duc du Maine, et quelques rentes sur la maison de ville. Toutes ces ventes font 1,5 11, 000 livres, moyennant laquelle somme il payera toutes ses dettes, à 00,000 ëcus près. 11 ne lui reste plus aussi que la terre de Péquigny. affermée 32,000 livres, H le duché deChatilnès, qui eu

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vaut 25,000. Madame la duchesse de Chaulnes a eu 700 ,000 francs de dot, qu'elle aura à reprendre sur ces deux terres et sur la maison de Paris, à la place Royale.

Lundi 30, à Versailles. — Le roi alla tirer dans son petit parc ; Monseigneur, au sortir du conseil, alla chasser dans la plaine Saint-Denis. Le soir, Monseigneur alla faire collation à la Ménagerie avec madame la Dauphine , puis revint jouer chez elle au reversi jusqu'au souper. — En sortant de la messe, le roi passa à son ordinaire chez madame de Montespan , où il vit tout le linge acheté pour le mariage de mademoiselle de Nantes, qui sera consommé au commencement de juillet. — On a conclu pour M. le duc du Maine le marché de la terre d'Aumale , à 700,000 livres; elle n'est affermée présentement que 25,000 francs, et madame la duchesse de Savoie, à qui cette terre appartenoit , en avoit fait couper toute la futaie, avant que de la vendre. Aumale joint le comté d'Eu et est fort seigneurial; il est même aisé d'en augmenter le revenu. Magny et Aumale ont été achetés de l'argent provenu des appointements de colonel général des suisses, et c'est M. de Louvois qui avoit soin de ces fonds-là. On croit qu'à cette heure le roi nommera un conseiller d'État pour être chef du conseil des affaires de M. le duc du Maine.

Mardi 1er mai, à Versailles. — Le roi alla tirer à son ordinaire; Monseigneur ne chassa point de tout le jour; il alla l'après-dinée monter des chevaux de la grande écurie dans le manège couvert; madame la Dauphine y voulut venir, et on lui fit accommoder des places à la porte. Monseigneur, M. le comte de Brïonne, M. de Vendôme et M. le marquis de Bellefonds, firent faire manège devant elle. — Le soir Monseigneur joua au reversi chez madame la Dauphine, en revenant d'une collation magnifique qu'il avoit donnée aux dames, à la Ménagerie. — Madame de la Plesse, mère de M. de Laval et de madame la duchesse de Hoquelaure, mourut à Paris. — De Vau, gentilhomme de M. le prince de Conty. arriva ici portant des

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lettres de ces princes, qui marquent que leur voyage de Hongrie ne se fera point , et apparemment il se tournera du côté de la Pologne. Il les a laissés à Nuremberg. Mercredi 2, à Versailles. — Le roi prit médecine ; Monseigneur alla courre le loup. — Madame la princesse de Conty vint dire au roi que MM. les princes de Conty lui avoient envoyé un courrier pour lui mander qu'ils craignoient de déplaire au roi s'ils alloient servir en Hongrie, et qu'ainsi ils prendroient un autre parti, et qu'ils auraient bien souhaité de pouvoir apprendre ou de pouvoir deviner lequel lui seroit le plus agréable, qu'ils allassent en Pologne, ou qu'ils se missent dans l'armée des Vénitiens en Dalmatie; qu'ils demeureroient dans des villes d'Allemagne, où il n'y auroit point de ministre de l'empereur, et qu'ils attendroient là le retour de leur courrier pour déterminer la route et le parti qu'ils dévoient prendre. Le roi ne fit nulle réponse à madame la princesse de Conty. — Monsieur et madame allèrent à Saint-Cloud pour quelque temps.

Jeudi 3, à Versailles. — Le roi alla tirer dans son parc; Monseigneur courut le sanglier, et le soir il joua chez madame la Dauphine au reversi. — Le comte de Fiesque toucha les 100,000 écus que le roi lui a fait donner par les Génois, et donna sa quittance conformément au traité que le roi a fait avec eux , et ne renonce à aucuns de ses droits.

On eut la confirmation de la mort du pauvre Guilleragues à Constantinople , au retour du voyage qu'il a voit fait à Andrinople, où il avoiteu le sopha* et beaucoup de bons traitements qu'on ne vouloit plus faire aux ambassadeurs de France , et quelques-uns même que l'on ne leur avoit jamais faits. Le caïmacan a mandé à madame de Guilleragues qu'elle pouvoit demeurer en toute sûreté, et qu'on lui rendroit les mêmes honneurs que si son mari étoit encore en vie; on n'avoit point su au vrai que nous eussions obtenu le sopha, et on ne l'a appris que

par le secrétaire de Guilleragues qui a apporté en même temps la nouvelle de sa mort.

*Lesopha est une manière d'estrade, couverte de tapis, au fond de la chambre d'audience du grand vizir, sur laquelle il est assis sur des carreaux, les jambes croisées; et celui qu'il reçoit s'assit sur un carreau , vis-à-vis de lui, à distance, et personne sur le sopha ; avoir le sopha, c'est y être assis auprès du grand vizir, qui est un honneur très-rare et que presque personne de l'empire turc ni des ambassadeurs qui y résident n'obtient , ce qui fut alors accordé à l'ambassadeur de France.

Vendredi %, à Versailles. — Le roi ne sortit qu'à sept heures du soir, et s'alla promener en carrosse avec madame la Dauphine; Monseigneur courut le sanglier. — Le soir à neuf heures, madame la Dauphine passa dans le petit appartement du roi; aucun courtisan n'entra; il y eut une loterie de trois mille billets, parmi lesquels il y en avpit vingt-quatre noirs, quatre d'argent et vingt de bijoux; la loterie dura avant et après le souper que S. M. donna aux dames qui étoient à la loterie. Ils étoient dix-sept à table, le roi, Monseigneur, madame la Dauphine, la princesse de Conty, Mademoiselle de Nantes, madame deMontespan, madame de Maintenon, mesdames de ThiangeSj d'Arpajon, de Rochefort, de Montchevreuil et de Bury, mesdemoiselles de Biron, de Rambures, de Lowestein, de Grammont et d'Hamilton : les bijoux tombèrent en différentes mains; mais, par un bonheur extraordinaire , mademoiselle de Lœwestein eut les quatre lots d'argent, qui étoient de cinq cents louis. Le roi fit venir à la loterie M. le duc de Bourbon et M. du Maine, qui eurent part à la magnificence.

Samedi 5, à Versailles. — Le roi alla tirer à son ordinaire ; Monseigneur courut le loup, et revint le soir à neuf heures jouer chez madame la Dauphine, qui se promena sur le bord du canal longtemps en carrosse. — Le roi donna à M. de Joyeuse, lieutenant général dans ses armées, le gouvernement de Nancy, qui étoit vacant depuis quelques mois par la mort de M. de Caïac, qui en étoit

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gouverneur ., ei par le velus d'Obarède, qui n'avoit |>;is voulu quitter le gouvernement de Rhé pour celui de Nancy*. — lie chevalier Colberl obtint du grand maître de Malthe, à la recommandation du roi, la promesse de la première commanderie de grâce; le grand maître entre présentement en donaison : le chevalier Colbert avoit déjà eu une commanderie de grâce, et celle-ci lui est accordée en considération de ce qu'il vient de commander les galères de l'ordre. Le grand maître de Malthe a deux années du revenu des commanderies de grâce; ainsi il a intérêt qu'elles soient bonnes.

* M. de Joyeuse, qui eut le gouvernement de Nancy, est mort maréchal de France.

Dimanche 6, à Versailles. — Monseigneur fit une revue générale du carrousel, et elle finit d'assez bonne heure pour aller au salut avec le roi. — En sortant de la chapelle, S. M. monta en carrosse avec madame la Dauphine, Mademoiselle, madame de Guise, madame la princesse de Conty, mademoiselle de Nantes, mesdames d'Arpajon et de Maintenon ; il se promena quelque temps dans le parc , puis alla à Marly à l'entrée de la nuit : on s'y promena longtemps; il y eut musique et un grand souper. Il n'y eut que madame la princesse d'Harcourt de dames qui ne fut point de la maison ; ils étoient vingt à table, en comptant les filles. — Le roi donna la lieutenance de roi de Narbonne à. . . ., ancien exempt des gardes du corps; elle lui vaudra 5,000 livres de rente, et cela le console de n'avoir point monté à l'enseigne qu'on avoit donnée, il y a déjà quelque temps, à M. d'Urfé, qui étoit exempt dans la même compagnie et après lui.

Lundi 7, à Versailles. — Le roi alla tirer ni sortant de la messe; mais il fit une chaleur si prodigieuse qu'il résolut de ne plus aller à la chasse que sur les trois ou quatre heures. — Monseigneur courut le loup à Montfort, et au retour il donna un grand souper à ceux qui l'avoient suivi

à la chasse, dans la salle du bal (1) ; le repas l'ut fort gai; en sortant de table il s'alla promener à pied, puis il s'embarqua sur le canal. — Le roi nomma M. deFieubet, chancelier de la feue reine, pour gouverner les affaires de M. du Maine ; il le pria de vouloir bien se charger de ce soin-là et d'être chef du conseil de M. du Maine, comme M. d'Argouges est chef du conseil de M. le prince de Conty. — On eut nouvelle du couronnement du roi d'Angleterre, où tout s'est passé aussi heureusement que le pouvoient souhaiter L. M. B. — Le cadet des enfants de M. de Noailles mourut ici ; il a perdu depuis un an trois lils et une lille; il ne lui reste plus qu'un garçon, il a encore quatre ou cinq filles.

Mardi 8, à Versailles. — Le roi, après son diner, lit la revue de sesdeux compagniesde mousquetaires qui étoient vêtus de neuf, et qu'il trouva en très-bon état ; ensuite il alla tirer dans son grand parc. Monseigneur courut le cerf, et madame vint de Saint-Cloud pour courre avec lui. — On présenta au roi le duc de Saint-Alban , fils du roi d'Angleterre et de mademoiselle Gouin, comédienne; la reine douairière lui donne 2,000 pièces de pension, sans quoi il ne pourroit subsister ; sa mère a beaucoup de meubles magnifiques, mais peu de revenu. — Au retour de la chasse, Monseigneur vint se déshabiller à la Ménagerie, où madame la Dauphine vint faire collation avec lui , et ensuite ils s'embarquèrent sur le canal. — Mortfontaine, maître d'hôtel du roi, mourut d'apoplexie; sa charge est une des quatre que le grand maître de la maison donne; ainsi voilà une aubaine pour M. le Duc, de 20,000 écus pour le moins.

Mercredi 9, à Versailles. — Le roi, en sortant de lacha-

(1) Le bosquet appelé la salle du bal est ovale et en forme d'amphithéâtre, avec une cascade décorée de rocailles et de coquillages ; des torchères en plomb doré servaient à y porter des girandoles. Au milieu s'élevait une espèce d'arène entourée de fossés de marbre, sur laquelle ondansait ou bien on servait les repas. Ce bosquet subsiste encore en partie.

MAI l(i»ii. (60

pelle, alla dîner à Marly avec Monseigneur! et mada la

Dàuphine. Les courtisans y vinrent sur les quatre heu i'es. Monsieur et Madame y vinrent aussi deSaint-Cloud, et le roi les ramena ici après la fête ; il y eut musique , bal, collation et souper : on y servit quatre tables de quinze couverts chacune pour les clames, et il y en eut pour les courtisans, où nous étions du moins trente. — Le roi n'ayant rien voulu dire sur les démarches que MM. les princes de Conty dévoient faire présentement, M. le Prince leur a mandé qu'il leur conseilloit d'aller en Pologne, où apparemment il y auroit des affaires considérables , et qu'il croyoit que ce parti-là seroit moins désagréable au roi que ceux qu'ils auroient pu prendre.

Jeudi 10, à Versailles. — Le roi ne sortit qu'après le salut et s'alla promener à pied dans ses jardins, et, entre huit et neuf, il entra dans l'appartement de Monseigneur, où madame la Dàuphine l'attendoit. Il y eut musique, bal et jeu, et ensuite un souper où il y avoit quarante femmes ; en sortant de table , le roi alla faire un tour à pied dans les jardins, où la plupart des dames le suivirent; madame la Dàuphine remonta dans son appartement. — Madame du Bouchet, dame d'honneur de madame de Guise, étoit venue chez Monseigneur sans être priée, et l'on lui fit dire de se retirer, parce que l'on ne vouloit que les dames qui avoient été conviées ; ce petit dégoût-là sera suivi d'un plus grand pour elle, mais qui ne vient point de là : c'est que madame de Guise, voulant avoir madame de Vibrais pour dame d'honneur, ôte madame du Bouchet, A qui elle ne donne de récompense que 10,000 francs; elle promet 2,000 écus pour la fille ainée, et 4,000 francs pour faire la cadette religieuse.

Vendredi 11, à Versailles. — Le roi ne sortit que fort tard, et s'alla promener dans ses jardins. Monseigneur courut le loupàMontfort, dont il ne revint que sur les neuf heures du soir; il avoit fait préparer un grand souper pour ceux qui avoient eu l'honneur de le suivre à la chasse,

I7i! JOURNAL DE BANGEAU.

mais il ne soupa point avec eux, parce que le souper du roi fut servi en même temps que le sien. — M. de Preuilly, lieutenant général sur mer, fut commandé pour aller s'embarquer à Brest; on lui donne dix gros vaisseaux. Le chevalier de Château-Renaud, chef d'escadre, servira sous lui; le prétexte ou la raison de cet armement est de châtier les corsaires de Salé.

Samedi 12, à Versailles. — Après dîner il y eut une grande cavalcade dans le petit parc; Madame, madame Ici princesse de Gonty et les iilles étoient achevai, madame la Dauphin e fut toujours en carrosse; ensuite on vint faire collation dans la salle du bal. — On régla ce jourlà (pie le doge auroit mardi son audience; M. le maréchal d'Humières fut nommé pour l'aller prendre à Paris et l'amener ici à son audience. — Le roi donna l'abbaye de Saint-Julien dans Tours â un neveu de l'abbé qui vient de mourir et qui étoit frère de Catinat, gouverneur de Cazal; j'en ai déjà vu quatre de cette maison-là, qui ont eu cette abbaye depuis que je suis gouverneur de Touraine. — Le soir Monseigneur joua au reversi chez madame la Dauphine. — Je passai toute cette journée-là à Sceaux.

Dimanche 13, à Versailles. — Le roi sortit l'après-dlnée pour aller tirer dans son parc à l'ordinaire, et, à sept heures, il revint se promener à pied dans ses jardins. — Monseigneur fit une revue du carrousel ; madame la Dauphine et Madame y vinrent; après le carrousel il y eut une grande collation à la Ménagerie. — On sut que le doge ne vouloit point donner la main à un maréchal de France; ainsi on ne lui en enverra point, et le roi en a averti le maréchal d'Humières qu'il avoit nommé pour cette fonction-là. — Le doge prétend qu'on ne doit pas lui demander de donner la main à un maréchal de France, puisqu'il ne la donne pas aux souverains d'Italie, comme M. de Parme, M. de Moclène, et M. de Mantoue; il dit même qu'il ne la donneroit pas à M. le grand-duc.

MAI OiSS. 171

Lundi I l,à Versailles. — Le roi alla tirerdans son parc; Monseigneur courut le loup et revint se promener à lYntour du canal avec madame la Dauphine. — J'appris que M. le duc d'Uzès s'étoit brouillé avec M. de Montauzier, son beau-père } qu'il étoit sorti de chez lui, à dessein de n'y plus rentrer, et s'en étoit allé à Lé vis, à quatre lieues d'ici; depuis qu'il est marié il avoit toujours logé chez M. de Montauzier, qui le nourrissoit lui, ses enfants et ses domestiques. — Le soir, Monseigneur joua chez madame la Dauphine à son ordinaire.

Mardi 15, à Versailles. — Entrée du doge fi). — Le roi entra à onze heures dans la galerie; il avoit fait mettre le trône au bout, du côté de l'appartement de madame la Dauphine ; il ordonna que les privilégiés entreroient par son petit appartement, et le reste des courtisans par le grand degré ; le grand appartement et la galerie étoient pleins. A midi, le doge entra avec les quatre sénateurs et beaucoup d'autres gens qui lui faisoient cortège ; il étoit habillé de velours rouge avec un bonnet de même , les quatre sénateurs étoient vêtus de velours noir avec le bonnet de même; il parla au roi couvert, mais il ôtoit son bonnet souvent : il ne parut point embarrassé non plus qu'à toutes les audiences qu'il eut ce jour-là. Après que le roi lui eut répondu, chaque sénateur parla à S. M., et, durant qu'ils parlèrent, le doge fut toujours découvert tomme eux, et ils ne se couvrirent point quand le doge parla. Le roi avoit permis aux princes de se couvrir durant l'audience, mais ils se découvrirent dès que le doge eut fini de parler, parce qu'il ne se recouvroit plus; il fut reçu et traité comme ambassadeur extraordinaire. Il alla l'après-dinée chez Monseigneur, chez madame la Dauphine, chez M. le duc de Bourgogne, chez M. le duc

(1) Voir les détails les plus circonstanciés sur tout ce qui s'est passé depuis l'arrivée du doge jusqu'à son départ, dans le Mercure de mai, pages 289 à

d'Anjou j chez Monsieur , chez Madame, chez M. de Chartres, chez mademoiselle de Chartres, chez Mademoiselle, chez madame la Grande-Duchesse, chez M. le Duc, chez madame de Guise, chez M. de Bourbon , chez madame la Duchesse, chez madame la princesse de Conty et chez mademoiselle de Bourbon ; il ne vit point les enfants du roi. Il y eut beaucoup de foule partout où il alla, surtout chez madame la Dauphine, où il y eut même du désordre et des miroirs cassés. A son carrosse ses armes sont aux principaux endroits, et il y a des écussons séparés où sont les armes des quatre sénateurs. Il est de la maison Impériale et s'appelle Lercaro, parce qu'il a hérité de cette maison-là, qui avoit été adoptée dans la maison Impériale qui est de l'ancienne noblesse; et le dernier des Lercaro , par reconnoissance , donna son bien à un Impériale, dont celui-ci descend, à condition de porter le nom de Lercaro joint à celui d'Impériale. — Le doge n'a point vu M. deCroissy, quoique tous les ambassadeurs extraordinaires le voyent; il a dit pour ses raisons qu'il n'avoit rien à négocier, et qu'ainsi il n'étoit p;is nécessaire qu'il vit le secrétaire d'État des étrangers; il prétendoit que M. de Croissy le vint voir le premier. — Les princesses du sang le reçurent sur leur lit, afin de n'être point obligées à le conduire. Il se plut fort chez madame la princesse de Conty, et comme il laregardoit longtemps et avec application , un des sénateurs lui dit : « Au moins. Monsieur, souvenez-vous que vous êtes doge. » Mercredi lfi. à Versailles. — Le roi alla tirer, puis revint se promener dans ses jardins; il vit entrer l'eau dans son grand réservoir pour la première fois. — Monseigneur ne sortit que le soir; il s'alla promener avec madame la Dauphine ; ils firent collation à la Ménagerie , puis ils s'embarquèrent sur le canal avec de la musique dans le bateau. — Quinault apporta au roi chez madame de Montespan trois livres d'opéra pour cet hiver : l'un étoit Malaric. fils d'Hercule, le second Céphale

et Procris, le troisième Àrmide et Renaud; le roi les trouva tous trois à son gré et choisit celui d' Armide. — Madame de Paulmy épousa le comte de Crussol, cousingermain du duc dTzès ; elle lui donne 200,000 francs par une bonne donation, et prétend lui porter encore beaucoup de biens en mariage. Il y a beaucoup de gens qui croyent que tout son bien ne monte guère qu'aux 200,000 francs qu'elle donne; elle a des enfants de son premier mariage avec M. de Paulmy, il y en a même un que nous voyons ici officier dans le régiment du roi. — — Le jour de devant il y eut un grand souper de dames chez Monseigneur, où il n'entra que les privilégiés, et en sortant de table madame la Dauphine remonta chez elle; mais le roi alla avec les dames dans les jardins, et nous trouvâmes les bains d'Apollon (1) allumés, et dans les pavillons il y avoit des hautbois; on y dansa même , et mademoiselle de Nantes finit le bal par y danser une dame gigonne, le plus joliment du monde.

Jeudi 17, à Versailles. — Le roi s'alla promener dans ses jardins, et vit aller pour la première fois toutes les fontaines de la pièce de Neptune (2); il en fut même trèscontent. — Monseigneur courut le loup et revint se promener en calèche avec madame la Dauphine, ils tirent collation à la Ménagerie, puis il revint jouer chez elle au reversi à son ordinaire. — On sut que madame de Tarnault étoit morte à Lusignan, s'en retournant à Bordeaux; elle avoit une pension du roi*. — M. de

(1) On a vu, à la date du 7 juillet 1084 , Louis XIV ordonner de nouveaux travaux à la fontaine de la Renommée. C'est alors qu'on y transporta le groupe de Girardon représentant Apollon servi par les nymphes , ainsi que ceux de Marsy et de Guérin qui le complètent. Ce l)osquet s'appela alors lis bains d'Apollon; plus tard, les groupes en ayant été enlevés, on le désigna sous le nom de bosquet des Dômes, à cause des deux petits pavillons ou Dômes qui avaient été construits antérieurement.

(2) Les groupes qui décorent aujourd'hui le bassin de Neptune ne forent exécutés que sous le règne de Louis XV, par Adam l'ainé, Bouchardon et Le moine.

174 JOURNAL DE DANGFAU.

Louvois nous dit que le roi venoit dérégler la place qu'il fait faire dans Paris où est l'hôtel de Vendôme ; à cette heure il prend aussi le couvent des Capucins, et cette place-là sera la plus belle qui soit en Europe et ne coûtera quasi rien au roi, par les places qu'il vendra; elle sera plus large et beaucoup plus longue que la place Royale.

* Madame Tarnault étoit une femme d'esprit et du monde, veuve d'un conseiller au parlement de Bordeaux, tué dans une sédition de cette ville pour être extrêmement royaliste.} Leur fils est devenu brigadier et inspecteur de cavalerie et écuver de M. le comte de Toulouse.

Vendredi 18, à Versailles. — On avoit cru que le doge viendroit au lever du roi , mais un des sénateurs s'étant trouvé malade retarda le départ du doge de Paris, si bien que le lever étoit fini quand il arriva ici. Il vit les appartements , et dit en sortant du cabinet de Monseigneur : (1) «Il y a un an que nous étions en enfer, et aujourd'hui nous sortons du paradis . » On leur donna un diner magnifique dans l'appartement de Mademoiselle. M. de Monaco, M. de Tilladet et moi dînâmes avec lui et les trois sénateurs qui l'avoient suivi; en sortant de table il nous parla un peu des malheurs de la république l'année passée, et puis il nous dit : le gratie del re mi famw scordar le disgràtie delamiapatria. Ensuite il se promena autour du canal, et vit Trianon et la Ménagerie, et, en s'en retournant à Paris , il dit encore que « le chagrin d'être obligé de quitter la France sitôt étoit quasi aussi grand que le chagrin qu'il avoit eu d'être obligé d'y venir. » Le doge étoit venu au dîner du roi, qui causa fort avec lui et avec les trois sénateurs qui l'accompagnoient partout, et qui sont Lomellin, Garibaldi et Durasso; Salvago étoit demeuré malade à Paris. Il doit encore revenir à Versailles avant son audience de congé, et souhaite fort de voir

(i) Il y a un an juste de la bnmbarderie «le f;<"-nes. (Note dp Dangeau. )

mai ie»r>. tir,

un bal. — Ce jour-liV j'allai coucher chez le cardinal <l<' Bouillon , à Saint-Martin.

Samedi 19, à Versailles. — Le roi déclara qu'il vouloii que le carrousel fût le premier du mois de juin, et nomma les quatre plus anciens maréchaux de France pour juges des courses; ce sont MM. de Créerai, de Bellefonds, d'Humières et d'Estrades, car le maréchal de Villeroy , le doyen , n'est plus en état d'agir. — On résolut qu'il y auroit les premiers jours de la semaine un grand bal pour faire voir au doge les danses de France , et que les danseurs quitteroient le deuil ce jour-là. — Le roi alla tirer; Monseigneur courut le loup et le soir revint jouer chez madame la Dauphine, à son ordinaire. — Le maréchal d'Humières a été nommé pour aller prendre les ambassadeurs moscovites à Saint-Denis et les mener à Paris , puis les conduire à leur audience à Versailles. — Ces ambassadeurs-ci sont gens de condition, et d'ordinaire ils n'envoyent que des misérables à qui ils veulent l'aire gagner quelque argent, et qui souvent même donnent de l'argent au Czar pour avoir l'ambassade, parce qu'ils sont défrayés sur toutes les terres des princes chrétiens et qu'ils vendent beaucoup de leurs marchandises.

Dimanche 20, à Versailles. — Le roi, après le salut, s'alla promener dans ses jardins, et madame la Dauphine vint au manège voir la fin de la répétition du carrousel que Monseigneur avoit fait commencer à quatre heures. Quand elle fut finie, Monseigneur monta dans son carrosse, et alla faire collation avec elle à la Ménagerie. — On apprit ce jour-là la mort du cardinal Homadei, qui laisse un vingt-sixième chapeau vacant ; il étoit le premier cardinal-prètre. — On apprit aussi la mort du prince Gustave, fils du roi de Suède. On sut aussi que le duc de Norfolk avoit eu l'ordre de la Jarretière vacant par l'avénement du roi à la couronne. — M. le Prince vint à Versailles, où il y avoit longtemps qu'il n'avoit paru; il est assez bien rétabli de sa dernière maladie.

Lundi 21, à Versailles. — A midi le roi a reçu les ambassadeurs moscovites dans son grand appartement sur son trône ; ils sont deux , et ont une suite de cinquante personnes, et même ils ont des gens de qualité distinguée parmi eux. Ils n'ont vu que le roi ; Monseigneur et madame la Dauphine étoient à l'audience pour les voir. Ils jouent aux échecs à merveille, et trouvent nos bons joueurs médiocres. — Le roi s'alla promener l'après-dînée dans ses jardins, puis revint à Trianon où Monseigneur et madame la Dauphine, qui avoient fait collation en bas à la grille, le vinrent joindre; le roi dit môme à madame la Dauphine qu'il lui faisoit cette petite méchanceté-là; c'est qu'elle n'aime pas à marcher à pied , et madame la Dauphine lui répondit : Faites-nous souvent de pareilles méchancetés, Monsieur, et vous verrez que je marche bien et volontiers. — M. de Bullion prêta au parlement le serment pour la charge de prévôt de Paris qu'il acheta l'année passée ; cette charge-là avoit autrefois de grandes fonctions; en suite de la prestation de serment il fut installé au Chàtelet, où les sentences se rendent encore en son nom.

Mardi 22, à Versailles. — Le roi sortit à six heures pour s'aller promener à pied dans les jardins; il avoit donné rendez-vous à madame la Dauphine à l'Apollon et vint avec elle à Marly, où il y eut un grand souper ; voici le nom* de ceux qui étoient à table :

Le roi , Madame de Rochefort ,

Monseigneur, Madame de Thiauges ,

Madame la Dauphine, Madame de Nevers,

Madame la Duchesse, Madame la princesse d'Hareourt ,

Mademoiselle de Bourbon , Madame de Bury ,

Madame la princesse de Conty, Les fdles n'étoient pas venues, et

Mademoiselle de Nantes, de courtisans il n'y eut que les

Madame de Maintenon , privilégiés.

Madame d'Arpajon,

Monseigneur, après le conseil, alla courre le cerf à Saint-

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