PREMIÈRES ANNÉES DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE
On peut reprocher à L'Estoile de n'avoir pas assez marqué la différence qu'il y a entre la fin du xvi^ siècle et le début du xvii«.
La seconde moitié du règne de Henri IV fut incontestablement préférable à la première; elle compte ajuste titre parmi les bons moments de notre histoire. Les poètes de cour, comme Malherbe, n'ont pas été seuls à célébrer cette époque; 1' « immortel devancier de Molière », Régnier, a chanté avec eux ces jours heureux roulés dans une heureuse paix, a cru voir recommencer l'âge d'or, et la prose, d'accord avec les vers, a dit combien le pays se trouva soulagé par la victoire de Henri IV et lEdit de Nantes. La France respira, se remit au travail, répara ses ruines.
Nous ne nous en apercevons guère en lisant le Journal de L'Estoile. Le ton reste après 1600 à peu près le même qu'avant. Les récits et les tableaux sont moins tragiques, mais on ne sent pas assez la fin d'une crise affreuse et le commencement d'une fortune meilleure. On regrette de ne pas voir mieux les services qu'un grand roi et un grand ministre ont rendus au pays. L'Estoile semble là peu équitable, la vieillesse, des revers de fortune le rendent moins clairvoyant, moins exact que par le passé, mais sa faute n'est pas sans quelque compensation. Cette humeur chagrine, cette disposition à voir le mauvais côté des choses nous rend service. Notre attention est attirée par elle sur des misères peu connues mais réelles ; L'Estoile a pu oublier le bien, il n'a pas inventé ni exagéré le mal. De même
XXVIII lîS'TRODUCTION
que la correspondance de Gui Patin nous avertit que les plus belles années du règne de Louis XIV ne furent pas exemptes de cruelles misères et de sombres appréhensions, le Journal du régne de Henri IV nous préserve d'exagérer l'éloge des premières années du xvii^ siècle. Si nous n'y rencontrons qu'une des faces de la vérité, c'est précisément celle dont nous avons surtout besoin.
Tout en chantant le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire, Voltaire remarque que ce prince était, de son propre aveu, méconnu par ses contemporains. La France, échappée au naufrage, souffrait beaucoup moins, mais elle souffrait encore, se plaignait, et les hommes modérés, les politiques, qu'on ne saurait soupçonner de malveillance à l'égard d'un roi dont le triomphe était en grande partie leur ouvrage, L'Estoile et ses amis, constataient à regret que les doléances qui s'élevaient de toutes parts ne manquaient pas de fondement, qu'ils vivaient en un temps misérable et au milieu de vilaines gens.
Régnier, a beau écrire à Henri IV :
Ores que la justice ici-bas descendue
Aux petits comme aux grands par tes mains est rendue;
Que sans peur du larron trafique le marchand,
Que l'innocent ne tombe aux aguets du méchant;
Que le vice abattu
Semble en ses pleurs chanter un hymne à ta vertu;
L'Estoile, qui pourtant « aime passionnément » le roi, estime que gemere et silere est la meilleure et la plus propre devise pour l'heure présente, et, comme preuves, il énumère, au jour le jour, une suite interminable de crimes : empoisonnements, adultères, voleries, assassinats, sont c si fréquents à Paris, à la cour et partout, qu'on n'entend parler d'autre chose... Toutes sortes de