L. Monier, prestre. Lamy, greffier
(0 Ce registre est conservé à l'hôtel de ville de Versailles.
lx VIE DE DANGEAU.
« Hault et puissant seigneur Messirc Phillipes de Courcillon , cheualier, seigneur, marquisde Dangeau etde la Bourdaisière, comte de Mesle et de Civray, baron de Sainte-Hermine, de Saint-Herman etde Bressuire, seigneur de Chausseraie,Egueste (?) etautres lieux , conseiller du roi en tous ses conseils , gouverneur et lieutenant général pour Sa Majesté dans la province de Touraine, gouverneur particulier de la ville et du château de Tours, chevalier d'honneur de madame la Dauphine, aagé de quarante-cinq ans, fils de hault et puissant seigneur Louis de Courcillon , viuant, chevalier, seigneur, marquis de Dangeau, et de haulte et puissante dame Charlotte des Noues, baronne de Saint-Hermine, deffunte, d'une part; et illustre dame madame Sophie comtesse de Leuenstein Wertheim Bochefort de Montaigu, fille d'honneur de madame la Dauphine, fille de hault et puissant seigneur messire Ferdinand Charles , comte de Leuenstein et d'illustre dame madame Anne Marie, née Landgrave de Furstemberg, comtesse douairière de Leuenstein, ses père et mèreaussy deffuntz, aagéededix-huictans, tous deux de cette parroisse, ayant esté fiancez cejourd'huy, ont esté mariez cejourd'huy trente-uniesme du présent mois de mars mil six cent quatre-vingt-six, en présence de moy supérieur des prebstres de la congrégation de la Mission de Versailles, et curé dudit lieu, qui leur ay donné la bénédiction nuptialle selon la forme prescrite par l'Eglize, et ce en la chapelle du roy de son chastcau dudit Versailles, sans aucune proclamation de bans et en ce temps de caresme suiuant la dispense de monseigneur l'Archeuesque de Paris, qui nous est restée, estant assistez de leurs parens et amys cy après nommez, scauoir, de la part dudit seigneur marquis de Dangeau, de messirc Louis de Courcillon, abbé de Fontaines Dames, son frère ; de hault et puissant seigneur Louis le Vasseur, marquis de Coignères, son cousin germain, et de la part de ladite illustre dame de Leuenstein , de très-hault et très-puissant prince monseigneur Guillaume Égon, euesque et prince de Strasbourg, son oncle et tuteur, et de messire Phillippes de Leuenstein, chanoine de Cologne, son frère, qui ont tous signé (1).
Philippe de Courcillon Dangeau. — Sophie de Leuenstein, Guillaume Egon, euesque et Pnce de Strasbourg; Charles Turpin de Souhé. »
(i) Les signatures de l'abbé de Dangeau, du marquis de Coignères et de Philippe de Lowenstein qui se trouvaient sans doute sur l'acte détruit, ne se retrouvent plus au bas de celui qui l'a remplacé.
VIE DE DANCxEATT. lxï
« Pour voir qui avoit raison, dit l'abbé do Choisy, voici le fait : vers l'an 1450, Frédéric le Victorieux, après la mort de son frère l'électeur palatin , prit L'administration de l'électorat pendant l'enl'ance de son neveu. Quelques années après, sous prétexte de mieux défendre le pays, attaqué par des ennemis puissants, il prit le titre d'électeur. Les États lui représentèrent le droit de son neveu : il en convint, et déclara qu'il alloit épouser Claire de Tettingen, simple demoiselle, afin que les enfants qu'il en auroit, venant d'une mère qui n'étoit ni princesse ni comtesse de l'Empire, ne fussent pas en droit, après sa mort, de disputer l'électorat à son neveu. 11 donna dans la suite aux enfants qu'il eut de Claire de Tettingen le comté de Vertein, et ils ont depuis acquis celui de Lowenstein. Après la mort de Frédéric le Victorieux, son neveu fut électeur; il eut des enfants et des petits-enfants, qui itan' morts sans enfants, l'électorat passa à la branche de Siméren, sans que les petits comtes de Vertein et de Lowenstein fussent écoutés sur leurs prétentions bonnes ou mauvaies , car ils prétendoient qu'on ne leur avoit fait céder leurs droits qu'à la branche aînée. Quoi qu'il en soit, malgré leur naissance légitime, que personne ne leur dispute, et quoiqu'ils soient bien véritablement de la maison de Bavière , ils n'ont jamais tenu en Allemagne que le rang de comtes. Quant au surnom de Bavière , on peut dire que les princes et les comtes en Allemagne ne portent point de surnom , parce que tous les cadets d'une maison prennent à perpétuité les titres de terres qui appartiennent à leurs aînés, et auxquels ils peuvent succéder. Néanmoins, comme les comtes de Lowenstein étoient dans un cas particulier , on trouve dans la ville de Heidelberg une épitaphe d'un comte de Lowenstein, qui est nommé Louis de Bavière. Madame de Dangeau , en se mariant en France, avoit cru devoir suivre les coutumes du pays où elle s'établissoit , et prendre le surnom de Bavière. — Les comtes de Lowenstein, ses frères, l'avoient pris en prêtant foi et hommage à la chambre de Metz, et personne n'y avoit trouvé à redire. Madame la Dauphine ne voulut pas écouter les raisons qu'on vouloit lui alléguer là-dessus, et il fallut passer par : tel est notre plaisir. On réforma le contrat de mariage; mais le roi eut la honte de faire écrire à ses ministres, dans toutes les cours d'Allemagne, qu'il ne prétendoit pas que cela fit aucun tort à la maison de Lowenstein (1). On ne fit point de querelles à madame de Dangeau, sur
(l) Nous n'en Unirions pas si nous voulions traiter au complet la question généalogique de cette belle madame de Dangeau, qui, selon Saint-Simon, « étoit tout allemand? et fort nlfnchép h sa parenté. » Sans parler de son onrlp |p célèbre car-
lxii VIE DE DANGEAU.
les armes Ae Bavière qu'elle porte sur le tout, comme font tous ceux de la maison de Lowenstein. Huit jours après, le roi choisit le ••ointe Philippe de Lowenstein , frère de madame de Dangeau, pour être abbé et prince de Morback : il étoit l'un des trois que les moines avoient présentés à Sa Majesté. »
Que madame la Dauphine se soit indignée , et que « Madame soit entrée dans ses sentiments», le bon droit de madame de Dangeau n'en fut pas moins clair pour toute la cour ; le bruit que firent les deux princesses n'en fut pas moins, même aux veux de Saint-Simon, «avec raison inutile;» bien mieux, «on leur fit voir si clairement qu'elle étoit en droit de porter ce nom, que les princesses n'eurent plus rien à dire ; et, ajoute madame de Caylus, Madame a toujours rendu depuis à madame de Dangeau ce qui étoit du à sa naissance et à son mérite , et elle a eu pour elle toute l'amitié dont elle étoit capable. »
In mois après ce mariage qui avait causé tant d'éclat, madame d< Sevigné écrivait, lt 29 avril, à son président de Moulceau : <( Madame Bangeàu, ci-devant Bavière, est toute sage, tout aimable, et rend son mari heureux; » et elle ajoutait, la bonne âme : « il n'auroit tenu qu'a elle de le rendre bien ridicule. » — « Elle vécut comme un ange dans ce mariage, » répète volontiers Saint-Simon.
De ce jour, la belle marquise de Dangeau est l'ornement de toutes les fêtes de la cour; elle est de tous les Marlv , de tous les Trianon, de toutes les cérémonies, de toutes les loteries , de touti -
dinal de Furstemberg, que la reconnaissance de Louis XIV combla de biens et de respects , l'Europe d'alors n'est remplie que du bruit de ces Lowenstein et de leurs alliés. L'un deux , frère de madame de Dangeau, et qui , comme elle, était « bien fait, avec un fort beau visage, » était grand doyen du chapitre de Strasbourg, chanoine de Cologne et autres grandes églises, avait deux abbayes en France, et fut évèque de Tournay, sans être dans les ordres. — Un autre Lowenstein, vers le même temps, 171-2, avait été, pendant l'occupation de la Bavière par les armées impériales, administrateur de cet électorat pour l'Empereur, et fut fait prince de l'empire. — Enfin Ragotzy, le célèbre chef des Hongrois, était gendre du beau-frere de madame de Dangeau. « Dangeau, dit Saint-Simon, répandu de toute sa vie dans le plus grand monde et dans la meilleure compagnie de la cour, en étoit enivré. Il si- miroit dans tout ce à quoi il éloit parvenu. Il nageoit dans la grandeur de la proche parenté de sa femme. Tous deux firent leur propre chose de Ragotzy lorsqu'il vint en France en 1713 » Voyez sur les diverses branches des Lowenstein le Dictionnaire de Moréri, qui cite d'ailleurs la nomenclature nombreuse et barbare des généalogistes allemands qu'il a consultés- C'est à la suite de la maison palatine de Bavière que Moréri place ses Lowenstein, qui font, dit-il, en qualité de comtes du Saint-Empire, une grande figure dans l'Allemagne.
Vit DE DANGEAU. LX,,,
les Manques, de toutes les parties et particuliers du roi et de madame de If aiiitenon, auxquels elte plaisoit t» >it ; «t quand le roi la t'ait dame du palais de la duchesse de Bourgogne, a ce choix est approuvé de tout le monde,» même de Saint-Simon. En 17o;; encorej quand le roi veut aller dîner à Trianon, madame de Maintenon écrit à madame de Dangeau : « Je voudrois bien, madame, que vous n'y manquassiez pas; car vous portez partout un agrément d<mt un a besoin. » {Lettre inéd. de mad. de Maintenon. lue autrefois il s'agit d'une chambre que le roi destine à la marquise de Dangeau, dans 08 Marlv si recherché, et madame de Maintenon lui écrit : « Vous v trouverez votre santé, vos plaisirs, votre gaieté.,On voussouffrira ;i\ ec tousvosdéfauts : robe d'ouate, écharpe. bonnets, serviettes sur la tète ; ce sonttous ceux que je vous connois. Gètte chambre est blanche comme vous et sèche comme moi. »
Quant à Dangeau lui-même, si l'on voulait rechercher dans les mémoires et les gazettes du temps, on trouverait qu'il ne se donnait point une fête à la cour, qu'il n'y jouât l'un des puis actifs personnages. En août 1<378, quand le Dauphin court la bague à Saint-Germain, l'épée d'or offerte pour prix par la reine est eue portée par M. le marquis de Dangeau. Le 2 mai 1K80. Dangeau prend part à une autre course de bague à Saint-Germain, conduite par le Dauphin; «il avoit, ce jour là, dit le Mercure, sur toutes les coutttrés de son habit, une manière de galon fait avec des diamants. Au mois de décembre de la même année, dans une loterie organisée par le Dauphin pendant sa convalescence, «M. le marquis de Dangeau a eu un des premiers lots ; mais il av. lit 1 .joo billets. »
Autre lnterie l'année suivante, mais celle-ci est une grande loterie, dont le Mercure parle fort au long (mai 1681, p. 347-63 : « On peut dire qu'elle a servi d'entretien et de di\erti«>ement à toute la France pendant l'hiver.... La planche que le Mercure a pris soin de faire graver fait voir de quelle manière on a tiré la loterie. Le roi est au milieu de la table. Vous pouvez croiri qu'un si auguste témoin est non-seulement capable d'einpescher les tours d'adresse, mais qu'il peut mesme empeseber d'en conce- \oir la pensée. Celui qui paroit entre les deux qui sont dans l'espace qui est au milieu de cette table . et que vous \<>\cz assis plus bas*, est un valet de chambre de Sa Majesté, qui tient un sac <»ù sont les billets. 11 les donne par compte à madame Oolbeirt de' Croisse et à M. le marquis de Dangeau, qui sont à ses deux costèz. Ils les comptent de nouveau et les distribuent à ceux qu'on voit autour de la table. Chacun a des boites devant SOy,et metautantde billets dedans qu'il y en a de marqués dessus. La table est couverte de bougeoirs, afin que chacun ait de la lumière pour cacheter. Tout
Miv VIE DE DANGEAU.
ce qui est au delà de ces bougeoirs , sont de petits plats d'argent remplis d'eau , pour y tremper les cachets qui à force de cacheter se seroient trop échauffés. M. de Condom, présentement evesquede Meaux (1), est à un bout de la table. Toutes les boëtes passent par ses mains, et il y met un second cachet. Elles sont visitées ensuite par M. de Montausier, qui les met dans une corbeille, d'où de temps en temps on les va porter clans les sacs qui sont attachés contre la muraille. Je ne vous dis point que tout ce qu'il y a de plus illustre à la cour est autour de cette table, etc. »
Le 4 juin 1685, «.s'exécute, malgré le froid et le mauvais temps, ce carrousel (de Versailles), qui étoit depuis longtemps l'occupation de la jeunesse. Le dessein en étoit pris sur l'histoire des guerres civiles de Grenade. Il y avoit deux quadrilles , celle de monseigneur le Dauphin, qui étoit celle des Abencerrages, et celle de M. le duc de Bourbon, pour l'absence de M. le prince de la Roche-sur-Yon , qui étoit celle des Zégris... » Dangeau nous a conservé, 1. 1, p. 184-6, la description succincte de ce fameux carrousel ; nous savons par lui qu'il y commandoit les Abencerrages et les Gazuls; mais il ne nous apprend ni sa devise ni son costume, que nous sommes obligés d'emprunter aux mémoires du marquis de Sourches : « Après Monseigneur venoit le marquis de Dangeau , l'un des maréchaux de camp de sa quadrille, vêtu magnifiquement des mêmes couleurs que M. le duc de Saint-Agnan (c'està-dire d'incarnat brodé d'argent, avec des plumes blanches et d'autres mouchetées de noir et d'incarnat ). Il avoit aussi l'épée à la main, et étoit entouré de trois estafiers. — Sa devise étoit un oranger chargé de fleurs et de fruits, avec ces mots : Fertautumni etveris honores, pour faire entendre que la charge de menin de Monseigneur , qu'il avoit, étoit l'emploi d'un jeune homme, et que celle de chevalier d'honneur de madame la Dauphine, qu'il avoit aussi, étoit un emploi d'un homme plus mûr. Il étoit suivi de vingt chevaliers.... »
Un mois avant son mariage, le 25 février 1680, « le marquis de Dangeau , chevalier d'honneur de madame la Dauphine, et la duchesse d'Arpajon, sa dame d'honneur, tinrent sur les fonts de baptême, au nom de cette princesse, un jeune Turc, nommé Huceïn, que l'électeur de Bavière lui a envoyé, et il fut nommé Louis. La cérémonie se fit dans- la chapelle du château. » {Gazette de 1686.)
(i Le grand Bossupt
VIE DE DATNGEATT. IAV
L'avertissement qui précède cotte biographie s'est assez étendu sur le Journal ou les Mémoires de Dangeau(l), pour nous dispenser d'en traiter ici longuement. Le tPr avril 1684, Dangeau commence à écrire, jour par jour, l'histoire de la cour de Versailles, c'est-àdire de la cour la plus magnifique et la plus polie qu'ait vue le monde depuis les temps antiques. La pensée du courtisan n'a point été d'écrire ses propres mémoires, à la manière de tant d'autres de ses contemporains; si l'on n'avait que les trente-six registres du Journal de Dangeau pour écrire sa biographie , cette biographie n'aurait pas deux pages. Il ne prétend point juger ni arranger les événements, il les note à l'heure où ils se sont passés. La France, c'est le roi ; ce que Dangeau raconte, c'est la gloire du roi, ce sont les habitudes du roi et de la famille royale, c'est la vie de Versailles, envie et modèle de toute l'Europe. — Lorsque Saint-Simon dit des mémoires qu'a laissés Dangeau . qu'ils « le peignent si parfaitement lui-même, et si fort d'après nature,» rien de plus vrai eu ce sens, qu'ils montrent le courtisan le plus exempt de forfanterie . de fatuité et de personnalité. S'il se nomme, c'est comme à regret et au même titre que le plus humble des gens de cour qui approchent le roi , ou prennent part à ses fêtes. Il ne s'appesantit pas même de préférence sur ceux des plaisirs de la cour qui lui sont plus familiers : la chasse est l'égale du jeu. Dangeau ne cachait ni ne montrait ce singulier journal; madame de Maintenon ellemême ne le connut qu'après 1715 (2). Et cependant à la cour on
(1) Suivant M. Pierre Clément {Gouvernement de Louis XIF), Dangeau serait l'auteur du recueil manuscrit en quinze volumes, conservé à la Bibliothèque impériale (Suppl. français, n° 571), et connu sous le titre de Journal des bienfaits du roi. Ce recueil, qui n'est qu'une nomenclature chronologique de nominations aux abbayes et aux charges civiles et militaires, disposée en tableaux, et parfois avec des plans de villes fortes, donne le compte courant des charges successives de tous les personnages de la cour; c'est un dossier de notes officielles sur ceux qu'il peut plaire au roi d'avancer, un almanach royal écrit à la main. Nous sommes fort portés à douter de la participation de Dangeau à ce travail considérable : le premier volume remonte à 1661, or nous savons qu'à celte date Dangeau n'était pas en France.
(2) Dans sa retraite à Saint-Cyr, après la mort du roi , elle se plaisait à lire le Tournai de Dangeau, qui lui rappelait tant de grandeur, et dans ce ton de modestie et de simplicité qui allait si bien à ses goûts. Elle écrivait à son amie, madame de Dangeau, le 29 juin 1716 : « Mille compliments à M. de Dangeau ; ses mémoires me font grand plaisir; je les lis un peu trop vite... » Le 2,8 juillet : « J'enverrai par Etienne, vendredy prochain , le tome de l'année 87; je voudrois savoir jusqu'où M. de Dangeau a fait ses mémoires, afin de les ménager plus ou moins ;
lxvt VIE DE DANGEAU.
se préoccupait de ce journal dès 1696. Voyez dans le recueil des chansons de Maurepas, que nous avons déjà tant cité, le grand Noël de cette année-là, couplet 70 :
Avec un doux sourire Dangeau se présenta, Et pour le faire lire Son livre il apporta ; Mais voyant que l'enfant Bàilloit à chaque ligne , C'est ma relation , don , don , Seigneur, conservez la, la, la, Le monde en est indigne.
« Ce livre, dit l'annotateur du recueil, est un journal que le marquis de Dangeau faisoit de tout ce qui se passoit sous le règne du roi Louis XIV. Tous les soirs, avant que de se coucher, il écrivoit, .dans un registre fait exprès, ce que le roy avoit fait dans sa journée, les nouvelles qu'il avoit receues, et le détail de ces nouvelles, ce qui faisoit une histoire assez exacte du règne de Sa
Majesté 11 faut convenir que ce livre devoit être très-utile
pour ceux qui auroient voulu écrire l'histoire du roy. » Et l'annotateur a raison contre le chansonnier. Quelques lecteurs vont peut-être ouvrir les Mémoires de Dangeau avec l'idée préconçue de les rapprocher des Mémoires de Saint-Simon, et les additions que nous publions provoquent ce rapprochement; jamais monuments du génie historique ne furent plus divers et plus opposés déforme, de nature et de sens. Le livre de Saint-Simon est le plus prodigieux chef-d'œuvre de langage que la France ait produit depuis Rabelais ; de là sa fortune ( l'esprit , même quand il s'appelle mensonge, a toujours raison en France ), et puis aussi parce que, semblables au plébéien juge d'Aristide, nous nous étions lassés d'appeler Louis XIV, le grand roi. Dangeau, c'est tout autre chose : c'est une simplicité, une honnêteté, une impartialité presque enfantines; et du milieu de ces myriades de détails et de noms qui passent dans ce courant tout clair, s'élève un Louis XIV rayonnant de noblesse et de bonté, et haut de cent coudées. — Et ce Louis XIV, après tout, c'est bien le vrai Louis XIV. — Mais encore une fois, sur le Journal nous renvoyons à l'avertissement; nous ne voulons dans cet essai nous occuper que de Dangeau et de sa famille, non de son œuvre.
oar c'est le seul amusement que j'aye.... » Le Ier octobre : « Je renvoie les mémoires, et j'en demande plusieurs autres pour n'importuner pas si souvent... »
VIE DE DANGEAU. LXVli
L'année qui suivit le mariage de Dangeau avec la comtesse de Lowenstein, il leur était né, le 19 juin 1687, un fils qui fut appelé des prénoms de son père et de son grand-père maternel, Philippe-Egon de Courcillon. Ce fils, qui fut l'unique enfant du second lit du marquis de Dangeau , montra de bonne heure un courage digne du nom qu'il portoit, et aussi de scandaleux défauts qui eussent arrêté la fortune de tout autre, et ne pouvaient manquer de désoler une mère qui l'adorait. On le maria jeune, et le Mercure de juin 1708, pages 356-62, donne de la cérémonie une description qui est en même temps un récit de la gloire déjà consacrée du jeune marquis de Courcillon : « Il s'est fait un grand mariage qui a été applaudy de tout le monde, et qui a esté conclu et consommé en quatre jours. M. le marquis de Courcillon a épousé mademoiselle de Pompadour. J'ay parlé plusieurs fois de la grandeur de ces deux maisons, c'est pourquoy je vous diray seulement que les jeunes époux ont toutesles grâces de la jeunesse, et qu'ils donnent lieu de croire qu'ils auront un jour toutes les vertus d'un âge plus avancé. M. le marquis de Courcillon, fils unique de Philippe de Courcillon, marquis de Dangeau, chevalier d'honneur de madame la duchesse de Bourgogne, et grand maistn de l'ordre de Saint-Lazare , et de Sophie de Bavière de Levcstein , première dame du palais de madame la duchesse de Bourgogne , n'a que vingt et un an; il a déjà fait six campagnes. Au commencement de l'année 1704 (1), le roy luy donna le régiment de cavalerie de M. le cardinal de Furstemberg, oncle de madame de Dangeau, et ce régiment, après la mort de ce cardinal, prit le nom de Cour-
Ci) « Après sou diner, le roy me donna une petite audience dans son cabinet, ou je lui demandai l'agrément pour acheter pour mon iils un des régimens royaux qui sont à vendre, ce qu'il m'accorda avec beaucoup de bonté, quoique mon fils n'ait que seize ans et demi. Sa Majesté entra ensuite chez madame de Maintenon, où elle trouva madame de Dangeau qui avoit diné avec elle; il lui dit qu'il lui vouloit parler, et pria Messeigneurs les ducs de Bourgogne et de Berry de s'éloigner un peu , et lui dit : Votre mari vient de me demander l'agrément d'un régiment royal que je lui ai accordé de très-bon cœur; mais j'ai songé depuis qu'il lui en coùteroit quarante mille écus , que le cardinal de Furstemberg m'avoit souvent prié de donner son régiment de cavalerie à votre lils, et que votre mari avoit eu la discrétion de ne m'en point parler, sachant la peine que j'avois de mettre un François à la tète d'un régiment étranger. J'ai été content de son procédé, je veux qu'il le soit du mien, et vous marquer en même temps la considération que j'ai pour vous et l'envie que j'ai de faire plaisir au cardinal. Allez dire à votre mari que je lui donne le régiment de Furstemberg ; il ne lui en coûtera rien, et ce régiment donnera une subsistance honnête à votre fils. » [Journal de Dangeau , jeudi 24 janvier 1704 . )
lxviii VIE DE DAJNGEAU.
cillon, par ordre du roy (1), qui le conserva sur le pied allemand. Vous sçavez que ces régimens ne sont jamais commandez que par des officiers de la nation; mais ce jeune colonel tient de si près à plusieurs grandes maisons d'Allemagne, qu'il a plus de facilités qu'un autre à attirer dans son régiment des officiers et des cavaliers allemands et même des plus distinguez. Aussi ont-ils toujours donné des preuves de leur valeur dans toutes les occasions où ce régiment s'est trouvé, et particulièrement à la bataille de Ramillies , où ce jeune seigneur, quoyqu'il eût reçu un grand coup de sabre sur la tète, ne laissa pas de mènera la charge ses deux escadrons et de renverser plusieurs escadrons ennemis, malgré le désordre presque général où estoit l'aile dans laquelle il combattoit. Tous les officiers qui l'ont vu dans l'action ont rendu ce témoignage. — Mademoiselle de Pompadour est fille de M. le marquis de Pompadour, et de la troisième fille de feu M. le maréchal duc de Navailles. Vous sçavez que l'aînée des trois sœurs est madame la duchesse de Mantoue. M. le marquis de Pompadour est fils d'une sœur de M. le duc de Montauzier, et petit-fils de Jean de Pompadour, marquis de Laurière, frère cadet de Philbert de Pompadour, chevalier des ordres du roy. Il a quitté le nom de marquis de Laurière, pour prendre celuy de marquis de Pompadour, depuis qu'il est devenu l'aîné de sa maison, par l'extinction des mâles de la branche aînée. Le roy a donné en cette occasion, aux parties intéressées, des marques de sa bonté, en consentant que M. le marquis de Dangeau cédast à M. le marquis de Pompadour sa place de menin de Monseigneur, et que madame de Dangeau cédast à sa belle-fille sa place de dame du palais (2). Sa Majesté a donné en même temps à madame de Dangeau une pension de deux mille écus. — La jeune épouse n'a que treize ans; mais on peut dire que l'excellente éducation qu'elle a reçue de madame sa mère, jointe aux grâces du corps et de l'esprit que la nature lui a prodiguées , la rendent presque parfaite. — La cérémonie du mariage se fit à Saint-Sulpice , paroisse de mademoiselle de Pompadour, le dimanche dix-septième juin à midi, par M. de la Chetardie, curé de cette paroisse. Vous
(1) ï'oij. le Journal de Dangeau, H avril 1704.
(2) « Dangeau, avec l'agrément da roi et de Monseigneur , céda sa place de menin a Pompadour, et son gouvernement de Touraine à son tils (non, il ne céda ce gouvernement qu'en 1712) , et madame de Dangeau sa place de dame du palais à sa belle-fille, que depuis longtemps sa santé et ses privances ne lui laissoient plus guères exercer Le roi lui lit la galanterie de lui conserver sa pension de c,000 livres de dame du palais , sans qu'elle les demandât . et sans préjudice de celle de sa belie-tille. » (Saint-Simon, t. II, p. 15$.}
VIL DL DAWGEAU. L\i.\
connoissezsa piété, qui éclata, il y a quelques années, parle refus qu'il lil de l'évèché do, Poitiers, et sa doctrine , par les belles lmmélies qu'il a données au public. Madame la duchesse d'Elbeuf, madame la duchesse de Montfort, M. l'abbé d'Auvergne, M. le duc de Luines, messieurs les abbés de Pompadouv et de Dangeau , et un grand nombre de personnes de la première qualité, tous parens des mariez, se trouvèrent à cette cérémonie. M. le marquis de Dangeau donna un grand dîner à tous les parents de ces deux illustres maisons, et la noce se fit le soir chez madame la duchesse d'Elbeuf, avec une magnificence extraordinaire. — M. le marquis de Courcillon partit deux jours après pour retourner à l'armée; madame? sa femme alla à Fontainebleau pour faire les fonctions de sa nouvelle charge. Le roy luy a fait donner un appartement dans lechasteau.» — Saint-Simon ne pouvait manquer d'arriver ici pour dire que lesPompadour, désireux à tout prix de reparaître à la cour, rendirent à l'ambition de Dangeau leur fille unique, « d'une taille et d'une beauté charmante qui dure encore ( 1746); voilà donc les Pompadour initiés tout à coup à la cour, à Marly,àMeudon, chez madame de Maintenon quelquefois.... ils ne bougèrent de chez Dangeau. L'union entre eux fut continuelle. Ceux-là y mettaient la protection, les autres les respects et les adorations, jusqu'aux escapades de leur gendre, qui se moquoit d'eux avec peu de ménagement. Parmi tout cela leur contentement à tous fut extrême et durable. »
Un an après son mariage, Courcillon eut une jambe emportée à la bataille de Malplaquct, en 1709. C'est encore l'inimitable Saint- Simon qu'il faut entendre sur ce Courcillon, « original sans copie, avec beaucoup d'esprit, et d'ornement, dans l'esprit, un fonds de gaieté et de plaisanterie inépuisable, une débauche effrénée, et une effronterie à ne rougir de rien. 11 fit d'étranges farces lorsqu'on lui coupa la cuisse après la bataille de Malplaquet. Apparemment qu'on fit mal l'opération, puisqu'il fallut la lui recouper en et temps-ci à Versailles. Ce fut si haut que le danger étoit grand. Dangeau, grand et politique courtisan, et sa femme que madame de Maintenon aimoit fort et qui étoit de tous les particuliers du roi, tournèrent leur fils pour l'amener à la confession. Cela l'importuna. Il connaissoit bien son père. Pour se délivrer de cette importunité de confession, il feignit d'entrer dans l'insinuation, lui dit que, puisqu'il en falloit venir là, il vouloit aller au mieux ; qu'il le prioit donc de lui faire venir le père de la Tour, général de l'Oratoire, mais de ne lui en proposer aucun autre , parce qu'il étoit déterminé à n'aller qu'à celui-là. Dangeau frémit de la tète aux pieds. 11 venoit de voir à quel point avoit déplu l'assistance du
lxx VIE DE DANGEAU.
même père à la mort de M. le prince de Conti et de M. le Prince; il n'osa jamais courir le même risque ni pour soi-même, ni pour son fils , au cas qu'il vint à réchapper. De ce moment il ne fut plus, de sa part mention de confession, et Courcillon, qui ne vouloit que cela, n'en parla pas aussi davantage, dont il fit de bons contes après qu'il fut guéri. Dangcau avoit un frère abbé, académicien, grammairien, pédant, le meilleur homme du monde, mais fort ridicule. Courcillon, voyant son père fort affligé au chevet de son lit, se prit à rire comme un fou, le pria d'aller pleurer plus loin, pai'ce qu'il faisoit en pleurant une si plaisante grimace qu'il le faisoit mourir de rire. De là il passe à dire que, s'il meurt, sûrement l'abbé se mariera pour soutenir la maison; et il en fait une telle description on plumet et en parure cavalière, que tout ce qui qtoit là ne put se tenir d'en rire aux larmes. Cette gaieté le sauva. Il eut la bizarre permission d'aller chez le roi, et partout, sans épée,sans chapeau, parce que l'un et l'autre l'emlia n'assoient, avec presque toute une cuisse de bois, avec laquelle il ne cessa de faire des pantalonnades. »
Le roi fit Courcillon brigadier de cavalerie en 1710, et nous avons vu qu'en septembre 1712 son père avait été autorisé à lui céder le titre de gouverneur de Touraine , dont Dangcau se réservait d'ailleurs l'autorité.
L'histoire cite encore de l'incorrigible Courcillon une autre maladie et d'autres fredaines. Saint-Simon ne les laisse point échapper. On dirait que, selon l'un de ses mots célèbres, il se baigne dans les ennuis de la famille de Dangcau. « Je me garderois bien de barbouiller ce papier de l'opération de la fistule que Maréchal fit à Courcillon, fils unique de Dangeau, en sa maison de la ville à Versailles, sans l'extrême ridicule dont elle fut accompagnée. Courcillon étoit un jeune homme fort brave, qui avoit un des régiments du feu cardinal de Furstemberg, qui valoit fort gros. 11 avoit beaucoup d'esprit et même orné, mais tout tourné à plaisanlerie, à bons mots, à méchanceté, à impiété, à la plus sale débauche, dont cette opération passa publiquement pour être le fruit (1).
« Sa mère, dont j'ai parlé à l'occasion de son mariage, étoit dans la privance de madame de Maintcnon la plus étroite; toutes deux seules de la cour et de Paris ignoraient la vie de Courcillon. Madame de Dangeau, qui l'aimoit passionnément, étoit fort affligée et avoit peine à le quitter des moments. Madame de Maintcnon entra
(l) Voy. les Chansons Maurepas, t. X1I1, p. 198 el 307.
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dans sa peine, et se mita aller tous les jours lui tenir compagnie au chevet du lit de Courcillon, jusqu'à l'heure que le roi alloit
chez elle, et très-souvent dès le matin y dîner. Madame d'Heudicourt, autre intime de madame de Maintenon, et dont j'ai parlé aussi, y fut admise pour les amuser, et presque point d'autres. Courcillon les écoutoit, leur parloit dévotion et des réflexions que son état lui faisoit faire; elles de l'admirer et de publier que c'étoil un saint. La d'Heudicourt et le peu d'autres qui écoutoient tous ces propos, et qui connoissoient le pèlerin, qui quelquefois leur tiroit un bout de langue à la dérobée, ne savoient que devenir pour s'empêcher de rire, et au partir de là ne pouvoientse tenir d'en faire le conte tout bas à leurs amis. Courcillon, qui trouvoit que c'étoit bien de l'honneur d'avoir madame de Maintenon tous les jours pour garde-malade, et qui en crevoit d'ennui, voyoit ses amis quand elle et sa mère étoient parties les soirs, leur en faisoit ses complaintes le plus follement et le plus burlesquement du monde, et leur rendoit en ridicule ses propos dévots et leur crédulité; tellement que, tant que cette maladie dura, ce fut un spectacle qui divertit toute la cour, et une duperie de madame de Maintenon dont personne n'osa l'avertir, et qui lui donna pour toujours une amitié et une estime respectueuse pour la vertu de Courcillon qu'elle citoit toujours en exemple, et dont le roi prit aussi l'impression, sans que Courcillon se souciât de cultiver de si précieuses bonnes grâces après sa guérison, sans qu'il en rabattit quoi que ce fût de sa conduite accoutumée, sans que madame de Maintenon s'aperçût jamais de rien, et sans que, pour ses négligences même à son égard, elle se refroidît des sentiments qu'elle avoit pris pour lui. 11 faut le dire, excepté le manège sublime de son gouvernement et avec le roi, c'étoit d'ailleurs la reine des dupes. (1) »
La reine des dupes! pauvre Saint-Simon! la bien triste vérité, la voilà. Dans une lettre encore inédite, et que M. Théophile Lavallée a bien voulu nous communiquer, madame de Maintenon écrit à madame de Dangeau désolée :
« Combien a-t-on d'exemples de gens plus mauvais que lui qui sont revenus?... Leroy me fit bien des questions sur votre tristesse et sur ce qu'il entrevoit; je ne tombai d'accord que d'un peu de crapule et de légèreté; il se récria sur le grand courage de M. votre fils. Il est bien cruel qu'il veuille perdre une réputation dont il pourroit jouir.... Vous me demandez des con-
OT. X, p. 194.
lwii VIE DE DANCxEAU.
seils.... je suis toujours pour les moyens de douceur; si M. de Courcillon n'entend plus raison, si la tendresse qu'il vous doit à tous n'a plus de pouvoir sur lui, par où peut-on le prendre? Quand vous consentirez, Madame, que le roy sache tout, je pleurerai de tout mon cœur avec vous; il faut jusque-là se contraindre, car on
(le roi) me feroit des questions qui me forceroient à tout dire
Un peu de crapule se pardonne dans ce temps icy, le roy n'en sait pas davantage, et M. de Courcillon pourroit revenir s'il mettoit là son courage si admiré. »
Quelle est la dupe? Madame de Maintenon ou Saint-Simon?
Cet héroïque vaurien, Philippe-Egon, marquis de Courcillon, mourut de la petite vérole, le 20 septembre 1719, laissant de Françoise de Pompadour-Laurière (1), dame du duché de la Valette, une fille unique, Marie-Sophie de Courcillon, laquelle épousa le 20 janvier 1729, Charles-François d'Albert d'Ailly, duc de Pecquigny. Et en la personne de cette Marie-Sophie devait s'éteindre, le nom de Courcillon; mais c'était la seconde alliance de Dangeau avec les descendants du connétable de Luynes.
Saint-Simon a déjà raconté comment le titre de chevalier d'honneur de madame la Dauphine devait conduire naturellement Dangeau à l'ordre du Saint-Esprit. Que ce soit sa fonction de cour ou l'estime particulière du roi qui lui aient mérité cette suprême distinction, Dangeau n'en fut pas moins compris dans la grande promotion du 31 décembre 1688. Lui-même racontera dans son Journal les cérémonies auxquelles donna lieu cette promotion. Nous y renvoyons nos lecteurs. Nous préférons nous étendre sur une dignité plus personnelle à notre auteur, et qui le met mieux hors du niveau des courtisans.
« L'ordre de Saint-Lazare est un des plus anciens ordres de chevalerie qui soit au monde. 11 estoit autrefois établi à Jérusalem; et, après y avoir exercé longtemps sa charité envers les pauvres, et sa valeur contre les ennemis de la religion, il fut transféré en France par les rois Louis Vil, et saint Louis. Les papes et les-rois lui ont accordé de grands privilèges, et, en 1607, le roi
(I) S'il fallait en croire les licencieuses chansons du Recueil Maurepas, la renommée galante de la veuve de Courcillon n'aurait rien eu à envier à celle de son mari. Voy. le t. XIII, p. 50, 335 :
Courcillon fait bien la iière
Pour les deux amants qu'elle a
T. XII, p. 336, 355, 377, 385-387; t. XIV, p. 95, etc.
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Henry le lirand l'unit à l'ordre de N. D. du Mont-Carmel, qu'il venoitde fonder, pour donnera toute l'Église nue preuve éclatante de sa conversion à la religion catholique et de sa dévotion envers la sainte Vierge. 11 choisit pour estre grand maistre de ces deux ordres unis, le marquis de Nérestang, capitaine de ses gardes.... et cette dignité a été plus de quatre-vingts ans dans la maison de Nérestang» (1).
En 1673, M. de Nérestang se démit de ses fonctions de grand maître, qui furent données par Louis XIV au marquis de Louvois, avec le titre de grand vicaire. Après sa mort, le roi donna à Dangeau le 24 décembre 1693, la grande maîtrise des deux Ordre* unis, comme l'avait eue M. de Nérestang.
Après la réception de ses provisions (2), Dangeau lit sa profession de foi entre les mains du nonce du pape. <c Innocent Xll lui fit expédier, en avril 1695, une bulle confirmative de sa nomination à la grande maîtrise; à cette bulle étoit joint un bref contenant la formule du serment que le nouveau grand maître devoit faire au Saint-Siège : M. de Dangeau s'y conforma, et fit cette cérémonie entre les mains de M. l'évèque de Chartres, délégué du pape à cet effet. »
« Le marquis de Dangeau , avant de commencer l'exercice des fonctions de sa dignité, étoit aussi obligé de prêter serment de fidélité au roi : Sa Majesté voulant observer, dans la manière de recevoir cet acte religieux, les formes les plus convenables, décida, après en avoir délibéré avec son conseil » que la cérémonie se ferait le 18 décembre 1695, dans la chapelle du château de Versailles (3).
Le roi avait choisi pour cette cérémonie le dimanche le plus proche de la fête de Saint-Lazare.
Les chevaliers de l'Ordre se rendirent en l'appartement de leur grand maître. « Ils avoient tous des justaucorps de velours amarante, dont plusieurs estoient en broderie d'or et d'argent, doublez de. brocart vert et or. Dès qu'ils eurent esté avertis que le roi estoit prest d'aller à la messe, ils marchèrent deux à deux devant leur grand maistre, passèrent par l'appartement de, la reine, par la grande galerie, par l'appartement du roi, et descendirent par le grand degré. Le grand maistre avoit le grand manteau de ces ordres, de velours amarante, doublé de satin vert. L'amarante est
(i) Mercure galant, janvier 1696, p. 95.
(2) Voy. l'Hist. des Ordres roy. hosp. etmilil.de Notre-Dame du Mout-Carmel et de Saint-Lazare de Jérusalem , par Gautier de Sibert, I vol. in-4° 1772, p. 4*5 et suiv.
(3) L'ancienne chapelle.
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la couleur de Tordre de Notre-Dame du Mont-Carmel, et le vert la couleur de celui de Saint-Lazare. Ce manteau est à queue traînante. Il est enrichi d'une broderie d'or, composé de diverses pièces, qui ont toutes rapport à ces deux ordres, de douilles MM, de doubles LL, entrelassés avec des SS, des fleurs de lis, des croix de chevalier et des trophées d'armes, tant de terre que de mer. Il avoit, à la manière des anciens chevaliers, une soubreveste de moire d'argent , sur laquelle estoitune grande croix partie d'amarante et de vert. 11 avoit aussi une toque à l'antique de velours amarante, avec une aigrette de plumes de héron, soutenue d'une magnifique attache de diamants.
« Quand ils furent arrivez à la chapelle, le grand maistre se mit à ciisté gauche du prie-Dieu, un peu en dedans. Les chevaliers qui l'accompagm lient furent tous placez autour de lui, sans qu'il y cust personne devant eux. Après l'évangile, l'aumônier de quartier apporta le livre des Évangiles, et le plaça sur le prie-Dieu devant le roi; le grand-maistre se leva aussitost de sa place, lit deux révérences a l'antique , semblables à celles des chevaliers de l'ordre «lu Saint-Esprit, Tune à l'autel et l'autre au roi. Ensuite il s'agenouilla devant le prie-Dieu, et, après avoir mis les mains sur les Évangiles, il lut tout haut le serment de fidélité, que sa dignité Tobligeoit de prêter au roi. Après quoi, Sa Majesté lui donna la croix de ces ordres avec le ruban amarante.... Cette croix est de même figure que celle de l'Ordre du Saint-Esprit, mais les émaux en sont différents, et ilyad'un costé uneNostre-Dame, etde l'autre un Saint-Lazare. Le grand maistre la porte attachée au lias de son cordon bleu , comme les princes du sang et les maréchaux de France portent la croix de l'ordre du Saint-Esprit.
« Quand le grand maistre eut reçu la croix, il se leva, fil une révérence au roi et une à l'autel, et s'alla remettre à sa place, ou il acheva d'entendre la messe.
« Il donna ensuite un magnifique diné à tous les chevaliers qui l'avoient accompagné. »
On rencontre au Musée de Versailles, dans l'une des salles lu rez-de-chaussée de l'aile du nord, un tableau fort intéressant pour nous, et qui représente Louis XIV recevant le serment de Dangeau comme grand maître de l'ordre du Mont-Carmel et de Saint-Lazare. Ce tableau, un peu sec dans les figures principales, est peint avec liberté et esprit dans les figures secondaires, et il n'est pas douteux que ces innombrables personnages ne soient autant île portraits; chaque tète est caractérisée, et même assez finement : I' s deux moins heureuses, il faut le dire, sont celles de Dangeau et du roi. L'une des curiosités de ce tableau est de nous conserver
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l'aspect de l'ancienne chapelle du château de Versailles, qui occupait alors la portion du rez-de-chaussée transformée aujourd'hui en passage de la cour dans le parc, proche de la chapelle nouvelle . On v voit adossée à l'un des piliers qui forment les entrefenêtres la petite chaire où tonnait la grande voix de Bossuet. — Au milieu du tableau , le roi, à genoux sur une estrade basse, remet la croix de l'ordre à Dangeau agenouillé au-dessous de lui. et dont les deux mains sont posées sur le livre des saintes Écritures. Dangeau, comme le roi, est vu de profil, vêtu du grand manie, m de l'Ordre, qui traîne à terre. Derrière le roi se voit Monseigneur en habit rouge, un genou en terre, et la main gauche appuyée sur sa canne. A droite, debout derrière Dangeau, se tiennent deux abbés, dont l'un, le plus rapproché du spectateur, est sans doute l'abbé de Dangeau, à en juger par une grande ressemblance de famille. Le fond du tableau et ses deux côtés sont remplis de courtisans, de gardes et de chevaliers. A l'autel, à droite, dont l'architecture est peinte, comme au reste tout cet intérieur de chapelle, avec une étonnante habileté et beaucoup de finesse et de netteté, le prêtre officie entre deux diacres. Les tribunes entre les anges en cariatides, qui soutiennent la corniche, sont garnies des plus belles et des plus coquettes dames de la cour. Un jeune homme parait dans l'une des deux lanternes de la chapelle : c'est monseigneur le duc de Bourgogne. Dans Tune des travées des tribunes se voit un groupe d'abbés ou d'évèques. Au rez-de-chaussée de la chapelle, on ne voit qu'un seul groupe de femmes, et ce groupe ne se trouve point dans l'estampe qui a été gravée d'après le tableau. Ce groupe, qui sans doute aura été ajouté par l'artiste pour plaire à Dangeau et aux siens, se compose de deux femmes agenouillées au premier plan à gauche; l'une un peu moins jeune , mais plus jolie, montre à l'autre, qui se retourne en souriant, le groupe de Dangeau et du roi. Entre ces deux tètes de femmes, passe la tète blonde d'un enfant qui regarde la cérémonie d'un œil déjà peu respectueux. Tout nous porte à croire que ce groupe, ajouté par la complaisance du peintre, peut-être contre la vérité, et supprimé sur l'estampe officielle, représente madame de Dangeau , sa belle-fille la duchesse de Montfort et le petit bandit de Courcillon. La figure douce et délicate de madame de Dangeau se retrouve très-bien dans ce profil, et sa belle taille sous ce long vêtement noir doublé de jaune. L'habit de la duchesse de Montfort est détaillé avec un tel soin qu'il est sûrement peint d'après nature. — Ce tableau est d'un certain peintre appelé Antoine Pezey. Son nom nous est certifié par l'estampe gravée d'après la peinture qui nous occupe par l'ha-
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bile Sébastien Le Clerc; et la planche de cette gravure est conservée aux Archives impériales avec tous les papiers de l'ordre du Mont-Carmel. — Qu'était-ce que ce Pezey? Nous ne connaissons de ce nom que « le peintre de Montpellier, nommé Pezet, peintre médiocre, chez lequel la mère d'Hyacinthe Rigaud (1) envoya son fds âgé de quatorze ans (c'est-à-dire vers 1677), où il demeura en pension l'espace de quatre ans (jusque vers 1681). » — Peut-être l'artiste languedocien, se trouvant à Paris en 1695, fut-il recommandé à Dangeau par son élève reconnaissant, qui devait peindre, cinq ans plus tard, le magnifique portrait de Dangeau, dans le costume de la cérémonie représentée par Pezey.
Après la prestation de son serment entre les mains de Louis XIV, le nouveau grand maître décida que la cérémonie de sa réception dans l'ordre se ferait à Paris, le dimanche 29 janvier 1696, dans l'église des pères Carmes, appelés communément des Billettes, où l'ordre se rassemblait d'habitude.
« 11 y a longtemps, » dit le Mercure (2), « qu'on n'a fait une cérémonie pareille à celle dont je vais vous entretenir. » Nous ne pouvons reproduire en entier cette curieuse description, nous en donnerons seulement quelques traits saillants. L'église et les tribunes étaient splendidement éclairées et richement ornées; le grand autel, les crédences étaient parés d'ornements de velours amarante, avec des broderies d'or représentant des M, des L, des fleurs de lis, les armes écartelées de l'ordre et du grand maître (3); les vêtements sacerdotaux étaient du même velours, avec les mêmes chiffres et les mêmes armes. Toute la nef fut destinée pour la cérémonie; on y avait placé l'estrade et le prie-Dieu du grand maître, et les bancs destinés aux chevaliers, aux aumôniers, aux frères servants, au héraut et aux huissiers.
Dangeau arrive aux Billettes sur les neuf heures du matin. Les che- \ aliers allèrent le recevoir, et le père prieur des Carmes, aumônier de l'ordre, lui fit un long compliment qui commençait ainsi : « Monseigneur, dans le pompeux appareil de cette auguste cérémonie , dans le riche commerce de grandeur et de gloire qui se renoue aujourd'huy , il n'est pas aisé de décider lequel des deux est le plus grand, ou l'honneur que le roy vous a fait en vous nommant grand
(1) Abrégé de la Vie d'Hyacinthe Rigaud, par lui-même. Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des membres de l'Académie royale de peinture et de sculpture, t. II, p. 115.
(2) Février 1696, p. 216 à 259.
(3) Les Courcillons portaient d'argent à la bande fuselée de gueules, au lion d'azur en chef.