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INTRODUCTION XXXVII

Henri III faisait scrupuleusement une pénitence austère dans quelque cloître avant et après ses orgies. Le duc de Guise le comparait à un moine, et L'Estoile avouait qu'il eût c par aventure mieux fait de monter plus souvent à cheval et dire moins ses heures ».

« Oui voulait tenir registre des débauches de La Mole, il ne fallait que compter ses messes. >

« Il n'est point d'hostilité excellente comme la chrétienne, dit Montaigne; notre zèle fait merveille quand il va secondant notre pente vers la haine, la cruauté, l'ambition, l'avarice, la rébellion.... Notre religion couvre les vices, les nourrit, les incite. »

EdME ClI.AMPlOX.

Le dimanche 30 mai, jour de Pentecôte 1374, sur les trois heures après midi, Charles IX, roi de France, atténué d'une longue et violente maladie de flux de sang, à raison de laquelle on avait prévu son décès plus de trois mois auparavant, mourut au château de Vincennes-lès- Paris, âgé de vingt-trois ans onze mois et quatre ou cinq jours, après avoir régné treize ans six mois ou environ, en guerres et urgentes affaires continuelles. Et laissa une seule fille, de Madame Isabelle d'Autriche son épouse, nommée Marie-Isabelle de Franc'e, âgée de dix-neuf mois ou environ, et le Royaume de France troublé de guerres civiles, sous les prétextes de religion et bien public, quasi par toutes les provinces d'icelui; spécialement les pays de Languedoc, Provence et Dauphiné, Poitou, Saintonge, Angoumois et Normandie, où les Huguenots et les Catholiques associés mal contents avaient occupé plusieurs villes et places fortes et tenaient les champs en grandes troupes.

Le lundi dernier jour dudit mois de mai, au matin, la Cour de parlement s'assembla au Palais, combien qu'il fût fête, et députa certains présidents et conseillers d'icelle, pour aller au château de Vincennes supplier Madame Catherine de Médicis, mère du feu roi, d'accepter la régence et entreprendre le gouvernement du

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royaume, en l'absence et en attendant la venue du roi Henri, son fils, étant en Pologne.

Au même effet, ledit jour, laprès-dînée, les Prévôt des marchands et Échevins de Paris, suivis de plusieurs conseillers et notables bourgeois de ladite ville, allèrent audit château de Vincennes faire semblables prières et requêtes à ladite reine, mère du feu roi, qui volontiers accepta ladite régence et charge, suivant l'intention du feu roi, son fils, qui peu d'heures avant son décès l'avait ainsi déclaré et ordonné.

Le mardi premier jour de juin, au soir, la reine mère et tout le surplus de la Cour vinrent coucher au château du Louvre, à Paris, laissant le corps du Roi mort audit lieu de Vincennes, accompagné des seigneurs de Lanssac et de Rostain, et de religieux faisant les prières jour et nuit à la manière accoutumée.

Le samedi 20 juin, le comte de Mongommeri, par arrêt de la Cour de Parlement de Paris, fut tiré de la Conciergerie du Palais, mis en un tombereau, les mains liées derrière le dos, avec un prêtre et le bourreau, et de là mené en la place de Grève, oîi il fut décapité, et son corps mis en quatre quartiers. Par ledit arrêt il fut condamné, comme atteint et convaincu du crime de lèse-majesté, à souffrir en son corps les peines susdites, ainsi que l'exécution en ensuivit; et encore, à avoir la question extraordinaire, qu'il eut; déclaré dégradé de noblesse; ses enfants, qu'il laissa onze en nombre, neuf fils et deux filles, vilains, intestables, incapables d'offices; ses biens acquis et confisqués au Roi et autres, auxquels la confiscation en pourrait appartenir. Quand son arrêt lui fut prononcé, et en le menant au supplice, il disait à haute voix qu'il mourait pour sa religion, qu'il n'avait oncques fait trahison ni autre faute à son prince.

Étant venu sur l'échafaud, il pria le peuple de prier Dieu pour lui, récita tout haut le symbole, en la confes-

sion duquel il protesta de mourir. Puis, ayant lait sa prière à Dieu à la mode de ceux de la Religion, eut la tète tranchée, laquelle, le lundi ensuivant, 28 juin, fut mise sur un poteau en la place de Grève, et, la nuit, en fut ôtée par le commandement de la Reine Mère, qui assista à Texécution, et fut à la fin vengée, comme dès longtemps elle désirait, de la mort du feu Roi Henri son mari, encore qu'il n'en pût mais, par le moyen d'un seigneur de Vassé, qui, usant de la foi du temps, lui mit entre les mains ce pauvre gentilhomme, auquel la Justice n'eût su faire plaisir quand elle eût voulu.

Le mardi 0 juillet, furent en la Cour de parlement de Paris, publiées et registrées des lettres patentes du Roi Henri III, portant confirmation, ratification et ampliation du pouvoir de la Reine sa mère, touchant la régence et administration des affaires de France durant son absence, données à Cracovie en Pologne, le lo'' jour de juin, et depuis imprimées.

Le jeudi 8 juillet, le cœur du feu Roi Charles fut porté aux Célestins de Paris par M. le duc, son frère, et illeq inhumé, avec les solennités et cérémonies en tel cas accoutumées. Et le dimanche ensuivant, fut le corps, de Saint-Antoine-des-Champs, apporté à Notre-Dame de Paris, et le lendemain porté de Notre-Dame à Saint- Denis en France, où le mardi il fut enterré, avec toutes les magnificences d'obsèques et cérémoniales solennités qu'on a accoutumé d'observer aux enterrements des Rois de France.

En ce mois de juillet, un misérable athéiste et fol (comme l'un n'est jamais sans l'autre), nommé Geoffroi "Vallée, fut pendu et étranglé à Paris, et son corps mis en cendres, pour avoir fait imprimer audit Paris, et courir partout, un sien petit libelle, intitulé : La Béatitude des chrétiens, ou le Fléau de la foi, par Geoffroi Vallée, natif d'Orléans, fils de feu Geoffroi Vallée et de Girarde le Berruier.

Le dimanche 8 août, la Reine-Régente partit de Paris pour aller au-devant du Roi jusques à Lyon; et emmena avec elle Monsieur, frère du Roi, et le Roi de Nav^arre, son gendre ; auxquels, suivant certaines lettres que le Roi lui avait écrites à cette fin, elle lâcha la bride et les remit comme en liberté, après avoir pris le serment d'eux, qu'ils n'attenteraient ou innoveraient aucune chose au préjudice de la Majesté du Roi et de l'état de son royaume. Et quant aux deux maréchaux prisonniers, avant que de partir, leur fit renforcer leurs gardes et donna ordre à ce qu'ils fussent soigneusement gardés toutes les nuits, par deux ou trois dizaines de Paris.

Cependant le Roi, qui, environ le 16« jour de juin, s'était secrètement, et au desceu du sénat et seigneurs polonais, retiré avec huit ou neuf chevaux seulement du pays et royaume de Pologne, pour revenir en France prendre possession du royaume français, à lui échu par le décès du feu Roi Charles IX, son frère, décédé sans hoirs mâles procréés de sa chair, fut suivi par le palatin Laski, auquel le Roi, du commencement, fit grise mine, pensant qu'il le suivît pour l'arrêter; mais, après avoir raisonné ensemble, ils départirent amis. Et donna le Roi audit Laski un diamant qu'il avait au doigt, et Laski au Roi un bracelet d'or qu'il portait en son bras, prenant congé Tun de l'autre sur les confins du pays d'x\utriche, où le Roi arriva le 25« dudit mois de juin. Et fut à Vienne fort bien et magnifiquement reçu par l'Empereur, qui envoya ses deux fils au-devant de lui pour l'accueillir; et après y avoir séjourné quatre ou cinq jours, fut accompagné, par toutes les terres de l'Empereur où il passa, par lesdits seigneurs. Puis, traversant en toute diligence par les duché de Ravière et comté de Tyrol, vint au Frioul, pays des Vénitiens, où, arrivé, fut reçu par les ambassadeurs et seigneurs députés de la seigneurie de Venise, lesquels défrayèrent lui et tout son train tant qu'il demeura sur leurs terres. Entra à Venise le 18 juillet, en la plus grande magnificence et

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avec le plus haut , brave et somptueux appareil de réception qui oncques fut vu ni ouï en ladite ville : où l'accompagnèrent toujours les ducs de Ferrare et de Nevers.

Et le mardi 20, l'y vint trouver le duc de Savoie, comme aussi firent le duc de Mantoue et le grand prieur de France, le vendredi ensuivant. Et en partirent tous ensemble le mardi 27, prenant le chemin de Padoue, et de là tirant à Ferrare et Mantoue, où il fut par les ducs desdits lieux grandement et magnifiquement reçu et traité. D'où partant, se mit sur l'eau pour venir à Casai et à Turin, où il arriva le 11 août, et y fut à grande joie et magnificence reçu par le duc et par la duchesse de Savoie, sa tante.

Le lundi G septembre, le Roi. après avoir passé le Mont Cenis et séjourné un jour à Chambéry, en Savoie, accompagné des ducs de Savoie et d'Arescot, arriva en sa ville de Lyon où il fut vu et reçu à grande joie des habitants de la ville, et de plusieurs seigneurs et gentilshommes, qui s'étaient là acheminés pour le saluer et bienveigner, tous bien joyeux de le voir sain et sauf retourné de Pologne en son royaume de France. Le duc d'Alençon, son frère, et le Roi de Navarre, son beaufrère, allèrent au-devant de lui jusques au Pont de Beauvoisin, et la Reine sa mère, jusques au château de Bourgoin, où elle le vit, et s'embrassèrent affectueusement, le dimanche 5 du présent mois de septembre.

Le lundi 20 septembre, la ville de Fonteuai en Poitou, tenue par les Huguenots, fut surprise, en parlementant, où le meurtre, le sac et le forcement de plusieurs filles et femmes rendit cette pauvre ville misérable et désolée. Du Moulin, ministre de la ville, homme docte et qui avait connaissance de trois langues, latine, grecque et hébraïque, y fut pendu et étranglé.

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Le mardi 16 de novembre, le Roi partit de Lyon pour aller en Avignon, où était paravant allé M. le cardinal de Bourbon, légat d'Avignon, pour y faire apprêter les logis au Roi. Plusieurs personnes ne trouvaient pas bon que le Roi iît ce voyage. Aussi n'alla-t-il pas si tôt droit en Avignon : mais s'arrêta à Tournon, ayant eu avis que de là en Avignon les passages n'étaient assurés. Continua, toutefois, tôt après son voyage, et arriva en Avignon le 23 dudit mois.

En y allant, le train des Roi et Reine de Navarre, suivant en bateau sur le Rhône, fit naufrage au Pont- Saint-Esprit, où se perdirent beaucoup de bons meubles; et de trente-cinq à quarante personnes qui étaient dans le bateau, s'en noyèrent et perdirent les vingt ou vingt-cinq, entre autres messire Alphonse de Gondi, maître d'hôtel de ladite Reine.

En ce voyage aussi l'argent se trouva si court, que la plupart des pages du Roi se trouvèrent sans manteaux, étant contraints de les laisser en gage pour vivre par où ils passaient : et sans un trésorier nommé Le Comte, qui accommoda la Reine Mère de cinq mille francs, il ne lui fût demeuré ni dame d"honncur, ni demoiselle aucune pour la servir, comme étant réduite en extrême nécessité.

En ce temps, le Roi, étant en Avignon, va à la procession des Battus, et se fait confrère de leur confrérie. La Reine Mère, comme bonne pénitente, en voulut être aussi, et son gendre le Roi de Navarre, que le Roi disait en riant n'être guère propre à cela.

En ce mois, un capitaine dauphinois, nommé Le Gas, favori du Roi (lequel il avait suivi en Pologne et auquel Sa Majesté, pour récompense de ses services, avait donné à son retour les évêchés de Grenoble et d'Amiens, vacants par la mort du cardinal de Créqui), vendit à une garse de la Cour Tévéché d'Amiens, qui dès long-

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temps avait le bouquet sur l'oreille, la somme de trente mille francs : ayant vendu auparavant l'évèché de Grenoble quarante mille francs au fils du feu seigneur d'Avanson.

Le dimanche 20 décembre, à cinq heures du matin, Charles, cardinal de Lorraine, âgé de cinquante ans, mourut en Avignon d'une fièvre , symptomée d'un extrême mal de tète provenu du serein d'Avignon, qui est fort dangereux, qui lui avait offensé le cerveau à la procession des Battus, oîi il s'était trouvé, en grande dévotion, avec le crucifix à la main, les pieds à moitié nus et la tête peu couverte, qui est le poison qu'on a depuis voulu faire accroire qu'on lui avait donné.

Le 10'^ jour de janvier, le Roi partit d'Avignon et vint par le Dauphiné à Romans, fît donner l'assaut à Liveron [Livron] où il vit l'opiniâtre résolution des Huguenots à se bien défendre, jusques aux femmes, qui, non moins courageusement et vaillamment que les hommes, combattaient à la brèche : ce qui lui fit lever le siège, étant averti d'ailleurs que le maréchal Damville avait repris Pierrelatte, et la ville et fort d'Aigues-Mortes.

Le mardi 25 janvier, la ville et château de Lusignan furent rendus par les Huguenots à M. de Montpensier, chef de l'armée du Roi en Poitou, sous condition de vies et bagues sauves, et d'être conduits sûrement à la Rochelle : de quoi furent baillés otages pour sûreté de ladite capitulation, encore que la foi de M. de Montpensier ne pût ni ne dût être suspecte aux Huguenots, lesquels furent assiégés trois mois et vingt et un jours, durant lesquels furent tirés de sept à huit mille coups de canon. La place rendue, non seulement fut démantelée, mais aussi tous les forts rasés et la tour de Mélusine ruinée, dont l'exécution fut donnée à Chemeraud, gentilhomme du pays.

Le vendredi il février, le Roi arriva à Reims, où il fut sacré le dimanche 13 dudit mois, l'an révolu de son sacre en Pologne, qui fut à môme jour et heure. Quand

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on vint à lui mettre la couronne sur la tète, il dit assez haut qu'elle le blessait; et lui coula par deux lois, comme si elle eût voulu tomber : ce qui fut remarqué, et interprété à mauvais présage.

Le lundi 21 février, le Roi partit de Reims et passa à Saint-Marcouf, où il fit faire sa neuvaine par son grand aumônier ; puis vint à Paris , où étant arrivé , le dimanche 27 de ce mois, alla descendre de son coche au Louvre, où ayant salué la Reine blanche *, vint loger au logis neuf de du Mortier, près les Filles-Repenties, avec la Reine sa mère et la Reine sa femme.

Le lundi 28, arrivèrent les nouvelles à Paris de la mort de Madame Claude de France, duchesse de Lorraine, décédée à Nancy, le vendredi 2o de ce mois, étant en couche de deux enfants.

Le Roi, séjournant à Paris le long du Carême de cet an 1575, va tous les jours par les paroisses et autres églises de Paris, l'une après l'autre, ouïr le sermon et la messe, et faire ses dévotions. Et cependant cxquiert tous moyens de faire argent en toutes sortes que ses ingénieux peuvent pourpenser. De fait, il leva sur toutes les bonnes villes de son royaume trois millions de livres (outre le million qu'il lève sur le Clergé de r rance), dont la ville de Paris fut chargée d'un million • pour sa part, par capitation sur les plus aisés. Il érigea quatre conseillers nouveaux aux Requêtes du Palais, pour le prix de quinze mille livres chacun; fit publier un édit pour couper et vendre deux arbres en chaque arpent de toutes les forêts de France, bailla à ferme les parties casuelles de son royaume, à la charge de fournir, par les fermiers, à son épargne, quatre-vingt mille livres d'avance, chaque premier jour de tous les

1. Isabelle irAutricho veuve de Charles IX. Les veuves des rois portaient le deuil en blanc; de là leur nom de Reines blanches.

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mois de Tan. De quoi les officiers royaux se trouvent fort scandalisés, disant que c"est un moyen de rechercher et exquérir leur mort, afin d'avoir offices à vendre. Bref, le bruit de la cour de ce temps n'était autre, sinon que le Roi n'avait pas de quoi avoir à dîner, et que le moyen qu'il avait de vivre n'est que par emprunts.

Le mardi 10'^ jour de mai, la nuit, fut dérobée la vraie Croix étant en la Sainte-Chapelle du Palais à Paris; de quoi le peuple et toute la ville furent fort émus et troublés, et s'éleva incontinent un bruit qu'elle avait été enlevée par les menées et secrètes pratiques des plus grands du royaume, même de la Reine Mère, que le peuple avait tellement en horreur et mauvaise opinion, que tout ce qui advenait de malencontre lui était imputé; et disait-on qu'elle ne faisait jamais bien que quand elle pensait faire mal. La commune opinion était qu'on l'avait envoyée en Italie pour gage d'une grande somme de deniers, du consentement tacite du Roi et de la Reine sa mère.

Le dimanche 12 juin, Madame Renée de France, duchesse de Ferrare, fille du roi Louis XII, Père du peuple, mourut en son château de Montargis, âgée de prés de quatre-vingts ans, selon lopinion commune qui était très fausse, car ladite dame n'avait encore atteint la soixante-cinquième. Et en firent le Roi, la Reine et seigneurs de la Cour, le samedi 18 dudit mois, quelques formes d'obsèques et funérailles, en la chapelle de Bourbon, encore que ladite dame fût de la Religion, et sa ville de Montargis, l'asile et retraite desdits de la Religion, où elle a toujours fait faire et continuer l'exercice d'icelle publiquement, jusques à la fin de sa vie.

Le dimanche 19 juin, arrivèrent à Paris M. le duc de Lorraine et M. de Vaudemont, père de la Reine, pour

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achever le mariage du marquis de Noménie [Nomeny], fils aine dudit seigneur de Vaudemont, avec la demoiselle de Martigues. En congratulation et réjouissance des venues de ces princes, se firent à la Cour plusieurs jeux, tournois et festins magnifiques, en l'un desquels la Reine .Mère mangea tant qu'elle cuida crever, et fut malade au double de son dévoiement. On disait que c'était d'avoir trop mangé de culs d'artichauts et de crêtes et de rognons de coq, dont elle était fort friande.

Le dimanche 3 juillet, le Roi et la Reine sa mère allèrent au bois de Vincennes, et parlèrent à un secrétaire du prince de Condé, et à un capitaine nommé La Beausse, qui y étaient prisonniers, et ayant découvert, par leurs bouches, quelque entreprise qui se faisait à Paris, firent prendre la nuit en suivant cinq ou six prétendus capitaines, qu'on disait être consorts et complices de ladite entreprise, et les constituer prisonniers. Toute la nuit, les dizaines de Paris furent en armes sur " le pavé, par le commandement des prévôt des marchands et échevins de ladite ville, faisant la ronde par tous les quartiers, et y eut grand tumulte. On fit bruit qu'en la maison d'un tapissier de la rue Saint-Antoine, avaient été trouvées armes pour armer cinq cents hommes. Cette entreprise (disait-on) se faisait, sous ombre d'une querelle lors attaquée entre les écoliers et Italiens, à cause de quelques meurtres commis de part et d'autre par occasion.

Le mardi C dudit mois, fut pendu à Paris, et puis mis en quatre quartiers, un capitaine nommé La Vergerie, condamné à mort par Birague, chancelier, et quelques maîtres des requêtes nommés par la Reine Mère, qui lui firent son procès bien court dedans l'hôtel de ladite ville de Paris. Toute sa charge était que, s'étant trouvé en quelque compagnie où on parlait de la querelle des écoliers et des Italiens, il avait dit qu'il fallait se ranger du côté des écoliers, et saccager et couper la gorge à

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tous ces bougres d'Italiens et à tous ceux qui les portaient et soutenaient, comme étant cause de la ruine de la France : sans avoir autre chose fait ni attenté contre iceux. Le Roi le vit exécuter, encore qu'au dire d'un chacun il n'approuvât pas cet inique jugement, lequel fut trouvé étrange de beaucoup d'honnêtes hommes et scandalisa fort le peuple; comme si on eût voulu établir en France une domination étrangère, pour l'asservir et tyranniser, au préjudice des lois du royaume, tellement que, selon la liberté ordinaire et légèreté du Français, on déchira, par toutes sortes d'écrits et de libelles (ne pouvant faire pis), les Messires Italiens, et la Reine, leur bonne patronne et maîtresse, à laquelle on imputait tous les maux et désordres qu'on voyait au gouvernement de cet État.

Le jeudi 10*= jour de septembre, François de France, duc d'Alençon, frère unique du Roi, lequel, depuis dix-huit mois, avait toujours été exactement observé et gardé et tenu comme prisonnier, pratiqué sous main par les Huguenots et mal contents, sortit, sur les six heures du soir, de Paris, en coche, et en cachette, passa par Meudon, oîi il trouva Guiteri, l'attendant avec quarante ou cinquante chevaux, alla souper à Saint- Léger, près Montfort l'Amaury, puis tira à Dreux, ville de son apanage, où il séjourna huit jours, pendant lesquels vinrent à lui plusieurs gentilshommes et autres gens de guerre de son parti et intelligence. De quoi, le Roi, toute la Cour et la ville de Paris furent merveilleusement troublés.

Le samedi 17 septembre. Monsieur publia sa déclaration, fondée (comme elles sont toutes) sur la conservation et rétablissement des lois et statuts du royaume. En effet, c'était la querelle du bien public ressuscitée, laquelle ne se pouvait apaiser que par un plus grand et riche apanage.

Le mardi 20, on leva à Paris, en diligence, deux mille arquebusiers, payés par les bourgeois, qui à cet effet furent quolisés et chargés, chacun pour leur part, de la solde des soldats levés, qu'on envoya au pays Ghartrain, où les seigneurs de Nevers et de Matignon étaient allés assembler des forces pour essayer à retenir et arrêter ledit seigneur Duc en ladite ville de Dreux, mais en pourparlant les moyens et sûretés de Taboucher avec la Reine sa mère : laquelle, le mercredi 21 de ce mois, était sortie de Paris pour cet effet, accompagnée du cardinal de Bourbon et de l'évèque de Mende. M. le Duc, averti de la surprise que l'on s'efforçait lui faire, le vendredi 23 du mois, sur le midi, partit avec ses troupes de ladite ville de Dreux, et passant par le Perche, se rendit, sur la fin du mois, aux environs de Blois, oîi la Reine sa mère l'attendait, cherchant tous moyens de l'aboucher et parler à lui.

Le dimanche 9 octobre, fête de Saint-Denis, le Roi fit l'aire procession générale et solennelle à Paris, en laquelle il fit porter les saintes reliques de la Sainte- Chapelle; et y assista tout du long, disant son chapelet en grande dévotion. Le corps de la Cour avec celui de la Ville, et toutes les autres compagnies s'y trouvèrent; aussi firent par le commandement de Sa Majesté tous les princes, seigneurs, officiers et gentilshommes de sa maison, hormis les dames, que le Roi ne voulut qu'elles s'y trouvassent, disant qu'il n'y avait point de dévotion là où elles étaient.

Le lundi dernier octobre, veille de la Toussaint, sur les dix heures du soir, le capitaine Le Gas, gentilhomme dauphinois, favori du Roi, lequel il avait suivi en Pologne, fut tué dans sa maison à Paris, rue Saint- Honoré, et avec lui son valet de chambre et un sien laquais, par certains hommes armés et masqués, qui l'assassinèrent à coups d'épées et de dagues, sans être connus ni retenus. Il dit, mourant, que c'était le baron

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de Viteaux, qui était à Monsieur, qui l'avait tué : toutefois, cela ne fut point avéré, encore que la présomption en fût grande, et que ce coup avait été fait sous bon aveu et par commandement; d'autant que ce mignon superbe et audacieux, enflé de la faveur de son maître, avait bravé Monsieur jusqu'à être passé un jour devant lui en la rue Saint-Antoine, sans le saluer ni faire semblant de le connaître, et avoir dit par plusieurs fois qu'il ne connaissait que le Roi, et que quand il lui aurait commandé de tuer son propre frère, qu'il le ferait. Autres disaient qu'un grand l'avait fait tuer par jalousie de sa femme. Quoi que c'en soit, il n'en fut fait autre instance ni poursuite, sinon que le Roi lui fil faire un beau service après sa mort, et enterrer solennellement à côté du grand autel de Saint-Germain-l'Auxerrois, se chargeant de payer ses dettes, qu'on disait se monter à cent mille francs et plus.

Ce capitaine avait répandu beaucoup de sang innocent à la Saint-Barthélémy, dont ne se faut étonner si, suivant la parole de Dieu, le sien fut aussi répandu; et comme il en avait pris quelques-uns dans le lit (dont il se vantait), aussi y fut-il lui môme pris et tué. Qui sont tous effets de cette divine Providence admirable et adorable.

Au commencement de novembre, le Roi fait remettre sus, par les églises de Paris, les oratoires, autrement dits les paradis, et y va tous les jours faire ses aumônes et prières, en grande dévotion, laisse ses chemises à grands goldrons, dont il était auparavant si curieux, et en prend à colet renversé, à l'italienne. Va en coche, avec la Reine son épouse, par les rues et maisons de Paris, prendre les petits chiens damerets, qui à lui et à elle viennent à plaisir, va semblablement par tous les monastères de femmes étant aux environs de Paris, faire pareille quête de petits chiens, au grand i^egret et déplaisir des dames auxquelles les chiens appartenaient. Se fait lire la grammaire et apprend à décliner.

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Le seigneur de Biron, en ce temps, va et vient, et fait plusieurs voyages pour la capitulation d'une trêve ou d'une paix, et cependant les compagnies des gens de guerre levés par le commandement du Roi, épars par toute la France, vaguent sans aucune discipline militaire, pillent, volent et saccagent le pauvre peuple à toute outrance pis qu'ennemis déclarés : dont Sa Majesté reçoit de grandes plaintes. Et même, le vendredi 11 de ce mois, jour de Saint-Martin, on lui donna avis d'un capitaine de Provence qui s'était élevé et faisait comme un parti à part; ce que le Roi ayant entendu, comme il allait à la messe, dit assez haut ces mots : « Voilà que « c'est des guerres civiles; un connétable, prince du « sang, jadis ne sut faire parti en France : maintenant € les valets y en font ».

Le lundi 5 décembre, la Reine veuve. Madame Isabelle d'Autriche, partit de Paris pour s'en retourner à Vienne, chez son père et sa mère : et lui bailla le Roi MM. de Luxembourg, comte de Rais, et l'évèque de Paris, pour l'accompagner : qui la rendirent entre les mains des députés par l'Empereur son père, pour la recevoir à Nancy, en Lorraine. Elle fut fort aimée et honorée par les Français tant qu'elle demeura en France, nommément par le peuple de Paris, lequel, pleurant et gémissant à son départ, disait qu'elle emportait avec elle le bonheur de la France.

En ce temps (janvier) le Roi, pour toutes les affaires de la guerre et de la rébellion qu'il a sur les bras, ne laisse d'aller souvent aux environs de Paris, de côté et d'autre, se promener avec la Reine son épouse , visiter les monastères des nonnains et autres lieux de plaisir, et en revenir la nuit, souvent par les fanges et mauvais temps; et même, le samedi, 7 de ce mois de janvier, son coche étant rompu, fit bien une lieue à pied, par un dépiteux temps qu'il faisait, et arriva au Louvre qu'il était plus de minuit.

Le mercredi 25 janvier, la Reine Mère revenant de Poitou, entra à Paris avec le cardinal de Bourbon, l'évèque de Limoges et les seigneurs de Lanssac et de Villequier. Le Roi, les princes et les autres seigneurs étant à Paris, furent au-devant d'elle jusques à Etampes. Et fut bruit qu'elle revenait fort mal contente des seigneurs qui étaient près du Roi, comme ayant empêché l'exécution de la trêve qu'elle avait eu tant de peine à faire, et qu'ils traversaient en tout ce qu'ils pouvaient la négociation de la paix, qu'ils faisaient trouver mauvaise au Roi son fils.

Le vendredi 3 février, messire Henri de Bourbon, roi de Navarre, qui toujours avait fait semblant, depuis l'évasion de Monsieur, d'être en mauvais ménage avec

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lui, et n'affecter aucunement le parti des Huguenots, ayant gagné ce point par sa dextérité et sa bonne mine, que les plus grands Catlioliques, ennemis jurés des Huguenots, voire jusques aux tueurs de la Saint-Barthélémy, ne juraient plus que par la foi que lui devaient, sortit de Paris, sous couleur d'aller à la chasse en la forêt de Senlis, oîi il courut un cerf le samedi, et renvoya un gentilhomme nommé Saint-Martin, que le Roi lui avait donné, lui porter une lettre en poste; et partant de Senlis, sur le soir, accompagné des seigneurs de Laverdin [Lavardin], de Fervaqucs et du jeune La Valette, auparavant affectionnés partisans du Roi, prit le chemin de Vendôme, puis alla à Alençon, où il abjura la religion catholique, en plein prêche, et de là se relira au pays du Maine et d'Anjou, où il commença à prendre le parti de Monsieur et du prince de Condé, son cousin, reprenant la religion qu'il avait été contraint par force d'abjurer à Paris, et recommençant l'ouverte profession d'icelle , par un acte solennel de baptême, tenant la fdle d'un médecin au prêche.

Hruit l'ut à Paris, cjuc ledit Roi de Navarre (ce qui m'a depuis été confirmé par un gentilhomme des siens, homme de bien et véritable), depuis son parlement de Senlis jusques à ce qu'il eût passé la rivière de Loire, ne dit mot; mais aussitôt ^qu'ill l'eût passée, jetant un grand soupir et levant les yeux au ciel, dit ces mots : « Loué soit Dieu, qui m'a délivré! On a fait mourir la Reine, ma mère, à Paris; on y a tué M. l'amiral et tous mes meilleurs serviteurs; on n'avait pas envie de me mieux faire, si Dieu ne m"eùt gardé. Je n'y retourne plus, si on ne m'y traîne >.

Le vendredi .lO mars, le Roi, étant allé se promener avec les Reines à Nanteuil et à Verneuil-Iez-Crcil, revint tout court à Paris, ayant eu avis que quelques troupes d'Allemands Reîtres, jusques au nombre de trois mille.

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ayant passé la rivière vers Cosne, tenaient la route du grand chemin de Paris.

Au commencement d'avril, les Huguenots firent contenance d'assiéger la ville de Nevers, et la branquettèrent de trente mille francs, comme ils avaient auparavant branquetté ceux de la Limagne dAuvergne, de cent cinquante mille livres, et ceux de Berri de quarante mille livres. D'autre côté, les gens de pied et de cheval, partisans du Roi, épandus par tous les endroits du royaume, vivant, sans conduite ou discipline militaire, à discrétion, sous ombre qu'ils n'étaient pas payés, pillaient , brigandaient , ravageaient , saccageaient , tuaient, brûlaient, violaient et rançonnaient villages et leurs villageois, bourgs et bourgeois. Par ainsi, le pauvre était pillé et ruiné, et le peuple mangé de tous les deux partis : car, si en l'un il y avait bien des larrons, il n'y avait pas faute de brigands de l'autre.

Le lij avril, jour de Pâques fleuries, le Roi fit publier aux prônes de toutes les paroisses de Paris, qu'il avait fait faire de nouveau une croix, semblable à celle qui soulait être en sa Sainte-Chapelle de Paris, et qui dérobée avait été l'année précédente; et qu'en icelle il avait fait enchâsser une partie d'une grande pièce de la vraie croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ, dès piéçà gardée eu une autre grand croix double, au trésor de sadite Sainte-Chapelle; et que chacun l'allàt, la semaine sainte et autres jours de dévotion, baiser et adorer, comme de coutume. De quoi le peuple de Paris, qui est fort dévot, et de légère croyance en telles matières, fut fort joyeux et content.

Le lundi 30 et dernier avril, le Roi alla au Palais et demanda à Messieurs de la Cour de Parlement, que chacun d'eux, selon leurs moyens et facultés, eût à lui faire prêt de quelques sommes de deniers, promptement, afin de faire sortir tant de gens de guerre élrun-

gers de son royaume, lesquels, comme ils savaient, le mangeaient, pillaient et ruinaient à toute outrance, et auxquels il avait promis beaucoup d'argent en traitant la paix, leur promettant leur rendre ou bien en assigner rente. A quoi chacun fit offre de le secourir de tout ce qui lui serait possible. De fait il les fit venir, et ceux des Comptes et autres ses officiers, au Louvre, les jours ensuivants, et en personne (pour étonner les uns et donner courage aux autres de mieux faire), et exigea de chacun d'eux ce qu'il en put tirer. Le premier Px'ésident bailla cinq mille francs; les autres Présidents, qui quatre, qui trois, qui deux mille. Les conseillers : les uns mille, les autres huit, six, quatre, trois, deux cents livres, et les autres officiers, à Téquipollent, s'efforçant chacun par ses remontrances à payer le moins que possible lui était. Et pour ce que le Roi entrait parfois en colère contre ceux qui contestaient et offraient moins que son gré, on le retira de là. Et furent commis à faire les taxes MM. de Thou et Séguier, premier et tiers présidents de la Grand Chambre du Parlement; Nicolaï et Bailly, premier et tiers présidents des Comptes; de Nully, premier président des Généraux, et de Thou, premier avocat du Roi au Parlement; lesquels y gagnèrent la faveur du Roi et la haine du peuple.

Le lundi 1 i mai, le Roi vint au Palais, accompagné des princes du sang et officiers de la Couronne, et, en sa présence, par la Cour assemblée en robes rouges, fit homologuer et publier Tédit de pacification : T'enlretènement duquel il jura et fit jurer par les assistants.

Après la publication, le Roi, sortant du Palais, voulut venir en la grande église Notre-Dame, faire chanter le Te Dcuin,e\. puis faire feu d'allégresse parla ville; mais le clergé et le peuple ne voulurent entendre ni à l'un ni à l'autre, fâchés et déplaisants de plusieurs articles accordés aux Huguenots par cet édit de paix.

Toutefois, le lendemain, fut ledit Te Deuin chanté par

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les chantres du Roi, en ladite église de Paris, sur les cinq heures du soir, et ce en l'absence des chanoines, chapelains et chantres de Paris, lesquels ne s'y voulurent trouver : dont le Roi fut fort marri et indigné. Sa Majesté, avec sa Cour de parlement et les Prévôt et échevins de sa bonne ville, assista audit Te Deian, et puis fut fait le feu d'allégresse devant THôtel de Ville, avec peu d'assistance et joie du peuple, qui était tout mal content de cette paix; laquelle, le jour même, fut par six trompettes et hérauts du Roi publiée sur la Table de marbre, en la Salle, et sur la Pierre de marbre en la cour du Palais, avec fort peu d'allégresse des assistants et écoutants.

Le vendredi 22 juin, le Roi avec la Reine son épouse, s'en alla à Gaillon, et de là à Rouen, Dieppe et Havre de Grâce, par forme de promenade et passe-temps, et pour se donner du plaisir.

Le 14 juillet, le Roi et la Reine sa femme arrivèrent à Paris, revenant du pays de Normandie, d'où ils rapportèrent grande quantité de guenons, perroquets et petits chiens, achetés à Dieppe.

Le jeudi 2 août. Leurs Majestés, averties d'une secrète ligue et confédération qui se pratiquait sourdement entre plusieurs seigneurs et villes de ce royaume, afin d'empêcher par tous moyens l'exécution de l'édit de pacification, et même s'y opposer à main armée, font, aux duc de Guise, duc de Mayenne son frère, duc de Nemours leur beau-père, jurer et signer l'observation entière de l'édit et l'entretènement d'icelui, ayant eu avis que ces trois seigneurs étaient soupçonnés d'être chefs de cette Ligue, qui n'était autre chose qu'un commencement de conjuration contre l'État.

En ce temps, le Roi allait à pied par les églises de Paris gagner le pardon du Jubilé, envoyé en France par

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le pape Grégoire XIII, accompagné de deux ou trois personnes seulement, et tenant en sa main de grosses patenôtres, les allait disant et marmonnant par les rues. On disait que ce faisait-il par le conseil de sa mère, afin de faire croire au peuple de Paris qu'il était fort dévotieux catholique, a[)Ostolique et romain, et lui donner courage de fouiller plus librement à la bourse.

Les dimanche 23 et 3U de septembre, aux Huguenots de Paris, revenant en troupe du prêche qu'ils avaient commencé à faire à Noisy-le-Sec, suivant l'édit, furent faites tout plein de Ijravades et insolences par la populace, les allant par curiosité voir à leur retour; et furent rués de part et d'autres quelques coups de pierre et d'épée : dont advint tumulte, et y en eut de tués et blessés; et en fut fait plainte au Roi, lequel ce pendant courait la bague vêtu en amazone, et faisait tous les jours bals et festins nouveaux, comme si son État eût été le plus paisible du monde.

Le jeudi 13 décembre, le Roi, étant à Blois, ouvrit les États, et y fit la première séance en laquelle Sa Majesté harangua disertement et bien à propos. Au contraire, le chancelier de Biragues, après lui, harangua longuement, lourdement et mal à propos.

Le mardi premier de l'an, le Roi déclara aux députés des États assemblés à Blois, que, suivant leurs avis et requête , il n'entendait et ne voulait qu'en tout son royaume il y eût exercice de religion autre que de la catholique, apostolique et romaine, et qu'il révoquait ce qu'au contraire il aurait accordé, par le dernier édit de pacification, comme par force et contrainte.

De quoi avertis, le Roi de Navarre, prince de Condé et maréchal Damville, chefs des Huguenots et Catholiques associés, et aussi que le Roi avait juré et signé la Sainte Ligue, dès le 12 de décembre dernier, font leurs préparatifs de munitions et d"hommes pour la guerre, qu"ils di?ent ouverte, fortifient la ville de la Charité, montent à cheval, battent la campagne et prennent villes et châteaux de toutes parts, et font tous actes d'hostilité comme en guerre ouverte, dont le Roi, la Reine et les trois États demeurent tout étonnés. Làdessus, la noblesse (comme c'est l'ordinaire) fait ferme pour son Roi, sans avoir égard à autre chose qu'à la manutention de l'état de la couronne; le Clergé, intéressé en la cause de la religion, favorise ce changement et secrètement affectionne le parti de ceux de Lorraine, qui est la Ligue, voire contre le Roi même et son État, au cas qu'il y aille du leur. Le peuple, qui de soi-même n'a mouvement que celui que le vent des grands lui

fait prendre, s'émeut où le premier vent le pousse, et ordinairement contre son utilité manifeste.

Le jeudi 17 janvier, fut faite à Bloisla seconde séance des États, et ouït le Roi les propositions et harangues, c'est à savoir de messire Louis Depinac [d'Epinac], archevêque de Lyon, député du Clergé de France, du baron de Senescé, député de la noblesse, et de maître Pierre Vcrsoris, avocat au Parlement de Paris, député du Tiers-état. Les deux premiers dirent bien et au contentement de chacun. Versoris fut long et ennuyeux et, pour le dire en un mot, ne dit rien qui vaille et mécontenta grands et petits, combien qu'il fut exercé à bien dire, étant un des premiers et mieux nommés avocats plaidant ordinairement au barreau du Parlement de Paris. Tous conclurent à ce qu'il plût au Roi ne permettre en son royaume autre exercice de religion que celle de la catholique, apostolique et romaine.

Le Clergé et la Noblesse, avec toute douceur et modération, supplièrent très humblement Sa Majesté, qu'il traitât si gracieusement ceux de la nouvelle opinion qu'ils n'eussent point d'occasion de recommencer la guerre. Et néanmoins, au cas qu'il y fallût rentrer, le Clergé offrit soudoyer à ses dépens cinq mille hommes de pied et douze cents chevaux. La Noblesse offrit ses forces et son service en armes. Versoris, pour le Tiersétat, avec son compagnon le président L'Huillier, offrirent le corps et les biens, tripes et boyaux jusques à la dernière goutte du sang et jusques à la dernière maille du bien, principalement Versoris, lequel comme pensionnaire, principal conseil et factionnaire de la maison de Guise, corna la guerre contre les Huguenots plus haut et plus ouvertement et scandaleusement qu'aucun des députés des autres États : dont il fut désavoué et blâmé.

Le vendredi l""" février, les quarteniers et dizai-

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niers de la Ville de Paris allaient par les maisons des bourgeois porter la Ligue et faire signer les articles d'icelle. M. le Premier Président de Thou la signa avec restriction et modification, comme aussi firent quelques autres présidents et conseillers.

Les autres la rejetèrent tout à plat et la refusèrent, la plupart du peuple aussi, et la meilleure ne la voulut signer, non plus qu'es villes de Picardie et de Champagne, où ils ne la voulurent recevoir, connaissant bien que tout cela ne tendait qu'à tyranniser et épuiser l'argent des bourses, et était la cause pour laquelle le Roi, qui n'ignorait le fond de la menée, y consentait, pensant en tirer de l'argent et se fondant sur le peu de moyen qu'avait lors la maison de Lorraine de remuer, et lui aussi, assez mal à propos toutefois, comme il a paru depuis, un Roi ne devant jamais endurer autre parti que le sien en son royaume, parce que c'est le plus beau parti du monde que d'être Roi.

Le lundi 4 février, arrivèrent les nouvelles à Paris de la ville de Loudun, prise et pillée par les troupes du prince de Condé, et de plusieurs autres places surprises par les Huguenots en Lyonnais, Auvergne et Poitou.

Le vendredi 15 février, le seigneur de Humiôres, accompagné de deux ou trois cents chevaux et d'un bon nombre de gentilshommes picards, partisans de la Ligue , entrèrent en ville d'Amiens , en intention de forcer les habitants à condescendre à signer la Ligue. Mais, voyant le peuple mutiné et armé pour repousser la force par la force, se retirèrent avec leur courte honte, sans rien faire.

Et depuis, les députés d'Amiens envoyés vers le Roi à Blois, ouïs en leurs remontrances, rapportèrent exemption de jurer et signer la Sainte-Ligue moyennant la somme de six mille livres , qu'ils promirent payer au Roi, lequel, en ce faisant, leur accorda ce qu'ils voulurent, car Sa Majesté ne demandait que tels et semblables refus pour avoir de l'argent.

Le dimanclie :24 février, jour de SaintMathias, le Roi reçut avis que les Huguenots avaient lait une contre- Ligue en laquelle étaient entrés le Roi de Suède et Danemark, les Allemands, les Suisses protestants et la Reine d'Angleterre, ce qui refroidit beaucoup de gens d'entrer en ladite Ligue et de la signer. Cependant le Roi faisait joutes , tournois , ballets et forces mascarades, et était bruit que, sans le décès de messire Nicolas de Lorraine, comte de Vaudemont, son beaupère, peu auparavant advenu, il eût dépendu, au carnaval, enjeux et mascarades, cent ou deux cent mille francs, tant était le luxe enraciné au cœur de ce prince!

Le vendredi premier jour de mars, le Roi, étant à Rlois, assembla jusques au nombre de vingt-trois hommes de son privé Conseil, avec la Reine sa mère, pour leur faire entendre ce que M. le duc de Montpensier avait rapporté, revenant de Guienne, c'est à savoir que les pauvres gens des champs, à centaines, se venaient par les chemins prosterner et jeter à genoux devant lui, le suppliant très humblement, si le Roi voulait continuer la guerre, qu'il lui plût leur faire couper la gorge, sans tant les faire languir, et fut, par les dix-neuf, conclu à l'entretènement ou renouvellement d'un édit de pacification retranché. A quoi le Roi prêta fort l'oreille; et la Reine sa mère fît lors semblant d'y vouloir entendre. L'ambassadeur du duc Casimir y était, qui demandait trois millions, qui étaient dus à son maître : ce qui y frappa un grand coup, et fut cause que M. de Riron fut dépéché de Leurs Majestés par devers le Roi de Navarre et les autres, pour parler d'accord.

Le mercredi 15 mai, le Roi, au Plessis-lez-Tours, fit un festin à M. le Duc son frère et aux seigneurs et capitaines qui l'avaient accompagné au siège et prise de la Charité : auquel les dames, vêtues de vert en habits d'hommes, firent le service, et y furent tous les assistants vêtus

de vert; et à cet effet, fut levé à Paris et ailleurs pour soixante mille francs de draps de soie verte. La Reine I\Ière fit après son banquet à Chenonceaux, qui lui revenait (à ce qu'on disait) à près de cent mille francs, qu'on leva comme par forme d'emprunt sur les plus aisés serviteurs du Roi, et même de quelques Italiens, qui s'en surent bien rembourser au double.

Le dimanche 19 mai, les comédiens italiens, surnommés I Gelosi, commencèrent à jouer leurs comédies italiennes en la salle de l'hôtel de Bourbon à Paris. Ils prenaient de salaire quatre sols pour tête de tous les Français qui les voulaient aller voir jouer, oii il y avait tel concours et affluence de peuple, que les quatre meilleurs prédicateurs de Paris n'en avaient pas trèstous ensemble autant quand ils prêchaient.

Le samedi 15 juin, les monnaies furent décriées par lettres patentes du Roi, modifiées et corrigées par quelques arrêts et ordonnances de la Cour de parlement, sur ce par diverses fois assemblée. Ce décri apporta grande incommodité au peuple de France, pource que par toutes les villes du royaume ne se pouvaient voir ni recouvrer ni douzains, ni carolus, ni autre menue monnaie, qui toute avait été transportée hors du royaume pour l'échanger à l'or, étant à haut prix en France, comme l'écu-soleil à trois livres douze sols six deniers; le double ducat à deux têtes, à dix livres; les ducats doubles de Portugal, dits S. Etienne ou Millerais, à neuf livres cinq sols ; le noble rose à onze livres; les réaies d'Espagne d'argent simples, à six et sept sols; les philippus d'argent, à trois livres; le teston de France, à vingt et vingt-deux sols; les ducats dits de Pologne (dont courait lors un nombre effréné par tout le royaune de France), et que même on disait être forgés en France, à quatre livres quinze sols, qui n'étaient, toutefois, que d'or d'écu et ne pesaient que deux grains plus que l'écu-soleil. Et néanmoins n'y

donnaient, ni lo Roi, ni la Cour, ni les Généraux des Monnaies, ni tous les autres officiers du Roi, aucun ordre ni remède, mais vivait le peuple à sa discrétion pour ce regard. Aussi ne lurent lesdites ordonnances observées, ni gardées, et se mettait publiquement, au premier jour d'août, l'écu-soleil, à la boucherie et partout ailleurs, en marchandise, à trois livres quinze sols pièce, et les autres espèces à l'équipollent.

En ce mois de septembre, les écus-sols, nonobstant l'ordonnance du Roi, se mettaient à Paris pour quatre livres cinq sols; le teston pour vingt-deux sols. A Orléans et autres villes du royaume, l'écu se mettait pour cinq et six livres, et le teston pour trente et trente-cinq sols : et ce à cause du peu d'argent et d'or qu'on disait qu'il y avait en France, mais principalement à cause de la disette de la monnaie, dont on ne pouvait recouvrir en façon que ce soit.

Le samedi 5 octobre, l'édit de la pacification, accordé entre le Roi et les catholiques d'une part, et le Roi de Navarre, prince de Condé et leurs partisans huguenots, et catholiques surnommés Mal Contents d'autre part, fut publié par les carrefours de Paris, à son de trompe. Et le mardi 8, fut vérifié on la Cour de Parlement et derechef publié à son de trompe par la ville le matin, et l'après-dînée en fut fait, en la place de Grève, devant l'Hôtel de Ville, un feu d'allégresse, avec force canonnades en la manière accoutumée : dont le peuple fit fort peu de compte et moins de signe de joie.

Lo dimanche 20 octobre, le Roi arriva à Ollainville, en poste, avec la troupe de ses jeunes mignons, fraisés et frisés avec les crêtes levées, les ratepennades en leurs tètes, un maintien fardé, avec l'ostentation de même, pignés, diaprés et jjulvérisés de poudres violettes et senteurs odoriférantes, qui aromatisaient les rues, places et maisons où ils fréquentaient.

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Le jeudi 7 novembre, commença à paraître une comète vers le midi, dont la queue fort longue tirait vers l'orient estival. Elle levait avec la lune, peu après le soleil couché, et s'abaissait sous l'horizon sur les neuf ou dix heures du soir, et fut vue quarante jours. Ces fols d'astrologues disaient qu'elle présageait la mort d"une reine ou de quelque grande dame, avec quelque remarquable et insigne malheur. Ce que ayant entendu, la Reine Mère entra incontinent en frayeur et appréhension que ce fût elle.

Le lundi 18 novembre, fut publié Fédit des monnaies, tant en la Cour de Parlement que par les carrefours de Paris, où il y eut un peu de murmure du pauvre peuple, pour ce que Técu-sol fut rabaissé à soixante-six sols, le teston à seize sols six deniers, quasi toutes les monnaies étrangères décriées, et celles qui furent retenues, fort bas ravalées, et n'y avait point de menue monnaie blanche, dont le peuple se put aider. Oui fut cause que le Roi fit mettre entre les mains des dizainiers et commissaires certaine quantité de douzains, pour soulager le bas peuple et leur changer leurs pièces aux prix de l'ordonnance, pour éviter à plus grand tumulte.

Le mardi 10 de décembre, Claude Marcel, naguère orfèvre du Pont-au-Change, lors conseiller du Roi, et l'un des surintendants de ses finances, maria l'une de ses filles au seigneur de Vicourt. La noce fut faite en rhôtel de Guise, où dînèrent le Roi, les trois reines, M. le duc et messieurs de Guise. Après souper, le Roi y fut, lui trentième, masqué en homme avec trente, que princesses, que dames de Cour, masquées en femmes, tous et toutes vêtus de drap et toile d'argent, et autres soies blanches, enrichies de perles et pierreries en grand nombre et de grand prix. Ces mascarades y apportèrent telle confusion, pour la grande suite qu'elles avaient, que la plupart de ceux de la noce furent contraints de

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sortir, et les plus sages daines et demoiselles se retirèrent, et firent sagement : car la confusion y apporta tel désordre et vilenie, que si les tapisseries (derrière lesquelles se donnèrent maints bons coups) et les murailles eussent pu parler, elles eussent dit beaucoup de belles choses.

Le dimanche gras 9 février, Monsieur, frère du Roi, accompagné de la Reine, sa mère, et de la Reine de Navarre, sa sœur, s'en alla dès le matin promener au bois de Vincennes et à Saint-Maur-des-Fossés, tout exprès afin de n'assister aux noces qui ce jour furent faites au Louvre, en grande pompe, de Saint-Luc et de la demoiselle de Brissac, par la volonté et exprès commandement du Roi, qui s'y trouva et y dansa en graude allégresse. La mariée était laide, bossue et contrefaite, et encore pis, selon le bruit de la Cour, quelque artifice qu'elle employât pour sembler et paraître autre.

Le lendemain de la noce, qui était le lundi gras, fut fait en l'hôtel neuf de Montmorency, où allèrent le Roi et la Reine sa femme, et MM. de Guise, M. le Duc et les deux autres Reines, revinrent le soir et soupèrent au Louvre avec le duc de Lorraine, qui ce jour arriva à Paris.

Or était M. le Duc résolu de partir, le lendemain matin, jour du mardi gras, pour se retirer à Angers, et avait commandé à ses gens de tenir son train et cariage tout prêt pour déloger. De quoi le Roi et la Reine, sa mère, avertis, entrèrent en quelques soupçons et défiances, de mode que la nuit, sortant du bal, ils l'allèrent voir en sa chambre, où, montés en hauts propos, sassurèrent de la personne dudit seigneur Duc, lui

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laissant garde en sa cliambre, et le matin firent saisir La Châtre, Cimier, de La Rochepot et autres des plus près approchant la personne dudit seigneur Duc, qu'ils firent mettre à la Bastille sous bonne et sûre garde. Et tendaient les affaires à gi-and trouble, quand sur le midi, par l'intervention de M. de Lorraine, le Roi et Monsieur, son frère, furent réconciliés, s'embrassèrent avec larmes et promirent de demeurer bons frères et bons amis, et furent les prisonniers délivrés; jurèrent pareillement Bussy et les autres favoris de M. le Duc, comme aussi firent Quélus, Saint-Luc et les autres mignons du Roi, de vivre dès lors en avant fraternellement, sans haine ni sans querelle, s'entr'embrassèrent plusieurs fois, en signe de réconciliation, faisant à la courtisane la meilleure pii)ée du monde.

Monsieur, de sa part, faisait pareille mine et contenance avec le Roi son frère, la Reine sa mère, et autres princes et seigneurs courtisans, et néanmoins, tout à coup et à l'iniproviste, dès le lendemain, (jui était le vendredi 15 de ce mois, sur les sept heures du soir, s'en étant ;dlé à l'abbaye Sainte-Geneviève et faisant semblant de venir faire collation avec l'abbé, s'en va en certain endroit de ladite abbaye à ce destiné et ordonné, et par-dessus les murailles de la ville se fait descendre avec une corde dans le fossé, comme semblablement firent La Châtre, Bussy, Cimier, Champvallon, le chevalier Breton, La Rochepot, Hergni et autres de ses favoris, et sur chevaux prêts et ex[)rès apostés, se retirèrent à Angers avec diligence.

De cette telle et comme larronnesse départie furent le Roi, la Reine sa mère, toute la Cour et le peuple de Paris merveilleusement ébahis et scandalisés, et partit la Reine, dès le lendemain lo du mois, pour aller trouver son fils et tâcher de le ramener ou apaiser; et laissèrent le Roi et elle librement départir de Paris et le suivre tous les gentilshommes et officiers de sa maison,

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ensemble tous ses mulets, coffres et bagages, ne le voulant en rien irriter, mais recherchant tous moyens de le contenter, en sorte qu"il ne pût prendre juste, ou apparente occasion de rien remuer.

Tous les états de France se vendaient alors au plus offrant et dernier enchérisseur, mais principalement ceux de la justice, contre tout droit et raison, qui était la cause qu'on revendait en détail ce qu'on avait acheté en gros, et qu'on épiçait si bien les sentences aux pauvres parties, qu'elles n'avaient garde de pourrir. Mais ce qui était le plus abominable était la cabale des matières bénéficiales, la plupart des bénéfices ecclésiastiques étant tenus et possédés par femmes et gentilshommes mariés, auxquels ils étaient conférés et donnés pour récompense de leurs services, jusqu'aux enfants auxquels lesdits bénéfices se trouvaient le plus souvent affectés, étant encore en la matrice de leur mère, tellement que, quand ils venaient au monde, ils portaient la crosse et mitre en leur tète, comme ce poisson de mer mitre de Rondelet. Brief, il n'était possible de voir une écrevisse plus tortue et contrefaite que l'ordre et le gouvernement de cet État.

Le dimanche 27 avril, pour démêler une querelle née pour fort légère occasion, le jour précédent, en la cour du Louvre, entre le seigneur de Quélus, l'un des grands mignons du Roi, et le jeune d'Entragues, qu'on appelait Entraguet, favori de la maison de Guise, ledit Quélus avec Maugiron et Livarot, et Entraguet avec Riberac et le jeune Schomberg, se trouvèrent, dès cinq heures du matin, au Marché-aux-Chevaux (anciennement les Tournelles, près la Bastille-Saint-Antoinej, et là combattirent si furieusement, que le beau Maugiron et le jeune Schomberg demeurèrent morts, sur la place. Riberac, des coups qu'il y reçut, mourut le lendemain à midi. Livarot, d'un grand coup qu'il eut sur la tête, fut six semaines malade et enfin réchappa. Entraguet

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s'en alla sain et sauf avec un petit coup, qui n'était qu'une cgratignure au bras. Quélus, auteur et agresseur de la noise, de dix-neuf coups qu'il y reçut, languit trente-trois jours, et mourut le jeudi 29 mai, en l'hôtel de Boisy, oîi il fut porté du champ du combat, comme lieu plus ami et plus voisin. Et ne lui profita la grande faveur du Roi, qui Fallait tous les jours voir, et ne bougeait du chevet de son lit, et qui avait promis aux chirurgiens qui le pansaient cent mille francs au cas qu'il revînt en convalescence, et à ce beau mignon, cent mille écus pour lui faire avoir bon courage de guérir. Nonobstant lesquelles promesses, il passa de ce monde en l'autre, ayant toujours en la bouche ces mots, même entre ses derniers soupirs qu'il jetait avec grande force et grand regret : « Ah! mon Roi, mon Roi! » sans parler autrement de Dieu ni de sa mère. A la vérité, le Roi portait à Maugiron et à lui une merveilleuse amitié, car il les baisa tous deux morts, fit tondre leurs tètes et emporter et serrer leurs blonds cheveux, ôta à Ouélus les pendants de ses oreilles, que lui-même auparavant lui avait donnés et attachés de sa propre main.

Telles et semblables façons de faire (indignes à la vérité d'un grand Roi et magnanime comme il était) causèrent peu à peu le mépris de ce prince, et le mal qu'on voulait à ses mignons qui le possédaient , donna un grand avantage à ceux de Lorraine, pour corrompre le peuple, et, dans le Tiers-état, créer et former peu à peu entièrement leur parti, qui était la Ligue, de laquelle ils avaient jeté les fondements dès l'an précédent 1577.

En ce même mois de mai, à la faveur des eaux qui lors commencèrent, et jusqu'à la Saint-Martin continuèrent d'être fort basses, fut commencé le Pont-Neuf, de pierre de taille, qui conduit de Nesle à l'école Saint- Germain, sous l'ordonnance du jeune du Cerceau, architecte du Roi, et la surintendance de messire Christophe

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de Thon, premier président, maître Pierre Scguier, lieutenant civil, maître Jean de La Giiesle, procureur général, et maître Claude Marcel, surintendant des finances. Et furent, en ce même an, les quatre piles du canal de la rivière de Seine, flitant entre le quai des Augustins et l'île du Palais, levées environ une toise chacune par-dessus le rez-de-chaussée. Les deniers furent pris sur le peuple, par je ne sais quelle creue ou dace extraordinaire, et disait-on que la toise de l'ouvrage coûtait quatre-vingt-cinq livres.

Le mardi 3 juin, le Roi et les Reines, après avoir soupe chez Adjacet [comte de Chateauvillain], allèrent coucher à Ecouen, de là à Chantilly, où le maréchal de Montmorency les traita par trois jours magnifiquement. Puis, passèrent à Trie [Trie-Château], à Charleval, à Gaillon, à Rouen et à Dieppe, où le Roi, par le conseil de ses médecins, s'alla baigner en la mer, pour guérir certaines galles dont il était travaillé.

Sur la fin de ce mois, le Roi demanda au Clergé de France une décime et demie d'extraordinaire, outre les moyennes décimes ordinaires, sous prétexte des frais qu'il convenait faire pour renvoyer la Reine de Navarre, sa sœur, au Roi de Navarre, son mari : dont tout le Clergé murmura fort. Et lui fit de bouche et par écrit plusieurs belles remontrances, tendant à fin d'en être excusés et déchargés. Cependant, Sa Majesté va toutes les fêtes ouïr la messe en diverses paroisses de Paris, pour faire paraître aux prêtres et théologiens, qui le blâmaient de n'aimer guère l'église, qu'il était fort bon catholique, et que le Clergé ne pouvait ni ne lui devait rien refuser de ce qu'il demandait.

Le samedi 2 août, la Reine de Navarre part du château d'Ollainville pour prendre le chemin de Gascogne, vers le Roi son mari (à son grand regret et corps défendant, selon le bruit tout commun), et l'accompagnent la Reine sa mère, le cardinal de Rourbon, M. le duc de

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Montpensier et messire Gui du Faur. sieur de Pybrac, président de la Cour.

Le mercredi 20 août, par arrêt de la Cour, au parvis Notre-Dame de Paris, apr.'-s avoir fait amende honorable, furent pendus et puis brûlés deux hommes de Chelles-Saint-Baudour, qui avaient été soldats et gardes de bois, et leurs procès brûlés avec eux. à cause de plusieurs énormes et exécrables blasphèmes par eux dits et prononcés contre l'honneur de Dieu et de la benoîte Vierge sa mère.

Le jeudi 16 octobre, le Roi va à OUainville, où il chasse et passe son temps, et là reçoit des nouvelles de la Reine sa mère, du bon et gracieux accueil et magnifique réception que le Roi de Navarre avait faite à Nérac, à elle et à la Reine de Navarre, sa fille, et comme elle s'en allait en Languedoc, pour tâcher à y composer les affaires de l'Etat, et les troubles recommençant entre ceux de la Religion et les catholiques, lesquelles nouvelles le Roi eut pour fort agréables.

D'autre côté, les nobles et le peuple de Bretagne, Normandie, Bourgogne et Auvergne se liguent et se résolvent de ne plus payer d'impôts, aides, subsides, emprunts, décimes, tailles, crues et charges, autres que celles qui étaient du vivant du roi Louis XII et la Reine Anne de Bretagne, son épouse, crient tous contre le Roi, les surchargeant journellement de nouveaux subsides et nouveaux offices, et n'acquittant aucune de ses dettes, des grands deniers qui en proviennent, mais en faisant des prodigues somptuosités et des dons immenses à sept ou huit mignons frisés qui l'environnent et possèdent.

De quoi Sa Majesté, ayant eu avis à Fontainebleau du langage qu'ils tenaient, dit ces mots : e Ce sont des fruits de la Ligue, qui commencent k opérer; mais j'en empêcherai, si je puis, l'opération. Ce sont de grands

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artisans à conduire peuples, que ces gens-ci; mais je leur montrerai que j'y suis encore plus grand maître qu'eux ». Et de fait, pour traverser leurs desseins, il commença dès lors à favoriser Monsieur d"un côté, et le Roi de Navarre de l'autre, pour mettre comme une barre au bien public et à la religion dont il se targuait; donne, sous main, au Roi de Navarre, une pension de cent mille francs tous les ans, pour leur faire tête, et l'avoir tout prêt à remuer quand il lui commanderait; se rit des exercices que le Roi de Navarre donne, en ce temps, à la Reine sa mère, en Languedoc, et de la peine qu'elle prend de courir tout le jour après lui pour l'attraper et tromper, le tout venant du Roi, qui avait des desseins tout contraires à ceux de sa mère.

Le mercredi 26 novembre, le Roi. avec la Reine sa femme, revient de Fontainebleau et Ollainville à Paris, où, étant arrivé, fait à son de trompe faire défense à toutes personnes de porter pistoles dans la ville de Paris, et à tons vagabonds d'en sortir dans 24 heures, sur peine de la hart.

Le jeudi qui était le premier de l'an 1579, le Roi établit et solemnisa son nouvel ordre des Chevaliers du Saint- Esprit en l'église des Augustins do Paris, en grande pompe et magnificence, et les deux jours ensuivants traita à dîner, audit lieu, ses nouveaux chevaliers et l'après-dînée tint conseil avec eux.

On disait que le Roi avait de nouveau institué cet ordre pour adjoindre à soi, d'un nouvel et plus étroit lien, ceux qu'il y voulait nommer, à cause de l'effréné nombre des chevaliers de l'Ordre Saint-Michel, qui était tellement avili, qu'on n'en faisait non plus de compte que de simples hobereaux ou gentillàtres, et appelaiton dcpiéça le Grand Collier de cet ordre « le collier à toutes bêtes ». Et pour se les rendre plus loyaux et affectionnes serviteurs, il les obligeait à certains serments contenus aux articles de l'institution de l'Ordre, et même était son dessein de leur donner à chacun huit cents écus de pension (en forme de commanderie) sur certains bénéfices de ce royaume; et pour ce les fit-il appeler Commandeurs.

Et ce faisait-il (à ce qu'on disait) pour ce que beaucoup de ses sujets, agités du vent de la Ligue, qui secrètement et par sous main ourdissait toujours son fuseau, tendaient comme à rébellion, sy laissant aisé-

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ment transporter, pour les nouvelles charges qu'on leur mettait journellement à sus. A quoi Sa Majesté désirant pourvoir, s'était avisée de se fortifier desdits nouveaux chevaliers, qu'elle croyait, avec ses mignons et un régiment des gardes, qui journellement l'assistaient, lui être prompts et fidèles adjuteurs et défenseurs, avenant quelque émotion.

En ce mois une bande d'Italiens, avertis par ceux de Paris, que le Roi avait dressé, en son château du Louvre, un réduit de jeu de cartes et de dés, vint à la cour et gagna au Roi, dans le Louvre, trente mille écus, tant à la prime qu'aux dés, qui est un jeu lequel, en un royaume bien policé, devrait être très étroitement défendu : car, comme dit Saint Basile, en son homélie VIll, le diable est toujours là qui allume la fureur de tels joueurs, par ces petits os marqués à certain point.

La nuit du mercredi i^"" avril, la rivière de Saint- Marceau, au moyen des pluies des jours précédents, crût à la hauteur de quatorze ou quinze pieds, abattit plusieurs murailles, moulins et maisons, noya plusieurs personnes de tous sexes et âges, surprises dans leurs maisons et dans leur lit, ravagea grande quantité de bétail et fit du mal infini. Le peuple de Paris, à milliers, le lendemain et jours ensuivants , courut voir ce désastre, avec grande frayeur et épouvantement. L'eau fut si haute qu'elle se répandit par l'église et jusques au grand autel des Cordeliers-Saint-Marceau, ravageant par forme de torrent en grande furie, laquelle néanmoins ne dura que trente heures ou peu plus.

La Cour de Parlement, en corps, le samedi ensuivant, vint à la grande église Notre-Dame, où fut dite une messe solennelle, avec prières à Dieu, qu'il lui plût apaiser son ire, et à même fin fut, le lundi ensuivant, faite procession générale à Paris.

Le lundi 2o janvier fut pul)lic en la Cour de Parlement de Paris l'édit fait, et arrête après longue délibération de la Cour, sur les cahiers des États tenus à Blois, en l'an 1577, auquel y a beaucoup de belles et bonnes ordonnances : lesquelles, s'il plaisait à Dieu et au Roi qu'elles fussent bien observées, tous les États et peuple de France en seraient grandement soulagés et satisfaits. Mais est ii craindre qu'on en dise, comme de l'édit des États d'Orléans et de toutes autres bonnes ordonnances faites en France : « Après trois jours, non valables ».

En ce temps (mars), y a commencement de peste à Paris. De fait, sont, par arrêt delà Cour de Paris, faites défenses à toutes personnes de vendre meubles aux places publiques, ni aux maisons privées. Courent force rougeoles et petites véroles, même aux grandes personnes, jusqu'aux vieillards qui s'en trouvent atteints. Adviennent aussi plusieurs morts subites.

Ce même jour de mercredi 6 avril, advint tremblement de terre épouvantable à Paris, Château-Thierry, Calais, Boulogne et plusieurs autres villes de France, petit toutefois h Paris au prix des autres villes.

Depuis le deuxième jour de ce mois de juin jusqu'au huitième, tombent malades à Paris dix mille personnes

d'une maladie ayant forme de rhume ou de catarrhe, qu'on appela la coqueluche; même le Roi, le duc de Mercœur, son beau-frère, le duc de Guise et le seigneur Do [François d'O, seigneur de Fresnesj, en furent travaillés. Cette maladie prenait par mal de tète, d'estomac, de reins et courbature par tout le corps, et persécuta quasi tout le royaume de France tant que l'année dura, n'en échappant quasi personne d'une ville, village ou maison, puisqu'une fois elle y était entrée, étant comme avant-coureuse de la peste, qui fut grande à Paris et aux environs tout cet an. Le meilleur remède qu'y trouvèrent les médecins fut de faire abstenir de vin les malades, et combien qu'à aucuns ils ordonnassent la saignée et la rhubarbe et aux autres la casse, si est-ce qu'enfin le meilleur qu'ils y trouvèrent fut de faire tenir les malades au lit et les faire boire et manger peu, sans autre recette ni médecine. On disait à Paris que de cette coqueluche étaient morts à Rome, en moins de trois mois, plus de dix mille personnes.

La peste, en ce temps (juillet), rengrège à Paris, et, pour y remédier, messieurs les Prévôts de Paris et des marchands, avec quelques conseillers de la Cour, députés par icelle, s'assemblent souvent en la salle de la Chancellerie, bien empêchés à y donner quelque bon ordre et provision. Enfin, ils créent un officier qu'ils appellent le Prévôt de la santé, qui va rechercher les malades de la peste par tous les quartiers de la ville, et par certains satellites qu'il a en sa charge, les fait portera l'Hôtel-Dieu, au cas qu'ils ne veuillent et n'aient le moyen de demeurer en leurs maisons. Malmedy, liseur du Roi aux mathématiques, philosophe et savant médecin, entreprend la Visitation et cure générale des pestiférés, et en fait bien son devoir et son profit. Tentes et loges sont dressées vers Montfaucon, les faubourgs de Montmartre et Saint-Marcel, où se retirent plusieurs pestiférés, qui y sont passablement nourris et pansés.

On commence à bâtir à Grenelle, lieu champêtre, à l'endroit des Minimes, de l'autre côté de la rivière de Seine, vers Vaugirard, que l'IIôtel-Dieu achète de l'abbé de Sainte-Geneviève et autres particuliers auxquels ladite ferme appartenait. Et pour les Irais nécessaires pour les bâtiments, afin d'y loger les malades de peste elles y panser et traiter, contribuent tous les habitants de Paris, les uns de gré par forme d'aumône, et les autres par cote imposée sur eux. La contagion et mal furent grands et plus effroyables toutefois que dangereux : car il ne mourut point à Paris et aux faubourgs, en tout ledit an 1580, plus de 30 000 personnes. Et fut néanmoins l'effroi tel et si grand, que la plupart des habitants de Paris ayant ([uelque moyen, vida hors la ville, et les forains n'y vinrent environ six mois durant, de façon que pauvres artisans et manœuvres criaient à la faim et jouait-on aux quilles sur le pont Notre-Dame et en plusieurs autres rues de Paris, même dans la grande salle du Palais. Cette [)esle, par la contagion venant de Paris, s'épandit par maints villages, bourgs et bourgades et petites villes d'alentour, où il mourut grand peuple de cette maladie : et y fut plus cruelle et dangereuse qu'à Paris.

Le dimanche cinquième jour du mois de mars, le Roi relevé d'une longue diète laite par lui à Saint-Germain en-Laye, d'où deux jours auparavant il était revenu sain et allègre à Paris, alla au bois de Vincennes dîner et revint souper chez messire Ludovic Adjacet, comte de Châteauvillain, et après souper alla chez maître Marc Miron, son premier médecin, logé en une maison qu'il lui avait donnée, sise en la Couture-Sainte-Catherine, s'habiller en masque avec d'O, d'Arqués et La Valette, ses mignons, et quelques demoiselles de privée connaissance, qui ainsi masqués rôdèrent par toute la ville de Paris et par les maisons où ils savaient y avoir bonne compagnie, tout aussi qu'en un jour de Carême prenant, pour ce que c'était le dimanche de la Mi-Carême.

Le mercredi 17 mai, la Reine mère revenant d'Alençon sans avoir rien fait avec M. le Duc son fils (qui, revenant de Gascogne où il avait séjourné six ou sept mois avec le roi de Navarre, s'était résolu au voyage de Flandres, que sa mère empêchait de ce qu'elle pouvait), arriva à Paris, où elle toucha soixante et dix mille écus que lui baillèrent les Prévôts des Maréchaux de ce royaume, pour certaine composition pour eux avec elle faite, pour être conservés et entretenus en leurs états, charges et juridiction, qu'elle faisait semblant de leur

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vouloir ùter ou retrancher pour tirer argent de leur bourse, ce qu'elle fît finalement, à la charge de les maintenir de là en avant en leurs privilèges de voler et piller le peuple comme de coutume.

Le lundi 7 août, Monsieur, frère du Roi, qui au commencement de ce mois était parti de Château-Thierry, s'acheminant vers Fère-en-Tardenois, avec son armée, qui faisait, par où elle passait, tous les maux du monde, arriva à Guise, où était le rendez-vous du surplus de son armée, et tôt après, avec toutes ses troupes, tira vers la ville de Cambrai, où il entra sans coup férir, le vendredi dix-huitième jour d'août, à trois heures après midi, et y fut magnifiquement reçu par ceux de la ville, et mené par les échevins, sous un poêle de satin blanc, couvert dclleurs de lis et autres broderies d'or, jusques en la grande église, où fut chanté le Te Deum, en grande foule et allégresse de tout le peuple. Puis il fit le serment solennel d'entretenir les promesses auparavant faites en son nom. par son spécial procureur, lesquelles furent encore par lui réitérées en rHùtel de Ville, où il fut mené. Et, incontinent, furent de toutes i)arts amenés vivres et munitions de toutes sortes en ladite ville, en grande abondance, tellement que tout y était, peu de jours après, à meilleur marché qu'en aucune autre ville circonvoisine.

Et sur la fin d'août, averti que la garnison espagnole, étant en la ville de Cateau en Cambresis, sise entre Cambrai et Saint-Quentin, empêchait le libre commerce de ceux de Cambrai avec ceux des villes voisines, il l'alla assiéger et faire battre de quelques pièces de canon. Durant le siège, les seigneurs de Balagny, de La Rochepot et de La Vergne y furent blessés, et de Beaune, vicomte de Tours, tué. De la Barre, capitaine de la porte de Monsieur, y fut blessé d'une mousquetade qui lui emporta une jambe. Les assiégés, enfin, ne pouvant l)lus tenir, le dernier jour d'août, rendirent la ville à

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Monsieur, à composition, qui fut que les soldats de la garnison sortirent la harquebuse sur Fépaule , sans mèches, les enseignes ployées. Cela fait, Monsieur prit le titre de protecteur de la ville de Cambrai et du pays de Cambrésis, et laissa dans la citadelle de Cambrai cinq cents soldats français, sous la charge et conduite de M. de Balagny, et emmena avec lui le seigneur d'Emeri, auparavant commandant pour le Roi d'Espagne à ladite citadelle, avec promesse de lui donner en France dix mille livres de rente.

Le samedi 26 d'août, sur les neuf heures du soir, apparut au ciel, sur la ville de Paris (où la peste continuait toujours), une grande inflammation, s'étendant d'orient en occident, qui fît une grande lumière, environ deux bonnes heures durant.

Le jeudi 7*^ jour de septembre, jour des arrêts en robes rouges, le seigneur d'Arqués, premier mignon du Roi, vint en parlement, en personne, et assisté des ducs de Guise, d'Aumale, Villequier et autres seigneurs, fît en sa présence publier les lettres de l'érection du vicomte de Joyeuse en duché et pairie, et icelles entériner et registrer, ouï et ce consentant et requérant le Procureur-général du Roi, par l'organe de maître Augustin de Thou, son avocat, avec la clause qu'il précéderait tous autres pairs, fors les princes issus du sang royal ou de maisons souveraines, comme Savoie, Lorraine, Clèves et semblables, et tout ce en faveur du mariage d'entre lui et Mademoiselle Marguerite de Lorraine, fîlle de Vaudemont, sœur de la Reine. Ils furent fîancés au Louvre, le lundi 18 septembre, en la chambre de la Reine, et, le dimanche ensuivant, 24 dudit mois, furent mariés à Saint-Germain de l'Auxerrois, à trois heures après midi. Le Roi mena la mariée au moustier, suivie de la Reine, princesses et dames de la Cour, tant richement et pompeusement vêtues, qu'il n'est mémoire d'avoir vu en France chose si somptueuse. La dépense

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y fut faite si grande, y compris les mascarades, combats à pied et à cheval, joutes, tournois, musiques, danses d'hommes et femmes, et chevaux, présents et livrées, que le bruit était que le Roi n'en serait point quitte pour douze cent mille écus. De fait, la toile d'or et d'argent, en toutes choses, jusques aux masques et chariots, et autres feintes, et aux accoutrements des pages et laquais, le velours et la broderie d'or et d'argent n'y furent non plus épargnés que si on les eût donnés pour l'amour de Dieu. Et était tout le monde ébahi d"un si grand luxe, et tant énorme et superflue dépense qui se faisait par le Roi et par les autres de sa Cour, de son ordonnance et exprès commandement, en un temps mêmement qui n'était des meilleurs du monde, mais fâcheux et dur pour le peuple, mangé et rongé jusques aux os, en la campagne par les gens de guerre, et aux villes par nouveaux offices, impôts et subsides. Le Roi donna à Ronsard et à Baïf, poètes, pour les vers qu'ils firent, pour les mascarades, combats, tournois et autres magnificences des noces, et pour la belle musique par eux ordonnée et chantée avec les instruments, à chacun deux mille écus, et donna en son nom et de sa bourse les livrées des draps de soie à chacun, même donna et promit payer au marié, dans deux ans prochains, la somme de quatre cent mille écus pour la dot de la mariée.

Le mardi 10'^ jour d'octobre, le cardinal de Bourbon fit son festin des noces du duc de Joyeuse en l'hôtel de son abbaye de Saint-Germain des Prés, et fit faire à grands frais, sur la rivière de Seine, un grand et superbe appareil d'un grand bac, accommodé en forme de char triomphant, auquel le Roi, princes et princesses, et les mariés, devaient passer du Louvre au Pré-aux-Clercs, en pompe moult solennelle, car ce bac et char triomphant devait être tiré par-dessus l'eau par autres bateaux déguisés en chevaux marins, tritons,

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baleines, sirènes, saumons, dauphins, tortues et autres monstres marins, jusques au nombre de 24, en aucuns desquels étaient portés, à couvert au ventre desdits monstres, les trompettes, clairons, hautbois, violons, cornets et autres musiciens d'excellence, même quelques tireurs de feux artificiels, qui pendant le trajet devaient donner maints passetemps et plaisirs, tant au Roi et à sa compagnie, qu'à cinquante mille personnes du peuple de Paris, de tout genre, âge et sexe, épandues sur les deux rivages, en grande expectation de voir quelque beau et rare dessein. Mais le mystère ne fut pas bien joué, et ne put-on faire marcher les animaux ainsi qu'on avait projeté, de façon que le Roi, aj^ant aux Tuileries, depuis 4 jusqu'à 7 heures du soir, attendu le mouvement et acheminement de ces animaux aquatiques sans en apercevoir aucun effet, dépité et marri, dit qu'il voj'ait bien que c'étaient des bêtes qui commandaient à d'autres bètes, et étant monté en coche avec les Reines et tout le train de sa suite, alla au festin qui fut jugé le plus pompeux et magnifique de tous, nommément en ce que ledit seigneur cardinal fit représenter un jardin artificiel garni de fleurs et de fruits, comme si c'eût été en mai, ou en juillet et août.

Le lundi 16, en la belle et grande lisse, à grands frais et peines et en pompeuse magnificence, dressée et bâtie au jardin du Louvre, exécuta le Roi son combat de quatorze Blancs contre quatorze Jaunes, à huit heures du soir, aux torches et flambeaux : et le mardi 17, un autre combat à la pique, à l'estoc, au tronçon de la lance, à pied et à cheval; et le jeudi 19, pour fin des carrousels et ballets, fut fait le ballet des chevaux, auquel les chevaux d'Espagne, coursiers et autres du combat, en combattant, s'avançaient, se retiraient et se contournaient, au son et à la cadence des trompettes et clairons sonnant, y ayant été aduits et instruits cinq ou six mois auparavant.

A quoi prirent fin les bombances et extraordinaires et

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folles dépenses qu'il plut au Roi faire aux noces du seigneur d'Arqués, son mignon d'avance, et beau-frère de conséquence, et desquelles il se disait déjà tant las (comme il en avait grande raison), que, s'il eût été à commencer, il eût beaucoup épargné et des deniers, que pour y fournir il avait levés sur le pauvre peuple, et de sa réputation envers les siens et les étrangers. Mais c'est l'ordinaire des princes de s'aviser, sur le tard, de leurs fautes.

En ce mois, les voleurs, par les champs, en troupes, allaient voler la nuit les maisons des gentilhommes et des laboureurs, et emportaient tout, jusques aux lits et aux pigeons des colombiers, tant était grande la licence des soldats, et mal gardée la justice et discipline militaire.

Le mercredi 17 janvier, messire Henri de Mesmes, seigneur de Roissi, venu en la maie grâce du Roi, fut rudement bafoué par Sa Majesté, et désappointé des états de chancelier de la Reine et de garde des Chartres, avec telle contumélie et animosité, que dès le jour même, ou le lendemain, on lui ôta les sceaux de la Reine et les clefs du bureau des Chartres. Et lui donna le Roi un coup de pied en le chassant (tant sa colère fut grande), l'appelant larron et le menaçant de le faire pendre s'il lui advenait jamais de se trouver devant lui. Qui lui fut un grand coup de bâton et dont toutefois il fut fort peu plaint, disant chacun que cela, et pis encore, lui était bien dû, pource qu'encore il fut tenu et réputé pour habile homme et des plus doctes et dignes de sa robe, néanmoins il était connu pour un des plus superbes et insolents qui fût en la Cour, au demeurant exacteur, pillard et paillard dissolu, et d'une très mauvaise conscience.

Le vendredi 26 janvier, le Roi et la Reine sa femme, chacun à part soi , et chacun accompagné de bonne troupe, lui de princes et seigneurs, elle de princesses et dames, allèrent à pied, de Paris à Chartres, en voyage vers Notre-Dame-de-dessous-Terre, étant en la basse église de Notre-Dame de Chartres : où fut faite une neuvaine, à la dernière messe de laquelle le Roi et la

Reine assistèrent et offrirent une Notre-Dame d'argent doré, qui pesait cent marcs, avec grande dévotion et avec humble et cordiale affection, qu'il plût à Dieu et à la bonne Dame intercéder vers Jésus-Christ, son fils, de leur donner lignée qui pût succéder à la couronne de France. Et à cette même fin firent continuer, par toutes les églises de ce royaume, les quotidiennes et solennelles prières dcspieça commencées à y être laites pour cet effet.

En ce temps (mars), le Roi prit des coffres de maître François de Vigni, receveur de rilôtel de Ville de Paris, cent mille écus, pour les bailler aux ducs de Joyeuse et d'Épernon, à chacun quarante mille écus, pour les frais de leur voyage en Lorraine, où ils allaient voir les parents de leurs femmes. De quoi le peu[)le de Paris se scandalisa et murmura fort, voyant les paiements des arrérages de leurs rentes retardés d'autant, et même que le Roi les avait comme extorqués par force du receveur de Vigni, qui tâcha, le plus qu'il put, de ne les point bailler, s'excusant sur limportunité et menace du peuple, le pressant de leur payer les quartiers de leursdites rentes despieça échus.

Le lundi 2.j juin, le Roi et la Reine firent un voyage à Notre-Dame de Chartres , et, après y avoir fait leurs prières et oblations afin d'avoir un enfant, ils y donnèrent une lampe d'argent pesant quarante marcs, et cinq cents livres de rentes, pour y fournir d'huile et autres choses nécessaires à la faire ardoir nuit et jour. \u retour duquel voyage, ne faisant que passer par Paris, [le Roi] s'en alla à Fontainebleau, où il assembla le Conseil des princes et autres de son Conseil d'État; pour prendre avis de la réponse qu'il avait à faire au Pape et au roi d'Espagne, le sollicitant, par leurs nonces et ambassadeurs, de faire publier et recevoir en France le concile de Trente et y étaldir l'inquisition.

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Le dimanche 30 octobre, sur les cinq heures du soir, apparut au ciel, devers le midi, une grande et épouvantable lumière, brillante et s'élançante comme éclair de tonnerre, et dura deux bonnes heures, ce qu'on interpréta à mauvais présage.

En ce même temps (novembre), le Roi envoya à la Cour quatre ou cinq édits nouveaux d'érection d'officiers tout neufs, pour en tirer argent et le donner à ses deux mignons, ou en agrandir leurs parents qu'il voulait marier et faire grands, à quelque prix que ce fût, tant il était aveuglé de l'amour de ces deux petits muguets, lesquels tenaient plus grand train et faisaient plus de dépenses qu'oncques n'avaient fait les enfants des feus rois François premier et Henri second, de leurs vivants. Pour y fournir, le Roi fit porter en son cabinet tous les deniers qu'il put amasser de tous côtés, qui ne passaient parles mains du Trésorier de l'Epargne, ni d'aucun autre financier, mais lui-même par ses mains les dissipait et distribuait ainsi que bon lui semblait ou par les mains de quelques valets apostés, lesquels, sans en rendre compte, s'en prévalaient avec les mignons, au grand mécontentement des princes, seigneurs, et ofliciers de la Couronne, et à la foule et oppression notoire du pauvre peuple, qui murmurait assez de ce pitoyable gouvernement, mais en vain, pource que c'était une bête à qui on avait arraché les dents et les ongles.

Le jeudi premier de décembre, le Roi fit faire à Paris une procession générale, où furent portées la châsse sainte Geneviève et les reliques de la Sainte-Chapelle, et y assista le Roi avec les Reines, sa mère, sa femme, et sa sœur de Navari'e ; la Cour de parlement y marcha en corps et en robes rouges, et la ville en corps. L'on disait qu'il l'avait fait faire comme pour une solennelle conclusion des assiduelles prières que, tout le long de cette année 1582, il avait faites et commandé de faire, par toutes les églises, nommément par les paroisses de

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Paris, aux paradis qui, par son commandement, y avaient été construits et parés, à ce qu'il plût à Dieu donner à la Reine sa femme, lignée qui pût succéder à la couronne de France : dont il avait singulier désir.

En ce temps, le Roi, affamé d'argent, fît une nouvelle et insolite exaction ; car, sur tous les marchands de Paris, achetant et vendant du vin en gros, il fit faire taxe en son Conseil secret, sur l'un de 1000 écus, sur l'autre de 800, sur l'autre de COO, et ainsi qui plus qui moins, selon le rapport qu'on lui faisait de leurs moyens cl facultés, et leur envoya à chacun un mandement de payer sa quote dans vingt-quatre heures, sur peine de prison, sans déport et sans ouïr aucunes remontrances. Pareilles taxes avaient été peu devant faites sur tous ceux de ce royaume qui s'étaient mêlés du trafic du sel, et même sur les ofliciers des greniers à sel, encore qu'ils n'eussent en rien forfait : dont y eut grand murmure.

En ce mois de décembre 1582, fut confirmée, par édit, ordonnance et déclaration du Roi, la réformation du calendrier faite par le Pape, pour le retranchement de dix jours, tellement que le 10 décembre on compta 20, sans toutefois que, jjour labréviation des dix jours, les débiteurs pussent être contraints, par leurs créanciers, sinon qu'autant de jours après le terme échu qu'il y en aurait eu de perdus et délaissés, et sans aussi que ladite abréviation de jours et d'année put préjudicier aux actions de retraits lignagers, qui devaient avoir cours sans aucune abréviation de jour ni de temps.

Le 21 janvier, le Roi, après après avoir fait ses Pâques et ses prières et dévotions bien dévotement au couvent des Bons-Hommes à Nigeou', auxquels il donna cent écus, s'en revint au Louvre, où arrivé il fit tuer à coups d'arquebuses les lions, ours, taureaux et autres semblables bètea qu'il voulait nourrir pour combattre avec les dogues; et ce, à l'occasion d'un songe qui lui était advenu, par lequel il lui sembla que les lions, ours et dogues le mangeaient et dévoraient, songe qui semblait présager ce que depuis on a vu advenir, lorsque ces bêtes furieuses de la Ligue, se ruant sur ce pauvre prince, l'ont déchiré et mangé avec son peuple.

L'an présent 1583, en ce mois de mars, le Roi institua et érigea une nouvelle Confrérie, qu'il fit nommer des Pénitents, de laquelle lui et ses deux mignons se firent confrères, et y fit entrer plusieurs seigneurs, gentilshommes et autres de sa Cour, y conviant les plus apparents de son Parlement de Paris, Chambre des Comptes, et autres cours et juridictions, avec un bon nombre des

1. Religieux minimes dits de Nigeon ou Bous-IIommes, parce que Louis XI avait donné le nom de bonhomme à saint t^rançois de Paule; ils s'étaient établis à Ghaillot à la fin du xv" siècle, à la demande d'Anne de Brelagne fini leur avait donné son manoir de Nie;eon dit l'Hôtel de Bretagne.

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plus notables bourgeois de la ville : mais peu se trouvèrent qui se voulussent assujétir à la règle, statuts et ordonnances de ladite confrérie, qu'il fit imprimer en un livre, le titrant : De la Congréyation des Pénitents de l'Annonciation Notre-Dame, pour ce qu'il disait avoir toujours eu singulière dévotion envers la Vierge Marie, .Mère de Dieu. De fait, il en fit les premiers services et cérémonies le jour de la fête de ladite Annonciation) qui était le vendredi 25 mars de l'an présent 1583 : auquel jour fut faite la solennelle procession desdits confrères Pénitents, qui vinrent, sur les quatre heures après midi, du couvent des Augustins, en la grande église Notre-Dame, deux à deux, velus de leurs accoutrements, tels que des Battus de Rome, Avignon, Toulouse , et semblables , à savoir de blanche toile de Hollande, de la forme et façon qu'ils sont désignés par le Livre des Confréries. En celte procession, le Roi marcha sans garde ni différence aucune des autres Confrères, soit d'habit, de place, ou d'ordre : le Cardinal de Guise portait la croix, le duc de Mayenne, son frère, était maître des cérémonies, et frère Emont Auger, jésuite (bateleur de son premier métier, dont il avait encore tous les traits et façons), avec un nommé du Ferai, Lyonnais, chassé et fugitif de Lyon pour crime d'athéisme, conduisaient le demeurant; les chantres du Roi et autres marchaient en rang, vêtus de même habit, en trois distinctes compagnies , chantant mélodieusement la litanie en faux-bourdon.

Arrivés en l'église Notre-Dame chantèrent tous à genoux le Salve Regina en très harmonieuse musique, et ne les empêcha la grosse pluie, qui dura tout du long de ce jour, de faire et achever, avec leurs sacs tous percés et mouillés, leurs mystères et cérémonies encommencées.

Le 29 mars, le Roi fit fouetter à Paris, au Louvre, jusques à six vingts, que pages, que laquais, qui en la salle basse du Louvre avaient contrefait la procession des Pénitents, ayant mis leurs mouchoirs devant leurs

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visages, avec des trous à l'endroit des yeux, faisant la cérémonie telle qu'ils avaient vu faire aux Pénitents de la Confrérie du Roi.

Le jeudi saint 7 avril, sur les neuf heures du soir, la procession des Pénitents, où le Roi était avec tous ses mignons, alla toute la nuit par les rues et aux églises, en grande magnificence de luminaire et musique excellente, faux-bourdonnée. Et y en eut quelques-uns (même des mignons, à ce qu'on disait), qui se fouettèrent en cette procession, auxquels on voyait le pauvre dos tout rouge des coups qu'ils se donnaient.

Le dimanche 13 de novembre, le Prévôt de l'Hôtel et ses archers prirent prisonnières cinquante ou soixante, que damoiselles, que bourgeoises, contrevenant en habits et bagues à l'édit de la réformation des habits, sept ou huit mois auparavant publié, et les constituèrent prisonnières au Fort-I'Evrque et autres prisons fermées, où elles couchèrent, quelque remontrance et offre de les cautionner et payer les amendes encourues que pussent faire les parents et amis : qui fut une rigueur extraordinaire et excessive, vu que par l'édit il n'y gissait qu'une amende pécuniaire. Mais il y avait en ce fait un tacite commandement et consentement du Roi, qui ferma la bouche aux plaintes qu'on en voulait faire. Les jours ensuivants, les commissaires de Paris donnèrent assignation à plusieurs personnes contrevenant à cet édit, et ce pardevant le lieutenant civil, qui en condamna plusieurs en amendes plus grandes ou moindres, selon la qualité des personnes et de la contravention.

Le 11 février, Monsieur arriva de Château-Thierry, en poste, à Paris, où il se donna du bon temps avec le Roi, son frère, ces trois jours de carnaval. La Reine sa mère le fit loger avec elle en son logis des Filles- Repenties, oîi se bienveignèrent le Roi et lui, avec bel et moult gracieux accueil et toute démonstration de bienveillance de part et d'autre : pleurèrent, s'entre-embrassant, comme aussi fit la Reine leur mère, qui les fit s'entre-embrasser par trois fois.

Le jour de Carème-prenant venu, ils allèrent de compagnie, suivis de leurs mignons et favoris, par les rues de Paris, à cheval et en masque, déguisés en marchands, prêtres, avocats, et en toute autre sorte d'états, courant à bride avalée, renversant les uns, battant les autres à coups de bâtons et de perches, singulièrement ceux qu'ils rencontraient masqués comme eux, pour ce que le Roi seul voulait avoir, ce jour, privilège d'aller par les rues en masque. Puis, passèrent à la foire Saint- Germain, prorogée jusqu'à ce jour, où ils firent infinies insolences, et toute la nuit jusqu'au lendemain dix heures, coururent par toutes les bonnes compagnies et assemblées qu'ils surent être à Paris.

Le 20 février, l'érection de la Chambre royale et lettres d'icelle pour faire les procès des trésoriers furent publiées et homologuées en la Cour de Paris, et com-

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mencèrent les commissaires à faire les procès des trésoriers Habert et Jaupitre.

Le jeudi saint 29 mars, le Roi, sur le soir, fit sa procession des Pénitents, à la mode accoutumée, visitant les églises de Paris toute la nuit. Une autre bande de Pénitents, vêtus de toile bleue calandrée, en la forme des autres, en nombre de septante ou quatre-vingts (la plupart nu-pieds), fit aussi sa procession à part, la même nuit, en pareille cérémonie que les blancs, et avec fort bonne et harmonieuse musique.

Le seizième jour de mai, le duc d'Épernon partit de Paris par mandement et commission du Roi, pour aller en Gascogne trouver le Roi de Navarre, lui porter lettres et créance de la part de Sa Majesté, par lesquelles elle l'admonestait, exhortait et priait, pour ce que la vie du duc d'Alençon, son frère, était déplorée et n'en attendait-on de jour à autre que nouvelles de la mort, de venir à la Cour près d'elle et d'aller à la messe, parce quil le voulait faire reconnaître son vrai héritier et successeur de sa couronne, lui donner grade et dignité près de sa personne, tels que méritaient les qualités de beau-frère et légitime successeur de ladite couronne de France, et recevoir de lui tous les honneurs, avantages et bons traitements que telles qualités et la bonne amitié qu'il lui portait pouvaient requérir. Bruit fut qu'il était envoyé avec deux cent mille écus que le Roi lui avait donnés pour son voyage, faire la pratique de quelque grand mariage pour lui, mais enfin fut trouvé que son voyage n'avait autre fin que la dessus dite.

Il s"en alla accompagné de plus de cent gentilshommes, à la plupart desquels le Roi donna cent, deux cents et trois cents écus, pour lui faire bonne et fidèle compagnie et se mettre en bon équipage. II soupa avec le Roi, au logis de Gondi, aux faubourgs Saint-Germain, d'où il partit, apr.'s souper, après avoir perdu deux mille cinq cents écus au passedix, contre ledit Gondi, son hôte.

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Et le Roi alla faire pénitence à Vincenncs, avec ses confrères lliéronimites, où il passa les fêtes de Pentecôte.

Le dimanche 19 juin, environ midi, Monsieur, frère du Roi, mourut, au château de Château-Thierry, d'un grand flux de sang, accompagné d'une fièvre lente, qui l'avait petit à petit atténué et rendu tout sec et étique. Il disait que depuis qu'il avait été à Paris voir le Roi son frère, qui fut à Carême-prenant, qu'il n'avait point porté de santé, et que cette vue et la bonne chère qu'on lui avait faite à Paris, lui coûtaient bien cher. Ce qui fit entrer beaucoup de gens en nouveaux discours et appréhensions.

Le 21 juin, son corps fut amené à Paris et mis à Saint- Magloire, aux faubourgs Saint-Jacques.

Le vingt-quatrième, jour de la Saint-Jean, le Roi, vêtu d'un grand manteau de dix-huit aunes de serge de Florence violette, ayant la queue plus large que longue, portée par huit gentilshommes, partit du Louvre, laprès-dîner, pour aller donner de l'eau bénite sur le corps dudit défunt son frère, gisant audit lieu de Saint- Magloire, aux faubourgs Saint-Jacques.

Le lundi 2.3 juin, le corps fut apporté à Notre-Dame de Paris.

Le 26, y fut fait son service. Et le 27 fut enterré à grande pompe et royale magnificence, avec toute cire blanche armoriée de l'écu d'AIençon seulement, qui sont les armoiries de France, qui ont un ourlet de gueules tout à l'entour.

Le 21 juillet, vinrent nouvelles à Paris que, le 11 dudit mois, à Delft, ville de Hollande, le prince d'Orange avait été tué d'un coup de pistolet, par un Bourguignon de Dole, nommé Ballhazard Gérard, à ce faire aposté sous couleur d'une lettre qu'il lui avait baillée, et cependant quil était fort attentif à la lire. C'était un

homme que le prince connaissait, et duquel il ne se défiait aucunement, joint qu'il lui avait été amené par un sieur valet de chambre. Il était vêtu d'un long reistre, et lui tira du pistolet par-dessous le manteau, de si près qu'il le toucha en endroit mortel : et de fait tomba mort.

Son procès lui fut fait; et interrogé, confessa qu'en la ville de Rome, un Jésuite lui en avait donné les premières impressions et exhortements, même de tuer le feu duc d"Alençon, frère du Roi, comme étant les deux ennemis de la religion catholique, apostolique et romaine, lui disant que si Dieu lui faisait la grâce de pouvoir ôter du monde ces deux grands ennemis de l'Église, il commettrait acte très généreux, très méritoire et de perpétuelle mémoire. Et ores qu'au partir de là, il ne pût éviter la mort, si mourrait-il très heureux : car il serait enlevé et porté par les anges, qui l'attendraient, droit en paradis, où il se verrait au plus près de Jésus-Christ et de la Sacrée-Vierge, sa mère. Que, revenu de Rome, résolu à cette entreprise, au mois de mars précédent, il était venu à Château-Thierry, avec les députés des États de Flandres, pour exécuter son dessein contre M. le duc d'Alençon; mais n'en ayant pu trouver la commodité, était passé jusques à Paris, où il avait parlé à l'Ambassadeur d'Espagne, qui l'avait conforté en cette opinion, lui promettant de la part de son maître grandes récompenses, au cas qu'il en pût venir à bout. Retourné en Flandres, ayant perdu toute espérance dexécuter son dessein sur la personne de Monsieur, y aurait vu et parlé au duc de Parme, qui lavait conforté en prompte exécution desdits assassinats, avec grandes promesses des biens de ce monde, pareilles à celles du paradis du Jésuite. Et que là-dessus, il se serait acheminé à Delft, où ayant trouvé la commodité, il avait exécuté contre le prince d'Orange son pourpensé meurtre en la manière dessus dite.

Après que son procès lui eût été fait et parfait, lui

fut brûlé le bras droit, duquel il avait fait le coup, jusqu'auprès du coude; puis après avoir été tenaillé par tous les membres de son corps, fut cruellement (comme il le méritait) exécuté à mort, sans qu'aucuns anges apparussent pour son escorte, ni que les Agnus Dei et parchemin vierge, dont les Jésuites l'avaient enveloppé, produisissent aucune vertu, ne demeurant à ce misérable qu'une caution de moine pour aller droit en paradis, par le chemin d'un assassinat.

Environ la mi-octobre, il plut du sang au Ponl-de-Cé, en Anjou, dont la plupart du peuple ignorant faisait un miracle, encore qu'il soit naturel.

Le 19 octobre, le Roi, de Blois, et les Reines, de Chenonceaux, partirent en grande hâte, pour ce que deux ou trois demoiselles de la Reine se trouvèrent frappées de peste; dont l'une, nommée Montmorin, en mourut. Et se trouvant Ruscellaï à Fontainebleau, au dîner du Roi, et s'étant mû propos de cette peste, et de la peur que le Roi et les Reines en avaient eue et avaient encore, il osa dire au Roi « que Sa >SIajesté ne devait point craindre cette maladie, pour ce que la Cour était une plus forte peste, sur laquelle l'autre ne pouvait mordre ». Ce que le Roi prit de mauvaise part et ayant regarde ledit Ruscellaï de travers, dit qu"il parlait mal, même en sa présence ; et se retira aussitôt Ruscellaï, craignant la colère du Roi, bien marri que telle parole lui était échappée.

Le 30 octobre, le Roi s'en alla au bois de Vincennes passer les fêtes de Toussaint, avec ses confrères Hiéronimites, et la Reine mère, en son logis des Repenties. La Reine régnante demeura à Saint-Léger, attendant que le Roi se résoliit de Saint-Germain, ou autre lieu, pour résider jusques à ce que le danger de la peste fût passé. Cependant les filles de la Reine furent envoyées à Meudon passer quelques jours.

Ce jour, le comte de Laval et M. Du Plessis-Mornay

arrivèrent à Paris, pour faire entendre au Roi la résolution de Montauban, avec la déclaration du Roi de Navarre (qui ne contenta guère le Roi), qui était : « qu'il n'était délibéré de changer de religion, pour toutes les monarchies du monde ». Ce qu'ayant entendu, Sa Majesté dit « qu'il se fût bien passé d'en tant dire, et « que telle protestation était contre lui-même; mais qu'il ï ne l'entendait pas, et c[u'il craignait, quand il le vou- « drait entendre, qu'il no fût trop tard ».

Le cinquiî'iiie jour de Carème-prenant, le Roi alla par la ville, accompagné d'environ cent chevaux et d'autant d'hommes, vêtus comme lui en pantalons de diverses couleurs, tous bien montés à l'avantage, et au surplus fort mal en ordre, pour princes accompagnant le prince, lesquels, courant par les rues à toute bride, arrachèrent les chapeaux aux hommes, les cha[)erons aux l'emmes, elles jetèrent dans les boues; offensèrent chacun, ne donnèrent plaisir à personne; battirent et outragèrent tous ceux qu'ils trouvèrent en leur chemin, pour ce que, le dimanche précédent, le Roi avait fait défense à toutes personnes d'aller par les rues de Paris en masque, durant ces trois jours de carnaval.

En ce temps, se commence à découvrir l'entreprise de la Sainte Ligue, de laquelle ceux de la maison de Guise, joints à ceux de la maison de Lorraine, leurs parents, étaient les chefs, secourus et assistés parle Pape, parle roi d'Espagne et par le duc de Savoie, son gendre. Et courut le bruit, par tout ce royaume, que les ducs de Guise et de Mayenne, son frère, et ceux d'Aumale et d'Elbeuf, faisaient de toutes parts grands amas d'armes et de gens de guerre, tant français qu'étrangers; et fùt-on, du commencement, en grand doute à quoi tendait cette grande levée d'armes, croyant les uns que ce fût un secret secours ciue le Roi, sous main, voulait envoyer

aux pauvres Flamands; les autres disaient que c'était pour aller à Genève et se joindre aux forces de l'Espagnol, du Savoisien et du Pape, qui, avec autres potentats d'Italie, avaient conjuré de l'aller assiéger et ruiner. Autres brûlaient que ceux de Guise, partis mal contents de la Cour, venaient demander au Roi leur raison de ce qu'ils prétendaient leur appartenir, tant au duché de Bretagne qu'aux duché d'Anjou, comtés du Maine, de Touraine et de Provence et autres appartenances de la Couronne de France. Mais, tôt après, fut découvert que leur entreprise tendait à l'exploit et exécution d'une Ligue Sainte, dépiéça par les Guisars tramée et brassée par toute la France, sous prétexte de ce qu'ils se nommaient vrais protecteurs et asscrteurs de la Religion Catholique, Apostolique et Romaine, outre ceux qui faisaient profession de la nouvelle opinion ou Religion Prétendue Réformée; puis naguère, par ceux qu'on a surnommés Huguenots, introduite en ce royaume, et y exercée sous la permission du Roi. Ligue Sainte, dis-je, pourpensée et inventée par défunt Charles, Cardinal de Lorraine, voyant la lignée de Valois proche de son période, et l'occasion se présenter, sous ce beau masque et saint prétexte de religion, d'exterminer les premiers de la Maison de Bourbon et les plus proches de la Couronne, pour faire ouverte profession de ladite Religion Prétendue Réformée, et par ce moyen empiéter la couronne de France, qu'ils disaient avoir été ravie à Lothaire, dernier Roi de France de la race de Charlemagne, et à ses enfants, leurs prédécesseurs, par Hugues Capet, qui n'y pouvait prétendre aucun droit que par la violente et injuste usurpation, par le moyen de laquelle il s'en était emparé.

Le Roi, averti de tous ces remuements de divers seigneurs et endroits de son royaume, et même par le duc de Bouillon, qui lui donna avis de la grande levée de gens de guerre que sous main faisait le duc de Guise, pendant qu'il s'amusait à baller et masquer, lit réponse

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(ju'il ne le croyait ni ne craignait. Toutefois, après y avoir pensé, commen(;a à se tenir sur ses gardes, mais si négligemment, qu'on entra en un fort grand, et de fait apparent, soupçon, qu'entre lui et ceux de Guise il y eût quelque secrète intelligence, qui avec le temps se pourrait découvrir.

Le 21 mars, le duc de Guise, continuant ses desseins, s'empara de la ville de Chàlons-sur-Marne et y mit bonne garnison de gens de guerre à sa dévotion, et en faisant comme un rendez-vous de gens de son parti.

Le 29 mars, messire Philippe de Lenoncourt, abbé de Barbeau, et le duc de Retz, maréchal de France, furent, par le commandement du Roi, trouver le Cardinal de Bourbon à Orcamp; et le lendemain, la Reine mère, accompagnée de l'archevêque de Lyon et du sieur de La Chapelle-aux-Ursins, s'achemina en Champagne, vers le duc de Guise, pour entendre de lui les causes de ce remuement : car la bonne dame en était ignorante, comme celle qui conduisait l'œuvre et les mettait trèstous en besogne.

Le 30 mars, le Roi ayant découvert une bonne partie des intentions et desseins des Guisars, désirant d'y pourvoir et surtout à la sûreté et conservation de sa bonne ville de Paris, bien averti que la plupart des marchands et du menu peuple de sa ville de Paris tenait le parti de la Ligue et affectionnait les desseins des Guisars, par les Prévôt des Marchands et Echevins de la Ville et leurs Quarteniers et Dizeniers, lit assembler les Dizaines et leur déclarer les Capitaines et Lieutenants par lui élus et nommés en son Conseil, pour la garde et défense de ladite Ville, qui étaient tous de ses Ofliciers de robe longue et de robe courte, tant qu'il en put découvrir, espérant plus fidèle et assuré service de ces Officiers, qui lui avaient prêté le serment de fidélité et étaient à ses gages, que d'autres simples bourgeois de Paris. De fait, le dernier jour de mars, il fit venir au Louvre tous lesdits Capitaines et Lieutenants par lui

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nommés, et après leur avoir fait entendre qu'en ces nouveaux remuements, il y allait du sien et de son État, et du leur par même moyen, les pria de lui être bons et loyaux sujets, et faire bonne garde de leur ville et des portes et avenues d'icelle. Toutefois, qu'à la contrainte de ladite garde, ils respectassent les veuves, les pauvres et les vieilles gens.

En ce même temps, ceux de la Ligue, se sentant blâmés de ce nouveau remuement d'armes et du trouble que par leur ambition (comme on disait) ils remettaient en ce royaume, lequel ne faisait que commencer à prendre haleine de l'ahan des guerres et troubles passés, publièrent un livret, imprimé à Reims, qu'ils nommaient le Manifeste, finissant par ces mots : « Donné à Péronne, le dernier jour de mars I080, signé Charles de Bourbon », qui est le Cardinal de Bourbon, qui était aussi le premier nommé audit livret, contenant la déclaration des causes pour lesquelles ils avaient été mus à prendre les armes. Le Roi, premier, après eux, publia aussi un autre livre, qu'il titra : Déclaration de la volonté du lioi, sur les nouveaux troubles de ce royaume, qu'on disait avoir été dressé par Villeroy, son secrétaire d'État. Et depuis, le Roi de Navarre, ayant découvert que tout le dessein des Lorrains et Guisars ne tendait, sous l'ombre de Ligue sainte et de Religion, qu'à l'exterminer, lui et tous ceux de sa maison, à fin de ravir la Couronne de France et la mettre sur leur tête, après en avoir chassé les légitimes, vrais et naturels héritiers et successeurs, après la mort du Roi, fit faire et publier force Avertissements, Déclarations et Pi'otestations de sa part; et s'anima la plume des mieux écrivants, tant d'un parti que d'autre, de telle façon qu'on n'osait parler d'autre chose, à Paris et en Cour, que de nouveaux libelles, contenant les raisons et défenses, et pareillement les accusations de chaque parti.

Le 18 avril, arriva à Paris le courrier de Rome, por-

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tant nouvelles que le Pape Grégoire XIII était mort à lîome, au palais de Saint-Pierre, le 10 de ce mois.

Le 24 avril, lut. à Rome, créé et élu Pape frère Félix Perret, auparavant appelé le Cardinal de Montalto, cordelier, dudit lieu de Montalto, en la Marche d'Ancone. Se fait nommer Sixte V, et couronner le premier jour de mai ensuivant. Son règne commença par le sang et par la penderie, ayant fait pendre et exécuter à mort le comte de Tripoli et quelques autres gentilshommes de la Romagne, desquels il prétendait avoir été offensé, encore que l'Évêque, ministre de l'Église de Dieu, ne doive point porter de couteau, au contraire pardonner, non seulement sept fois, mais septante fois sept fois : et ne se lit point que les vrais successeurs de saint Pierre aient eu prévôt, ni bourreau, pour traîner les pécheurs au supplice.

Le vingtième jour du mois de juin, après plusieurs difficultés et débats, allées et venues, fut arrêté et conclu, à Épernay, l'accord d"entre le Roi et ceux de la maison de Lorraine : par lequel demeurant aux termes de la religion (qu'ils avaient prise, faute de meilleur prétexte), fut arrêtée une seule Religion en France, et l'extermination de la contraire, sans parler d'autre chose. Car d'alléguer la réformation du royaume, comme ils avaient fait du commencement et ont fait depuis, ils eussent eu peur qu'on l'eût voulu commencer par eux-mêmes, comme ayant les titres en leur famille de tout le mal duquel on se peut plaindre en un royaume corrompu. Le pis qui était en tout cela, c'était que le Roi était à pied et la Ligue à cheval, et que le sac de Pénitent qu'il portait n'était à lépreuve, comme la cuirasse qu'ils portaient sur le dos.

Le jeudi 18 juillet, le Roi alla au Palais faire, en sa présence, publier l'édit, arrêté avec ceux de la maison de Lorraine et de Guise, contenant la révocation de tous

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les précédents édits de pacification faits avec les Huguenots, nommément pour ce qui touchait le public exercice de la Religion Prétendue Réformée, dont ils font profession, et la déclaration de sa volonté, qui était qu'en son royaume ne fût, dès lors en avant, fait exercice d'autre religion que de la Catholique, Apostolique et Romaine, aux charges et peines au long déclarées en icelui, qui a été imprimé et publié partout.

On cria Vive le Roi! quand Sa Majesté sortit du Palais : dont on fut fort étonné, car il y avait longtemps qu'on n'avait fait tant de faveur au Roi. Mais on découvrit que cette acclamation avait été faite par personnes attitrées et apostées par les Ligueurs, et qu'on avait donné de l'argent à quelques crocheleurs et faquins pour ce faire, et de la dragée à force petits enfants.

En ce mois de juillet, le Pape prit opinion d'envoyer, pour son Nonce en France près du Roi, un sien ami et familier, duquel il se fiait fort, qu'on appelait l'Évèque de Nazareth, et révoquer l'Évèque de Rergame, qui déjà était ici son Nonce, bien vu et bien venu en cette Cour, pour ce que cet évêque de Rergame, mû de la vérité, avait mandé à Rome, que les armes prises par les Guisars tendaient aies emparer de l'État et de la Couronne de France, et non à l'effet de la Ligue Sainte, de laquelle ils se faisaient nommer les chefs, c'est-à-dire à l'extermination de la Religion Préfendue Rél'ormée et de ceux qui en font profession : dont ils ne se servaient que pour couverture de leurs vrais desseins.

Le Roi, averti par Saint-Goas, qui lors était son ambassadeur à Rome, de la venue de cet Évèque de Nazareth et de son tui-bulent et séditieux esprit, choisi exprès par le Pape, pour venir en France, de plus en plus y brouiller les cartes et augmenter les troubles y commencés, manda au seigneur de Mandelot, gouverneur de la ville de Lyon, (lu'il ne le laissât passer plus avant: que le Roi savait déjà bien tout ce qu'il lui veut dire, et qu'il en donnerait réponse et satisfaction au

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Saint-Père, sans que ledit Évèque de Nazareth prît la peine d'aller plus outre. De fait, ce nouveau Nonce, après avoir parlé au sieur Mandelot à Lyon, reprit le chemin de Home. De quoi le Pape, indigné outre mesure, envoya, par un camérier, commander à Saint- Goas, qu'il eût à vider Home dedans vingt-quatre lieures, et du terroir romain dedans quatre jours. A quoi obéissant, le sieur de Saint-Goas, homme de grand cœur et menée, sortit le même jour de la ville de Rome, et se rendit tôt après à Lucques, où il s'accommoda des bains et y fit séjour d'un mois ou six semaines : puis s'en revint trouver le Roi à Paris. On disait que cet Évèque de Nazareth apportait en France une Bulle, impétrée du Pape par ceux de la Ligue, par laquelle il excommuniait tous les Huguenots, leurs fauteurs et adhérents, et tous ceux qui communiqueraient ou converseraient avec eux en manière que ce fût, m('me défendait de leur bailler feu et eau.

En ce temps (août), le Hoi commença de porter un bilboquet à la main, même allant par les rues, et s'en jouait comme font les petits enfants. Et à son imitation, les ducs d'Epernon et de Joyeuse et plusieurs autres courtisans s'en accommodaient, qui étaient en ce suivis des gentilshommes, pages, laquais et jeunes gens de toutes sortes : tant ont de poids et de conséquence (princi[)alement en matière de folies) les actions et déportements des rois, princes et grands seigneurs.

En ce mois d'août, la peste est grande et fui'ieuse à Lyon, Dijon, Bordeaux, Senlis, et en la plupart des bonnes villes de France A Paris, elle y est toujours, et continue depuis six ans, mais avec moindre mal et furie.

Sur la lin de ce mois, on publia, à Paris, la Bulle d'excommunication contre le Roi de Navarre et prince de Condé, donnée à Rome, à Saint-Marc, par le Pape, le neuvième du présent mois de septembre 1585, par

laquelle ce nouveau Pape, au lieu d'instruction, ne respire en sa Bulle que destruction, changeant sa houlette pastorale en un flambeau elïroyable, pour perdre entièrement ceux qu'il doit regagner au troupeau de l'Église, s'ils en sont égarés.

La Cour de Parlement fit remontrances au Roi sur icelle, très graves et très dignes du lieu qu'elle tient et de l'autorité qu'elle a en ce royaume, disant pour conclusion que la Cour avait trouvé et trouvait le style de cette Bulle si nouveau et si éloigné de la modestie des anciens Papes, qu'elle n'y reconnaissait aucunement la voix d'un successeur des Apôtres; et d'autant qu'elle ne trouvait point, par ses registres, ni par toute l'antiquité, que les princes de France eussent jamais été sujets à la justice du Pape, qu'elle ne pouvait délibérer sur icelle que premièrement le Pape ne fît apparoir du droit qu'il prétendait en la translation des royaumes établis et ordonnés de Dieu, avant que le nom de Pape fût au monde. Fut dit par un conseiller, que ladite Bulle était si pernicieuse au bien de toute la chrétienté et à la souveraineté de cette couronne, qu'elle ne méritait autre récompense que celle qu'un de ses prédécesseurs Rois avait fait faire, à la Cour, à une pareille Bulle qu'un prédécesseur de ce Pape lui avait envoyée, à savoir : de la jeter au feu en présence de toute l'église gallicane, et enjoindre au Procureur Général de faire diligente perquisition de ceux qui ont poursuivi l'expédition en Cour de Rome, pour en laire si lionne et brève justice, qu'elle serve d'exemple à toute la postérité.

Le seizième jour d'octobre, fut, en la Cour du Parlement de Paris, publié le second édit par le Roi fait contre les Huguenots, par lequel il leur était enjoint de se réduire à la Religion Catholique ou sortir du royaume, dedans quinze jours après la publication.

Le 18 novembre, le cadran de l'horloge du Palais à

Paris lut oclievc, qui est un beau et excellent ouvrage et qui sert à la décoration de la ville, l'ait par Pilon, sculpteur du Roi, homme singulier en son art.

En ce temps décembre), beaucoup de la Religion Prêt. Réf., pour sauver leurs biens et leurs vies, l'ont abjuration de leur religion, se font catéchiser, retournent à la Messe et ont bien de la peine à contrefaire les bons catholiques. La chancelière de l'Hospital, entre autres, dame d'honneur et de mérite, qui toute sa vie avait fait profession de ladite religion, la quitte et l'abjure, et retourne à la Messe. D'autres y en a de bons tenants, qui tiennent ferme, quittent et abandonnent tout, et suivant l'édit du Roi se retirent, qui çà qui là, non sans grandes peines, dangers et appréhensions. De ceu.K-là, entre autres, est André Du Cerceau, architecte du Roi, homme excellent et singulier en son ait, lequel étant prié et tenté du Roi par de très grandes promesses, au cas qu'il voulût seulement caler la voile et se dire de la religion de Sa Majesté, qui l'aimait et le cacha luimême longtemps sous sa protection, devisant avec lui privément, et lui disant quelquefois, en riant, qu'il se cachât bien, de peur que la Ligue ne le trouvât, aima mieux enlin qtiilttM* et l'amitié du Roi et ses biens, que de retourner à la Messe. Lt après avoir laissé là sa maison, qu'il avait nouvellement bâtie, avec grand artilice et plaisir, au commencement du Pré-aux-Clercs, et qui fut toute ruinée sur lui, prit congé de Sa Majesté, la suppliant ne trouver mauvais qu'il demeurât aussi fidèle au service de Dieu, qui était son grand maître, comme il avait toujours été au sien, en quoi il persévérerait jusques à la fin de sa vie, sauf son honneur et sa conscience.

Le vingt-huitième jour de décembre, mourut messire Pierre de Ronsard, le premier et le dernier de nos poètes français, en son prieuré de Saint-Cùme-lez-Tours, en l'an de son âge soixante-deux. Il avait flori avec

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grand nom et grande réputation d'excellent poète, par dessus tous ses prédécesseurs et contemporains, sous les Rois Henri 11, François 11, Charles IX et Henri 111, qui l'avaient aimé et honoré, hormis le dernier, qui ne lui fît jamais grande démonstration de faveur, ni aucun avancement.

Le 10 janvier, le Roi, grandement pressé et importuné par le Clergé de France et par la Ligue, à laquelle s'était joint le Nonce du Pape, de faire publier et recevoir en son royaume les décrets et ordonnances du Concile de Trente, en demanda avis à M. Jacques Faye, son avocat au Parlement de Paris. Lequel, sur ce, lui fit une belle <'t grave remontrance, lui faisant par icelle entendre le tort quMl ferait à son État, sil le faisait publier et recevoir en son royaume, et alléguant plusieurs belles raisons et histoires à ce propos, déduisit si bien son fait, que le Roi, après l'avoir ouï, comme il fit aussi l'Archevêque de Vienne, parlant au contraire pour le Clergé, dit à Messieurs les Ecclésiastiques « qu'ils ne l'en importunassent plus, et qu'il n'en voulait ouïr parler que la guerre encommencée fût finie ». Le Clergé, là-dessus, se divise en deux factions, dont l'une favorise le Roi et l'autre le Pape. Tout va de travers; tant le Papiste que le Huguenot pille, et n'ont les Ecclésiastiques, ni les Nobles, ni le Peuple, à quoi se résoudre. Le Roi donne, comme devant, les bénéfices aux seigneurs et gentilshommes et aux dames, pour en jouir par économat, sans parler au Pape. Et ce contre le serment et promesse qu'il avait faite au Clergé de n'en nommer plus, dès lors en avant, pour la provision d'iceux, autres que personnages bien idoines.

Dans le mois d'août, quasi par toute la France, les pauvres gens des champs, mourant de faim, allaient, par troupes, couper sur les terres les épis de blé à demi mûrs et les manger à l'instant pour assouvir leur l'aim effrénée : et ce, en dépit des laboureurs et autres auxquels les blés pouvaient appartenir, si d'aventure ils ne se trouvaient les plus forts. Même les menaçaient ces pauvres gens de les manger eux-mêmes, s'ils ne leur permettaient de manger les épis de leur blé.

Le 10 janvier, le Roi assembla au Louvre plusieurs présidents et conseillers de la Cour de Parlement, ses Prévôt des marchands et échevins, avec quelques notables bourgeois de sa bonne ville de Paris, et en la présence des cardinaux de Bourbon, de Vendôme, de Guise et de Lenoncourt et de plusieurs autres seigneurs de son conseil, tant de robe longue que de robe courte, leur remontra et fit entendre qu'il s'était résolu de faire la guerre à toute outrance à ceux de la nouvelle opinion, tant qu'il en eût le bout, qu'il espérait avoir dans deux ans; avait enjoint à tous ses officiers de se saisir de leurs personnes et faire vendre leurs biens, tant meubles qu'immeubles, pour subvenir aux frais de la guerre qu'il délibérait de leur faire, et en laquelle il se voulait trouver en personne, et y mourir si besoin était. Sur quoi. Sa Majesté ayant fait une petite pause, cette harangue fut reçue avec joie et acclamation d'un chacun, jusques à ce que le Roi se tournant vers son pré- \ôt des marchands et autres de sa bonne ville de Paris étant là, leur demanda pour laccomplissement de ses promesses une subvention de six cent mille écus, qu'il lui fallait trouver, et qui seraient pris à rente selon la taxe qui en serait faite sur les plus aisés de sa ville de Paris. A quoi ils perdirent la parole, et s'en retournant tout lâchés, dirent qu'ils voyaient bien qu'à la queue gisait le venin.

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Le mercredi 21 janvier, furent pendus et étranglés en la place de Grève, à Paris, Carrel procureur en Châtelet, et un nommé Argenton de Prouvins. son pensionnaire, pour avoir forgé de la fausse monnaie en grande quantité, et icelle exposée en plusieurs endroits.

Aux jours gras, le Roi fait mascarades, ballets et festins aux dames, selon sa mode accoutumée, et se donne du plaisir et du bon temps tout son saoul ; et persévérant en ses dévotions (que beaucoup appelaient hypocrisie), le premier jour de carême, se renferme aux Capucins, faisant ou feignant y faire pénitence avec ses mignons.

Le la mars, se renouvela un bruit à Paris d'une nouvelle entreprise faile sur la ville par les Ligueurs. Et de fait, la Cour s'assembla, le lendemain 16, pour y aviser et donner ordre sur ce qu'on disait la nuit précédente avoir été découvert en divers quartiers de Paris force gens armés, et même on la rue aux Ours et aux faul)ourgs Saint-iJermain-des-Prés. Sur quoi fut arrêté par la Cour qu'on ferait la nuit par la ville bonnes gardes et sentinelles, et de jour exacte garde aux portes : ce qui fut exécuté.

Le dimanche o avril, le Roi fit assembler aux Augustins tous les capitaines des dizaines de Paris, et renouveler l'ancienne assemblée qu'ils voulaient auparavant faire les premiers dimanches du mois. Il s'y trouva en personne (comme aussi il le leur avait mandé), et fut à la procession le premier, portant le cierge allumé en la main quand il fut à l'offrande, où il donna vingt écus ; assista à la messe en grande dévotion, durant laquelle il marmonna toujours son grand chapelet de tètes de morts, que depuis quelque temps il portait à sa ceinture; ouit la prédication tout du long, et fit en apparence tous actes d'un grand et dévot catholique. Je dis

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on apparence, pour ce que le bruit fut qu'au sortir de là, il dit (comme se moquant de toutes ces simagrées) : « Voilà le fouet de mes Ligneux », montrant son grand chapelet.

Le jeudi 23 avril, le Roi averli (lu'à la suscitation de ceux de la Ligue on murmurait fort à Paris de ce que, suivant sa promesse, on ne procédait point à la vente des biens des huguenots, et que les prédicateurs en leurs chaires lui en donnaient des coups de bec, comme s'il eût favorisé sous main l'Hérétique, et que là-dessus le crocheteur de Paris le traînait par la fange de ses infâmes médisances et bouflonneries, fit publier en sa Cour de Parlement l'édit de confiscation et vente des biens des huguenots et de tous ceux qui sous main leur adhéraient et favorisaient, avec injonction, toutes autres affaires laissées, tl'y vaquer diligemment et cxtraordinairement.

En ce mois d'avril, le blé aux halles de Paris fut vendu vingt-deux francs le septier. Aux environs, il gelait quasi tous les jours, et de toutes parts y atlluaient i)auvrcs mendiants innombrables.

Le 3 mai, au Louvre, au dîner du Roi, y eut prise entre le comte de Saint-Pol, second fils de la maison de Longueville, et le duc de Nemours, sur ce que chacun d'eux prétendait être préférable à l'autre pour bailler la serviette au Roi, quand il lavait: et montait leur débat en hautesse de paroles et grande querelle, quand le Roi craignant pis, les accorda sur-le-champ, leur défendant très expressément de |)asser outre, et commandant que dès lors en avant un des gentilshommes servant lui baillât la serviette et non autre.

Le mercredi 3 juin, le blé se vendait aux halles de Paris trente francs le septier, et aux autres villes circonvoisines trente-cinq , quarante et quarante-cinq livres, tellement que de la grande multitude des pauvres mendiants, qu'on voyait par les rues de Paris, on

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fut contraint d'en envoyer deux mille en l'hôpital de Grenelle, vers Vaugirard, pour y être logés et nourris par le Roi, qui leur faisait distribuer tous les jours à chacun cinq sols; mais pour ce que se dérobant de là, ils ne laissaient encore à venir mendier par la ville, on les remit en l'état auquel ils étaient auparavant.

Le jeudi 9 juillet, fut ôté du cimetière Saint-Severin, un tableau que les politiques appelaient le Tableau de madame de Montpensier, pour ce qu'à sa requête et de son invention (comme l'on disait) il y avait été mis par M. Jean Prévost, curé dudit Saint-Severin, le jour de Saint-Jean précédent, de l'avis et commun consentement de ceux de la Ligue, et principalement de quelques marmitons et soupiers de la Sorbonne, braves conseillers d'État, qui ont toute leur vie été enfermés dans un collège à pédantiser, et manger les pauvres novices de la théologie; entre lesquels on nommait Rose [évêquc de Scnlis), Roucher {curé de Saint-Jacques- ta- Boucherie), Peltier, Hammilton, Ecossais {curé de Saint-Come), Cueilly {cu7'é de Saint-Germain rAuxerrois) et tout plein d'autres. En ce tableau étaient peintes au vif et représentées plusieurs cruelles et étranges inhumanités exercées par la Reine d'Angleterre, contre les bons et zélés catholiques, apostoliques et romains; et avait été mis là exprès, pour animer toujours de plus en plus le peuple à la guerre contre les huguenots et hérétiques, adhérents et fauteurs d'iceux, et même contre le Roi, que le peuple (instruit par les prédicateurs) disait favoriser sous main les huguenots. De fait, allait ce sot peuple de Paris voir tous les jours ce beau tableau, lequel voyant, il s'émouvait, criant qu'il fallait exterminer tous ces méchants politiques et huguenots. De quoi le Roi, averti, manda à ceux de sa Cour de Parlement qu'ils eussent à le faire ôter; mais le plus secrètement et modestement qu'ils pourraient, crainte d'émotion. Ce que la Cour ordonna être fait de nuit, et en fut baillée la

charge à maître Hierome Anroux, conseiller en ladite Cour, et lors marguillier de l'église Saint-Severin.

Cette saison était peu fournie de bons religieux et la ville de Paris, qui a toujours été la pépinière des doctes théologiens et bons docteurs, en était tellement dépourvue, qu'ôtez-en sept ou huit au plus, tout le reste n'était que des maîtres es arts crottés, lesquels stipendiés de la Ligue, pour abuser de la simplicité et ignorance du peuple, le précipitaient en l'abîme de rébellion, ne leur préchant pas la parole de Dieu, mais je ne sais quelles bigotes et hypocrites dévotions, pour servir Dieu seulement de mi^ne et par forme d'acquit, suivant l'instruction et catéchisme de la Ligue, qui a plus formé d'àmes athées que de catholiques; et, au lieu de la religion, a planté la superstition et la rébellion, qui irritent le très saint nom de Dieu.

Le dimanche 0 aoiit, tous les prédicateurs de Paris, en leurs sermons, exhortèrent le peuple à prier Dieu instamment et dévotement pour les ducs de Guise et de Joyeuse, à ce qu'il i)lùt à sa bonté et miséricorde les assister en cette tant juste et louable guerre par eux entreprise contre ce faux et cauteleux Renard (ainsi appelaient-ils le roi de Navarre , ne recommandèrent la personne du Roi que bien froidement et comme en passant, et dirent qu'ils leur recommandaient par-dessus les autres ces deux grands ducs, piliers de la foi catholique, pour ce qu'ils savaient très bien de quel pied ils marchaient en cette afîaire, et que la Sainte-Union avait peu de fidèles serviteurs.

Le dimanche 30 août, le festin de la noce du duc d'Epernon et de la comtesse de Caudales fut fait très magnifique, en l'hôtel neuf de Montmorency, près Saint-Avoie, où le Roi, les Reines, les princesses, les dames de la Cour et de la ville, en grand nombre, pompe et magnificence, assistèrent, et y balla le Roi en grande allégresse, portant néanmoins son chapelet dt^

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têtes de morts, tant que le bal dura, pendu à sa ceinture. Le I^oi donna ce jour, à la mariée, un collier de cent perles, estimé à cent mille écus.

Le samedi 12 septembre, le Roi partit de Paris pour aller dresser son camp à Gien- sur-Loire, après avoir pris congé de toutes ses cours et des prévôt des marchands et échevins de sa bonne ville de Paris, et leur avoir affectueusement recommandé le repos et conservation d'icelle sous son obéissance, et de celle de la Reine sa mère, pendant le séjour de son voyage; ordonna aussi que le Chancelier et son Conseil d'État demeureraient à Paris, près la Reine sa mère, pour, durant son absence, donner ordre aux affaires. Et le lendemain, qui était le dimanche, fut faite à Paris une solennelle procession, afin de prier Dieu pour la prospérité du voyage de Sa Majesté.

Le mardi 20 octobre, advint le combat et cruelle rencontre du Roi de Navarre et du duc de Joyeuse à Contras, qu'on a depuis appelée la journée de Coutras, en laquelle l'armée dudit duc de Joyeuse fut entièrement rompue et défaite, lui et le petit Saint-Sauveur, son frère, tués; la victoire poursuivie trois grandes lieues par le roi de Navarre; les grâces de la victoire rendues sur le champ même de la bataille, en laquelle mourut un si grand nombre de noblesse, que lorsque les nouvelles en vinrent à la Cour, la Reine mère dit tout haut « qu'en toutes les batailles et rencontres advenues en France depuis vingt-cinq ans, il n'était mort autant de gentilshommes français qu'en cette malheureuse journée ». Le Roi regretta }a. noblesse, peu le chef, pour avoir reconnu qu'il était delà Ligue, c'est-à-dire mauvais serviteur. La Reine régnante (comme bon sang ne peut mentir) le pleura fort et à bon escient; la Reine mère pour la forme, selon sa coutume; le cardinal de Bourbon, comme un veau; lequel poussé d'un vrai zèle catho-

lique, id estUgucur, en ayant reçu les nouvelles, dit qu'il eût voulu que le roi de Navarre, son neveu, eût été en sa place, et qu'il n'y eût eu tant de perte de lui que du dit duc de Joyeuse. Ce qu'ayant été rapporté au Roi, il dit que cette parole était digne de ce qu'il était.

Le mardi 24 novembre, le duc de Guise, qui avec si peu de forces qu'il avait, toujours talonnait les reîtres et lansquenets, quelque part qu'ils allassent, et leur donnait toujours quelque bourrade, fit entrer par le château du bourg d'Auneau (par la pratique, à ce qu'on dit, du capitaine qui y commandait et était à sa dévotion), le capitaine Saint-Pol, avec deux ou trois arquebusiers, des plus lestes de toutes ses troupes; lequel les surprit en désordre, délogeant dudit lieu, et en tua un grand nombre, prit leurs chefs prisonniers et en remporta grand butin. De cette délaite, qui fut signalée, et dont fut à Paris et par tout le royaume fait grand compte et grande joie, tout l'honneur en fut donné au duc de (iuise (comme à la vérité il en méritait une bonne part de la gloire). De quoi le Roi, toutefois, fut fort mal content, et encore plus d'entendre qu'il n'y avait prédicateur à Paris, qui ne criât en chaire, que Saul en avait tué mille et David dix mille : qui était à dire, que les amis de Marcus Crassus ne pouvaient souffrir que César fût aimé du peuple. Aussi la victoire d'Auneau fut le cantique de la Ligue, la réjouissance du clergé, qui aimait mieux la marmite que le clocher; la braverie de la noblesse guisarde; et la jalousie du Roi, qui reconnut Ijien qu'on ne donnait ce laurier à la Ligue que pour faire flétrir le sien : en ce véritablement misérable, qu'il fallait qu'un grand roi comme lui fût jaloux de son vassal.

Le 12 février, le Roi, à la requête de quelques dames, prolongea la foire Saint-Germain de six jours et y alla tous les jours, voyant et souffrant faire par ses mignons et courtisans, en sa présence, infinies vilenies et insolences, à l'endroit des femmes et des filles qui s'y rencontraient; va tous les jours voir les compagnies de damoiselles, qu'il fait assembler par tous les quartiers de Paris, et toutes les nuits rôde de lieu en autre voir danser, deviser et rire, et aux maisons privées et amies fait dresser des collations somptueuses, lesquelles il paie, pour se donner du plaisir et passetemps. Fait aussi mascarades et ballets, tout ainsi qu'en la plus profonde paix du monde, et comme s'il n'y eût plus eu de guerre ni de Ligue en France.

Le mercredi 9 mars, arrivèrent à Paris les nouvelles au Roi de la mort de messire Henri de Bourbon, prince de Condé, décédé en la ville de Saint-Jean-d'Angely, le samedi 5 de ce mois et second jour de sa maladie, ayant été empoisonné, selon le bruit commun, par un page, à la suscitation de la damoiselle de la Trcmouille, sa femme, laquelle fut tôt après sa mort constituée prisonnière. Le page se sauva des premiers, et fut défait en effigie, condamné par contumace, et un nommé Brillant, domestique dudit prince, en personne ayant été tiré à quatre chevaux, en la place publique dudit

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Saint-Jean-d'Angcly, et tout plein d'autres emprisonnés, auxquels on commença à faire le procès criminel.

Ce prince fut regretté de tous les bons Français, mais principalement de ceux de la religion, qui perdirent en lui un grand appui, et le meilleur chef qu'ils eussent; comme au contraire les Ligueurs et les Lorrains en (irent feux de joie, pour avoir perdu le plus grand ennemi, et le plus mauvais qu'ils eussent jamais su avoir: car il était toujours le premier aux coups et le dernier à la retraite, et qui ne disait jamais : « Va là », mais qui y allait lui-même comme César. Au reste, prince entier en sa religion; homme de bien en icelle (selon le témoignage même de ses plus grands ennemis), qui craignait Dieu et ha'issait le vice (chose rare en un prince), ayant un cœur vraiment royal et héroïque, jaloux extrêmement de la gloire et de l'honneur, et un peu trop de celui de sa femme : qui enfin lui coûta la vie.

Au commencement du mois d'avril, un marchand de Paris, qui par quelque accident était devenu troublé de son esprit, jeune homme et gaillard, nommé Fœillet, et qui quelquefois allait au château, où le Roi et les plus grands prenaient plaisir de l'ouïr, pour ce qu'il était libre en paroles, et n'épargnait personne depuis qu'il avait la tète un peu échauffée, dit au Roi, en la présence du duc d'Épernon, du chancelier de Cheverni et de plusieurs autres du conseil, que d'Épernon, le Chancelier, Chenailles, d'O, Marcel Videville et la plupart de ceux qui avaient son oreille, n'étaient que des voleurs et des larrons, et qu'ils étaient cause de la ruine de son pauvre peuple et de son État, pour ce que tous les jours ils faisaient faire impôt de nouvelles daces, au prolit desquelles ils participaient, étant associés à tous les partis qui faisaient bailler à qui bon leur semblait, et que c'étaient vraies sangsues et coupe-gorges du peuple, qu'il fallait tous pendre. Auxquels propos de

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ce pauvre fol, le Roi ne prit point de plaisir, mais en fut tout courroucé, disant que c'étaient des fruits des séditieux prédicateurs de Paris. De fait, le fit le Roi prendre à l'heure même et mener prisonnier au For-l'Évéque, où on le fouetta cruellement. Et pour ce que, cependant qu'on le fouettait, il dit encore d'autres plus aigres paroles, il fut envoyé à la Bastille, en lieu où il eut tout le loisir d'apaiser sa colère et frénésie : ce qui fut trouvé fort mauvais de tout le peuple, qui en criait tout haut, et disait que les fols disaient ordinairement la vérité que les sages n'eussent osé dire. Et n'y avait fils de bonne mère qui ne plaignît la fortune du pauvre Fœillet et ne priât Dieu pour lui.

Le lundi 12 mai, le Roi, dès le grand matin, fit à Petit- Pont, depuis le carrefour Saint-Severin jusqu'au devant de l'Hôtel-Dieu, ranger une compagnie de Suisses, et une compagnie de soldats français de sa garde; sur le pont Saint-Michel, une compagnie de soldats Français; au Marché-Neuf, trois compagnies de Suisses et une compagnie de Français ; en la place de Grève, trois compagnies de Suisses et une compagnie de Français ; dedans le cimetière des Innocents, quatre compagnies de Suisses et deux compagnies de Français. Et autour du château du Louvre, les autres compagnies de Suisses, l'estant des quatre mille, et les autres compagnies françaises. Le Roi tachait, par ce moyen, d'exécuter ce qu'il avait dès pieça résolu avec son Conseil, c'est à savoir de se saisir de quelque nombre de bourgeois de Paris, de la Ligue, des plus apparents, et de quelques partisans du duc de Guise, faisant la faction comme chef de part, contre lui et contre son État, et qui avaient signé la conjuration qu'il disait savoir au vrai avoir été arrêtée entre les Parisiens et ceux de Guise, pour se saisir de sa personne et le déposséder de sa couronne, et faire mourir tous tels remuants et rebelles par les mains des bourreaux , pour servir d'exemple aux autres Ligueurs adhérant au parti du

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duc de liiiisc, qui à la bonne foi l'avaient suivi, ayant (■•te trompés sous le masque de la religion qu'il avait pris jiour préloxlo et couverture de ses daninables et anil)itieux desseins.

Telle était l'intention du l«oi; laquelle, le président Séguier sans y |)cnser (assez imprudeuinient pour un grand courtisan (piil est), découvrit ce malin à un Ligueur, qui lui demandait que ce pouvait être que tout ce grand remuement; car il lui dit qu'il était raisonnaljle que cliacun Tût le maître en sa maison, et que le lloi se ferait reconnaître ce jour à Paris ce qu'il était, mettant ses bons serviteurs en liberté, par la justice et ciiàtiment qu'il ferait faire des mutins et perturbateurs. Lequel dessein du Roi, toutefois, ne réussit à la fin par lui prétendue; car le peuple, voyant ainsi toutes ces iorces disposées par la ville, commença à s'émouvoir, et craindre quelque chose de pis, et à murmurer qu'on n'avait jamais vu ni ouïr à Paris qu'on y eût mis une garnison étrangère.

Sur ce, incontinent, cliacun prend les armes, sort en garde par les rues et cantons, en moins de rien tend les chaînes et fait barricades aux coins des rues; l'artisan quitte ses outils, le marchand ses trafics, l'université les livres, les procureurs leurs sacs, les avocats leurs cornettes, les présidents et les conseillers mêmes mettent la main aux hallebardes; on n'ouït que cris épouvanlal)les, murmures et paroles séditieuses pour échaulfer et effaroucher un peuple. Et comme le secret, l'amour et le vin, ne valent rien quand ils sont éventés, ainsi le duc de Guise, ayant découvert de ce côté-là le secret du Roi (comme pareillement le Roi avait découvert le sien), craignant d'être prévenu, envoie sous main plusieurs gentilshommes de ses partisans qu'il fait disl»oscr de son ordonnance en chaque canton , pour encourager ce peuple assez mutin mais couard , et enseigner aux escadres et dizaines le moyen de se bien barricader et défendre : car encore que l'arche-

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vèquc de Lyon eût assuré le duc de Guise, de la part du Roi, que le département des gens de guerre par les quartiers de Paris n'étaient contre lui. si ne s'en veut-il lier qu'à son épée.

Au contraire le Roi, qui jusques au midi dudit jour était le plus fort, ayant moyen de rompre les intelligences et barricades du Guisard et de ses Parisiens, remet la sienne au fourreau, avec défense à tous les siens de tirer leurs épées seulement à moitié, sur peine de la vie: espérant que la temporisation, douceur et belles paroles, accoiseraient la fureur des mutins, et désarmeraient peu à peu ce sot peuple, lequel tout au rebours, l'après-dînée venue, s'étant armé, assemblé et barricadé plus que devant et se sentant fort, commença à regarder de travers les Suisses et soldats français étant par les rues; et à les braver de contenance et de paroles, les menaçant, si bientôt ils ne se retiraient, de les mettre tous en pièces.

De quoi le Roi averti envoya le seigneur d'O, le capitaine Alpbonse [Corse dit d'Ornano\ les maréchaux de Bironet dAumont, Grillon et plusieurs autres des siens, pour retirer toutes ces compagnies, tant étrangères que françaises, le plus doucement qu'ils pourraient, vers lui, du côté du Louvre, et empêcher que ce peuple mutin ne les offensât. Mais ils n'y purent sitôt venir que déjà l'émeute ne fût commencée vers Petit-Pont, et le Marché Xeuf, et qu'on n'eût déjà blessé quelques-unes des compagnies des Suisses qui y étaient. Lesquels lesdits seigneurs d'O et Corse retirèrent, les reconduisant par-dessus le pont Notre-Dame, et priant le peuple de les laisser aller sans les offenser. Si ne peuvent-ils tant faire, ni ces pauvres Suisses, jetant les armes bas et criant : Bonne France! et à mains jointes : Miséricorde! que ce peuple furieux, depuis le Petit-Pont, jusques au pont Xotre-Dame, n'en tuât tout plein tant de coups d'arquebuses, qu'autres coups de main, et de grès et pierres que les femmes et enfants jetaient par

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1rs fencHres. Les autres s'élant rendus criant : Vire Ouinc! furent th'sarmés par M. de Brissac, et logés en une Ijoucherie au Marché-Neuf, et les morts enterrés en une fosse qui fut faite au milieu du parvis Notre-Dame. Le reste des gardes du Roi passa ledit pont à grande peine, et furent lesdits seigneurs d'O et Corse qui les ramenaient, en irrand danger de leurs vies et personnes, confessant ({u'ils n'avaient jamais eu tant de peur qu'à cette heure-là.

Ceux de Grève et des Innocents, menacés dètre taillés en pièces aussi bien que les autres, furent sauvés, avec ces pauvres Suisses prisonniers, jiar le duc de Guise, lequel, à l'instante prière et requête du Roi, qui lui envoya le maréchal de Riron, exprès pour cet effet, les alla prendre et conduire lui-même en lieu de sûreté. Sans lui, ils étaient tous morts et n'en fût réchappée la (jueue d'un, conmie depuis ils ont reconnu et avoué ne tenir que de ce seigneur, qui pria le peuple de les lui donner; ce (|u"il lit tout aussitôt, étant la fureur de celte sotte populace accoisée au simple son de la voix de (luise, tant elle était empoisonnée et assottée de son amour. Il n'était sorti, tout ce jour, de son logis, et avait toujours été aux fenêtres de son hôtel de Guise, avec un pourpoint blanc découpé et un grand chapeau, jusques à (juatre iieures du soir de ce jour, qu'il en sortit i)our faire ce bon service au Roi.

En sortant, furent ouïs (juelques faquins, i-a massés là pour le voir passer, qui crièrent tout liant : // ne faut j)lus hnilcnifi; il f'nitl mener Mivifiieur à Reims ! Passant l)ar les rues, c'était à qui crierait le plus haut : Vire Guise! Ce qu'il voulait faire jiaraître avoir à déplaisir, tellement que, I)aissant son grand chapeau (on ne sait s'il riait dessous), leur dit par plusieurs fois : « Mes amis, c'est assez; Messieurs, c'est trop; criez: Vive le Roi! » Les autres compagnies françaises de la garde du Roi se retirèrent vers le Louvre, sans être autrement offensées, fors deux ou trois, qui furent si téméraires

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que de vouloir bravci' les bourgeois du carrefour Saint- Séverin, qui étaient animés et assistés par le comte de Brissac, qui avait dès le matin gagné le côté de l'Université, fait armer les écoliers, et fait faire les premières barricades vers la rue Saint-Jacques et le quartier de la place Maubert, où un avocat de la Cour, nommé La Rivière, se montra tant ardent et actif pardessus tous les autres à barricader et animer le peuple à rencontre du Roi, qu'il lui échappa, en reniant Dieu, de dire ces vilains mots : i Courage, Messieurs, c'est trop patienter; allons prendre et barricader ce bougre de Roi dans son Louvre ».

Le chevalier d'Aumale vint, sur le soir, retirer M. d'O de la presse où il était, et le ramena, avec le seigneur Corse, jusques au Louvre en assurance. Laquelle escorte servit bien audit d'O, qui était mortellement haï et mal voulu du peuple, qui avait opinion que, par son conseil, et celui de Villequicr, son beaupère, le Roi avait fait faire cette belle disposition de troupes armées par la ville; comme aussi c'avait été lui qui, le matin, les y était venu poser et disposer avec Grillon, auquel on n'en voulait pas moins, pour avoir été si insolent et vilain en paroles, que de menacer les bourgeois de Paris, cette nuit-là. du déshonneur de leurs femmes, et ce en termes injurieux, sales, et impudiques tout outre.

Toute cette nuit le peuple fut en alarme, et par deux fois en ladite nuit vint le comte de Brissac l'animer et encourager de poursuivre sa pointe, lui tenant le secours des écoliers, qu'il avait fait armer, prêt au carrefour Saint-Severin, pour le faire marcher quand besoin serait. Et pour ce que, le jeudi des barricades, toutes les portes de Paris avaient été tenues fermées, fors la porte Saint- Honoré, qui seule avait été ouverte, le lendemain, qui était le vendredi 13 mai, les portes Saint-Jacques, Saint- Marceau, la porte de Bussi et celle de Saint-Antoine furent ouvertes, et gardées par les bourgeois de la

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Ligue, qui n'y voulurent souffrir les gardes des Suisses et soldats français, que le Roi y voulait envoyer : si bien qu'à ce pauvre Roi ne demeura que la fausse porte du Louvre, par laquelle il se put sauver (comme il fît), la nécessité le pressant. Or voyant les Prévôt des marchands et éclievins que ce peuple armé et mutiné, qui toute la nuit était demeuré tumultuant, les armes au poing, et bravant sur le pavé, continuait encore ce jour, et menaçait de faire pis, soutenu sous main par le duc de Guise et ses partisans, qui se renforçaient d'heure à autre et entraient à la fde dans la ville, allèrent au Louvre, accompagnés de quelques capitaines de la ville, l)arler au Roi, et lui remontrer que s'il ne donnait prompt ordre d'apaiser ce tumulte, sa ville de Paris s'en allait perdue. A quoi le Roi (rassurant un peu sa contenance, qu'il portait fort triste), leur dit qu'il ferait tout ce qu'on voudrait, mais qu'il voulait que le peuple levât les barricades et posât les armes, les assurant en foi et parole de Roi, qu'il ferait retirer ses forces à sept lieues de Paris, voire à dix, si ce n'était assez, et contremanderait les autres qu'il avait mandées venir à lui.

Sur quoi auraient répliqué à Sa Majesté ledit Prévôt et capitaines, que l'affaire pressait, et qu'il eût été bon que Sa Majesté, pour raccoiser un peu la fureur du peuple, les eût fait sortir à l'heure même sans plus larder, et qu'il n'avait autre moyen pour leur faire quitter leurs armes et leurs barricades, car si on attendait davantage, ils avaient peur qu'on y vînt trop tard. Sur quoi le Roi leur dit qu'il y allait donner ordre incontinent, et qu'ils regardassent de leur part d'apaiser le peuple.

Sur ces entrefaites, le seigneur de Méru, que le Roi avait envoyé hâter, se vint présenter avec sa compagnie d'hommes d'armes à la porte Saint-Honoré; mais les bourgeois qui étaient en garde ne le voulurent pas laisser entrer. Aussi, lui manda le Roi qu'il se retirât, craignant qu'on ne courut à lui et à ses gens, comme

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on était prêt à ce l'aire. Le tumulte se renforçant, la Reine mère, laquelle tout du long de son dîner n'avait fait que pleurer, prend le chemin vers l'hôtel de Guise, pour tâcher de pacifier cette émotion, laquelle était telle qu'à peine put-elle passer jusque-là par les rues, si dru semées et retranchées de barricades, desquelles ceux qui les gardaient, no voulurent jamais l'aire plus grande ouverture que pour passer sa chaire. Enfin, y étant arrivée, elle parle au duc de Guise, le prie d'éteindre tant de feux allumés, venir trouver le Roi, duquel il aurait autant de contentement qu'il en pourrait espérer, et lui faire paraître en une si urgente occasion, qu'il avait plus de volonté à servir qu'à dissiper sa couronne.

A quoi le duc de Guise, faisant le froid, répond qu'il en était bien marri, mais qu'il n'en pouvait mais, que c'est un peuple, et que ce sont des taureaux échauffés qu'il est malaisé de retenir. Quant à aller trouver le Roi, dit que le Louvre lui est étrangement suspect, que ce serait une grande faiblesse d'esprit en lui d'y aller, les choses étant en l'état qu'il les déplorait, et se jeter faible et en pourpoint à la merci de ses ennemis.

Lors la Reine, remarquant de l'opiniâtreté en la résolution et au dessein du duc de Guise, en donna avis au Roi par Pinart, lequel voyant le peuple continuer en ses armes et en sa furie, et icellc croître et augmenter d'heure en heure, rHôtel de la Ville et l'Arsenal pris et occupés par le duc de Guise et les Parisiens ses partisans, qui s'étaient approchés des portes du Louvre et commençaient à se barricader contre icelles (entre les autres, un coquin de tavernier nommé Perrichon, qui depuis fut pendu à Paris par ses compagnons); averti d'ailleurs qu'en l'Université le comte de Rrissac et les prédicateurs qui marchaient en tète comme colonels des mutins, et ne tenaient autre langage sinon qu'il fallait aller quérir frère Henri dans son Louvre, avaient fait armer sei^t ou huit cents écoliers, et trois ou quatre

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cents moines de tous les couvents, prêts à marcher vers le Louvre, à la faveur du peuple, furieusement animé contre le Roi; et ceux qui étaient près de lui, sur les cinq heures du soir, ayant reçu avis par un de ses serviteurs, qui, déguisé, se coula dans le Louvre, qu'il eût à sortir plutôt tout seul, ou qu'il était perdu, sortit du Louvre à pied, une baguette en la main, comme s'allant (selon sa coutume) promener aux Tuileries. Il n'était encore sorti la porte qu'un bourgeois de Paris, qui, le jour de devant, avait sauvé le maréchal de Biron, lavertit de sortir en diligence, pour ce que le duc de Guise était après pour l'aller prendre avec douze cents hommes, dont le capitaine Boursier, capitaine de la rue Saint-Denis, en était, qui avait usé de ce langage : « Il ne faut plus attendre, allons quérir le sire Henri dans son Louvre >. Étant arrivé aux Tuileries, où était son écurie, il monta à cheval, avec ceux de sa suite, qui eurent le moyen d'y monter; ceux qui n'en avaient pas, ou demeurèrent, ou allèrent à pied. Du Ilalde le botta, et lui mettant son éperon à lenvers : « C'est tout un, dit le Hoi, je ne vais pas voir ma maîtresse, nous avons un plus long chemin à faire. » Etant à cheval, se retourna devers la ville, et jeta sur elle sa malédiction, lui reprochant sa perfidie et ingratitude contre tant de biens qu'elle avait reçus de sa main, et jura qu'il ne rentrerait que par la brèche. II j)rit le cliemin de Saint-Cloud, accompagné du duc de Montpensier, du maréchal de Biron, du sieur d'O, du Chancelier, des seigneurs de Villeroy et Brulard, secrétaires d'Étal, du sieur de Bélièvre. du cardinal de Lenoncourt, de maître Jacques Faye. son avocat au parlement, et de plusieurs autres, avec ses quatre mille Suisses et soldats français, de sa garde, qui quittèrent le logis à ces nouveaux rois, et l'escortèrent jusqu'à Saint-Cloud, et de là le suivirent plus lentement, car il alla passer à Trapes, de là faire collation et coucher tout botté à Rambouillet, et le lendemain dîner à

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Chartres, où il fut bien reçu par les habitants, et y séjourna jusqu'au dernier jour de mai.

En ces jours, fut perpétré un acte barbare et étrange à l'endroit d'un nommé Mercier pédagogue, lequel ayant été pris à neuf heures du soir, en sa maison près Saint- André-des-Arcs à Paris, par deux coquins, Tun potier d'étain, nommé Poccart, et l'autre Pierre de La Rue, tailleur, demeurant au coin du pont Saint-Michel, fut poignardé par eux et jeté en la rivière, sans autre forme ni figure de procès. Le prétexte de ces deux ligueurs et plus zélés larrons de la ville était l'hérésie, de laquelle ils disaient que ce bon homme faisait profession, encore que deux jours devant il eût fait ses Pâques dans l'église Saint-André-des Arcs sa paroisse, et reçu la communion de la main propre du curé. Ce que madame la présidente Séguier, qui était près de lui à la communion, ayant remontré audit curé, il lui répondit qu'il se souvenait fort bien qu'il l'avait lui-même administré et qu'il était tout auprès d'elle à la table; mais que pour cela il ne laissait pas d'être huguenot, ainsi qu'on disait : tellement, qu"il les avait faites comme hypocrite et non pas comme catholique. Et n'en put avoir autre raison, ni tous ceux qui s'en mêlèrent, même sa pauvre femme, quand elle en cuida demander justice : on ne lui fit autre réponse sinon que son mari était un chien de ministre, et que si elle en parlait davantage, on la jetterait dans un sac en l'eau.

Le vendredi 29 juillet, le Prévôt des marchands, accompagné de Compans et Cotteblanche, échevins, du capitaine Bussy le Clerc et autres, allèrent trouver le Roi à Chartres, par le conseil de la Reine mère, pour lui offrir leur service, recevoir ses commandements, et le supplier au surplus très humblement de vouloir venir en sa bonne ville de Paris.

Et le lendemain, qui était le samedi 30 du mois, la Reine mère, le duc de Guise, accompagné de quatre-

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vingts clKîvaux, le cardinal de Bourbon, précédé de cinquante archers de sa garde, vêtus de casaques de velours cramoisi, bordées et enrichies de passements d'or, rarclievè(iue de Lyon, bien en ordre, et plusieurs autres seigneurs, i)artirent de Paris pour aller trouver le IU)i à CJiartres, où ils arrivèrent le lundi 1"' jour d'août, et y furent bien vus et recueillis du Roi, comme aussi furent les Prévôt des marchands et échevins qui en revinrent bien contents.

Le vendredi 2G août, furent publiées en la Cour de Parhmient à Paris les lettres patentes du Roi, expédiées à Chartres le 4 août, par lesquelles il déclarait le duc de Guise, son cher et amé cousin son lieutenant général en toutes ses armées et entreprises de guerre, avec éloge magnifique et approbation de sa vertu, générosité, fidélité et suffisance, et par ainsi lui donne, sans le nom et titre, la vraie charge et oflice de connétable; bref, il lui donne un rayon de sa splendeur, un bras de sa puissance, et une image vive de Sa Majesté.

Au cardinal de Bourbon, par autres lettres patentes, il lui donne autorité et faculté, comme au premier et plus proche parent de son sang, de faire un maître de chacun métier en chacune des villes de son royaume, et mêmes privilèges à ses officiers qu'ont ceux de la maison du Roi. Et par là ratifie le premier et principal article de ceux de la Ligue, et le plus pressé et débattu par les (luisurs, qui était d'exclure le roi de Navarre de la couronne, et vide cette grande question de Toncle au neveu, sur laquelle on a tant écrit et disputé de bec et (fongles, pour troubler l'ancien ordre de la succession, la Ligue nous présentant en icelle la statue du cardinal de Bourl)on pour élever celle d'un étranger, donnant à un roi âgé de trente-six ans, un successeur qui a passé le climatérique de soixante-trois.

Bref, le Roi fait tout ce qu'il peut pour la Ligue, déployant ses largesses et faveurs sur les principaux

chefs d"icelle, non qu'il les en jugeât dignes et qu'il ne connût fort bien leurs fins et prétentions, mais à dessein (comme a bien paru depuis), pour par là en regagner les uns à son parti et se défaire des autres.

Le dimanche 16 octobre, le Roi, à Blois, ouvrit la première séance des États, et y fit sa proposition. Après lui parla le sieur de Montholon, garde des Sceaux, à la louange du Roi et recommandation de la bonne intention qu'il avait de réformer les abus qu'il voyait èti'e en tous états, et soi-même, et au soulagement de ses sujets.

En ce mois (novendire), les nouvelles de la prise du marquisat de Saluées agrandit fort la i)laie des barricades de Paris et aigrit merveilleusement le Roi contre le duc de Guise, sachant bien que son ambition (quelque excuse et couleur qu'il lui donnât), avait donné l'esprit et le mouvement à cette entreprise, et que cette invasion était de son intelligence, faisant par un petit princerot ùter, de bravade, à un Roi de France, le pied qu"il lui restait en Italie; chose malaisée à digérer à un cœur royal, lequel s'irritant contre cette tyrannie et la dissimulant le moins mal qu'il pouvait, lui fit dès lors prendre la résolution de se défaire dudit duc de (iuise et de la domination de tous ces maires du Palais, qui le voulaient dépouiller avant (ju'il fût près de s'aller coucher.

Le dimanche i décembre, le Roi donna congé aux seigneurs d"0, .Miron-Ciienailles et l'autre Miron, son premier médecin, se disant Ibrt importuné de ce faire par les députés des États, c'est-à-dire par le duc de Guise, qui les connaissait pour être plus au Roi qu'à lui. Enfin, toutefois, par une soumission que fit le sieur d'O à M. de Guise, jurant de lui être de là en avant bon et fidèle serviteur, il demeura auprès du Roi en la

cour, nu nièmc grade qu'auparavant il (,''tait,el fut aussi le premier médecin Miron rappelé, après en avoir promis autant.

Cela lait, on lit promettre et jurer au Roi, sur le saintsacrement de l'autel, parfaite réconciliation et amitié avec le duc de Guise, et oubliance de toutes querelles et simultés passées; ce que Sa Majesté fit fort franchement et lilirement en apparenre; même pour les contenter ou plulùt amuser de plus en plus), déclara qu'il sétait résolu ûc remettre sur son cousin de Guise, et la Reine sa mère, le gouvernement et conduite des affaires de son royaume, ne se voulant plus empêcher que de prier Dieu et faire pénitence. Mais il songeait bien à autre chose, comme l'issue le montra tôt après : dont aussi le duc de Guise se déliait et le disait souvent à la Heine mère, qui l'assurait tout au contraire, et lui promettait d'être garante de toutes ses entreprises; ce qui le faisait négliger tous les avis et avertissements qu'on lui donnait, ayant d'ailleurs cette résolution en l'esprit que le Moi était un iirince trop mol pour exécuter une vengeance, et de trop peu de cœur pour se hasarder d'exécuter une mauvaise pensée.

Le vendredi 9 de décembre, la condamnation du roi de Navarre fut mise sur le tapis des États, du consentement du Roi, pour contenter les forcenés appétits de la Ligue, selon la résolution de la plus grande partie des députés d'icelle, qui journellement en sollicitaient et importunaient Sa Majesté; laquelle leur déclara qu'il ne trouvait juste ni raisonnable de condamner le roi de Navarre sans l'ouïr, et, i)Our ce, dit aux seigneurs députés des trois ordres, qu'on eût à examiner avec jugement et une prévoyance exquise et exacte, s'il serait pas meilleur et expédient de sommer ledit roi de Navarre, pour une dernière fois, à jurer l'édit d'Union et se déclarer catholique; que c'était son avis qu'on le devait ainsi faire, et que cette procédure se trouverait la meilleure. Laquelle réponse ouïe, on la mit sur le

tapis aux trois Chambres, où la Ligue, qui ne peut arriver au bout de sa carrirre si premièrement la race de Saint-Louis n'est dégradée, conclut que le roi de Navarre, comme hérétique, chef des hérétiques et relaps qu'il est, est incapable de toutes successions, couronnes et royautés, et que pourtant il n'est besoin d'employer autres poursuites à sommer ledit roi que son hérésie et rechule, qui le rend à jamais incapable de cette couronne; que la proposition du Roi, qui était de le faire appeler encore une fois pour jurer Ledit d'Union, était hors de raison, et résolut le clergé qu'il ne se pouvait ni devait contumacer davantage. Laquelle conclusion fut i)ortée au Roi par l'archevêque d'Embrun, accompagné de douze de chaque ordre, qui lit entendre à Sa Majesté l'avis de ses États, Laquelle, sur cette proposition, répondit qu'il satisferait aux raisons des députés, et qu'il s'en résoudrait au plus tôt, et eux aussi. Mais là-dessus, comme le Roi balançait sa résolution, ores à la rigueur de sa vengeance, ores à la douceur de son naturel, voici avis de tous côtés qu'il y avait conspiration contre sa personne. Le duc d'Épernon, par ses lettres, l'en assure; le duc du Maine lui envoie un gentilhomme chargé de dire à Sa Majesté que l'exécution du dessein de son frère était proche (et disait-on que ce serait le jour de Saint-Thomas, lequel bruit courait sourdement à la Cour).

Le duc d'Aumale envoie sa femme pour l'avertir d'un conseil tenu sur ce prodigieux attentat contre sa personne. Là-dessus ce prince, outré d'une juste colère, se résout à faire mourir le duc de Guise; lequel, de son côté, ayant passé le Rubicon, faisait état de s'emparer incontinent du royaume après en avoir abattu les colonnes. Mais ce grand Dieu, duquel les jugements sont tout autres que les jugements des hommes, entre à l'improviste sur ce théâtre, et par son esprit éternellement agissant pour sa gloire, allume le cœur du Roi (qu'il a en sa main^ d'une nouvelle force et l'arme d'un

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nouveau courage pour prévenir le duc de (iuise, son ennemi, croyant que sa vie plus longue était sa mort.

Sur quoi ayant rassemblé quelques-uns de ses principaux et plus confidents conseillers, leur proposa sa résolution, afin de lui en donner prompt avis sur la lacilitation de son dessein, qu'il était résolu d'exécuter à quelque prix que ce fut. Un ou deux des siens lui voulurent conseiller l'emprisonnement, comme le plus sûr, et qu'on eût à lui faire son procès ; mais tous les autres furent de contraire opinion, et qu'en matière de crime de lèse-majesté, il fallait que la peine précédât le jugement : qui était la raison qui avait autrefois fait dire à ce grand Caton, qu'il fallait plutôt prévenir le traître de la patrie que de consulter, l'ayant pris, comme on le ferait mourir. Aussi, les Homains tenaient })0ur maxime, qu'où l'État était en péril, on pouvait et devait-on commencer par l'exécution. Cet avis fut suivi du Uoi, qui dit ces mots : « Mettre le Guisard en prison serait tirer un sanglier aux filets, qui se trouverait, possible, plus puissant que nos cordes, là où, quand il sera tué, il ne nous fera plus de peine : car homme mort ne fait plus guerre ». Et arrêta lui-même, avant que sortir du conseil, de le faire tuer au souper que l'archevêque de Lyon lui donnait et au cardinal son frère, le dimanche avant la Saint-Thomas : dont toutefois, par quelque avis qui lui survînt. Sa Majesté différa l'exécution jusques au mercredi suivant, fête (ludit Saint Thomas; lequel jour il fut encore conseillé de laisser passer; tellement qu'en icelui, il se promena assez longtemps dans un jardin avec le duc de (luise, lequel, nonobstant le bon visage que lui faisait le Roi, tint quelques propos (à ce qu'on dit) à Sa Majesté, qui l'irritèrent fort et furent cause de lui avancer l'heure de sa mort.

Le jeudi 22 de ce mois, comme le duc de Guise se mettait à table pour dîner, il trouva un billet sous sa serviette, dedans lequel il y avait écrit qu'il ae donnât

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garde et qu'on était sur le point de lui jouer u)i mauvais tour. Lequel ayant lu, il écrivit de sa main au-dessous ces mots : On n'oserait, et le rejeta sous la table. Et le jour même, par le duc d'Elbeuf, son cousin, fut assuré qu'on entreprendrait le lendemain sur sa vie; à quoi il répondit en riant qu'il voyait bien qu'il avait regardé en son almanach, et que tous les almanachs de l'année étaient farcis de telles menaces.

Le vendredi 23 de décembre, le Roi manda de bon matin au duc de Guise et au cardinal son frère qu'ils vinssent au Conseil et qu'il y avait à leur communiquer des affaires d'importance. Venus à son mandement, ils vont à la Chambre du Conseil où ils séent en leurs rangs avec les autres conseillers d'État, qui y étaient devant eux, entre autres les maréchaux d'Omont et de Rais.

Entrant au château, ils trouvèrent les gardes renforcées et plus fières que de coutume, qui demandèrent au duc de Guise de l'argent et le prièrent de les faire payer, mais avec une façon autre que l'accoutumée (ce semblait) et moins respectueuse. A quoi, toutefois, ne prenant autrement garde, passèrent outre. Et combien que le duc de Guise, de plusieurs endroits, eût eu avertissement de ce qui se machinait et brassait contre lui, même le matin en ayant eu neuf divers avis, dont il mit le neuvième en sa pochette, disant tout haut : « Voilà le neuvième aujourd'hui », si ne put-il, pour tout cela, mettre en son esprit que le Roi pût ou voulût lui jouer un mauvais tour; tant ce grand esprit était aveuglé aux choses les plus claires, Dieu lui ayant bandé les yeux, comme il fait ordinairement à ceux qu'il veut châtier et punir. Étant donc entré au Conseil, habillé d'un habit neuf, de couleur grise et fort léger pour la saison, l'œil du côté de sa balafre lui fut vu pleurer; saigna par le nez deux ou trois gouttes, dont il envoya quérir un mouchoir par un page, dans lequel on disait qu'il y avait un billet lié à un des coins, qui l'avertissait de

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sortir incontinent ou qu'il était mort; mais que le billet fut ôté audit page, en montant, et le mouchoir seul baillé. Après, il eut mal au cœur et comme un affaiblissement.

Sur ce, le Roi le manda par Hevol. lun de ses serviteurs d'État qui le trouva comme il achevait de serrer, dans un drageoir d'argent qu'il portait, quelques raisins ou prunes qu'il avait pris pour son mal de cœur. Et à l'instant se levant du Conseil pour aller trouver Sa Majesté, comme il entrait dans la chambre du Hoi, un des gardes lui marcha sur le bout du pied: et combien qu'il entendît assez ce que cela voulait dire, néanmoins, sans faire autre semblant, il poursuit son chemin vers le cabinet (comme ne pouvant fuir à son malheur. Kt soudain, par dix ou douze des Quarante-cinq, là disposés en embuscade derrière une tapisserie, fut saisi aux bras et aux jambes, et par eux poignardé et massacré, jetant entre autres paroles et cris, ce dernier qui fut clairement entendu : « Mon Dieu, je suis mort! ayez pitié de moi! ce sont mes péchés qui en sont cause ». Sur ce pauvre corps mort fut jeté un méchant tapis, et là laissé quelque temps gisant et exposé aux opprobres et moqueries des courtisans, qui l'appelaient le beau roi de Paris (nom que Sa Majesté lui avait donné).

Le cardinal de Guise, qui était assis au Conseil, avec M. de Lyon, entendant ce bruit, et la voix même de son frère, criant merci à Dieu entre les coups d'épées et de dagues, remua sa chaire pour se lever, disant : « Voilà mon frère qu'on tue! » Et voulant sortir avec M. de Lyon, en furent empêchés, et se levèrent les maréchaux d'Omont et de Rais, tenant leurs épées nues en la main, criant tout haut : < Qu'homme ne bouge, s'il ne veut mourir! » Incontinent fut ledit cardinal de Guise mandé par le Roi avec l'archevêque de Lyon, qui les envoya prisonniers en un galetas bâti peu de jours auparavant pour y loger des Feuillants et des

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Capucins, où ils demourcrent quelque temps, sans feu ni sans siège. Et, sur l'heure, envoya le Roi Clermont d'Entragues, Chàteauvieux et Larchant, se saisir des personnes du cardinal de Bourbon (que le Roi appelait son vieux loi), de la dame de Nemours, du duc de Nemours son fils, du duc d'Elbeuf, et du prince de Joinville.

Puis envoya son grand prévôt de rilùtel, Richelieu (qu'on appelait Tristan l'hermite), en l'Hôtel de la Ville, ou étaient assemblés les députés du Tiers-état, se saisir des personnes du président de Nully, de Marteau, dit La Chapelle, son gendre. Prévôt des marchands, de Compans et Cotteblanche, échevins de Paris, et du lieutenant d'Amiens, qui lurent pareillement amenés au Roi et retenus prisonniers avec MM. de Brissac, Boisdauphin, et autres seigneurs et gentilshommes de la Ligue.

Et ici finit le règne de Nembrot le Lorrain.

Le samedi 2 5, le Roi averti par messire Claude d'Angennes, évêque du Mans, que les députés du Clergé avaient résolu entre eux, en l'assemblée du matin, de venir prier le Roi de leur rendre le cardinal de Guise, leur président, qu'il tenait prisonnier, afin de continuer par son bon conseil leur cahier. Sa Majesté ayant résolu de le faire suivre le duc de Guise, sachant bien qu'il succéderait h sa créance et qu'il était autant ou plus mauvais garçon que son frère, et plus cruel et remuant que lui, se trouvant néanmoins empêché, sur cette exécution qui semblait périlleuse, par la considération de la qualité de ce prélat, en voulut avoir un mot d'avis et de conseil. Duquel le résultat fut que le crime de lèse-majesté paraissait plus, était de pire exemple et plus punissable en un cardinal qu'en un simple prêtre, et que le Roi n'avait rien fait s'il ne se défaisait de celui-ci aussi bien que de l'autre, voire que la garde en était plus dangereuse, et le délai de son exécution plus important beaucoup que du duc de Guise, à cause de

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son titre et qualité de cardinal. Qui fut cause que le Roi manda incontinent le capitaine Le Gast. auquel il commanda de Tallcr tuer. De laquelle commission Le Gast s'étant excusé, on trouva incontinent, pour quatre cents ccus, quatre instruments de cette exécution. Lesquels montés au galetas (où il était resserré avec l'archevêque (le Lyon, qui, dès qu'il le vit sortir, se prosterna à ce qu'on dit au pied d'un crucifix, comme se doutant qu'on l'allait dépêcher et lui aprrs), feignant de le mener parler au Roi, le massacrèrent à coups de dagues, de hallebardes et autres ferrements.

Telle fut la fin du cardinal, qui ne soufflait que la guerre, ne ronllait que massacres, et n'haletait que sang : lequel porté par terre par un juste jugement de Dieu, se sentit, ce jour, vautré dans son propre sang.

Après cette exécution, et aussitôt que Sa Majesté fut avertie que c'en était fait, elle sortit pour aller à la messe, accompagnée du cardinal de Vendôme et autres seigneurs et gentilshommes, et rencontra à ses pieds le baron de Lux, qui lui offrit sa tète pour sauver l'archevêque de Lyon son oncle, qui l'assura enfin, non de la liberté de son oncle, duquel le Roi disait qu'il voulait tirer la quintessence de la Ligue, mais bi<?n de sa vie, laquelle il lui remettait et donnait.

Le soir de ce jour, les corps du duc de Guise et du cardinal furent mis en pièces par le commandement du Roi, en une salle basse du château, puis brûlés et mis en cendres, lesquelles après furent jetées au vent, afin qu'il n'en restât ni relique, ni mémoire.

Les nouvelles de ces meurtres et emprisonnements venues à Paris, le samedi 2't décembre, veille de Noël, troublèrent bien la fête (comme l'on dit), et émurent étrangement la ville et le peuple, qui prit incontinent les armes et commença à faire garde exacte jour et nuit. Les Seize déployèrent leurs vieux drapeaux et commencèrent h crier : Au mcurfrc! an feu! au sniir/! et à la vengc'iHcc! comme il advient ordinairement en toutes sédi-

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lions et révoltes, que les plus méchants font toujours le gros de la mutinerie. Puis les capitaines firent assembler leurs bourgeois par les dizaines, pour entendre leurs volontés sur ce qui était à faire. Chacun dit qu'il fallait employer jusques au dernier denier de la bourse et jusqu'à la dernière goutte de son sang pour venger sur le tyran car ainsi dès lors on commença à Paris d'appeler le Roi), la mort de ces deux bons princes lorrains.

].r- samedi 7 janvier, arrivèrent à Paris les nouvelles de la mort de la Reine, mère du Roi, décédée au château de Blois le jeudi précédent "> de ce mois. Klle était âgée de soixante et onze ans, et portait bien l'âge pour une lemme pleine et grasse comme elle était. Elle mangeait l)ien et se nourrissait bien, et n'appréhendait pas bien fort les alTaires, combien que, de[)uis trente ans que son mari était mort, elle en eût eu d'aussi grandes et importantes qu'on((ues eût reine du monde. Elle mourut endettée de huit cent mille écus, étant prodigue, et par delà libérale plus que prince ni princesse de la chrétienté : ce quelle tenait de ceux de sa maison. Elle était déjà malade, lorsijue les exécutions des 23 et 24 de décendjre l'aroiit faites. Et l'allant voir le Roi son fils et lui disant : t Mailame, je suis maintenant seul roi de France, je nai plus de compagnon » ; elle, sachant ce qui était advenu, lui répondit : « Que pensez-vous avoir fait? Dieu veuille que vous vous en trouviez bien! Vous avez fait mourir deux hommes qui ont laissé beaucoup d'amis. Mais, au moins, mon fils, avez-vous donné ordre à l'assurance des villes, principalement à celle d'Orléans? Si vous ne l'avez fait, faites-le et le plus tôt que faire se pourra; autrement il vous en prendra mal, et ne faillez, si m'en croyez, d'en avertir le légat du Pape par monsieur le cardinal de Gondi ».

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Ce dit, après que le Roi lui eût répondu à toutes ses demandes, et qu'il l'eut un peu consolée, la priant seulement de songer à sa santé et que tout le reste se porterait bien, elle se fit porter, toute malade qu'elle était, à monsieur le cardinal de Bourbon, qui était aussi malade et prisonnier; laquelle aussitôt que ce bon homme vit, commença à s'écrier la larme à l'œil : « Ah! Madame! Madame! ce sont de vos faits, ce sont de vos tours. Madame, vous nous faites tous mourir ». Desquelles paroles elle s'émut fort, et, lui ayant répondu qu'elle priait Dieu qu'il l'abîmât et qu'il la damnât si elle y avait jamais donné ni sa pensée ni son avis, et qu'au contraire elle en avait un regret de l'âme incroyable, et si grand qu'il serait cause de sa mort, sortit incontinent, disant ces [)aroles : « Je n'en puis plus, il t faut que je me mette au lit! » comme de ce pas elle fit, et n'en releva, mais mourut le 5 janvier 1589, qui était la veille des Rois, jour fatal à ceux de sa maison; car Alexandre de Médicis fut tué à ce jour, et Laurent de Médicis, et autres que l'histoire de Florence a remarqués. Elle fut plouréc de quelques siens domestiques et familiers, et un peu du Roi son fils, qui en avait encore affaire.

Ceux qui rapprochaient de plus près, eurent opinion que le déplaisir qu'elle avait pris de ce que son fils avait fait, lui avait avancé ses jours (non pour amitié qu'elle portât aux deux princes occis, lesquels elle aimait à la llorentine, c'est-à-dire pour s'en servir), mais pour ce que par là elle voyait le roi de Navarre, son gendre, établi, qui était tout ce qu'elle craignait plus au monde, comme celle qui avait juré sa ruine, par quelque moyen que ce fût. Toutefois, le peuple de Paris eut opinion qu'elle avait donné consentement et occasion à la mort des deux princes lorrains. Et disaient les Seize que, si on apportait le corps à Paris, pour l'aller enterrer à SainI -Denis, au sépulcre magnifique que, de son vivant, elle avait bâti à elle et au feu roi Henri, son

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mari, qu'ils le traîneraient à la voirie ou le jetteraient dans la rivière. Voilà pour le regard de Paris. Quant à Blois, où elle était adorée et révérée comme la Junon de la Cour, elle n'eut plutôt rendu le dernier soupir, qu'on n"en fit non plus de compte partout que d'une chèvre morte.

Le lundi IG janvier, maître Jean Le Clerc, naguère procureur en la cour de Parlement, lors capitaine de son quartier et gouverneur de la Bastille de Paris, accompagné de vingt-cinq ou trente coquins, tous comme lui, armés de leurs cuirasses, ayant la pistole en la main, alla au Palais, entra en la Grand'Chambre, et ayant une liste en sa main, dit haut et clair (étant les Chambres assemblées) : t Vous, tels et tels (qu'il nomma) , suivez-moi, venez en l'Hôtel de la Ville, où on a quelque chose à vous dire. > Et au Premier Président et autres, qui lui vouluriMit demander de par qui et en quelle puissance il voulait faire cet exploit, il répondit < qu'ils se hâtassent seulement et se contentassent d'aller avec lui, et que, s'ils le contraignaient d'user de sa puissance, quelqu'un d'eux s'en pourrait mal trouver ». Lors le Premier Président, le président Potier et le président de Thou s'acheminèrent pour le suivre. Et après eux marchèrent volontairement jusques à cinquante ou soixante conseillers de toutes les Chambres de parlement, même des Pequrtes du Palais, et plusieurs qui ne se trouvaient point sur le billet du Clerc ne laissèrent de marcher et accompagner les autres, disant qu'ils ne l)0uvaient moins faire que de suivre leurs capitaines. Marchant le premier, il les mena, sur les dix heures du matin, par le pont au Change, comme en montre, jusques en la place de Grève, où se voulant arrêter pour entrer en l'Hôtel de ^'ille, suivant la proposition de maître Jean Le Clerc, en furent empêchés et contraints par lui de passer outre et menés en la Bastille Saint-Antoine, tout au travers des rues pleines de peuple, qui épandu par icelles, les armes au poing et

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les boutiques fermées, pour les voir passer, les lardaient de mille brocards et vilenies.

Il en alla encore prendre quelques-uns, ce jour, en leurs maisons, qui ne s'étaient point trouvés en la Cour, et même de la Cour des Aides, Chambre des Comptes, et autres compagnies, dont il y en eut quelques-uns serrés à la Conciergerie et aux autres prisons de la ville. Mais les aucuns furent élargis dès l'après-dîner, les autres les deux ou trois jours ensuivant, pour ce qu'ils ne se trouvaient sur la liste du Clerc, et qu'ils étaient estimés de ceux qu'on appelait catholiques zélés. Et, à la vérité, la face de Paris était misérable, en ce temps, si qu'on pouvait justement dire que c'était la main de Dieu qui y passait. Car celui qui a jamais ouï parler et lu dans Joseph les factions d'un Jean, d'un Simon, et autres tels pendarts et brigands, qui sous le voile d'un zèle de religion prétendu, pillaient et saccageaient la ville de Jérusalem, s'il fût venu en ce temps à Paris, il eût vu chose semblable : car il eût vu un Clerc, un Louchart, un Senault, un La Morlière, un Olivier et tels autres satrapes, qui avec main armée fourrageaient les meilleures maisons de la ville, principalement où ils savaient qu'il y avait des écus, et ce, sous un masque digne de voleurs, parce qu'ils y étaient (disaient-ils) Royaux et partant de bonne prise. Mais, par-dessus tous les autres, avait M. Bussy-le-Clerc (ainsi se faisaitil appeler) grande puissance; car encore que par la ville ou par le conseil de quelques-uns des prisonniers eussent ordonnance de sortir, ils n'en sortaient point toutefois que quand il plaisait à Monseigneur de Bussy; auquel (outre les trois, quatre et cinq écus, que par jour il exigeait de chaque tète pour leur journalière dépense, encore qu'elle fût bien maigre), il fallait encore faire quelque présent de perles ou de chaînes d'or à Madame, de vaisselle d'argent et de deniers clairs et comptants à Monsieur avant qu'en pouvoir sortir.

Ce jour même 16 janvier 1589, les États de Blois

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furent clos, avec mandement envoyé aux provinces pour les assurer de la bonne intention de la majeslé du Roi.

En ce même temps, la Sorbonne et la Faculté de théologie, comme porte-enseignes et trompettes de la sédition, déclarèrent et publièrent, à Paris, tout le peuple et sujets de ce royaume absous du serment de fidélité et obéissance qu'ils avaient juré à Henri de Valois, naguère leur Roi, rayèrent son nom des prières de l'Église, firent entendre à ce sot et furieux peuple qu'en saine conscience ils pouvaient s'unir, s'armer et conlril)ucr deniers i)ourlui faire la guerre, comme à un tyran exéci'able qui avait violé la foi publique, au notoire préjudice et contcmnement de leur sainte foi catholique romaine et de l'assemblée des états du royaume. D'autre côté, les prédicateurs au lieu d'annoncer l'Évangile au peuple, se mirent à vomir une Iliade d'injures et de vilenies contre le Roi, allumant la révolte et la sédition au cœur du peujjle (qui n'allait que trop sans cet éperon), tellement qu'il ne sortait jamais du sermon qu'il n'eût le feu à la tète et la promptitude aux mains, pour se ruer sur les Politiques (quils appelaient), c'est-à-dire sur les plus gens de bien de la ville, ennemis de la sédition et tyrannie.

Le lundi 30, on fit, en la grande église de Notre-Dame de Paris, un solennel service pour le remède des âmes des défunts duc et cardinal de Guise, frères (encore qu'étant martyrs, comme la Ligue et les prédicateurs publiaient, voire déifiés et canonisés par la Sainte-Union, ils n'en eussent beaucoup affaire); toutefois, il y eut aussi grand concours et aflluence de peuple, comme si c'eussent été les funérailles du roi de France, et furent ces obsèques très magnifiques.

Le 14 février, jour de mardi gras, tant que le jour dura, se firent à Paris de belles et dévotes processions, au lieu des dissolutions et ordures des mascarades et

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carème-prenant qu'on y soûlait faire les années précé dentés. Entre les autres, s'en fit une d'environ six cents écoliers, pris de tous les collèges et endroits de l'Uni-

iversité, desquels la plupart n'avaient atteint l'âge de dix ou douze ans au plus, qui marchaient nus, en chemise, les pieds nus, portant cierges ardents de cire I blanche en leurs mains, et chantant bien dévotement et mélodieusement (quelquefois bien discordamment), tant par les rues que par les églises, dans lesquelles ils entraient pour faire leurs stations et prières.

Le peuple était tellement échauffé et enragé s'il faut parler ainsi) après ces belles dévotions processionnaires, qu'ils se levaient bien souvent de nuit de leurs lits pour aller quérir les curés et prêtres de leurs paroisses pour les mener en procession; comme ils firent en ces jours, au curé de Saint-Eustache, que quelques-uns de ses paroissiens furent quérir la nuit, et le contraignirent se relever pour les y mener promener, auxquels pensant en faire quelque remontrance, ils l'appelèrent politique et hérétique, et fut contraint enfin de leur en faire passer leur envie.

Le mercredi, jour des Cendres, Lincestre dit en son sermon qu'il ne prêcherait point l'Evangile, pour ce qu'il était commun, et que chacun le savait; mais qu'il prêcherait la vie, gestes et faits abominables de ce perfide tyran, Henri de Valois, contre lequel il dégorgea une infinité de vilenies et injures, disant qu'il invoquait les diables; et pour le faire ainsi croire h ce sot peuple, tira de sa manche un des chandeliers du Roi, que les Seize avaient dérobés aux Capucins, et auxquels il y avait des satyres engravés, comme il y en a en beaucoup de chandeliers; lesquels il affirmait être les démons du Roi, que ce misérable tyran, disait-il au peuple, adorait pour ses dieux, et s'en servait en ses incantations.

Ledit jour 16 février, fut faite assemblée générale en l'Hôtel de la Ville de Paris, pour aviser à l'établissement d'un Conseil général de la Sainte-Union, à laquelle

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assistùrent tous les princes et seigneurs catlioliques étant lors ù Paris, les ducs de Mayenne, de Nenionrs, d'Aumalc et le comte de Chaligny, frère de la Reine; les éclievins et conseillers de ville et les quarteniers avec quatre bourgeois du Conseil des Neuf de chaque quartier. Et là, fut faite la proposition, par le duc de Mayenne, sur la nomination et établissement de ceux qui seraient trouvés i)]us propres pour tenir ledit Conseil. Dont il exhiba la liste, qui lui avait été baillée par maître Pierre Senault et autres ses complices et adhérents du conseil des Seize, qui de leur propre autorité (laquelle ils s'attribuaient sous la faveur d'un sot peuple, bète à plusieurs têtes, qu'ils avaient gagné), ordonnaient et disposaient de tout comme il leur plaisait, et traitaient les affaires d'État, comme grands personnages qu'ils étaient, bien dignes de telles charges où ils n'entendaient du tout rien.

Le lundi 13 mars, le duc de Mayenne lit le serment, à la Cour, de lieutenant général de l'Etat royal et Couronne de France; laquelle qualité ambitieuse et ridicule lui ayant été déférée par quinze ou seize faquins, lui fut confirmée i)ar ce parlement imaginaire (le vrai parlement étant misérai)lenient captif et distribué en diverses prisons de la ville). Et est à remarquer que, par ces lettres de lieutenant général octroyées au duc de Mayenne, il fut ordonné qu'il y aurait deux nouveaux sceaux aux armes de France, différents en grandeur : le grand pour le Conseil, et le petit pour les parlements et chancelleries, desquels Tinscription serait : le Scel du roijaume de Francr% tant avaient ceux de la Ligue le Roi et son nom en horreur, qu'ils ne voulaient, en dits ou en faits, être faite aucune mention de lui.

Un sire de Paris fit peindre en ce temps le duc de Mayenne avec une couronne impériale sur la tête.

Le vendredi 21 de ce mois, le Roi fit un édit par lequel il transporta en la ville de Tours l'exercice de la

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justice, qui se soûlait rendre en sa Cour de parlement à Paris.

Lincestre, le vendredi saint, dit à un des premiers de l'Union, qui faisait scrupule de faire ses Pâques, pour la vengeance qu'il avait empreinte dans le cœur contre Henri de Valois, qu'il s'arrêtait en beau chemin, et faisait conscience de rien, attendu qu'eux tous, et luimême le premier, qui consacrait chacun jour en la messe le corps de Notre-Seigneur, n'eussent scrupule de le tuer, ores qu'il eût été à l'autel, tenant en main le précieux corps de Dieu.

Environ ce temps, le Roi et le roi de Navarre firent un accord et paction ensemble, pour se déclarer amis d'amis, et ennemis d'ennemis les uns des autres. Et fit le Roi ledit roi de Navarre son lieutenant général en son armée, qu'il assemblait aux environs de Tours, y faisant venir gentilshommes et gens de guerre de toutes parts, en intention de l'amener à Paris, pour avoir sa raison des Parisiens et leur faire rendre l'obéissance qui lui était due à vive force, puisque par amour ils n'y voulaient entendre. Et dès lors unirent leurs forces et leurs conseils, pour s'efforcer, ainsi unis, de venir à bout des restes des Guisars et des Lorrains, et autres avec eux ligués, leurs ennemis, qui avaient juré la mort de l'un et de l'autre et leur faisaient ouverte et cruelle guerre.

Du commencement, le roi de Navarre fit de grandes difficultés, ne s'osant fier aux paroles et promesses du Roi, qui depuis quatre ans n'avait cessé de le molester et qui n'avait tenu ni parole ni i)romesse (bien que solennellement jurée) à ceux de Guise, et craignait qu'à la première occasion il ne lui en fit faire comme à eux, sachant qu'il ne l'aimait pas tant qu'à un besoin il n'envoyât sa tète aux Parisiens pour leur servir de gage à la paix qu'il traiterait avec les Lorrains et ceux de la Ligue. Toutefois, finalement, considérant que si le Roi

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élant vaincu j)nr coiix de la Ligne, ils ne failliraient, superbes de telle vicloire, de lui courir sus à oulrance, il s'arrêta au proverbe qui dit: que deux liens sont plus forts qu'un, et qu'avec ses forces, se tenant sur ses gardes, il empêcherait bien que le Roi et les siens ne lui pussent nuii-e.

Sur cetle résolulion donc, aussitôt ijifil eut été mandé du Roi, il s'y achemina avec bien petite troupe, et passa la rivière, le dimanche dernier avril, pour venir trouver Sa Majesté au Plessis-lez-Tours, où il est incroyable la joie que chacun montra avoir de cette entrevue, et avec quelles acclamations de liesse elle fut poursuivie, car il s'y ti'ouva une telle foule, concours et aflluence de peuple , nonobstant tout l'ordre qu'on essayât à y donner, que les deux rois furent un grand quart d'heure dans l'allée du parc dudit Plessis, à se tendre les bras l'un à l'autre, sans se pouvoir joindre et approcher, tant la presse y était grande et le bruit des voix du peuple résonnant, qui criait à grande force et exultation : Vive le lîoi ! Vive le rui de Navarre! Vivent les liais! En (in s'étant joints, ils s'entrebrassèrent très amoureusement même avec larmes, principalement le roi de Navarre, des yeux duquel on les voyait tomber grosses comme poix, de grande joie qu'il avait de voir le Roi; qui fut telle que, se retirant le soir, il dit ces mots : « Je mourrai content dès aujourd'hui de quelque mort que ce soit, puisque Dieu m'a fait la grâce de voir la face de mon Roi ».

De la confédération et association des deux Rois, les Parisiens et ceux de la Ligue avertis, firent publier par toute la France, singulièrement à Paris, par leurs trompettes ordinaires de sédition, et madame de Montpensier, par ses prédicateurs gagés et appointés à cet effet, y fit prêcher partout, que le masque était découvert, que le tyran avait ùté le voile de son hypocrisie, sétant tout à fait déclaré fauteur et partisan de l'hérétique, qu'il avait reçu et associé avec lui; par tant qu'il ne

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fallait plus douter qu'en celte guerre il n'y allait que de la seule religion catholique qu'on voulait extirper et bannir du royaume de France, pour la défense et conservation de laquelle il fallait à présent plus que jamais se résoudre, et n'y épargner vies ni biens : c'était l'évangile de ce temps et n'en prêchait-on point d'autre à Paris, où il était mieux reçu que le vrai évangile de paix, et ne résonnaient autre chose les chaires des prédicateurs qu'injures, principalement contre le Roi, qu'ils appelaient chien, tigre, hérétique, tyran, le faisant fuir et abhorrer tant qu'ils pouvaient au peuple, ne voulant et ne permettant qu'on l'appelât autrement, n'y ayant si chétif prédicateur qui ne trouvât place en son sermon pour y enfiler une suite d'injures contre le Roi, ni si malotru pédant qui ne fît une couple de sonnets sur ce sujet, ni si pauvre petit imprimeur qui ne trouvât moyen de faire tous les jours rouler sur la presse quelque sot et nouveau discours et libelle diffamatoire contre Sa Majesté, farci de toutes les plus atroces injures qu'on se pouvait aviser.

11 faisait lors dangereux à Paris de rire, pour quelque occasion que ce fût, car ceux qui portaient seulement le visage un peu gai étaient tenus pour politiques et royaux, et comme tels couraient fortune, pour ce que les curés et prédicateurs avertissaient d'y prendre garde et criaient qu'il se fallait saisir de tous ceux qu'on verrait rire et se réjouir. Et y eut des femmes qu'on voulut mettre prisonnières, pource qu'on remarqua qu'elles portaient leurs cotillons des fêtes à tous les jours, et y eut une maison honorable qui faillit être saccagée, par le rapport d'une servante qui dit qu'elle avait vu rire de bon courage, ce jour-là, son maître et sa maîtresse.

Le vendredi 23 juin, veille de la Saint-Jean, le capitaine Bussy Le Clerc, capitaine de la Bastille (que quelques-uns appelaient le seigneur de Tremblecour, pour

ce qu'il avait lait trembler la Coui'), après avoir fait alluiiKM' lia grand feu, manda, pour se donner plaisir, un vieil bon homme, nommé M*^ Bernard Palissi, âgé de quatre-vingts ans, que ledit Bussy soûlait appeler son vieil fol d'hérétique, pour ce que, de tout temps, il avait fait ouverte profession de la Religion, larpielle il maintenait en public et en privé, cl pour la confession de hupiellc il avait été condamné, par sentence du Chaslelet de Paris, à être brûlé tout vif, dont on avait appelé pour lui contre son gré et volonté, ne demandant qu'à mourir pour c<'tt(; querelle. Etant venu au mandement dudit Bussy, il lui commença à dire en ces termes :« Viens ça, vieil fol hérétique que tu es, sçais-tu pas bien que tu as dit souvent, même depuis que tu es ici mon prisonnier, que tu ne craignais point d'endurer le feu pour la Religion et que tu choisirais toujours plutôt le feu que la messe? k — Oui, monsieur (dit ce bon homme), je l'ai dit voirement et le dis encore. » — Or bien donc, dit Bussy il est à cette heure question de la preuve, car pour cela t'ai-je envoyé quérir, ou pour abjurer présentement ton hérésie et ta religion, ou entrer tout à cette heure dans ce feu-là. Choisis lequel tu voudras et te dépèche; car si tu ne le dédis tout [irésentcment, je te ferai (dit-il en maugréant et dcspitant Dieu à sa façon accoutumée) rôtir et griller dans ce feu, comme saint Laurent. » — Auquel le bon homme, tout en riant, va répondre : « Hé, monsieur, cuidcz-vous que je craigne tant ce feu matériel ? Non, non, je crains bien plus le feu éternel, qui est préparé au diable et à ses anges, et à ceux qui, connaissant la vérité de Dieu, la renieront par crainte des tourments et des hommes, comme vous me voulez faire faire. Mais, à Dieu ne plaise, permettez-moi seulement de prier mon Dieu, et puis faites de ce corps ce qu'il vous phiira. » — « Dépèche donc (dit Bussy) et te dépouille, aussi bien ai-je envie de savoir si la foi des Huguenots est encore à l'épreuve du feu. » — « Et pour- ((uoi n'y serait-elle? » dit ce bon homme. Et se dé{)Ouil-

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lant tout gaiement, après avoir fait sa prière à Dieu, se présente résolument au feu pour y entrer. Adonc Bussy, faisant le hola, commença à jurer qu'il ne pensait pas qu'il y eut encore de ces gens-là, et qu'il voyait bien qu'il était des Huguenots à l'épreuve, et, lui recommandant de se rabiller, dit à ses soldats qu'ils le renfermassent. Adonc l'un d'entre eux commença à crier : « Voyez-vous ce vieil chien de Huguenot, comme il est obstiné! Qui voudrait bien faire, il faudrait traîner cette vieille charogne à demi brûlée à la voirie. » — « Qui? » lui répondit Bussy, « il est plus homme de bien que toi, ne moi. Je ne sais si nous voudrions endurer pour notre religion ce qu'il fait pour la sienne. Je me donne au diable, si je ne le tiens pour le plus homme de bien de tous mes prisonniers. » Elle soir lui envoya de son vin et lui demanda qu'il bût à lui et à la belle peur qu'il lui avait faite. H y avait environ un an qu'il était là prisonnier pour la religion, avec 3 ou 4 autres pauvres femmes qui y sont mortes depuis aussi bien que lui de faim et de nécessité. Et pour le regard du bon homme, il n'y eut pas tant duré sans un fort beau cabinet de son ouvrage très exquis, qu'il donna à Bussy, qu'il estimait à 100 écus, qui était tout son bien et son labeur, et qui fut cause de lui allonger les filets de sa vie et donner passage aux vivres qu'on lui envoyait et aux autres de quelques honnêtes maisons de cette ville, entre autres de celles des Canaies et de celle de M. de Hcres, conseiller en la cour (bien que catholique et ligueuse, ce qui est d'autant plus émerveillable et toutefois très vrai), car sa femme, tous les vendredis, leur faisait tenir par une que je connais bien, une douzaine de pains de chapitre, deux gros fromages et deux bouteilles de vin '.

1. Le passape qui précode (depuis les mots « Le vendredi 23 juin) est tiré des e.xtraits inédits publiés en 1900 par M. 11. Omont.

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Le samedi premier jour du mois de juillet, la ville et château dEtampes furent rendus aux deux Rois, lesquels par là, ayant leurs coudées un peu plus franches, s'approchèrent de Paris où ils avaient opinion d entrer bientôt et y commander. Et envoyèrent leur avant-garde courir et ravager les villages plus proches de la ville, comme Clamart, Vanves, Issy, Meudon, Vaugirard, Montrouge et circonvoisins.

Le dimanche 2 juillet, on commença à faire aller quinze cents ou deux mille bourgeois aux tranchées pour y demeurer en garde vingt quatre heures, chaque dizaine à leur tour, avec les soldats logés aux faubourgs, auxquels seuls on ne s'osait fier.

Cependant les pauvres gens des villages des environs de Paris, épouvantés, y refuyaient en grande désolation, chassant devant eux bœufs, vaches, moutons, chevaux, ânes, et tout ce qu'ils pouvaient sauver de leurs meubles, comme faisaient aussi les religieuses des monastères voisins.

Le vendredi 7 juillet, quelques troupes de l'armée de la Ligue entrèrent par force dans Villeneuve-Saint- Georges, où ils tuèrent, pillèrent, ravagèrent, violèrent femmes et filles, faisant tous actes d'hostilité, et pires qu'en pays d'ennemis et de conquête, sous couleur de ce qu'ils disaient qu'on leur avait refusé l'entrée et, en résistant à leur violence, tué aucuns de leurs soldats. Oui fut cause que toutes ces bonnes gens disaient et criaient partout qu'ils étaient mieux traités sans comparaison et plus doucement des ennemis que de ceux du duc de Mayenne, en l'armée duquel ne se trouvait ni ordre, ni discipline militaire, ni apparence seulement de religion en façon quelconque; car encore qu'ils se dissent catholiques, ils ne laissaient néanmoins de manger publiquement de la chair aux vendredi et autres jours défendus.

Et pour faire voir à tout le monde qu'ils n'avaient point du tout de religion, ils contraignaient les prêtres

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des paroisses, en leur mettant le poignard à la gorge, de baptiser (car ils usaient de ce propre mot) les veaux, moutons, cochons, levrauts, chevreaux, poules et chapons, et leur bailler les noms de brochets, carpes, barbeaux, truites, soles, turbots, harengs et saumons. Et sur les plaintes qu'on en faisait au duc de Mayenne, qui ne les pouvait ignorer, et encore moins l'endurer, qu'il ne participât à cet athéisme, il ne faisait autre réponse sinon qu'il fallait patienter et qu'il avait affaire de toutes ses pièces pour ruiner le tyran.

En cet an 1389, le pape Sixte V excommunia le Roi, et par ses bulles dispensa ses sujets du serment de fidélité, que divinement et naturellement ils lui devaient comme à leur prince naturel et souverain seigneur, se rendant par là, au lieu de pasteur et père commun des chrétiens, protecteur de tous les traîtres et hommes perdus de la France, sans les bienfaits de laquelle toutefois, et la bonté et libéralité de ses rois, le siège de Rome serait fort peu de chose ou rien du tout. Aussi, ce qui enhardit ce pape d'entreprendre jusquelà, fut la Ligue qui le trompa, lui faisant accroire que ce prince était sans force, sans cœur et nullement guerrier. Dont après avoir vu et su le contraire, et qu'il était lui-même en son armée devant Paris, prêt à châtier ses rebelles, il eût bien voulu retenir ses bulles, fondées en apparence sur deux points : l'un, de ce qu'il avait fait mourir ceux de Guise, mais principalement le cardinal , prêtre , oint et sacré (qu'on avait massacré, disait-il, à coups de hallebarde, miracle très grand si c'eût été à coups de bréviaire); l'autre, que le Roi s'était aidé de l'hérétique, et était entré en association avec lui. En quoi, toutefois, il avait aussi peu failli que le Pape, qui permet qu'il y ait des Juifs à Rome et en Avignon, de la foi desquels il ne s'aide pas, mais de leurs usures et de leurs biens, comme aussi le Roi en bien plus grande nécessité se servant des huguenots, ne s'aidait pas de leur religion, mais de leurs armes.

Sur la fia de juillet, les Rois approchèrent leur camp de Paris, vers Sainl-Cloud, Meudon, Issy, Vaugirard, Vanvcs et circonvoisins villages, venant tous les jours courir et cscarnioucher jusqu'aux tranchées environnant les faubourgs de Paris de ce côté. Le Roi prit son logis à Saint-Cloud, en la maison de Gondi, d'où il voyait tout à son aise sa ville de Paris, qu'il disait être le cœur de la Ligue, et que pour la l'aire mourir il lui fallait donner le coup droit au cœur.

Le lundi, dernier jour du mois de juillet, les Parisiens, étonnés de se voir si étroitement investis et serrés, et entendant que le Roi (qu'ils appelaient Henri de Valois), logé en la maison de Gondi, à Saint-Cloud, se mettait parfois au.K fenêtres, regardant vers Paris et disant : « Ce serait grand dommage de ruiner et perdre une si bonne et belle ville. Toutefois si faut- il que j'aie ma raison de mutins et rebelles qui sont là dedans, qui m'ont ainsi chassé ignominieusement de ma ville, aidés et soutenus des Guisards, desquels je suis en partie vengé, comme aussi je suis résolu de me venger du reste et entrer en leur ville, plustôt qu'ils ne pensent ». -Même étant bien avertis que le dimanclie pénultième de juillet, le Roi s'était vanté que sans doute il y entrerait le mardi ou le mercredi ensuivant, ils firent resserrer en toutes les prisons de Paris environ trois cents bourgeois de la ville, des i)lus apparents et notables, de ceux qu'ils appelaient politiques et huguenots, lesquels ils soupçonnaient de favoriser le parti du Roi en leur cœur. Et pour tels, prirent ceux qu'ils voulurent, les baptisant de ces beaux noms à leur plaisir.

Ce fut ce jour (31 juillet) aussi que ce martyr à double potence Frère Clément partit de Paris pour aller à Saint- Cloud faire son coup, où étant arrivé, il soupa avec monsieur le Procureur général, se servant audit souper de son couteau même, dont il tua le Roi. Et ont dit depuis ceux de la Ligue, qu'en disant sa messe à Saint- Cloud premier que de faire le coup, Dieu s'apparut à

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lui, en son mémento, qui lui commenda et ordonna ce massacre. Et l'ut Tort bien choisi cet animal de l'Ordre des Jacobins, car il y a longtemps que ce sont gens propres et coutumiers à tels actes, dont un bon prélat de notre temps disait que tous ces Jacobins , ces Huets, avaient été hérétiques (si encore ils ne l'étaient) touchant la Conception de la Vierge, pour laquelle cause on les avait voulu chasser sous Charles V et Charles YI.

Ce jour même, on envoya de Paris à Saint-Cloud un avis qui fut baillé entre les mains d'un secrétaire d'État, lequel contenait que deux moines étaient sortis ledit jour de la ville pour aller à Saint-Cloud, qu'on présupposait avoir quelque mauvais dessein contre Sa Majesté, et pourtant qu'il l'en tint avertie pour y donner ordre et s'en prendre garde. Mais ledit secrétaire oublia à le bailler, qui fut une crasse et lourde oubliance '.

Le mardi premier jour d'août, un jeune religieux, prêtre de l'ordre Saint-Dominique, dit Jacobins, autrement frères prêcheurs, natif du village de Sorbonne, à quatre lieues près de la ville de Sens, en Bourgogne, âgé de vingt-trois à vingt-quatre ans, despiéça persuadé et résolu de faire ce qu'il exécuta (étant parti de Paris le lundi ])récédent à cet effet, et pour lequel les otages politiques avaient été serrés le même jour par messieurs les Seize et enfermés dans la bouette aux cailloux), se fit à Saint-Cloud conduire chez le Roi, au logis de Gondi,oîi il eut entrée par le moyen de M. de La Guesle procureur général au parlement de Paris. Il était environ

l. Le passage qui précède (depuis les mots ■• ce fut ce jour 31 juillet...) est emprunté aux extraits inédits publiés en 1900 par M. H. Omont.

huit heures du matin, quand le Roi tut averti qu'il y avait un moine de Paris qui désirait de lui parler, et était sur sa chaise percée, ayant une robe de chambre sur ses épaules, sans être aucunement habillé, lorsqu'il entendit que ses gardes faisaient difficulté de le laisser entrer, dont il se courrouça, et dit qu'il voulait qu'on le fît entrer, et riue si on le rebutait, on dirait à Paris qu'il chassait les moines et ne les voulait voir. Incontinent le .Jacobin entra et, ayant son couteau tout nu en sa manche, se présenta au Roi, lequel se venait de lever et n'avait encore ses chausses attachées, et lui ayant fait une profonde révérence, lui présenta des lettres de la |)art du comte de lîrienne (prisonnier pour lors à Paris , et lui dit qu'outre le contenu de la lettre, il était chargé de dire à Sa INIajesté quelque chose d'importance en secret. Le Roi, ne doutant aucun méchcf lui pouvoir advenir de la part de ce petit chétif moine, commanda que ceux qui étaient près de lui se retirassent. Kt, ouvrant la lettre qu'il lui avait baillée, la commença à lire, pour puis après entendre du moine le secret qu'il avait à lui dire. Lequel, le voyant attentif à lire, lira de sa manche un couteau et lui en donna droit dans le petit ventre, au-dessous du nombril, si avant qu'il laissa le couteau au trou, lequel ayant le Roi à l'instant retiré à grande force, en donna un coup de la pointe sur le sourcil gauche du moine, et tout aussitôt commença le Roi à s'écrier : Ah! le méchant moine, il vi\i tué! qu'on le (ne! Auquel cri, étant vitement accourus ses gardes et autres, ceux qui se trouvèrent les plus près massacrèrent ce petit assassin de jacobin aux pieds du Roi. Et sur ce que plusieurs estimaient ((lie ce fût quelque soldat déguisé, étant cet acte trop hardi pour un moine, ayant été incontinent ôté et tiré mort de la chambre du Roi pour être mieux reconnu, fut dépouillé nu jusqu'à la ceinture, couvert de son habit et exposé en public; mais il ne fut reconnu par aucun pour autre qu'il était, à savoir : pour vrai moine.

duquel on se devait garder de fous côtes, comme d'une mauvaise bctc.

Ceux qui se trouvèrent les plus près massacrèrent aux pieds de Sa Majesté ce petit assassin de Jacobin, lequel s'alla traînant jusques à la ruelle du lit du Roi, oîi il épandit Tame et la plus part de son sang, et l'en tira l'on avec une corde tout mort. Le premier coup qui lui fut donné fut par un gentilhomme nomme Mirepoix, qui lui donna de son épée droit au cœur.

Après le coup, le Roi, ayant été mis au lit, envoya quérir le roi de Navarre, qui était allé h la guerre, et commanda qu'on laissât entrer dans sa chambre tous ceux de sa suite, lesquels, étant au nombre de 70 ou 80 gentilshommes, y entrèrent tous armés et baisèrent l'un après l'autre la main du Roi, qui la leur présenta fort courtoisement.

La nuit venue, Sa Majesté sentant approcher la fin de sa vie, après avoir fait dire messe dans sa chambre et reçu son Créateur, parla quelque temps au roi de Navarre, et le montrant aux seigneurs et noblesse qui y assistait, leur dit ces mots : « Voilà votre Roi ». Puis recommanda audit roi de Navarre entre les autres M. le Grand et M. d"Épernon, lequel toutefois fit banqueroute audit roi de Navarre, en se retirant et emmenant avec lui une bonne partie de l'armée, et, passant par le Loreau, maison du procureur général La Guesle, où était aussi Madame sa mère, dit tout haut qu'il n'était point de la Ligue, ni n'en serait jamais, mais que pour un roi hérétique son épée ne pouvait bien trancher '.

Le mercredi 2 août, à deux heures après minuit, le Roi mourut. A l'ouverture de son corps, les chirurgiens trouvèrent le coup de sa blessure tel qu'il ne pouvait

1. Lo passage qui préci'de (depuis les mots : ■• Ceux qui se trouvèrent... ») est emprunté aux extraits inédits publiés en 1900 par M. H. Omont.

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naturellement échapper, car il avait le mésentaire coupé, avec les veines niésaraïqucs, desquelles il était sorti grande quantité de sang dès l'instant de sa blessure. Et depuis, étant couché au lit, le sang s'était répandu dans l'omenton ' et péritoine et incontinent corrompu. Ce qui était seul suffisant pour le faire mourir, selon les maximes communes des chirurgiens.

Son corps, embaumé et mis en plomb, fut par le roi de Navarre proclamé roi de France en l'armée, comme vrai successeur et légitime héritier de la couronne) fait porter en l'abbaye de Sainte-Cornille de Compiègne, qui était tenue par ceux de leur parti, car à Saint-Denis, occupé par ceux de la Ligue, il n'y avait pour les royaux aucun accès. Ses intestins furent enterrés au côté du maître autel de l'église Saint-Cloud.

Ce Roi était né à Fontainebleau, le samedi 20 septembre 15.Ï1, et fut appelé Alexandre-Edouard. Son parrain fut Edouard VI, roi d'Angleterre, et Antoine de Bourbon; la marraine, la princesse de Navarre, sa femme.

Ce Roi mourant, laissa le royaume de France et tous les sujets d'icclui si pauvres, atténués et débilités, qu'on en pouvait plutôt attendre la ruine qu'en espérer aucune rescousse. Et ce autant ou plus par leurs fautes et rebellions que par défaut de leur Roi, qui était un très bon prince, s'il eût rencontré un bon siècle.

Le roi de Navarre, après sa mort (laquelle il ne pleura guère, bien qu'il protestât de la venger), prenant le titre de roi de France et de Navarre, retint les forces du camp et l'armée, comme elle était campée à Saint- Cloud, poursuivant les premiers desseins du feu Roi, qui étaient de se rendre maître de Paris, et conséquemment des autres villes de son royaume.

1. Du lalin omcnluin; c'i)ii)loon. Cr. Liltré, au mot O.mentite.

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Au contraire, la ville de Paris et les autres villes liguées et unies avec elle, baillèrent au cardinal de Bourbon, prisonnier, le titre et qualité de roi de France, le tenant pour légitime successeur du défunt, comme plus proche de sang, à l'exclusion du roi de Navarre, n'étant aucunement fondé en représentation de feu son père, qui ne venait qu'en lointain degré de ligne collatérale, outre ce qu'il était hérétique, cause qu'ils maintenaient plus que suffisante dexhérédation. Tellement que, par ce difTércnd, la guerre resta plus allumée que devant.

Le corps mort du jacobin fut tiré à quatre chevaux, et mis en quartiers, puis brûlé en la place qui est devant l'église dudit bourg Saint-Cloud, par le commandement de Henri de Bourbon, quatrième du nom, roi de France et de Navarre, duquel le règne commença ce mercredi 2 août 1589, et prit fin celui des Valois, qui avaient régné en France depuis l'an 1328, par la mort de Henri 111, roi de France et de Pologne, dernier de ladite race des Valois.

On a observé en la mort du feu roi une chose très digne de remarque et cependant très véritable : c'est qu'au lieu même, au logis même, au jour même, à l'heure même, à l'endroit même, le Roi revenant de ses affaires, comme il faisait quand il fut tué, le massacre Saint-Barthelemy avait été conclu et arrêté. Ce pauvre Roi, qu'on appelait lors Monsieur, présidant au conseil, à savoir : au bourg Saint-Cloud, au logis de Gondi, le premier jour d'août 1572, dans la même chambre et à la même heure, qui était huit heures du matin, le déjeuner qui était de trois brochées de perdreaux, attendant les conspirateurs en bas. Et ce l'an 1572, justement au bout de dix-sept ans.

Les nouvelles de la mort du Roi furent sues, à Paris dès le matin du 2 août 1589, et divulguées entre le peuple l'après-dîner : lequel, pour témoignage de la

joie qu'il en avait, en porta le deuil vert (qui est la livrée des fous). Et lit incontinent madame de Wontpensier, par une fureur insolente et ostentation enragée, distribuer à tous les conjurés des écharpes vertes. A celui qui lui en porta les premières nouvelles, lui sautant au col et lembrassant, lui dit : « Ha! mon ami, soyez le bienvenu! Mais est-il vrai, au moins? ce méchant, ce perfide, ce tyran est-il mort? Dieu! que vous me faites aise! Je ne suis marrie que d'une chose : c'est qu'il n'a su, devant que de mourir, que c'était moi qui l'avais fait faire ». Puis se retournant vers ses demoiselles : « Et puis, dit-elle, que vous en semble? ma tète ne me tient-elle i)as bien à cette heure? Il m'est avis qu'elle ne me branle plus comme elle faisait ». Et à l'instant s'étant acheminée vers madame de Nemours, sa mère (qui ne s'en montra moins contente qu'elle), étant toutes deux montées en leurs carrosses, et se faisant promener parla ville, en tous les carrefours et places où elles voyaient du peuple assemblé, lui criaient à haute voix : « Bonnes nouvelles, mes amis! bonnes nouvelles, le tyran est mort : il n'y a plus de Henri de Valois en France ».

Puis s'en étant allées aux Cordcliers, madame de Nemours monta sur les degrés du grand autel, et, là, harangua ce sot peuple sur la mort du tyran : montrant en cet acte une grande immodestie et impuissance de femme, de mordre encore sur un mort. Elles tirent faire aussi des feux de joie partout : témoignant par paroles, gestes, accoutrements dissolus, livrées et festins, la grande joie cju'elles en avaient.

Le jeudi 21 septembre, fut la journée et rencontre d'Arqués qu'on appelle : en laquelle Dieu assista et favorisa visil)lement le Roi, faisant voir que ce n'est point le nombre des gens de guerre ni la puissance des armées, mais sa seule volonté qui donne les victoires à ([ui lui plaît. Car en ce combat cinq cents chevaux, douze

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cents hommes de pied français, et deux mille cinq cents Suisses, mirent en route celte grande et puissante armée de la Ligue, qui était de vingt-cinq à trente mille hommes : dont à Dieu seul en est la gloire, et non à ceux qu'il a employés, car l'effet en est par-dessus la force humaine.

En ce combat, le Roi, avec une pique en la main, fit merveilles.

Le samedi vingt-unième du mois d'octobre le roi Henri IV partit de Dieppe, alla à petites journées à Meulan, où il passa la Seine, et marcha vers Paris pour obliger le duc de Mayenne de quitter la Picardie ou d'accepter une bataille.

Le lundi 30 octobre, le Roi, qu'on appelait à Paris le Béarnais, et que ce sot peuple, pipé et persuadé d'ailleurs, faisait mort ou pris il n'y avait que trois jours, parut devant la ville avec toutes ses forces et son armée.

Le mardi, 31 octobre, le Roi a logé son armée aux environs de Paris, es villages de Gentilly, Montrouge, Vaugirard et autres ce qui donne grande inquiétude à Paris. Cependant, les prédicateurs ne cessent pas de le charger d'injures, l'appelant tyran et usurpateur.

Le mercredi premier de novembre, jour de Toussaint, à la faveur d'un brouillard qui se leva comme par miracle incontinent après la prière faite dans le Préaux-Clercs, sur les six heures du matin, le Roi surprit les faubourgs, où il y eut grande désolation et meurtre des pauvres habitants, principalement par les troupes de M. de Chatillon, qu'on disait s'être souvenu des massacres de son père et autres huguenots, faits par les Parisiens; et pour ce avoir crié en entrant : Saint-Barthélemy! Sa Majesté entra au faubourg Saint-Jacques sur les sept à huit heures du matin, coucha au Petit- Bourbon, maison appartenant à maître Hiérosme Chapelain, secrétaire du Roi, venue de son aïeul, et à lui

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donnée de la confiscation du feu duc de Bourbon ' ; et coucha Sa Majesté en la salle dudit logis, où il se fit faire son lit au pied de la table, de paille fraîche, sur laquelle il dormit et reposa environ trois Iieures.

Le jeudi 1 novembre, le duc de Mayenne arriva à Paris sur les dix heures du matin, et rassura cette grande ville, qui se vit à deux doigts près de sa ruine, par un pétard qui fut attaché à la porte Saint-Germain, lequel i,comme Dieu voulut) ne joua pas. Et le vendredi 3, le Roi fit retirer ses troupes, et laissa la ville libre, après avoir essayé (mais en vain) d'attirer le duc de Mayenne à une bataille.

Le samedi 25 novembre, Lois de L'Estoile, mon fils, partit de Paris pour aller à la guerre avec le chevalier Picard, où je fus comme forcé de le laisser aller, pour éviter à plus grand inconvénient : le malheur du siècle étant tel, qu'un homme de bien ne pouvait être ici en sûreté s'il ne connivait aux armes et rébellions qui se faisaient contre le Roi.

1. " Celte maison du faiibourp Saint-Jacques se nommait anciennement le « fief de Valois», autrement le « Petit Bourlion ». Après la disgrâce et la mort du connétable de Bourbon, Louise de Savoie obtint du roi François 1"', son fils, la permission d'aliéner, de la succession du connétable conlistiuée, jusiju'ii la valeur de 12 000 francs de rentes, et elle fit don à Jean Chapelain, son médecin, de la maison du Petit Bourbon, en lo28. Cet héritage demeura au.x descendants de Chapelain jusciu'à ce que la maison fut achetée au nom de l'abbaye du Val-de-finice, le 7 mai 1021, pour le pri.x de 36 000. francs. » (Felibien, t. Il, p. 1384.)

Le 3 février 1390, la bulle du pape Sixte V, contenant les facultés du légat, donnée à Rome le 23 septembre 1389, fut vérifiée au parlement de Paris, et imprimée par Nicolas Niv<'lle et Rolin Thierry, imprimeurs de la Sainte-Union à Paris.

Le 10 lévrier, fut faite au collège de Sorbonne à Paris une solennelle assemblée de tous messieurs de la Faculté de théologie, pour confirmer et corroborer la Sainte-Union. La conclusion et résolution de laquelle assemblée avec tous ses articles, et aussi la forme du serment, fut exhibée et communiquée à M. le légat : laquelle, après qu'il Icùt approuvée comme tendant directement à l'extermination totale des hérétiques, et exclusion sans rémission du roi de Navarre, soit qu'il se fit catholique ou non, fut solennellement jurée sur les saints Évangiles, puis enregisfi'ée, et en après manuellement signée par messieurs les évèques et curés du corps de la Faculté, et par chacun des assistants, docteurs, bacheliers et licenciés, y ayant été tous appelés et convoqués par serment.

Le mercredi 1 j mars 1590, fut donnée la bataille à Ivry, près Dreux, en laquelle le Roi fut victorieux : Dieu layant voulu derechef obliger par une tant belle et insigne victoire, laquelle s'il eût poursuivie venant

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droit à Paris, comme il pouvait et devait, on tient que la Ligue, clïVayée et démontée de tous points, lui eût ouvert les portes, et par mêmes moyens mis lin h beaucoup de pauvretés et misères qu'on a souffertes depuis. Mais le conseil de Dieu était autre, à cause de nos péchés, qui faisaient la division entre lui et nous ; et ne pense point qu'on puisse alléguer autre cause valable de si insigne faute, laquelle peu de rois et princes, quelque grands guerriers et avisés qu'ils aient été, ont pu éviter quand Dieu les a voulu chAtier avec leurs peuples. Ce qui se remarque assez par les histoires.

Le vendredi IG mars 1390, la ville de Vernon se rendit ù l'obéissance du Roi, et deux jours après celle de Mantes, en laquelle le Roi se rafraîchit, et passa son temps à jouer à la paume. Fit partie contre des boulangers de la ville qui lui gagnèrent son argent, et ne lui voulaient donner sa revanche, pour ce qu'ils disaient qu"ils avaitMit joué à coupe eu en trois parties. Dont le Roi, pour avoir sa raison d'eux, et se donner carrière, fit le lendemain crier le petit pain d'un carolus à deux liards. De quoi messieurs les boulangers bien empêchés vinrent supplier Sa Majesté d'avoir pitié d'eux, et prendre sa revanche telle qu'il lui plairait, mais que ce ne fût point sur leur pain.

Le dimanche I" avril, le Roi entra dans la ville de Corbeil, qui de son bon gré se rendit à lui, et reconnut Sa Majesté : laquelle leur promit et protesta, suivant la requête que les gens d'Église et habitants diidit lieu lui en (îrcnt, non seulement les maintenir en leur religion catholi(|ue, mais aussi l'avancer et faire fleurir autant ou plus que pas un des rois ses prédécesseurs.

Le samedi 17 avril KJ'.iO, la ville de Melun fut rendue au Roi par composition. Les soldats ne sortirent de l'île que le mercredi en suivant, d'autant qu'ils n'avaient promis rendre la place sinon au cas qu'ils ne fussent point secourus dans trois jours.

La prise de cette ville, avec celle de Corbeil, Montereau, Lagny, et autres passages des rivières saisis ea même temps, qui étaient les clefs des vivres de Paris, avancèrent fort le dessein du Roi, qui était de faire faire une diète à ceux de Paris, qui pût tempérer l'ardeur de leurs résolutions et frénésies.

Le mercredi 'J mai lo90, le pont de Charenton fut rendu au Roi. Le capitaine fut pendu, et quelques soldats.

Le vendredi 11 mai, y eut escarmouche de part et d'autre, mais légère, n'y ayant eu qu'un soldat blessé du côté du Roi, et deux ou trois au plus de ceux de Paris.

Le samedi 12 mai i'690, le Roi fit attaquer le faubourg Saint-Martin avec grand nombre d'infanterie et cavalerie; mais il fut si bien défendu qu'il n'y put rien faire, et fut contraint de se retirer avec perle de ses gens et beaucoup de blessés, entre lesquels fut M. de la Noue, qui eut son cheval tué sous lui. Et dura l'escarmouche depuis deux heures après midi jusqu'à près de six heures du soir.

Le lundi 14 mai i!jOO, les pères Feuillants, Capucins et autres gens d'Église firent montre en armes en fort belle ordonnance ; et avaient pour leur capitaine l'évéque de Sentis, cjui était un fol en tète (disaient les politiques) qu'on avait baillé aux huguenots. Et pour les autres chefs et soldats, le curé de Saint-Cosme-Saint- Jacques, dom Bernard, le prieur des Chartreux, avec plusieurs autres moines et religieux de diverses livrées et façons, accompagnés de quelques bourgeois de la ville qu'on appelait catholiques zélés; et en ce bel ordre et équipage marchant par Paris, et portant un crucifix et image de la Vierge Marie pour enseigne. Armés comme ils étaient, allèrent demander la bénédiction à M. le légat, qui les avait surnommés les vrais Macchabées; auquel voulant faire une salve après avoir eu

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sa bénédiction, quelques-uns d'entre eux qui n'étaient pas bien assurés de leurs bâtons, par mégarde tuèrent un de ses gens, et blessèrent un serviteur de l'amjjassadeur d'Espagne.

Le lundi 'J juillet liiOO, la ville de Saint-Denis lut rendue au Roi, ayant Sa Majesté voulu demeurer ellemême en garde toute la nuit du dimanche, pour empêcher qu'aucun secours n'y entrât. La composition fut des plus belles et honorables qui se puissent voir, même pour gens pressés de faim et nécessité, comme ils étaient : car ils eurent tout ce qu'ils demandèrent, emportèrent ce qu'ils voulurent, même leur fut baillé des chevaux pour conduire leur artillerie : ce qu'on n'a point accoutumé d'accorder à des vaincus. Mais le Roi trouvait cette ville de telle importance, tant pour incommoder Paris que pour se loger, qu'il ne se souciait pas ù quel prix il la tirât des mains de la Ligue. Aussi l'appelait-il la citadelle de Paris, dont il disait vouloir être le gouverneur, pour pourvoir en personne aux nécessités de sa bonne ville.

La nuit du vendredi 27 juillet lo90, le Roi exécuta une chose, laquelle on tient que s'il eût plus tôt laite elle lui eût servi grandement pour la fin de son dessein, qui fut de prendre tous les faubourgs, lesquels aussitôt il fit fortilier avec retranchements et barricades, et fit ai)i)rocher le canon d'un jet de pierre des portes de la ville, et faire beaucoup de trous aux maisons qui commandaient aux murailles, pour empêcher ceux de la ville de s'avancer sur icelles ni aller sur le rempart.

La plus grande part du peuple commença alors à manger du pain d'avoine et de son, et encore par poids : ce qui se pratiquait jusqu'aux meilleures maisons de Paris, qui ne donnaient à leurs gens à chacun par jour que demie-livre ou peu plus de ce pain. La chair de clieval était aussi si chère, que les petits n'en pouvaient acheter : si qu'ils étaient contraints de chasser aux

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chiens et les manger, et des herbes crues, sans pain, qui était chose hideuse et pitoyable à voir.

Tout ce qui était à bon marché à Paris étaient les sermons, où on repaissait le pauvre monde affame de vent, c'est-à-dire de baies et menteries : lui donnant à entendre que c'était chose fort agréable à Dieu de mourir de faim, voire et qu'il valait mieux tuer ses propres enfants, n'ayant de quoi leur donner à manger, que de recevoir et reconnaître pour roi un hérétique.

Le mercredi 8 août 1590, fut excité un tumulte au Palais à Paris, par tout plein de gens que la faim comme les loups chassait hors du bois, et lesquels avec les armes demandaient la paix ou du pain. Cette entreprise avait été tramée par un bon nombre des bourgeois de la ville, voire et des premiers et plus apparents, qui eussent bien désiré le Roi dans Paris, pour n'avoir plus guère que frire en leurs maisons, non plus que le menu peuple, qui, pour l'extrême pauvreté et misère où il était réduit, ne demandait qu'à changer de maître et de condition. Mais la mine fut éventée; et l'entreprise, conduite plus par la passion que par la raison, fut décelée dès le jour de devant à INI. de Nemours par le père Cristin et autres; dont M. Mole avertit le soir bien tard M. le président Brisson, et le fut trouver en son logis pour lui remontrer le grand danger et inconvénient inévitable qui en adviendrait; et le prier de tant faire (pource qu'il était des principaux qui conduisaient l'œuvre), que la partie au moins se remît à une autre fois. Mais M. Brisson n'en tenant autrement compte, et trouvant meilleur d'en tenter le hasard à toute extrémité, répondit à M. Mole en ces mots : Brute, times! Et de cette opiniâtre résolution faillit à ruiner les plus gens de bien de Paris et toute la Cour de parlement pour la seconde fois : car le lendemain tous ces beaux entrepreneurs et demandeurs de pain s'élant assemblés en armes au Palais, furent dissipés et rompus en un

instant, pour être mal conduits et soutenus, et ne se reconnaître les uns les autres. Tellement que comme politiques, séditieux, fauteurs et adhérents à un hérétique, au lieu de pain on leur donna des coups, et au lieu de paix un gibet : y en ayant eu plusieurs d'entre eux emprisonnés et rançonnés, autres battus, chassés, et quelques-uns de pendus. Et faut confesser que sans la sagesse et modération qu'y apporta M. de Nemours, il en fût peu réchappé de toute cette grande multitude, et que sans lui la meilleure partie de la Cour de parlement eût couru fortune, ce jour, des biens et de la vie.

Le samedi 11 août lo90, le clerc de M. Favier, conseiller en la Cour, fut pendu à Paris, pour avoir, à la journée du pain, porté deux pistoles, bandées et amorcées, et une épée à la porte du Trésor.

Ce jour, fut vendue au marché la livre de beurre quatre francs; les œufs huit ou neuf sols la pièce. Un membre de mouton fut vendu quatre écus, et un septier de blé quatre-vingts écus.

Je vis ce jour, près la croix Saint-Eustache, une pauvre femme qui mangeait la peau d'un chien. Nous étions ensemble mon frère du Couldray et M. de Gland, qui le vit comme moi et me dit quil l'écrirait en son registre.

Le mardi 14 août io90, veille de la Notre-Dame, sortit de cette ville de Paris ma femme grosse, prête d'accoucher; et emmena avec elle Anne de L'Estoile et mon petit Mathieu, avec sa nourrice et sa germaine; et se retira avec ma mère à Corbeii, qui lui fut une chère sortie et à moi aussi, toutefois comme nécessitée et du conseil de son frère, pour la grande famine qui était ici.

On m'acheta ce jour deux a;ufs vingt sols.

Le mercredi li» août, jour de Notre-Dame, comme j'étais à ma porte, sur les cinq heures du soir se vint présenter à moi un pauvre homme, fort hâve, mourant de faim, qui tenait un sien enfant entre ses bras, d'environ cinq ans, que je vis incontinent expirer entre les bras du pauvre père, qui lui ferma les yeux en ma

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présence, et m'assura qu'il y avait trois jours que lui ni son enfant n'avaient rien mangé, et plus de quinze jours qu'ils n'avaient vu pain. Ce qui me fit si grande pitié, qu'allant moi-même quérir un pain (dont je n'ai jamais eu faute pendant la nécessité : de qiioi je donne gloire à Dieu en m'humiliant), le donnai à ce pauvre homme, avec une pièce d'argent : Dieu s'étant voulu servir de moi en cet endroit pour possible lui sauver la vie, ou du moins l'allonger : comme j'eusse fait de bon cœur à son enfant, si Dieu me l'eût plus tôt adressé; mais quand il vint à ma porte, le pauvre enfant jetait les derniers sanglots.

Le jeudi 16 août 1590, fut publié à Paris qu'il était permis à toutes personnes de sortir la ville : car la famine était tellement renforcée et la nécessité accrue, que le pain fait des os de nos pères, qu'on appelait ici le pain 'le Madame de Montpciisier pour ce qu'elle en exaltait partout l'invention (sans toutefois en vouloir tâter), commençait d'être en usage ; mais lequel toutefois ne dura guère : car ceux qui en mangeaient en mouraient; comme aussi il avait été fait pour cela, selon le dire de beaucoup. On m'en donna un morceau que je gardai longtemps, et jusques à la trêve, que je le donnai à un mien ami de Tours qui me vint voir.

Le dimanche 19 août lo9l), une demoiselle de Paris étant allée visiter une des princesses (qu'on appelait ici la Reine mère'), étant tombée sur les propos ordinaires de la nécessité de Paris, cette demoiselle lui ayant dit qu'elle était très grande, voire telle et si énorme que si on n'y donnait remède, il y avait danger que les propres mères fussent contraintes enfin de tuer leurs enfants, n'ayant de quoi leur donner à manger; et que pour son particulier d'elle ise prenant à pleurer pi'ofondément), Dieu connaissait à quoi elle en était réduite; ladite

1. <■ Rcino iiièro, parce que ses deux Mis les ducs de Guise et de Nemours iircteiidaieiit se Caire rois de France ».

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dame, pour la consoler, lui répondit en ces termes : « Et quand vous en seriez là réduite, que pour votre religion il vous faudrait tuer vos enfants, pensez-vous que ce soit si grand cas que cela? De quoi sont faits vos enfants, non plus que ceux de tous les autres, de boue et de crachat? Ma foi, voilà une belle matière, pour tant en plainilre la façon! »

Le lundi 20 août ioW, ayant été représentée au Roi rextrème misère et pauvreté de son peuple de Paris, où on commençait à voir les rues et entrées des maisons pavées de morts : Sa Majesté aimant mieux faillir aux règles de la guerre qu'à celles de la nature, même à la sienne, qui a toujours été pleine de clémence, rompant la barrière des lois militaires, et considérant que tout ce pauvre peuple était chrétien, et que c'étaient tous ses sujets, accorda premièrement passeport pour toutes les femmes, filles, enfants et écoliers qui voudraient sortir : kniuel s'étendit enfin à tous les autres, jusqucs à commander que sortants, ils fussent humainement reçus en toutes ses villes où ils se voudraient retirer. Il permit davantage, contre toutes les lois de la guerre, que les princes et princesses qui étaient dans la ville fussent secourus de quelques vivres. Ce qui a été fort iiigratement reconnu, et une des principales causes (pour en parler humainement] qui a engardé que le siège n'a point eu l'elTct qu'il devait avoir.

Le vendredi 24 août, jour Saint-Barthelemy 1390, le septier de blé fut vendu à Paris cent écus.

Pendant ce temps, qui était six jours avant la levée du siège de Paris, et jusques à la fin d'icelui, vous eussiez vu le pauvre peuple, qui commençait à mourir à tas, manger les chiens morts tout crus par les raes; autres mangeaient les tripes qu'on avait jetées dans le ruisseau; autres des rats et souris qu'on avait sembla- Idement jetés; et quehiuesuns les os de la tète des chiens moulus (i;hose qui montrait une grande extrémité); et étant la plupart des ânes, chevaux et mulets

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mangés, on vendait les peaux et cuirs des dites bètes cuites, dont les pauvres mangeaient avec fort bon appétit. De ce que j'écris mes yeux en ont vu une bonne partie, et le reste m'a été testifîé par gens dignes de loi, et même par un pauvre bonhomme que je nourrissais durant ce temps : lequel, pour un morceau de pain, me savait à dire tout ce qui advenait de nouveau et prodigieux dans la ville.

Finalement, la nécessité croissant, deux ou trois jours devant la levée du siège, les lansquenets, gens de soi barbares et inhumains, mourant de maie rage de faim, commencèrent à chasser aux enfants comme aux chiens, et en mangèrent trois : deux à l'hôtel Saint-Denis et un à l'hôtel de Palaiseau ; et fut commis ce cruel et barbare acte dans l'enceinte des murailles de Paris, tant l'ire de Dieu était embrasée sur nos tètes. Ce que tenant du commencement pour une fable, pour ce qui me semblait que hoc erat alrocius vcro, j'ai trouvé depuis que c'était vérité, confessé et témoigné par la propre bouche des lansquenets. De moi, j'ai ouï tenir cette proposition à un grand catholique de Paris, qui était du conseil des Neuf, qu'il y avait moins de danger de s'accommoder d'un enfant mort en telle nécessité, que de reconnaître le Béarnais, étant hérétique comme il était; et que de son opinion étaient tous les meilleurs théologiens et docteurs de Paris, et entre autres monsieur son curé, qui était celui de Saint-André-des-Arcs.

Le mercredi 29 août lo90, madame Louvet refusa de M. de Rochefort vingt-cinq écus d'un minot de blé, le lui voulant vendre trente écus.

Ce jour, M. Cotton, M. Des Forneaux et moi obtînmes un passeport de M. de Nemours pour sortir nous et notre train hors de Paris; car nous étions à la fin de notre pain, au moins moi, qui avais jà composé avec le capitaine Saint-Laurent à cinquante écus, pour me rendre en sûreté là oîi je voudrais aller. Mais le siège fut levé le lendemain matin, qui était le jeudi 30 août 1590, y ayant

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été mis le septième mai audit an 1590, et par ainsi fûmes arrêtés, et notre voyage rompu, à mon grand regret.

Le vendredi dernier août 1590, le roi écrivit de sa propre main à madame de La Rocheguyon* la lettre qui s'ensuit :

« Ma maîtresse, je vous écris ce mot le jour de la veille d'une bataille. L'issue en est en la main de Dieu, qui en a déjà ordonné ce qui en doit advenir, et ce qu'il connaît être expédient pour sa gloire et pour le salut de mon peuple. Si je la perds, vous ne me verrez jamais : car je ne suis pas homme qui fuie ou qui recule. Bien vous puis-je assurer que si j'y meurs, ma pénultième pensée sera à vous, et ma dernière sera à Dieu, auquel je vous recommande et moi aussi.

« Ce dernier août 1590, de la main qui baise les vôtres, et qui est votre serviteur, Henry. »

Ce mot de lettre fut porté à madame de La Rocheguyon à La Roclieguyon, par un grand laquais basque que le Roi y envoya exprès : Sa Majesté étant résolue de donner le lendemain la bataille au prince de Parme, lequel lui ayant fait lever le siège de devant Paris, qui était ce qu'il voulait faire, n'en tint autrement compte, et s'en moqua.

Parlant des forces de l'Espagnol, il disait : « Leur infanterie est bonne et brave; et pour ne vous en mentir point, je la crains. Mais je me fie en Dieu, et en ma noblesseetcavaleric française, que lesplus grandsdiables mêmes craindront d'affronter ». Puis se riant, disait : « Le Béarnais est pauvre, mais il est de bonne maison ».

Ce jour [11 octobre", vinrent les nouvelles, à Paris, de la mort de Jacques Cujas, à Bourges, le mercredi 3 octobre 1590; qui fut une grande perte, car c'était l'honneur des bons esprits et la lumière des lois.

1. Gabrielle d'Estrcps, femme de Nicolas d'Amorval, seijrncur de Liancourt et de La Roche-Guyon. Elle fut depuis duchesse de Beaufort et marquise de Mousseaux.

134 JOURNAL DE l'ESTOILE [1590]

Le jeudi 18 octobre 1590, qui était le jour Saint-Luc, j'eus nouvelles que ma femme était prisonnière entre les mains des Espagnols à Corbeil, et qu'elle avait été mise à cinq cents écus de rançon.

Le lundi 22 octobre, je reçus lettres de ma femme, par lesquelles elle me mandait qu'elle avait été mise à cent soixante-quinze écus de rançon, que mademoiselle Miroa avait payés pour elle, et qu'elles s'étaient retirées à Villeroy.

Le mercredi dernier jour d'octobre, veille de la Toussaint 1590, ma femme revint à Paris en sa maison, sous la conduite de Dieu, qui l'a préservée d'aussi grands hasards que femme ait courus il y a longtemps. De quoi je prie Dieu qu'elle puisse faire son profit, et moi aussi.

Sur la fin de ce mois de novembre 1590, le duc de Parme commença à s'acheminer pour sortir de France, et reprendre le chemin de son pays. Le Roi, en étant averti, monta incontinent à cheval et le suivit, lui donnant toujours quelque bourrade, étant marri (à ce qu'il disait) de ce qu'en récompense qu'il lui avait apporté sa robe fourrée, il ne lui pouvait donner sa chemise blanche.

Le dimanche 30 décembre 1590, on rouvrit à Paris la boucherie de chair de cheval, qui avait été fermée peu de temps après que le siège fut levé; ce qui montrait bien la misère et nécessité du petit peuple, au cri duquel et à sa requête on fut contraint d'ouvrir ladite boucherie.

Sur la fin de cet an 1590, dei)uis la levée du siège, y eut si grande mortalité h Paris, que les médecins et apothicaires disaient i que la peste de l'an 1580 n'en avait tant tué en six mois qu'avait fait en quatre mois la maladie des fièvres chaudes, provenant de la mauvaise nourriture qu'avait eue le peuple pendant la famine ». Elle en emporta des bons et des méchants, encore plus principalement de ces zélés catholiques, qu'on appelait, qu'elle fit voler de par de là avec tétn^^iles de voleric.

jl590] JOURNAL DE LESTOILE 135

Ils mouraient tous de fièvres chaudes enragées, qu'on appelait (pour parler catlioliquemcnt) zélées. Et peut-on dire, à la vérité, que la maladie en tua plus que n'eut fait le glaive de l'ennemi entrant de furie dans Paris.

Le jeudi 20 de décembre 1590, veille de la Saint- Thomas, mourut à Paris en sa maison, maître Ambroise Paré, chirurgien du Roi, Agé de quatre-vingts ans, homme docte, et des premiers dans son art, qui, nonobstant les temps, avait toujours parlé et parlait librement pour la paix et pour le bien du peuple, ce qui le faisait autant aimer des bons comme mal vouloir et haïr des mécliants, le nombre desquels surpassait de beaucoup l'autre, principalement à Paris, où les mutins avaient toute l'autorité. Nonobstant lesquels, ce bon homme, se fiant possible à ses vieux ans, comme Solon, ne laissait à leur dire la vérité.

En ce même an, mourut, aux cachots de la Bastille de Bussy, maître Bernard Palissy, prisonnier pour la Religion, âgé de quatre-vingts ans. Et mourut de misère, nécessité et mauvais traitement; et avec lui trois autres pauvres femmes, détenues prisonnières pour la môme cause de Religion, que la faim et la vermine étranglèrent.

Ce bon homme, en mourant, me laissa une pierre qu'il appelait sa Pierre philosophalc, qu'il assurait être une tète de mort que la longueur du temps avait convertie en pierre, avec une autre qui lui servait à travailler en ses ouvrages : lesquelles deux pierres sont en mon cabinet, que j'aime et garde soigneusement en mémoire de ce bon vieillard, que j'ai aimé et soulagé en sa nécessité, non comme j'eusse bien voulu, mais comme j'ai pu.

La tante de ce bon homme, qui m'apporta lesdites pierres, y étant retournée le lendemain voir comment il se portait, trouva (ju'il était mort. Et lui dit Bussy que, si elle le voulait voir, qu'elle le trouverait avec ses chiens sur le rempart, où il l'avait fait traîner, comme un chien qu'il était.

Le jeudi 3 janvier 1591, qui était le jour Sainte-Geneviève, la rivière de Seine, qui était si basse en cette saison que l'on pouvait quasi aller à pied sec du quai des Augustins en l'isle du Palais (ce qui n'avait été vu de mémoire d'homme), vint à croître, ce jour, sans aucune cause apparente : car la gelée avait continué huit jours entiers sans pluie, et continuait et serrait plus fort qu'auparavant. La cause toutefois pouvait être de ce que, le dimanche et lundi précédents, le vent de couchant avait tiré, qui pouvait avoir chassé les nuées vers l'orient et vers les sources des rivières, où étant crevées, les pluies avaient causé la crue des eaux; ou que le vent, étant au levant, avait chassé l'eau en abondance à val la rivière, ou que les arches des ponts étant gelées, l'eau ne pouvant passer avait regorgé contre mont.

Le dimanche 20 janvier 1591 , y eut à Paris une chaude alarme, qui commença à onze heures du soir et continua jusques à cinq heures du matin. Fut sonné le tocsin par toutes les églises et paroisses de la ville; les bourgeois se mirent en armes et tellement en devoir, que l'entreprise de l'ennemi découverte, il n'en remporta que honte et confusion.

Le mardi 22 janvier 1591, le Te Deum fut chanté à Notre-Dame, oi!i la Cour, les Princesses, et Officiers de la Ville assistèrent, pour remercier Dieu de ce qu'il

avait conservé Paris et avait fait réussir l'entreprise des ennemis à néant, qui avaient délibéré de se saisir de la Porte Saint-Honoré, par le moyen de quelques gens de guerre déguisés en paysans et chargés de sacs de farine, qui devaient donner entrée dedans la ville à l'armée du Roi.

On l'a depuis appelée la Journée des Farines, et en a-t-on fait une fête solennelle à Paris.

Le mardi 12 février, les Espagnols et Napolitains arrivèrent ù Paris, et furent logés aux hôtels et maisons des absents : les Napolitains, aux quartiers Saint- Severin, Saint-Cosme et Saint-André-des-Arcs; et les Espagnols, aux quartiers Saint-Germain de l'Auxerrois et Saint-Eustache, près le logis de la Reine. Il y en eut aussi tout plein de logés dans les collèges, qui la plupart étaient vides et déserts, à cause du temps.

Le jeudi 7 mars était le sermon de la Cananée, que tous les prédicateurs de Paris unanimement interprétèrent et fort allégoriquement pour ladite ville de Paris, et que sa fille était Chartres, et le diable qui la tourmentait, le Réarnais; et qu'il fallait prier Notre-Seigneur et limporluner, pour sa délivrance.

Le mercredi 13 mars 1591, notre maître Roucher, qui prêchait le carême à Saint- Germain de l'Auxerrois, s'étant mis sur le Réarnais et les Politiques, dit qu'il fallait tout tuer et exterminer; et que déjà par plusieurs fois il les avait exhortés à ce faire, mais qu'ils n'en tenaient compte; dont ils se pourraient bien repentir; dit qu'il était grandement temps de mettre la main à la serpe et au couteau, et que jamais la nécessité n'en avait été si grande.

Et encore que ses sermons ordinaires ne fussent que de tuer, si est-ce que celui qu'il fit ce jour fut par-dessus les autres cruel et sanguinaire : car il ne prêcha que sang et boucherie, même contre ceux de la Cour et de

la Justice, qu'il criait ne valoir rien du tout; excitant le peuple, par gestes et paroles atroces, à leur courir sus et à s'en défaire : jusque-là qu'un Conseiller de la Cour, de mes amis, qui y était, me dit le lendemain, me racontant ce que dessus, qu'il l'avait vu en telle furie, que si la presse où il était lui eût permis de sortir, qu'il s'en fût allé bien vite, de peur qu'il avait qu'en la colère où il le voyait, il ne descendît de sa chaire pour saisir quelque Politjcjue au collet, et le manger à belles dents. Il dit aussi qu'il eût voulu avoir tué et étranglé de ses deux mains ce chien de Béarnais; et que c'était le plus plaisant et agréable sacrifice qu'on eût su faire à Dieu.

Le dimanche 24 mars 1591, les billets des prédicateurs de Paris portaient l'avis qu'on avait reçu que le Roi branlait pour se faire catholique : tellement que leur évangile de ce jour fut aux fins de non recevoir ce relaps excommunié, quelque bonne mine qu'il fît; et tout le fruit qu'on recueillit ce jour de leur doctrine, fut un magasin d'injures qu'ils vomirent contre le Roi.

Commolet dit qu'il n'y avait que les Hérétiques et les Politiques qui souhaitaient qu'il allât à la messe; et que devant les bons Catholiques ils ne l'appelaient que le Roi de Navarre : mais, en derrière, quand ils se trouvaient avec ceux de leur farine, qu'ils l'appelaient à pleine bouche le Roi. Que l'un et l'autre langage était une vraie marque de Politique, pour ce que l'appeler Roi de Navarre, on savait bien qu'il n'y avait rien, et que le Roi d'Espagne le lui gardait; et quant à la France, qu'il n'était Roi que de quelques boues et fanges de la Beauce. L'appela Chien, Hérétique, Tyran et Méchant, et exhorta le peuple à ne l'appeler plus autrement. Rose dit, ce jour, qu'il avait eu certain avis, et de bonne part, qu'on ne parlait à la Cour du Béarnais d'autre chose, sinon que le Roi serait bientôt catholique : et que ses courtisans, se moquant de ceux de Paris, disaient tout haut, que ce serait une messe qui leur coûterait bien cher. Mais, s'ils le voulaient

croire, qu'il n'en pisserait jamais plus raide (usant de ces propres mots), car il irait à la messe tant qu'il voudrait : mais du royaume de France et de Paris, il y commanderait encore moins qu'il n'avait jamais fait, car toutes ces mines-là n'étaient bonnes qu'à attraper des niais.

Notre maître Cueilli, curé de Saint -Germain de l'Auxerrois, l'appela ce jour-là Bouc puant, et dit qu'il faisait mine de vouloir revenir à la messe pour attraper les minons; mais qu'il s'en avisait bien tard, et qu'il n'était recevable : sans en alléguer autres raisons que des injures, n'ayant en toute sa tète ledit curé autant de cervelle qu'il en faudrait pour frire un ceuf.

Voilà un échantillon des beaux sermons qui furent faits, ce jour d'un saint dimanche de Carême, à Paris.

Le lendemain de Pâques, qui était le quinze avril, tous les curés et prédicateurs de Paris exhortèrent le peuple à prier Dieu pour Chartres, qui n'était encore rendu, comme les Politiques faisaient courir, et qu'il fallait prier Dieu qu'il inspirât les bons Catholiques de dedans, pour ne rien tenir de la composition qu'on avait faite avec l'Hérétique.

Le curé de Saint-André prêcha, ce jour, après l'oiTrande, et nous conta les nouvelles qui couraient, à savoir que Chartres avait été rendu au Béarnais par les traîtres Politiques qui étaient dedans, et que, si on ne prenait bien garde à Paris, qu'ils en feraient un de ces jours autant : car on l'avait assuré qu'il y en avait, et même de sa paroisse, qui se disaient catholiques et ne bougeaient de l'église, de la messe et de confesse, qui étaient d'avis de le recevoir, s'il se faisait catholique; et étaient sots et badauds jusque-là de croire qu'il nous conserverait notre religion. < Mais, mes amis, dit-il, je vous assure que si jamais ce méchant relaps et excommunié y entre, soit par cette porte ou par une autre, qu'il nous ôtera notre Religion, notre Sainte Messe, nos

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belles cérémonies, nos reliques; fera de nos belles églises des étables à ses chevaux; tuera vos prêtres, et fera de nos ornements et chapes des chausses et des livrées à ses pages et laquais. Et cela est aussi vrai, et je le sais bien, afin que vous y preniez bien garde, comme est vrai le Dieu que je vais manger et recevoir là-dessus. » Lesquelles paroles offensèrent beaucoup de gens de bien de sa paroisse.

Le curé de Saint-André nous mena en procession à Saint-Jacques de la Boucherie, après avoir été préalablement admonestés de la fin et vrai usage de cette procession, qui était de prier M. Saint Jacques, le bon saint, de vouloir donner de son bourdon sur la tète de ce diable de Béarnais, et l'écraser là devant tout le monde.

Le mercredi 17 avril 1391, on fit force processions à Paris pour prier Dieu de bénir ce secours imaginaire, que les Politiques appelaient amusebadaus. Et le lendemain, qui était le jeudi 18 avril, fut faite une procession de tous les petits enfants de Paris, tant garçons que filles, que je vis passer chez Marc Orri, en la rue des Lombards, au Soleil d'Or, et en comptai cinq mille soixante et quatorze.

Et peut- on dire avec vérité qu'il n'y a eu sorte aucune ni espèce de dévotion, quelle qu'elle puisse être, qui n'ait été employée et pratiquée par ceux de Paris pour la délivrance de cette bonne ville de Chartres, et que toutes les cérémonies à ce requises y ont été très étroitement et religieusement gardées, et qu'on n'y a rien oublié, même à l'endroit de la belle Dame, à laquelle on a fait prières, offrandes, vœux et de très grandes et belles promesses, pour la retenir au Parti. Mais soit qu'elle en fût lasse ou autrement, tout enfin n'y a de rien servi : carie vendredi d'après Pâques, dix-neuvième de ce mois (jour de la réduction de Paris), Chartres fut réduit à l'obéissance du Boi, qui y fit son entrée; et en arrivèrent, le lendemain vingtième du mois, les nouvelles à Paris.

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Le 21 de ce mois d'avril, qui était le dimanche de la Quasimodo, tous les curés et prédicateurs de Paris crièrent fort de cette reddition de Chartres :

Boucher prêcha qu'il les fallait tous tuer et assommer; Rose, qu'une saignée de Saint-Barlhéleniy était nécessaire, et qu'il fallait par là couper la gorge à la maladie; Commolet, que la mort des Politiques était la vie des Catholiques; le curé de Saint-André, qu'il marcherait le premier pour les aller égorger là où il saurait qu'il y en aurait, exhortant tous les bons Catholiques à en faire de même; le Curé de Saint-Germain de l'Auxerrois, comme le plus sublin de tous, donna conseil de se saisir de ceux qu'on verrait rire, et que c'étaient Politiques, et qu'il fallait assommer et traîner à la rivière tous ces demandeurs de nouvelles qu'on voyait assemblés aux coins des rues. Le curé de Saint Gervais dit qu'il ne fallait plus parler de billets, qui ne leur voulait attacher au col, pour les envoyer à Rouen par eau porter des nouvelles. Quant au commun peuple, qui voyait qu'on ne le repaissait que de baies et de Politiques, et (|ue tout le secours qu'on lui promettait n'était que vent, médisait à pleine bouche du duc de Mayenne, et le donnait au diable avec la guerre, nonobstant les sermons de leurs curés et prédicateurs, dont ils étaient tous bercés, et commençaient à ne plus guère s'en soucier, ne se souciant qui le gagnât, pourvu qu'on les mît en repos.

Le vendredi 10 dudil mois de mai, jour et fête de Saint-Job, les Walons firent à Paris une mascarade de la Patience dudit Job, se promenant, par les rues de Paris, avec force gens à moitié nus, qui avaient les bras tout sanglants et les corps peints, et marchant en ce bel équipage, accompagnaietit avec des violons un homme monté sur un âne à reculons, qui représentait le bon homme Job, qui, monté sur ledit âne à reculons, donnait de la queue dudit âne la bénédiction aux passants,

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ayant à ses côtés un diable et une femme qui se moquaient de lui. Et encore que cette farce fût assez plaisante et selon la mode de leur pays, si ne fût-elle point bien goûtée de ce peuple parisien (encore qu'il ne faille pas grand'chose pour Tamuser), mais si mal reçue, à cause de cette bénédiction de la queue de l'âne, que, passant sur le pont Notre-Dame, ils furent contraints de se retirer plus vite que le pas, la populace les menaçant de traîner à la rivière, comme se moquant de Dieu et la Religion Catholique.

Le lundi 3 juin, qui était le lendemain de la Pente côte, les Bulles d'excommunication du pape Grégoire XIV furent lues dans la grande église de Notre-Dame, à Paris, où fut fait le sermon par INI. Rose, évèque de Sentis, en grand apparat et exaltation de la Majesté papale par-dessus le neuvième ciel, dépression et abaissement de celle du Roi jusque au plus profond des abîmes d'enfer. Et furent lesdites Bulles en latin plaquées et affichées, le jour même, aux quatre principales portes de ladite église de Notre-Dame, attendant la publication d"icelles au Parlement, et impression qui en fut faite incontinent après, ce requérant et consentant le Procureur général du Roi.

Le vendredi 8 du mois de novembre, à huit heures du malin, les Seize s'assemblèrent au logis de La Bruyère, où se trouvèrent le curé de Saint-Cômc et Bussy, lequel, ayant proposé la réitération du serment de l'Union, fît signer à plusieurs un papier blanc, disant qu'il le remplirait après de la forme dudit serment, et La Bruyère apporta un missel sur la table, pour le jurer sur icelui.

Le mardi 12 dudit mois de novembre, les Seize s'assemblèrent au logis de La Bruyère, où se trouva grande compagnie, entre autres Morin, nouveau Procureur de la Ville, qu'on fit signer au papier blanc, avec les autres. Et sur ce que plusieurs s'en offensaient et en

faisaient difficulté, Launoy. réitérant son serment, les assura que c'était pour alTaire d'importance, mais qui ne regardait toutefois que la conservation de la Religion : car, à telles gens, les brigandages, penderies, meurtres et assassinats, et toutes autres espèces de méchancetés, servent à la conservation de la Religion.

Plusieurs, à Paris, voyant ces grandes assemblées, et tant d'allées et venues de Cromé et Bussy avec leurs adhérents, présageaient un malheur prochain, mais on ne pouvait au vrai découvrir ce qu'ils avaient délibéré de faire. On était bien averti qu'ils en voulaient aux Politiques, c'est-à-dire aux plus gens de bien de la ville^ et surtout à la Justice et au chef d'icelle, qui était le jirésident Brisson, lequel tous les jours en avait trois ou quatre avis, et était sur le point de s'en aller ; mais il ne savait comment échapper de leurs mains, et aussi que l'irrésolution et l'ambition (jui étaient en lui (ne voulant être moindie, en l'autre parti qu'en celui-ci) lavaient arrêté à Paris jusque à cette heure-là, où il eût bien désiré pouvoir demeurer encore quelque temps en sûreté, en la bonne grâce des Seize, pendant qu'il donnerait ordre aux affaires de l'autre côté. Mais il y fut pris, comme sont volontiers ceux de sa qualité, qui, en un grand trouble d'État comme le nôtre, tiennent un parti neutre, et regardent de quel côté il fera meilleur pour eux, consultant toujours et ne résouldant rien qu'à l'extrémité, qui ne leur permet ordinairement de se pouvoir sauver.

Le jeudi 14 novembre l.i'Jl.le Conseil secret s'assembla, le matin, chez Launo}%^ù pa tient que la piteuse tragédie qui s'ensuivit ïelendemain fut conclue et arrêtée, et laquelle toutefois n'était que le commencement d'une plus sanglante qui se devait jouer, où ils avaient résolu (si Dieu ne les eût empêchés faire jouer un piteux rôle sur un échafaud à bon nombre des plus apparents de Paris, de la qualité du président Brisson et de ses compagnons, puis donner curée du reste au peuple, l'ani-

maiit au sang et au pillage, pour faire une Saint-Barthéleray de Politiques à Paris. Mais Dieu, qui est bon et juste, les fit tomber en la fosse qu'ils avaient préparée aux autres.

La nuit entre le jeudi 14 novembre et le vendredi suivant, se tint un grand Conseil de la Ligue chez le curé de Saint- Jacques, et vit-on un grand nombre d'hommes assemblés en la place où est la croix Saint- Jacques.

Le vendredi 13 novembre, le président Brisson, Larcher, conseiller en la Grande-Chambre, et Tardif, conseiller au Châtelet, furent constitués prisonniers, le matin, et tous trois pendus et étranglés, le matin même, avant midi, dans la prison.

Le premier exécuté fut le président Brisson, qui parla longtemps et les harangua, cuidant sauver sa vie, pour laquelle il priait qu'on le confinât au pain et à l'eau, quelque part, entre quatre murailles, jusque à ce qu'il eût achevé le livre quil avait commencé pour l'instruction de la jeunesse, comme grandement nécessaire et utile au public. Enfin, voyant qu'il ne pouvait faire iléchirla cruauté de ces tigres et qu'il lui fallait mourir, il s'écria avec grande véhémence : « 0 Dieu ! que tes jugements sont grands! » Puis, le répétant en latin, dit : Jiistus es, Domine, et rectwnjudicium tuum. Avant que mourir, il lui prit une si grande sueur et appréhension qu'on vit sa chemise dégoutter tout ainsi que si on l'eût plongée dans la rivière.

Après lui fut amené Larcher, pour être pendu; lequel, voyant là son Président attaché, commença à s'écrier : € Ah! Monsieur, étes-vous là donc! Je n'ai plus de regret de mourir, puisque je vois la cruauté qui s'est exercée contre un si digne homme et si homme de bien ».

Tardif, emmené le dernier, voyant au gibet les deux autres, s'évanouit, tant d'appréhension, comme on présuppose, que pour la plaie de son bras qui s'était ouverte n'étant à peine achevé de saigner, quand onlalla prendre

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prisonnier en sa maison. Si qu'ils traînèrent ce pauvre homme à demi-mort au supplice.

Ce jour, à sept heures du matin, pendant qu'on faisait ces beaux emprisonnements, le Curé de Saint-Jacques, accompagné de La Bruyère et de trois autres, portèrent au capitaine Ligorette, capitaine des Espagnols, le papier signé de Bussy, Louschart, Crucé, Soli et autres, contenant les causes pour lesquelles ils avaient pris les armes. Un papier semblable fut porté à don Alexandre, colonel des Napolitains, par le curé de Saint-Côme, qui marchait, ce jour, par Paris, armé jusqu'aux dents, avec force satellites.

Ce jour môme, les Seize présentèrent aux Prévôt des marchands et échevins de Paris une requête, pour avoir vivement une Chambre ardente, avec tout plein d'autres belles choses. Elle était intitulée : Articles sur lesquels les Catholiques de Paris désirent leur être présentement etpromptcmcnt pourvu. De laquelle j'ai recouvert une copie qu'on trouvera entre mes papiers.

Le samedi IG dudit mois de novembre, les corps de Brisson, Larcherct Tardif, furent attachés à une potence, à la Grève, avec leurs écriteaux qui portaient :

Barnabe Brisson, l'un des chefs des Traîtres et Hérétique.

Claude Larcher, l'un des fauteurs des Traîtres et Politique.

Tardif, l'un des ennemis de Dieu et des princes Catholiques.

Ce fut (^romé, conseiller au Grand Conseil, qui, ayant été leur juge, après les avoir fait pendre, conduisit luimême leurs corps, bien matin, ù la Grève, portant une lanterne en sa main, de laquelle il éclairait les porteurs.

Quand le jour fut venu, Bussy s'en alla à la Grève, accompagné des plus mutins, méchants et vaunéants de la ville, et, les ayant dispersés çà et là, exprès, en divers endroits, pour mieux jouer son jeu, quand il vit le monde assemblé pourvoir ce triste et nouveau spectacle, commença à crier aux Traîtres, aux Méchants, et aux Politiqu£â^ui avaient vendu la ville à IHérétique, et avaient déjà livré la porte de Bussy pour le faire entrer.

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Ce que ses compagnons criaient aussi au peuple partout, pour l'émouvoir au sang et au pillage; et disait ledit Bussy que si on le voulait suivre, que devant le soir ce serait fait de tous les Méchants, que Paris serait net de Traîtres; qu'il en avait la liste, et qu'il connaissait les maisons où on aurait du bien à bon marché : c Sinon, Messieurs, dit-il, voyant qu'on ne s'émouvait point autrement, je vous avertis qu'ils vous couperont la gorge : car leurs chefs que vous voyez là pendus nous ont tout décelé l'entreprise, et que nous étions tous morts et perdus, si nous ne les prévenions dès aujourd'hui ». Auxquelles paroles, cette populace de Paris, au lieu de s'émouvoir et courir aux armes, comme Bussy le pensait, prétendant [tar là faire une sédition, ne dit non plus mot que si on lui eût donné un coup de massue sur la tète : mais, regardant ces pauvres corps en pitié, s'écoulaient les uns après les autres, étant plus émus à miséricorde qu'à sédition. Même y eut quelques pauvres gens et femmes battues par les Seize et satellites de Bussy, parce qu'elles ne se purent tenir de dire tout haut que c'était grand pitié.

Le lundi 25 novembre, me fut communiquée la liste des Politiques de notre quartier, qu'on appelait le papier rouge, à laquelle j'avais intérêt, pour y être couché bien avant et tout du long. Cette liste ou papier rouge, comme on le voudra appeler, était un rôle, que les Seize avaient dressé, en tous les seize quartiers de la ville foù ils présidaient et commandaient), de tous les Politiques de Paris (qu'ils appelaient), c'est-à-dire de tous ceux qu'ils tenaient pour serviteurs du Roi en leur cœur, fauteurs et adhérents de son parti, et qui ne trouvaient bonne la volerie, la penderie et la crauté, qu'ils nommaient zèle de Dieu, pour la conservation de la Religion Catholique, Apostolique et Romaine, de laquelle les Seize se disaient les vrais pères, tuteurs et protecteurs. En ce rôle, ils avaient mis aussi, comme Politiques, tous ceux (quelque grands Catholiques et Zélés

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qu'ils fussent) lesquels, comme vrais naturels Français, refusaient de se soumettre à la domination espagnole. Or, de tous ces Politiques (qu'ils appelaient) qui étaient les plus honnêtes hommes et gens de bien de Paris, ils avaient résolu, en leur Conseil, d'en pendre et daguer une partie et chasser les autres; et pour ce, en leurs rôles, ils les distinguaient par ces trois lettres P. D. C, qui était à dire pendu, dagué, chassé. Je m'y vis sous la lettre de D, qui était à dire que je devais être dagué; M. Cotton, mon beau-père, sous celle de P., pendu; M. le président Le Maistre, sous la même; maître Jean de Saint-Germain l'apothicaire, sous celle de D., c'est-à-dire dagué; M. Désiré, mon voisin, sous la lettre de C, c'est-à-dire chas>ié; et ainsi des autres. Et était le commissaire Basin qui l'avait faite, avec le Curé de Saint-André, son vicaire, et maître Pierre Senault, le Seize de ce quartier. Et n'y avait, de toute la rue de ma mère, que la maison des Monthelons exempte. Mais Dieu ne permit que ces conseils sanguinaires eussent lieu, car Dieu rompit leur cruel dessein par ceux même qu'ils voulaient établir à Paris par tels massacres : à savoir les Espagnols et Napolitains, lesquels ne voulurent jamais leur prêter main forte, quelques remontrances et grandes promesses qu'ils leur fissent. Mais, abhorrant leur entreprise comme cruelle et dénaturée, et rejetant ces conseils de sang comme très pernicieux, leur dirent qu'ils ne pouvaient mettre la main sur gens qui n'étaient condamnés par la justice, ni tuer des hommes dans leurs lits qui ne se défendaient point, pour ce que cela était contraire à leur profession, et aussi que, pour telle exécution, qui était de grande conséquence, il eût fallu avoir mandement verbal ou par écrit des chefs et supérieurs qui leur commandaient : dont il ne leur apparaissait point.

Le jeudi 28 novembre, le duc de Mayenne arriva à Paris, et vint loger au logis de la Reine, près les Filles Repenties, qu'on appelait l'Hôtel des Princesses, pour

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ce que ces noms de Roi et de Reine étaient odieux à Paris. M. de Belin, le capitaine Forsais et autres des plus apparents qui étaient à Paris, allèrent au devant de lui le saluer et recevoir hors la ville. Le capitaine Bussi Le Clerc ne voulut sortir de sa Bastille; mais s'y tint enfermé tout le jour, sans faire tirer un seul coup de canon (comme on a accoutumé) pour sa bienvenue : ce qui fut remarqué. Quelques-uns des Seize allèrent audevant dudit duc, entre autres le commissaire Louschart et Senault, qui parla à lui près Saint-Antoinedes-Champs , et, excusant ses compagnons touchant l'exécution par eux faite du président Brisson et des autres, dit audit duc de INIayenne qu'il connaîtrait, à la fin, que ce qui était advenu n'avait été entrepris que pour le bien public, la conservation de la Religion et le bien de son service.

Auquel le duc de Mayenne répondit que, pour son particulier, de lui il ne fallait point alléguer, pource que le bien de son service était celui du public; qu'il était venu exprès pour en connaître; qu'il ferait justice aux uns et aux autres, et s'y gouvernerait en sorte que les gens de bien auraient occasion de s'en contenter. Cela dit-il d'une façon assez renfrognée, comme si la harangue de Senault lui eût été peu agréable, lequel regardant d'un assez mauvais œil, lui dit enfin, pource qu'il approchait un peu bien près de son cheval, se mettant comme entre ses jambes pour toujours lui parler : « Vous vous ferez blesser; je vous prie, retirezvous ». De quoi Senault, bien fâché, s'en alla, et le jour même dit à son curé qu'il avait bien connu, à la contenance et paroles du duc de Mayenne, qu'il ne couvait rien de bon, et qu'il avait quelque mauvais dessein contre eux en sa tète.

Le 30 et dernier du présent mois de novembre, qui était le samedi fôte de Saint-André, plusieurs des Seize étant venus trouver le duc de Mayenne, étant dans sa chambre, tumultuaient et parlaient haut, sans aucun

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respect, trestous ensemble, à leur manière accoutumée : tant que l'un d'eux, nommé Le Normant, va dire, si bas que M. de Mayenne l'entendit, que c'étaient les Seize qui l'avaient fait, et qu'ils le pourraient bien défaire quand bon leur semblerait M. de Mayenne l'ayant entendu, se contenta d'apprendre son nom, et passa cette bravade tout doucement. Mais M. de Victri, qui était là, demanda si c'était un Seize, et, ayant entendu qu'oui, dit tout haut, en jurant à sa manière accoutumée , que les Seize faisaient bien les mauvais à Paris; mais que si M. de Mayenne voulait dire seulement le mot, qu'il les lui rendrait tous pendus dans le soir, et qu'il les pendrait plutôt lui - même de ses deux mains. Comme, à la vérité, ce gentilhomme poussa fort le duc de Mayenne à l'exécution qu'il en fit faire, lui mettant le cceur au ventre, si qu'il ne tînt pas à lui qu'il n'en fît mourir davantage.

Le dimanche premier jour du mois de décembre 1391, la Bastille fut rendue au duc de Mayenne par Bussi Le Clerc, qui en était capitaine, de laquelle il sortit à grand regret, à condition d'avoir vie et bagues sauves.

Le mercredi 4 décembre, Ameline, avocat au Chàtelet, Louschart, commissaire, et Aimonnot, procureur en la Cour, furent pendus jet étranglés, dans la salle basse du Louvre à Paris, comme coupables de la mort du président Brisson et de MM. Larcher et Tardif. Et le même jour, sur les cinq heures du soir, Auroux fut pendu, quatre heures ou environ après que les autres eurent été exécutés.

Quand on porta les nouvelles de cette exécution au Roi, il dit : « que son cousin de Mayenne avait bien fait, mais qu'il avait failli de quatre degrés », voulant dire qu'il en devait faire pendre encore quatre, qui eût été la moitié des Seize.

Les curés et prédicateurs de Paris, ofîensés de cette penderie, criaient que la Religion était perdue ^ou

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pendue), recommandaient aux prières du peuple ces saints martyrs. Dont, depuis, la salle basse où s'était faite l'exécution fut surnommée la chapelle Saint-Louschard * .

1. La salle des Antiques au Louvre, au-dessous de la salle Lacaze où siéerèrent les Etets-Généraux de lo93.

Au commencement de cette année, mourut Elisabeth d'Autriche, Reine douairière de Franco, fille de l'Empereur Maximilien, et veuve du Roi Charles IX, Reine, en son temps, l'exemple de toute piété et charité.

Le vendredi 20 dudit mois de mars, nouvelles étaient par tout Paris d'une bataille pour laquelle fut commandée le lendemain une procession générale solennelle, où tous les corps saints furent portés.

Le dimanche 22 dudit mois de mars, sur les nouvelles venues à Paris, le jour de devant, que le Roi avait été blessé à Aumale, Boucher, en son prône, dit qu'à la vérité la chair du Béarnais, ou plutôt sa charogne, avait été entamée, mais qu'elle n'avait été enfoncée, pour les caractères qu'on avait découvert qu'il avait sur lui : ce qui était faux, car tous ces caractères n'étaient que les veilles de la protection de Dieu sur la personne de son oingt, lequel il garantit miraculeusement à cette fois comme beaucoup d'autres.

Le vendredi 27 mars, qui était le jour de vendredi oré, j'ouïs la Passion dans 1 "église Saint-Barthélcmy, que prêchait M. Genebrard, où entre autres choses j'appris que les verges dont fut fouetté Notre-Seigneur étaient d'osier, et que le nombre des coups qu'il endura fut six mille quatre cent soixante.

Ce mois de mars fut chaud et humide : ce qui causa

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de la contagion en plusieurs endroits de Paris, et en tomba quantité de malades de peste, plus de deçà les ponts que delà. Les paroisses Saint-Séverin et Saint- André en furent affligées.

Le mercredi 29 dudit mois, fut mise au carcan, en la place de Grève, à Paris, une pauvre femme do village, pour avoir dit qu'en son pays et par les champs le bruit était que l'armée du prince de Parme avait été défaite.

« Qui dira mal de Monseigneur le prince de Parme (disaient les Espagnols tout haut), il médira de Jesous- Christous. »

Ce mois d'avril fut sec, froid et venteux, et la constitution de l'air mal plaisante, pour la saison, avec continuation delà maladie contagieuse en cette ville de Paris.

En ce mois, et pendant le siège de Rouen, mourut Chicot, fol du Roi, et cependant bon soldat, lequel, en une rencontre qui se fit, après avoir tué M. de Chaligni de sa main, fut blessé et en mourut, non de la blessure, qui n'était mortelle, mais par son intempérance et ivrognerie.

Le Roi aimait cet homme, tout fol qu'il était, et ne trouvait rien mauvais de tout ce qu'il disait : qui était cause qu'il s'égarait en mille folies.

Quand le prince de Parme vint pour la seconde fois en France, en cet an 1592, il [Chicot] dit au Roi devant tout le monde : « Monsieur mon ami, je vois bien que tout ce que tu fais ne te servira de rien à la fin, si tu ne te fais Catholique. Il faut que tu voises à Rome, ce qu'étant là tu bougeronnes le Pape, et que tout le monde le voie : car autrement ils ne croiront jamais que tu sois Catholique; puis tu prendras un beau clistère d'eau bénite pour achever de laver tout le reste de tes péchés ».

« Les Rois de la nouvelle impression font un petit Ciel (disait-il) de l'honneur et révérence qu'on leur doit; mais quant aux affaires de l'honneur divin. Dieu est homme d'âge : il y saura bien pourvoir. »

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4 Je ne m'ébahis pas (dit-il une autre fois à Sa Majesté en bouffonnant) s'il y a tant de prens qui abbaient à être Rois et s'il y a de la presse à Tètre : c'est chose désirable, c'est un beau mot que Roi de France, et le métier d'être tel en est honnête; car, en travaillant une heure de jour à quelque petit exercice, il y a moyen de vivre le reste de la semaine et se passer de ses voisins. Mais, pour Dieu, Monsieur mon ami, gardez-vous de tomber entre les mains des Ligneux : car vous pourriez tomber entre les mains de tel qui vous pendrait comme une andouille, et puis ferait écrire sur votre potence : A Vécu de France et de Navarre, céans à bon logis, pour y demeurer à jamais. Cela est dangereux pour le passage des vivres. »

Le samedi 16 du mois de mai, veille de la Pentecôte, le duc de Parme, ayant passé à Caudebec, arriva avec l'armée aux environs de Paris. Son fils, le Prince de Parme et M. de Guise, entrèrent en la ville, et dînèrent le lendemain chez Madame de Nemours.

Le lundi 18 dudit mois, qui était le lendemain de la Pentecôte, toute l'armée, bien lasse et harassée, passa par Paris, ce qui étonna plus la ville qu'il ne la rejouit, et acheva de ruiner les faubourgs et les environs de Paris, où furent commis impunément une infinité de meurtres, j^rigandages et extorsions.

Le dimanche ii dudit mois de juillet, le Curé de Saint- André-des-Arcs cria fort, en son sermon, contre la paix qu'on disait qu'on voulait faire : ce qu'il ne croyait pas. Mais, si tant était, et qu'on en découvrît quelque chose, il fallait prendre les armes et faire i:)lutôt une sédition, de laquelle il serait des premiers, et en tuerait autant qu'il pourrait. Il prêcha après que ceux qui étaient avec ce malheureux Béarnais étaient tous damnés, quelque Catholiques qu'ils se dissent, et que les Politiques qui étaient ici, desquels Paris était tout plein f^ct priait le peuple d'y prendre garde), étaient pires cent fois que le

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Béarnais, tout Hérétique qu'il était : car c'étaient de malheureux hypocrites, damnés comme Judas, lesquels, si on n'y obviait de bonne heure, livreraient à la fin la ville, et les bons Catholiques qui étaient dedans, à l'Hérétique, par leurs baisers et trahisons ordinaires. H exhorta finalement le peuple et ses paroissiens de ne recevoir jamais avec eux ceux qui se voudraient réunir et réconcilier après avoir quitté le parti de l'Hérétique, car, quelque pénitence qu'ils fissent, ils ne pouvaient ni ne devaient être reçus à l'église, qui est l'hérésie des Novatiens.

Commolet, par-dessus les autres, prêchant à Saint- Barthélémy, se tempèla fort, ce jour, jusques à crier en pleine chaire aux Politiques contre trois qu'il avisa sortir de son sermon, disant qu'il s'assurait qu'ils en étaient, et qu'on les regardait hardiment au nez. Mais un seul de tout le peuple ne bougea ni ne s'en émut davantage; au contraire, s'ébouffa à rire, comme s'il eût vu jouer quelque farce à un charlatan. Aussi faisait-il des mines assez plaisantes et des grimaces étranges.

Rose, Cueilli, Martin, Guarinus, Feuardant et tous les autres prêchèrent de même, dirent qu'ils étaient d'avis (si le Saint-Père le trouvait bon) de recevoir à l'église le Béarnais pour Capucin, et non pas pour Roi; crièrent contre ceux qui permettaient à ceux de Saint- Denis de venir ici et d'y trafiquer; qu'il y en avait plus de trois mille dans Paris, et plus de dix mille autres de Politiques de leur faction avec lesquels ils complotaient publiquement et communiquaient tous les jours, sous couleur du fait de leur marchandise. Cependant ceux qui y devaient donner ordre ne s'en remuaient point, ni n'en faisaient aucune recherche : ce qui lut cause que le lendemain, qui était le lundi G de ce mois, M. de Belin, auquel ces lettres s'adressaient, fit faire une recherche générale, dès le matin, à Paris, toutes les portes fermées; mais on n'y trouva personne qui ne fût muni de

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bon passeport et saufconduit, ni autre quelconque qui s'avouât Politicjue.

Le mercredi 30 et dernier du mois de septembre, pour le bruit du fort que le Roi faisait faire à Gournai, que ses gens appelaient Estrille-badoiin, étant averti de faire quelque provision (comme il n'y avait fils de bonne mère qui n'en fît), j'achetai du blé, du lard, des pruneaux, du riz, et de tout un petit, selon l'argent de ma bourse; lesquelles provisions huit jours après amandèrent, et au bout de quinze encore plus : si que je connus, et beaucoup d'autres avec moi, que sur un bruit, il ne se faut jamais tant hâter.

Les bruits de Paris, pendant ce mois, furent d'un siège par famine, à faute de la conversion du Roi à l'Église, de laquelle on parlait fort. De quoi les prédicateurs criaient, disant que pour pénitent il y pouvait être reçu, mais non pour Roi, et qu'avant qu'être maître il fallait faire son apprentissage.

Le samedi 10 octobre 1592, bruit par tout Paris du commerce accordé, qui devait être publié sans faute le lundi ensuivant. Il n'y avait que huit jours qu'on y devait mourir de faim : aujourd'hui tous biens y devaient arriver et abonder. L'inconstance des esprits aussi grande que celle de la saison.

Le lundi 12 dudit mois d'octobre, au lieu du commerce qui devait être publié, on amusa les manans (qui, se commençant fort à lasser, s'assemblaient pour aviser les moyens d'envoyer vers le Roi le semondre de se faire Catholique) d'un faux bruit qui s'éleva fort grand à Paris, ce jour et en un instant, que le Béarnais était pris : lequel fut tellement déguisé et confirmé par les porte-nouvelles des Seize et des prédicateurs, qu'il se trouva, ce jour, un grand amas de populace aux Halles qui l'y attendait, persuadée qu'on emmènerait, ce jour, le Béarnais à Paris prisonnier. Même y eut quelques

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simples femmes dévotes qui jurèrent dès le matin ne boire ni manger qu'elles ne l'eussent vu, et en jeûnèrent jusqu'aux étoiles.

Le lendemain, qui était le mardi, il ne s'en parlait plus à Paris, mais bien du fort de Gournai, que le duc de Mayenne avait pris et ruiné, et défait tous les Suisses, dans le sang desquels on était jusques au cul.

Le mercredi, on ne parlait plus du duc de Mayenne ni du fort, mais qu'on allait donner bataille, et que le Béarnais était malade à la mort.

Sur quoi on redoubla, à Paris, les prières et processions, qui eurent telle vertu que le samedi 17 arrivèrent à bon port dans la ville quarante mille écus de l'argent d'Espagne, qui était la bataille qu'on voulait donner.

Le samedi 24 dudit mois d'octobre, arriva à Paris le duc de Mayenne, comme à l'improviste et sans qu'on l'y attendît. 11 tonna fort, ce jour, l'après-dînée, faisant un temps étouffé et fort vain; et la nuit fit un grand vent et pluie, avec tempête. A sa venue, on fit un Cri qu'on eût à abattre toutes les maisons des faubourgs, qui se trouveraient être à six vingt pas de la ville : ce qui étonna le peuple, par les crieries et remontrances duquel fut révoqué enfin ledit Cri le lundi suivant, 26 de ce mois.

Ce jour, furent vérifiées en la Cour les facultés du nouveau Légat, Cardinal de Plaisance, envoyé ici par le Pape pour entretenir toujours les affaires à la dévotion du Saint-Siège et établissement de l'Espagnol. Il était fils d'un vendeur de saucissons de Plaisance, avait peu ou point de savoir, mais d'esprit et de jugement beaucoup; au surplus, grand homme d'État et bon serviteur de son maître. Ne dînait point, mais soupait bien, et, après avoir soupe (qui était ordinairement à quatre heures), se faisait sangler comme les mulets pour aider à la digestion. Huit heures étant sonnées, on le venait dessangler et mettre au lit, où M. Laze s'égayait et baudouinait tout à son aise, jusques à ce que le sommeil le prît. Étant éveillé (qui était toujours fort matin), se

mettait à la besogne, écrivant force lettres et faisant dépôches de tous les côtés.

Le vendredi 30 dudit mois d'octobre, le duc de Mayenne vint à la Cour de Parlement, où Dorléans, avocat du Roi, triompha de iiaranguer et parla librement contre les Seize, qu'il appela gens de néant, et cependant si outrecuidés et imprudents qu'ils s'étaient voulu depuis un peu mêler de disposer de l'État et Couronne, et la mettre sur la tète d'un Espagnol, comme s'il n'y eût point eu d'assez puissants et braves Princes en France pour la porter : en quoi ils faisaient tort à tous les Princes et particulièrement au duc de Mayenne, là présent, et à tous ceux de sa maison. Taxa leur religion de laquelle ils se couvraient, en ce qu'ils avaient bien osé honorer du nom de martyrs ceux que la Justice avait fait mouriret exécuter pour leurs meurtres, larcins et brigandages. Parla aussi contre les prédicateurs, et dit qu'il était besoin de refréner leurs langues, qui déchiraient les Princes et se mêlaient des affaires d'État, où ils n'entendaient du tout rien.

De quoi les prédicateurs avertis, furent incontinent trouver le duc de Mayenne, pour le prier de chasser ledit Dorléans comme un mutin qui s'était bandé contre l'Église de Dieu et ses ministres : auxquels le duc de Mayenne répondit simplement qu'il y aviserait et regarderait à rendre contents les uns et les autres.

Le dimanche l^"" novembre lo92, jour de la Toussaint, M. le Légat, voulant honorer 1 église Saint-André-des- Arcs, sa paroisse, des premiers fruits de sa légation, y chanta la messe, après laquelle il communia de sa main tous ceux qui s'y présentèrent, tant de ladite paroisse que des autres, leur baillant à baiser (selon la mode d'Italie) les deux doigts de la main de laquelle il administrait le Sacrement.

Ce jour, notre maître Boucher excommunia les Semonneux de sa paroisse et leur interdit la comniu-

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