‹ Journal;Chapitre 35 sur 47 · SI · texte numérisé non relu

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nion, de laquelle il fallut qu'ils s'abstinssent, parce qu'il les connaissait tous. Quelques-uns d'entre eux vinrent communier à Saint-André.

Le lendemain de la Toussaint, qui était le jour des Morts, ledit Boucher prêcha qu'il y avait des ânes embéguinés qui avaient été d'avis d'envoyer vers le Béarnais, et le recevoir au cas qu'il se fît Catholique. Quant à lui, qu'il était bien d'opinion que le Béarnais conquît le Royaume de Paradis, s'il pouvait, et qu'il en jouît : car, étant là, il ne tromperait personne; mais du Royaume de France, qu'il n'était point d'avis qu'on l'y laissât entrer, parce qu'il pourrait tromper.

Rose prêcha, ce jour, qu'il fallait faire justice de ceux qui avaient été d'avis d'envoyer vers le Béarnais. Et làdessus, se ruant sur les Politiques, les priva du Purgatoire et leur adjugea l'Enfer; prêcha Pierre Cul, apothicaire de Paris, disant qu'il seyait mal à un apothicaire de parler d'affaires d'État, toutefois, qu'il pensait qu'en remuant ses drogues une fumée lui était montée au cerveau qui lui avait mis ces fantaisies-là en la tète.

Ce jour, bruit à Saint-Denis, et partout aux environs, qu'on s'était barricadé à Paris. Trois hommes venant de Paris furent présentés au Roi par M. Vicq, à Saint- Denis, où lors était Sa Majesté, auxquels le Roi demanda ce qui en était, et que c'est que ceux de Paris avaient voulu faire, et s'ils avaient pensé à se barricader comme l'on disait, lesquels lui répondirent que non, mais qu'on l'avait voulu envoyer sommer de se faire Catholique, e Catholique! (dit le Roi). Je le serai plus tôt qu'ils ne seront gens de bien à Paris, et leur dites hardiment. »

Le lundi 7 du mois de décembre, arrivèrent à Paris les nouvelles de la mort du duc de Parme, décédé à Arras le mercredi deuxième de ce mois, en l'âge de quarante-cinq ans, en réputation d'un des premiers capitaines de l'Europe. Il était aimé de l'Italien, haï et ciaint de l'Espagnol, suivi du Wallon, et qui avait un million

d'or en sa bourse; grand et sage temporiseur, et auquel la jalousie de son maître et l'envie qu'il portait à sa valeur avancèrent les jours, selon le bruit commun. 11 ordonna, par son testament, d'être enterré sans aucune pompe, en babit de capucin, dans l'église des Capucins de Plaisance, et que sur sa tombe fût gravé : Hic j ace l frater Alexander Farnesius, Capussinus.

Le vendredi 18 de ce mois, les Etats, criés et assignés au vingtième de ce mois, furent remis au dix-septième du suivant : dont le peuple murmura et les prédicateurs crièrent. Le docteur Martin prêcha que chacun tiendrait les États en sa maison, et qu'il n'en fallait point espérer d'autres.

Le samedi 20 dudit mois de décembre, M. de Guise avec l'archevêque de Lyon arrivèrent à Paris. Aussi fît le Cardinal Pelvé, que les Politiques appelaient le Cardinal Pelé. On disait que c'était l'âme du Cardinal de Lorraine qui revenait pour remuer les États : âme, à la vérité, fort approchante de l'autre en méchanceté, mais non pas en esprit.

Le jeudi 31 et dernier de Tan 1592, le Cardinal Pelvé fit, à la Cour de Parlement de Paris, le serment de Pair de France, comme Archevêque de Reims.

Le lundi 4 du mois de janvier, Messieurs de Mayenne et de Guise sortirent de Paris, pour une entreprise qu'ils avaient sur le Roi, pour le surprendre à la Rocheguyon. Dont on dit que Sa Majesté étant avertie, se prit à rire, et dit ces mots : « Mon cousin de Mayenne est un grand capitaine, mais je me lève plus matin que lui ».

Le samedi 23 janvier, le Curé de Saint-Jacques coutelassa un pauvre garçon demeurant à Paris, qu'on tenait pour un idiot et innocent, et en voici la raison et la vraie histoire. Le Curé trouva, ce jour, ce pauvre garçon qui balayait devant la porte de son église, auquel il demanda, tout en colère, qui le faisait si hardi d'y balayer, sans son commandement? « Mon petit père (va répondre l'autre en ces termes), je balaie le dehors, et Dieu, s'il lui plaît, balayera le dedans. Dieu réformera son Église par les petits. » Sur quoi, le Curé lui ayant donné deux soufflets, ce pauvre garçon, en se revenchant, lui donna sur le bras d'une pelle qu'il tenait. Alors, ledit curé, comme furieux, courut quérir son coutelas, et en ayant donné quelques coups à ce pauvre fol (qui toutefois lui avait parlé en sage), le blessa si bien, qu'on le tint longtemps pour mort. De quoi le duc de Mayenne averti, dit que c'était la troisième fois qu'il avait reçu plaintes de semblables folies que le dit curé avait faites, et qu'il méritait bien d'en être châtié, mais que le temps n'y était pas.

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Le lundi 2j de ce mois, l'ouverture des États, qui se devait faire ce jour, fut remise au lendemain.

Le mardi 2G janvier, l'ouverture des États étant faite, le duc de Mayenne y harangue, et parle si bas que les deux tiers ne l'entendent point; et, en parlant, change souvent de couleur. Dont, au sortir, Madame de Mayenne sa femme, lui dit qu'elle avait eu peur qu'il ne se trouvât mal, parce qu'en faisant sa harangue elle l'avait vu [):Mir trois ou quatre fois.

Le cardinal Pclvé harangua pour le roi d'Espagne et pour le Légat, d'autant quil avait été arrêté que, comme étranger, il n'assisterait point aux États. Entre les autres points notables de sa harangue, il dit que saint Paul était gentilhomme, alléguant le texte : Civis Romanus sum ego. A quoi quelqu'un, (jui se rcn(;ontra là, dit, si haut que les petits États l'entendirent, qu'il eût fait là grand besoin à nos États pour la Noblesse, car il n'y en avait guère.

Le dimanche dernier janvier, Commolet. prêchant à Saint-Barthélémy l'évangile de la nacelle agitée des vents et de la tempête, allégua l'autorité de saint Ambroise, qui dit qu'il y avait Judas dedans. Ce que faisant tomber sur les États, dit qu'il n'y en avait pas pour un Judas seulement, mais qu'il y en avait plus de vingt, voire plus de trente, et qu'on les connaîtrait à cela s'ils parlaient tant soit peu pour le Béarnais. « A cette heure-là, mes amis, dit-il, ruez-vous hardiment dessus, étouffez-les-moi, car ils en sont. Et, pour mon regard, je vous déclare que j'aimerais mieux tomber entre les mains des plus grands Hérétiques du monde que des Politiques, voire fussent-ils ministres de ce chien de Béarnais. »

Le lundi l*^"" février, le Conseil fut assemblé, pour délibérer sur les lettres et déclarations apportées à Paris par le trompette du Roi, sur lesquelles le Cardinal Peivé opinant, dit qu'il était d'avis de les brûler. A

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quoi contredit fort M. de Villeroy. et les autres s'en moquèrent; et fut dit assez haut qu'il ne se trouverait point d'homme bien sage qui fût de l'opinion de M. le Cardinal.

Le jeudi 4 dudit mois, M. le Légat entra en la salle, en laquelle les députés pour les États étaient assemblés ' ; auxquels il donna sa bénédiction, et à laquelle le duc de Mayenne mit un genou en terre, puis fit sa harangue en latin. Après, parla le Cardinal Pelvé, qui, poursuivant à se rendre ridicule, fut d'avis de renvoyer les déclarations du Roi à la Sorbonne, pource que c'était fait d'hérésie.

Le samedi C de ce mois, fut ordonne que les États ne se tiendraient plus que les mardis et vendredis.

Le mardi 9 mars 1593, arriva à Paris le duc de Feria, espagnol, et y entra par la porte Saint-Antoine, avec des flambeaux, à huit heures du soir. Il était habillé de vert et avait un petit chapeau noir. Le fils du duc de Mayenne, avec M. de Belin et l'amiral de Villars, furent au-devant. Le président de Nully avait proposé que la Ville y allât; mais on trouva, par les vieux registres, que cela n'était accoutumé de se faire. Le mandement, envoyé de la Ville aux Conseillers et officiers d'icelle, portait : Pour aller recevoir le duc de Feria venaiit ici de la part du lioi Catholique. Le Prévôt des marchands, L'Huillier, avec sa robe de Prévôt, accompagné des Echevins et Conseillers de la Ville, l'allèrent attendre au logis du trésorier Raiaut, oîi il descendit, parce que l'hôtel de Longueville n'était encore prêt. II y avait là tout plein de peuple amassé; mais il fut salué de peu, comme aussi

1. Cette salle porte aujourd'hui le nom de salle Lacaze. M. Auguste Bernard a donne dans l'ouvrage intitulé Procès-verbal des Etals-Gcnéraiix de lô'J'S (p. 759) un « plan de la partie du Louvre construite sous Henri II et disposition intérieure des salles où se tinrent les États-Généraux de 1593 >• (Paris. Imp. roy., 1842, in-4°).

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quand il passa par la rue Saint-Antoine personne ne mit la main au bonnet : ce qui fut remarqué.

Le jeudi 11 de ce mois, le Prévôt dos marchands de Paris alla trouver le duc de Feria, auquel il fit plainte de linsolence de ses gens, qui ravageaient tout à Tentour de Paris, même à Chaillot et Auteuil, où ils commençaient d'abattre les maisons; disant audit duc que s'il n'y donnait promptement ordre et ne les réprimait, qu'il ne pouvait contenir le peuple qu'il ne les allât saccager et mettre en pièces.

Ce jour, avis à Paris de trente mille écus en doublons, arrivés d'Espagne exprès pour pratiquer et corrompre le plus de gens qu'on pourrait à Paris, principalement les capitaines et colonels des quartiers, et autres ayant commandement dans la ville.

Le dimanche 1 i de ce mois, la messe des Capitaines de Paris fut solennellement célébrée dans l'église des Augustins, où furent lues publiquement les lettres du duc de Mayenne par lesquelles il faisait offre aux Colonels et Capitaines de la Ville d'une bonne somme de deniers pour récompense de leurs services et pour subvenir aux fatigues et frais qu'il leur convenait soutenir pour la guerre. Ce qu'eux tous (hormi trois, à savoir Du Fresnoi, colonel de la rue Saint-Honoré; Le Roy, capitaine de la rue Saint-Denis, et un autre de la rue Saint-Antoine) refusèrent fort vertueusement, ayant entendu la forme des quittances, qu'il fallait passer au nom du Roi d'Espagne. Dirent tout haut que ce qu'ils en avaient fait n'avait été pour espoir de telles récompenses; au contraire que c'avait été pour conserver le nom qu'ils avaient toujours eu de vrais Catholiques français, n'ayant autre but que la défense de la Ville, de lÉtat et de la Religion.

Le vendredi 19 de ce mois, Boucher, prêchant à Saint- Barthélémy, dit qu'il fallait prier Dieu qu'il nous donnât un Roi fils d'homme, et non pas de béte : « car celui (dit-il) que nos Politiques demandent est fils d'une

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louve. Chacun le connaît bien ». Madame de Nemours assistait à ce beau sermon.

Ce jour, le Prieur des Carmes, qui prêchait le Carême à Saint-André, appela le Roi « coquin » (vrai terme de bezacier) et dit qu'il eût valu mieux avoir le Turc pour Roi que non pas lui.

Le jeudi 1"" avril lo93, on entra extraordinairement aux États, pour délibérer touchant le duc de Feria, qui y devait venir le lendemain.

Le vendredi 2 avril, le duc de Feria vint aux États, où il harangua, et leur présenta des lettres de créance de la part de son maître. Le Cardinal Pelvé s'était chargé de la réponse, comme aussi il la fit en latin, avec autant d'incongruités que de mots. Dont fut appelé, par les députés de Bourgogne, VAnc rouue.

Le dimanche 4 de ce mois, le duc de Feria fit trois pains bénits à Saint-Germain de l'Auxerrois. qui étaient seulement de quatre écus chacun. Le peuple y accourut à foule, même des autres paroisses, et sentrebattait à qui en aurait : tant est sotte la dévotion d'un peuple.

Le mercredi 14, arriva à Paris un trompette du Roi. La Conférence remise au mercredi d'après Pâques.

Le jeudi 29 de ce mois, la Conférence commença à Suresnes, où les uns et les autres s'embrassèrent et s'accolèrent avec grandes démonstrations de réconciliation et amitié. M. de Rambouillet seul, pour l'opinion que ceux de Paris avaient conçue qu'il était un des principaux motifs et conseillers de la mort de ceux de Guise, demeura sans caresse, et ne fit-on semblant de le connaître, de quoi il fut tellement indigné qu'il en pleura.

Au sortir de la Porte Neuve, un grand peuple, amassé pour voir sortir ceux de la Conférence, cria tout haut : « La paix! Bénits soient ceux qui la procurent et la demandent! (disaient-ils). Maudits et à tous les diables soient les autres! » Ceux des villages par où ils passent

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se mettent à genoux et leur demandent la paix, à jointes mains.

Le vendredi dernier de ce mois, on retourne encore à la Conférence, de quoi les prédicateurs crient et se formalisent, les Seize en enragent, les gens de bien s'en réjouissent, et la voix du peuple pour la paix se renforce.

En ce mois davril,les Ministres, qui n'appréhendaient pas moins la conversion du Roi que les théologiens et prédicateurs de Paris, se trouvant fort bien unis et d'accord en ce point, allèrent trouver le Roi pour sonder Sa Majesté sur le grand bruit qui courait partout qu'il s'allait faire Catholique : auxquels le Roi fit réponse qu'ils ne crussent rien de tout cela, mais qu'ils s'assurassent de lui pour ce regard, comme il leur avait toujours protesté, qu'il ne changerait jamais sa religion, d'autant que ce qu'il en avait toujours fait et faisait était par science et par conscience.

Le mardi 4 mai. la trêve fut criée pour dix jours, pour aller à quatre lieues de Paris sans passeport. Ce que le Prévôt des Marchands avait toujours empêché, pour ce qu'il disait (et non sans raison) qu'il ne demeurerait personne dans la ville; et que ce serait une occasion aux garnisons étrangères, jointes avec beaucoup de canailles qui étaient dedans, de faire quelque entreprise. Toutefois, à la fin, le cri des pauvres prisonniers de Paris prévalut, qui avaient envie d'aller aux champs voir leurs maisons, bien que ruinées. Tellement que dès le matin on vit ceux de la rue Brilboucher [Aubry-le- Boucher] se botter, faire provision de pâtés et bouteilles, pour prendre toujours ce bon temps, en attendant mieux. Cei)endant, la Conférence cessa pour ce jour, et personne n'y alla; et parla M. de Belin. deux heures, avec don Alexandre, colonel des Napolitains. Ce qui fit entrer tout plein de gens en discours.

Le jeudi G mai, M. de Belin étant sorti de Paris pour

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aller à la Conférence, retourna tout court, ayant eu avis de la venue du duc de Mayenne en cette ville, où il arriva par la porte Saint-Denis, avec Messieurs les ducs de Guise et d'Aumale, en brave conche et compagnie de bien mille chevaux, entre lesquels y en avait de six à sept cents de combat. Et, à voir leur mine, n'avaient point contenance de gens qui eussent envie de se rendre et reconnaître le Roi : car ils portaient eux-mêmes la garbe de rois, au moins de gens qui eussent eu bien envie de l'être.

Ce jour, sortirent plus de six ou sept mille personnes de Paris pour aller aux Vertus. M. de Vie fit tenir ouvertes toutes les portes de Saint-Denis, et voulut qu'on reçût indifféremment toutes personnes venantes de Paris, même les hommes sans passeport, en laissant leurs épées à la porte.

Le mercredi 12 mai. la fête des saintes Barricades fut solennisée et chômée à Paris avec plus de cérémonies que jamais : tous les Princes et Seigneurs se trouvèrent à la procession, en laquelle furent portés les corps saints. Boucher fit le sermon dans Notre-Dame, où il exalta cette journée et dit que c'était la plus sainte et heureuse qui fût jamais au monde.

Le jeudi 13 mai, le duc de Feria proposa au Conseil de faire l'Infante d'Espagne Reine de France; allégua les grands mérites, puissance, force et secours que le Roi son maître avait, depuis trente ans, employés pour maintenir et conserver la Religion en France. Auquel Rose va répondre, tout en colère (mais fort à propos, ce disait-on, pour un fol), que le Roi d'Espagne n'avait rien fait, en tout cela, qu'il ne dût faire, voire et bien davantage pour la Religion; qu'il en attendait son loyer là-haut aux Cieux. Mais, quant à la terre, que les lois fondamentales de ce royaume énervaient sa proposition, pour ce que par icelles on ne pouvait avoir un roi espagnol.

Ce jour, la Conférence continua : et la continuation

de la surséance fut publiée pour Imit jours, à quatre lieues de Paris. De quoi les prédicateurs crient plus que devant, et le peuple s'en réjouit.

Le dimanche 16 mai, le curé de Saint-André-des-Arcs, criant, à son ordinaire, contre la paix qu'il était bruit qu'on voulait faire, dit qu'il ne fallait jamais recevoir le Béarnais, quelque adjuration qu'il fît, pource que ce ne serait qu'hypocrisie; et qu'il savait, d'un qui lavait vu, qu'il n'y avait que huit jours qu'il était allé au prêche, le tabourin sonnant, accompagné de sa garde de Suisses.

Le vendredi 28 mai, ceux de la Cour de Parlement, assemblés depuis trois heures après dîner jusques à six, sur les prétentions du duc de Feria pour l'Infante d'Espagne et abolition de la Loi salique, font, par M. Hottoman, avocat du Roi, entendre au duc de Mayenne, qui lors était au bailliage du Palais, la résolution de la Cour, en trois mots, qui étaient qu'ils ne pouvaient ni ne devaient. M. Mole, procureur général, entre les autres, parla fort vertueusement, et dit au duc de Mayenne que sa vie et ses moyens étaient à son service : qu'il en disposerait comme il lui plairait; mais qu'il était vrai Français, était né Français, et mourrait Français; et devant que d'être jamais autre, il y perdrait et la vie et les biens.

Ce jour, le duc de Mayenne, averti que les colonels Marchand et Passart avaient tenu quelques propos de se Ijarricader, comme si par là ils l'eussent voulu menacer, les manda, et leur dit qu'il avait entendu qu'ils parlaient de barricades, mais qu'il en voulait être. A quoi, les autres eurent recours aux négatives, rejetant tout sur les Seize, et lui jurant qu'ils n'y avaient jamais pensé. De quoi ledit duc se contenta, et cependant leur dit fort bien que les premiers qu'il saurait avoir tenu tel langage, fussent des Seize ou autres, il les ferait pendre incontinent, sans autre forme ni figure de procès.

Le samedi 29 mai, le docteur Mandoze, depuis neuf heures du matin jusques à onze, déclama en latin, aux

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États, contre la Loi Salique, le duc de Mayenne y assistant : sans la présence duquel on disait qu'il eût été interrompu; car chacun secouait la tète, en se moquant. Ceux de la Cour et des Comptes ne s'y voulurent trouver.

Le dernier de ce mois, une cochée de prédicateurs, passant par-dessus le pont Notre-Dame, entre lesquels était Boucher à la fenêtre du coche, furent moqués et hués du peuple.

Ce jour même, Guarinus, prêchant à Sainte-Genevièvedes-Ardents, dit que la maison de Bourbon était la maison d'Achab, laquelle il fallait exterminer, jusques aux chiens qui pissaient contre les murailles.

Le dimanche 6 juin, jour de la Pentecôte, Boucher prêcha à Saint-André, oîi se trouvèrent le duc de Mayenne et Madame de Nemours, sa mère; et là, en leur présence, déclama fort et ferme contre la paix et la trêve qu'il était bruit partout qu'on allait faire; dit que notre Cour était la Cour du roi Pétaud, où tout le monde était maître; qu'il était de nécessité d'avoir un Roi, voire un Roi qui fût de bon or et d'or ducat; qu"il fallait changer d'officiers et de justice, et de tous états; que ceux de la Conférence méritaient bien d'être piqués, et qu'il y avait bien de la ladrerie en leur fait, laquelle ne se guérirait que par la pointe ; que nous ne ressemblions pas à cet agneau qui, regardant par la fente, voyait le loup qui lui priait de lui ouvrir et qu'il lui donnerait la tette; mais que ceux de Paris étaient des sots et des bêtes, qui enduraient bien des Politiques les braver à leur nez jusques à avoir dit tout haut, le jour d'hier, qu'il ne fallait point de trêve, mais une bonne paix générale.

Le lundi ". de ce mois, bruit par tout Paris qu'on allait avoir la trêve. Madame de Nemours le dit tout haut.

Ce jour, M. de La Chastre dit à Boucher que bien leur prenait à tous davoir un doux Gouverneur, pource

qu'autrement on leur eût appris à prêcher rÉvangile sans se nit^'lcr des affaires d'État, où ils n'entendaient rien.

Le mardi, 8 juin, le Roi eut deux avis, l'un sur l'autre, d'une entreprise faite à Paris pour le tuer. Le conseil en avait été tenu sur le curé de Saint-Jacques et en mit-on deux en besogne, qui devaient partir de Paris, le jeudi de la Pentecôte, pour essayer c\ faire le coup. L'un était un manant de Paris , homme de métier, ainsi qu'on disait, pauvre de biens et d'esprit, mais audacieux, et de ces Catholiques zélés qu'on appelait; l'autre, huguenot, qui se tenait aux champs, gagné par l'amour d'une (ille de Paris qu'on lui devait donner avec force écus, au cas qu'il fît ledit coup.

Ce jour même, les Seize, unis avec le Clergé, présentèrent requête aux États à ce qu'on eût à procéder à l'élection d'un Roi, et, au cas qu'on ne le trouvât bon, qu'on n'eût h procéder à trêve ni à conférence que le Saint-Père n'en fût averti et qu'on n'en eût réponse. A Jautc de ce, protestaient contre ceux qui passeraient outre, comme déserteurs de la Religion et traîtres à leur patrie. Ils furent envoyés sans réponse et fut jugée leur requête si impertinente qu'il fut dit tout haut qu'il les fallait envoyer à la cuisine.

Le 13 du présent mois de juin, qui était le dimanche de la Trinité, le curé de Saint-André dit le matin, en son sermon, que le bruit était partout de la paix, et que les Politiques la criaient tout haut, mais qu'il croyait que nos princes étaient trop gens de bien pour la faire jamais avec un hérétique et relaps excommunié comme était le Béarnais, et que cela préjudicierait à leur honneur et à leur promesse.

Ce jour, la trêve fut arrêtée au Conseil du duc de Mayenne, qui se tint au logis de M. de Lyon, où il fut toute l'après-dînée. Dont le Légat incontinent averti, et le bruit épandu par la ville, par l'avis et conseil des Seize et des ecclésiastiques, qui criaient que la tiêve

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était les faubourgs de la paix, ledit Légat s'en alla à Saint-Martin-des-Champs, où il s'y renferma, avec force gardes, comme dans une citadelle, redoutant la fureur du peuple, à cause de l'empêchement qu'il se délibérait de donner à la trêve. De fait, les bouchers, qui sont forts et en nombre dans ces quartiers-là, disaient tout haut que saint Martin ne le sauverait pas, et que s'il cuidait empêcher la trêve, qu'ils savaient bien comme il fallait mettre la main au sang et écorcher les veaux comme lui.

Le lundi 14 juin, le Légat alla, dès le matin, aux États s'opposer à la trêve. Les ecclésiastiques pareillement, après dîner, demandèrent acte, les uns et les autres, de leur opposition, alin que sil en advenait inconvénient à la Religion, qu'ils eussent à qui s'adresser, et qu'on ne leur en pût rien imputer à l'avenir. Boucher, qui prêchait aux prières à Saint-André, dit qu'il empêchait, et cinquante mille hommes avec lui, que ce méchant hérétique relaps fût Roi, auquel on voulait donner entrée par la trêve.

Le mercredi 16, le Légat, allant, après dîner, sur le duc de Mayenne, ne fut point salué par le peuple, qui lui tourna le cul quand il vint à donner sa bénédiction. Quatre ou cinq ligueurs seulement furent vus ôter leurs bonnets ou leurs chapeaux. Le duc de Feria ne fut salué de personne du monde : encore la plupart, le voyant passer, tiraient la langue et se moquaient de lui. A quoi M. de Lyon prit garde, et, s'en étonnant, le dit au Conseil.

Ce jour, 20 juin, les États assemblés résolurent la question du duc de Feria, pour l'Infante; dirent qu'ils n'avaient point de procuration pour renverser la loi fondamentale du Royaume. Quant à [l'archiduc] Ernest, que c'était un étranger, et qu'ils n'avaient non plus de procuration pour parler de l'élection d'un Roi étranger. Bien, s'ils voulaient parler du mariage d'un Prince français avec l'Infante, qu'on y aviserait. Sur quoi assi-

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gnation l'ut donnée an duc de Fcria pour le lendemain matin, lequel, au sortir de là, l'ut sinié i)ar un tas de populace amassée, et lui fut jeté une pierre. De quoi on alla aussitôt faire plainte au duc de Mayenne, qui répondit que, si on lui pouvait représenter les siffleurs et les jetteurs de la pierre, qu'il les ferait pendre et étrangler sur-le-champ, à l'entrée des États et devant les portes du Louvre.

Le lundi 21 de ce mois, le duc de Feria fit sa proposition, l'après-dînée, aux États, qui fut sommairement que le Roi d'Espagne, son maître, nommerait dans deux mois un Prince Catholique français pour être Roi, y compris ceux de la maison de Lorraine, auquel il donnerait l'Infante sa fille en mariage, et qu'ils seraient Rois solidairement. Ce furent ses mots. Un des députés dit tout haut « qu'on voulait faire d'un manteau de Religion une cappe à l'espagnole ».

Cette proposition, divulguée à Paris, fit incontinent courir le bruit partout que nous avions un Roi; les uns disaient que c'était M. de Nemours; les autres, que c'était M. de Guise.

Le mardi 21 de ce mois, le baron de Talmet, un des députés de Bourgogne, obtint à grande difficulté la continuation de la trêve pour six jours seulement : lariuelle, en sa faveur, le duc de Mayenne fit publier à Paris jusqu'au dimanche.

Ce jour, le duc de Mayenne vint loger à l'hôtel de Ncsle, mal content des bruits de Paris, qui donnaient la couronne à son frère, ou à son neveu, sans autrement parler de lui, non plus que d'un 0 en chiffre. Dit qu'il eût voulu qu'il n'y eût eu autre royauté qui lui eût empêché la tête, et que tous ces beaux rois-là ne se pourraient faire, qu'il n'en fût le premier refusant. Toutefois, qu'il pensait bien qu'ils le seraient trestous, autant les uns que les autres. Lesquelles paroles dites, ce jour, furent rapportées aux prédicateurs et aux Seize, qui en firent fort mal leur profit.

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Le lundi 28 juin, fut donné, en la Cour de Parlement de Paris, toutes les Chambres assemblées, un arrêt notable contre ceux qui entreprendraient d'ébranler les lois fondamentales du Royaume, et surtout la Loi Salique. Lequel arrrt fut imprimé, et l'appelle-t-on encore aujourd'hui rarrêt du président Le Maistre, parce qu'il en fut un des principaux conseillers et promoteurs, et qui triompha, ce jour, d'opiner pour la liberté française, contre la tyrannie espagnole qu'on voulait introduire.

Le mardi 29 juin, jour Saint-Pierre, la Cour alla, dès le matin, trouver le duc de Mayenne, pour lui faire entendre ce qui y avait été arrêté le jour de devant. Le président Le Maistre porta la parole, auquel le duc de Mayenne fît une réponse courte et, en apparence, pleine de mécontentement. On le vit changer de couleur, et laissa tomber son chapeau deux ou trois fois.

Le mercredi dernier juin, la Cour rassemblée fut interrompue par M. de Belin, que le duc de Mayenne y envoya, pour les prier d'avoir patience, et vouloir surseoir leurs délibérations d'un jour ou deux seulement. Sur quoi la Cour députa M. le président Le Maistre, avec MM. Fleuri et Damours, vers le duc de Mayenne, qui leur dit, tout en colère, qu'il fallait qu'ils changeassent leur arrêt, d'amitié comme il les en priait bien fort, ou qu'il y emploierait la force, à son grand regret; et que la Cour lui avait fait un affront dont elle se fût bien passée. Le président Le Maistre répondit que quant à la force et voie de fait, la Cour le tenait pour prince si sage et si avisé, qu'il n'en viendrait jamais là, et quand il le ferait, que Dieu serait toujours pour la justice, laquelle ils avaient simplement suivie en leur arrêt, sans avoir jamais pensé à l'offenser.

En ce mois de juin, le dimanche 13 dudit mois, qui était le jour de la Trinité, furent faits tonnerres, tempêtes et éclairs effroyables, et tomba une merveilleuse grêle, si grosse, qu'il y en avait telle qui pesait dix et douze livi-es, laquelle fit l'août en plusieurs endroits de

la France, et rompit toutes les verrières, tuiles et ardoises des maisons; tua hommes, femmes, enfants et bétail en tout plein de lieux : même àThuri [Toury?; où on tient qu'au sortir de l'église il y eut bien soixante personnes de tuées: et y eut peu de villes en France qui ne s'en sentissent, principalementà Tours. Meaux.Crespy, Alibeville, Pontoise, Amiens et Senlis, où on criait miséricorde comme si c'eût été le bout du Jugement et la fin du monde, tant la tempête était horrible et effroyable; mais surtout à Soissons, où elle rompit et brisa le clocher de la grande église, abattit cheminées, cassa les verrières, ardoises et tuiles de toutes les maisons de la ville, et la mit en poudre; emporta toutes les couvertures : si que le millier de tuiles, qui n'avait accoutumé d'y valoir que cent sols, il coûtait le lendemain dix écus. Paris fut la ville où elle se fit moins ouïr et sentir.

Les curieux ont remarqué que ce fut le jour auquel le Roi fit sa résolution de retourner à la messe.

En ce même mois de juin, à savoir le vendredi H, jour Saint-Barnabe, M. de Lyon, étant à la Conférence, dit à M. de Bourges qu'il avait une plainte à lui faire, et à tous les ecclésiastiques de son parti, contre un nommé Chauveau, qui se disait ecclésiastique et prêchait publiquement l'hérésie, détractant, en pleine chaire, du Pape et de son autorité. Que pour les ministres qui étaient parmi eux, il s'en remettait à leur conscience; mais de tolérer que cela se fît sous le surplis, c'était chose si fort honteuse et scandaleuse, qu'il ne s'en pouvait taire.

Or, voici une bonne partie des abus de l'Église, que ledit Chauveau taxait et reprenait en sa chaire, publiquement et partout, à savoir :

La vénération des images, contre l'exprès commandement et défenses de Dieu ; disant souvent au peuple, qu'il regardât, et qu'on lui avait ôté et retranché le second commandement : Tailler tu w te feras image, etc.

Les ornements et robes qu'on donnait aux saints et

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saintes des églises, qui n'étaient que bois et pierres mortes : et cependant on laissait là les pierres vives, qui étaient les pauvres, vrais membres du Fils de Dieu, mourir de faim et de froid ;

Contre les bastonneries et confréries, qui était une pure idolâtrie, ressentant les bacchanales du paganisme ancien;

Contre le Salie Reglna, lequel quand il entendait chanter, se levait ordinairement, au lieu de se mettre à genoux : disant que cet honneur appartenait à un seul Jésus-Christ et non à la Vierge, parce qu'il était le roi des rois et le Dieu des miséricordes; et que. quand il oïrait chanter Are rex ou Salve rex, alors il se prosternerait à genoux, mais non pas pour .S«/i-e rcgina : sachant que la Vierge ne demandait point cet honneur qui appartenait à un Dieu seul, et que par là on la déshonorait au lieu de l'honorer;

Contre les chandelles, barbotages, chapelets, pèlerinages, pardons, heures des femmes en latin; défense très méchante et pernicieuse, que quelques faux prélats et docteurs de l'Antéchrist faisaient au peuple, de lire la Sainte Écriture, comme s'il n'eût été capable d'entendre son salut.

Surtout déclamait contre la souveraineté temporelle du Pape et sa primauté, et l'usurpation du droit qu'il prétendait avoir sur les rois et princes de la chrétienté : ne l'honorant d'autre titre que de l'Antéchrist, ayant pris son siège au temple de Dieu.

Le dimanche 4 juillet, vinrent nouvelles, à Paris, de la Tour grise de Dreux, prise par le Roi.

Ce jour, le curé de Saint-André, en son sermon, démentit la Cour de Parlement, cria contre la trêve qu'il était bruit qu'on voulait publier à Paris, et contre ceux qui demandaient d'aller à Saint-Denis pour l'instruction du Roi, duquel il dit mille injures, comme aussi firent tous les autres prédicateurs.

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Cependant, le dnc de Feria, poussé par les prédicateurs et les Seize, proposa le mariage du duc de Guise avec l'Infante, en faisant et élisant ledit duc de Guise Roi; s'offrit de tenir prison en la Bastille jusqu'à ce qu'il eut été avoué de son maître; et que sa tête en répondrait au casque le Roi d'Espagne ne baillât au duc de Guise sa fille en mariage, avec quarante mille hommes de secours et argent tout prêt pour faire la guerre.

A quoi -M. du Maine, fort étonné et mal content, répondit résolument que la tète dudit duc de Feria n'étaitsuffisante pour répondre de la perte d'un Royaume de France. Au reste, qu'il y avait M. de Lorraine qui ne se pourrait jamais contenter de cette élection, pource qu'on lui ferait tort, étant l'aîné de leur maison, les autres princes pareillement, qui avaient tous bien fait; que, pour son regard, de lui, il avait porté tout le faix de la guerre; et que, s'il était question de se perdre, qu'il se perdrait bien tout seul, sans y en appeler d'autres; et puis, que ce n'étaient que promesses de tous ces hommes-là et de cet argent qu'on promettait; qu'il fallait premièrement voir l'Infante à Paris, avec l'armée des quarante mille hommes, et très bien de l'argent, et après on parlerait à lui.

Le mardi G de ce mois, vinrent nouvelles à Paris de la prise de Dreux, et que le Roi avait donné la vie aux habitants, à la prière de Madame sa sœur.

Le mercredi 7 de ce mois, le duc de Mayenne, troublé de cette nouvelle élection du duc de Guise son neveu, laquelle il voyait que le Légat, joint avec les Espagnols, les prédicateurs et les Seize, qui ne faisaient une petite compagnie, favorisaient ouvertement, tint conseil, depuis quatre heures du soir jusqu'à minuit : car tout le peuple de Paris au moins la lie qu'on appelle, qui fait une bonne part de la ville) le tenait déjà pour son P>oi. Les Espagnols et Napolitains l'appelaient Sire; la Sorbonne le voulait reconnaître; les curés le précliaient si bien qu'il n'y avait fils de bonne mère qui ne l'allàt

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saluer. De lui, voyant sa royauté assez mal assurée, montrait avoir à déplaisir qu'on le saluât et reconnût pour tel. Madame de Guise en i^ait; Madame de Nemours s'en offensait; Madame de Montpensier l'appelait ce beau Roi; Madame du Maine un petit morveux, auquel il fallait encore bailler des verges. Et ainsi chacun discourait, selon sa passion, de ce nouveau Roi de Paris, imaginaire.

Ce jour, fut recriée la trêve, à Paris, jusqu'au dimanche prochain.

Le mercredi 21 de ce mois, la trêve fut récriée à Paris, jusques au vendredi.

Le jeudi 22 de ce mois, bruit, à Paris, de la trêve générale accordée et de la conversion du Roi remise, les uns disent au mercredi 28, les autres au 15 août, autres à dimanche prochain 23 de ce mois : qui était la vérité.

M. le Légat ayant eu avis de la trêve résolue et arrêtée, publia une Déclaration, laquelle il fit imprimer par Rolin Thierri, par laquelle il défendait aux ecclésiastiques d'aller à Saint-Denis, sur peine dexcommuniement. Fait mine de s'en vouloir aller.

Sur quoi, les États assemblés le lendemain, M. Du Laurens proposa de députer par devers lui, pour le supplier de ne bouger. Mais le président Le Maistre fut d'avis, au contraire, de le laisser aller, et qu'il ne servait ici d'autre chose qu'à nous brouiller.

Ce jour, le capitaine Saint-Pol fut reçu Maréchal de France.

Le vendredi 23 juillet, les docteurs, mandés à Saint- Denis, entrèrent, dès le matin, en conférence avec le Roi, sur le fait de sa conversion. Aux arguments desquels le Roi répond et réplique si à propos, alléguant les passages de la Sainte Ecriture, qu'ils en demeurent étonnés, et empêchés de donner solutions valables à ses questions. Tant, qu'un des principaux d'entre eux dit, le lendemain, à quelqu'un qu'il n'avait jamais vu hérétique mieux instruit en son erreur, ni qui la défendît mieux, et en rendît meilleures raisons.

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Quand ils vinrent à la prière des morts, il leur dit : « Laissons là le Requiem; je ne suis pas encore mort, et si n'ai pas envie de mourir ». Pour le regard du Purgatoire, il leur dit qu'il le croirait, non comme article de Foi, mais comme croyance de l'Église, de laquelle il était lils, et aussi pour leur faire plaisir, sachant que c'était le pain des prêtres. Sur l'adoration du Sacrement, ayant insisté longtemps, il leur dit à la fin : « Vous ne me contentez point bien sur ce point et ne me satisfaites pas comme je désirais, et me l'étais promis de votre instruction. Voici : je mets aujourd'hui mon âme entre vos mains. Je vous prie, prenez-y garde : car, là oîi vous me faites entrer, je n'en sortirai que par la mort, et de cela je vous le jure et proteste ». Et en se disant, les larmes lui sortirent des yeux.

Après cela, ils présentèrent à Sa Majesté un écrit contenant une forme d'abjuration et de testation des principales erreurs qu'il avait suivies, avec nouveaux serments et protestations obligatoires, qu'ils entendaient lui faire faire et signer, et au.xquelles ils voulaient expressément l'astreindre, avant que le recevoir à l'Eglise. Sur quoi il leur dit « qu'il lui semblait qu'il en avait assez fait et qu'ils se devaient contenter. Toutefois, qu'ils lui laissassent leur papier, et qu'il le verrait ».

Le dimanche 25 juillet lo93, le Roi alla à la messe, à Sainl-Denis, habillé d'un pourpoint de satin blanc chamarré d'or, et les chausses de môme; portant un manteau noir, avec le chapeau de même, où il y avait un panache noir. Il faisait une extrême chaleur. L'ordre des cérémonies qui y furent gardées ont été écrites au long, et se voient partout imprimées.

Avant que se lever, le Roi parla, dans son lit, quelque temps, au ministre La Faye, ayant sa main sur son col, et l'embrassa par deux ou trois fois. Comme aussi, le jour de devant, à ses autres ministres prenant congé de lui, il leur dit, en pleurant, qu'ils priassent bien Dieu pour lui, qu'ils l'aimassent toujours, et qu'il les aime-

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rait, se souviendrait d'eux et ne permettrait jamais que leur fût fait tort, ni violence aucune à leur Religion.

Ce jour, aux prônes des paroisses de Paris, furent jetées des excommunications contre tous ceux et celles qui iraient à Saint-Denis ouïr la messe du Roi, et se trouveraient et assisteraient aux cérémonies de sa conversion.

Le mercredi, jour Sainte-Anne, 28 de ce mois, tous les prédicateurs de Paris dirent, en leurs sermons, que cet hypocrite de Roi de Navarre avait fait sa conversion, au jour de l'Évangile qui dit que les loups viendront en habit de brebis. Aussi ce renard avait pris exprès ce jour pour ouïr la messe, afin que, sous peau de brebis, il pût entrer en la bergerie pour la dévorer. Mais que c'était un méchant relaps, excommunié, et un vieil loup gris, après lequel tout le monde devait huer et le chasser, au lieu de le recevoir; que sa conversion était feinte et ne valait rien; la cérémonie qu'on y avait chantée, puante et abominable. En quoi on disait qu'ils s'accordaient fort bien avec les ministres, qui la tenaient pour telle, et étaient, en cela, d'une même opinion avec eux.

Guarinus, ce jour, appela le Roi « bougre », en sa chaire : ce qui scandalisa les plus dévots; et, plaisantant sur sa conversion, dit : « Mon chien, fus-tu pas à la messe dimanche? Approche-toi, qu'on te baille la Couronne! »

Ce jour même, le Roi, jouant à la paume dans Saint- Denis, ayant avisé tout plein de femmes de Paris, sous la galerie, qui avaient envie de le voir et ne pouvaient, à cause de ses archers, commanda auxdits archers de se retirer, pour leur faire place à ce qu'elles le pussent voir à leur aise. Et lors l'une d'elles commença à dire à l'autre : a Ma commère, est-ce là le Roi dont on parle tant, qu'on nous veut bailler? — Oui, dit-elle, c'est le Roi. — 11 est bien plus beau que le nôtre de Paris, répondit-elle : il a le nez bien plus grand. »

Ce jour, en l'assemblée des États, fut arrêtée la publi-

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cation et obsen^ation du Concile de Trente. A quoi ceux de Paris s'opposèrent, avec quelques députés de provinces, qui en demandèrent acte au greffier. Sur quoi M. Du Laurens dit qu'il n'y avait ville où les Hérétiques eussent plus de privilèges qu"à Paris. Auquel le colonel Daubray, relevant cette parole, répondit qu'il n'y avait ville au monde plus catholique que Paris; qu'on savait comme on vivait ailleurs, et même en son pays.

Le samedi dernier juillet, la trêve renouée à Paris. Cri lait par la ville, qu'on n'eût à méfaire ni médire à ceux du parti contraire. M. de Vie et Messieurs les Séguier accertainent leurs amis de Paris de la publication au lendemain. Madame de Nemours le dit tout haut.

Cri lait, sur le soir, à Saint-Denis, qu'on eût à faire nettoyer les rues, et tendre partout pour la procession générale du lendemain, et que chacun eût à s'y trouver, et ceux qui ne voudraient vidassent la ville.

Le dimanche premier jour du mois d'août 1593, le curé de Saint-André prêcha à Paris, comme tous les autres, contre la trêve qui y devait être publiée ce jour; dit que les trois quarts de Paris qui la trouvaient bonne étaient excommuniés; que le Béarnais, à cette heure qu'il avait été à la messe, n'était bon qu'à brûler, et que le Pape lui-même ne le pouvait absoudre qu"à l'article de la mort.

Ce jour, à six heures du soir, la trêve générale pour trois mois fut publiée à Paris, premièrement devant le logis du duc de Mayenne, puis par tous les endroits, places et carrefours de la ville, avec allégresse et applaudissements de la plupart du peuple, hormis des Seize, des Espagnols et des prédicateurs, qui crièrent bien de ce qu'un nombre de petits enfants (attitrés, comme il esta supposer) avaient crié, dans la rue Saint- Denis : Vive le Roi! voyant passer le héraut d"armes de Sa Majesté.

Le dimanche 8 de ce mois, le Légat fit chanter un

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Te Deum, dans l'Église Saint-Germain de l'Auxerrois, à Paris, pource que le Concile de Trente, nonobstant les oppositions et appellations interjetées de plusieurs, avait été confirmé et reçu par les États, ce huitième jour du mois d'août 1593 après midi, et signé Charles de Lorraine, en présence de M. le Légat.

Le dimanche 15 août, le Prieur des Carmes, qui prêchait à Saint-André, dit que, quand le Béarnais aurait bu toute l'eau bénite de Notre-Dame de Paris, il ne croirait pas en lui, et que c'était un vrai Judas, qui trahissait Notre-Seigneur par un baiser. Il dit après que le mois d'août n'était pas passé, et qu'on espérait dans ce temps-là qu'il viendrait quelque coup du Ciel. Les autres prédicateurs, ses compagnons, prêchèrent le même, et y avait jà quelque temps qu'ils prédisaient ce coup du ciel devoir venir, faisant en cela comme les Biscaïens, qui prédisent aux gens qu'ils doivent être dérobés la nuit, et sont eux-mêmes qui sont les larrons. Aussi ceux-ci, ayant des hommes attitrés pour tuer le Roi, attribuaient à Dieu et au ciel ce qu'en dépit d'eux ils voulaient exécuter.

De fait, ils avaient deux entreprises dont ils s'assuraient fort pour l'exécution de ce malheureux assassinat. La première était par un nommé Pierre Barrière, qui fut découverte, et l'entrepreneur exécuté à Melun, le lundi dernier de mois : qui était celle de laquelle ils se fiaient le plus. L'autre se pratiquait par le moyen de la Gabrielle, et par le ministère d'un prêtre de Paris, qui allait et venait ordinairement à Montmartre pour cet effet, et qui avait (à ce qu'on disait), dans ses bouëttes, des plus sublins et subtils poisons dont on eût jamais ouï parler. De quoi on donna avertissement au Roi, qui s'en moqua et n'en tint autrement compte, comme aussi il y avait peu d'apparence de crainte de ce côté-là.

Le mardi dernier jour du présent mois d'août, Pierre Barrière, suffisamment atteint et convaincu d'avoir voulu attenter à la personne du Roi, fut exécuté à mort

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dans le grand marché de la ville de Melun; eut le poing droit ars et brûlé, tenant en icelui le couteau dont il avait été trouvé saisi; puis, mené sur Téchafaud, y eut les bras, cuisses et jambes rompues par Texécuteur de haute justice: et, ce fait, mis sur une roue pour y demeurer tant qu'il plairait à Dieu. Il avait été auparavant, par les rues, tenaillé de fers chauds. Lugoli le fît étrangler sur les sept heures du soir, après avoir parlé assez longtemps à lui, accompagné du greffier et de deux conseillers du siège présidial de Melun. où il en accusa tout plein, entre autres le Curé de Saint-Andrédes-Arcs, son vicaire, et Varades, Jésuite, lesquels il chargea fort.

Le mercredi S du mois de septembre, le Prieur des Carmes, qui prêchait à Saint-André, appela le Roi, par plusieurs fois, coquin; dit qu'il se mêlait de faire faire le procès aux autres, mais qu"on lui ferait bientôt le sien; incita le peuple à s'en défaire, et demanda s'il y avait point à Paris quelque cœur généreux, ou mâle ou femelle, qui nous pût délivrer, comme cette bonne dame Judith, des mains de ce tyran d'HoIopherne.

Le jeudi 2.3 de ce mois, arrivèrent les nouvelles à Paris des barricades de Lyon, le samedi 18 de ce mois, et du duc de Nemours emprisonné par les habitants de ladite ville, furieusement élevés et animés contre lui : desquelles nouvelles le duc de Mayenne fait fort l'étonné; Madame de Xemours en pleure à bon escient; les Politiques s'en rient; le Roi s'en réjouit, et chacun se mêle de discourir sur ce stratagème, selon sa passion, encore qu'il n'entende rien.

Le vendredi l*^"" octobre 1593, M. de Brissac fut reçu Maréchal de France.

Le dimanche 17, les Seize firent à Paris la procession de la Transfiguration du diable Saint-Michel, qu'on a accoutumé de célébrer, de tout temps, le vendredi, à la

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chapelle Saint-Michel du Palais, en laquelle tous les Seize se trouvèrent, avec un grand nombre de leurs confidents et autres, principalement de prêtres et moines.

En cette procession, ils habillèrent un garçon espagnol en diable, auquel ils mirent une couronne de paille sur la tète, attachèrent une cfueue de vache au derrière, et en son col lui mirent une grande écharpe blanche, toute semée de vaches. Au visage, il portait un masque représentant fort bien celui du Roi, et était suivi d'une quantité de petits enfants et gueux attitrés, qui criaient : « Voilà ce diable de Roi de Béarnais! » Dont un Politique, voyant passer cette mascarade, ne se put contenir de crier tout haut : « Voilà le Roi des Seize! » De quoi il échappa à assez bon marché, vu le temps, à savoir pour quelques horions et gourmades qu'il fut contraint d'endurer.

Le lundi 18, jour Saint-Luc, la continuation de la trêve fut publiée à Paris pour un mois seulement, encore qu'entre les Princes elle fût accordée pour deux mois.

Le jeudi 9 de décembre, notre maître Guarinus prêcha à Saint-Jacques de la Boucherie, contre le duc de Mayenne, lequel il nomma ; dit qu'il prêtait l'oreille et l'épaule aux Politiques, encore qu'il sût fort bien qu'ils ne valaient rien, et que s'il ne faisait pendre ou jeter dans l'eau et tramer à la voirie tous ceux et celles qui prononçaient ce mot de Roi, sans y ajouter autre chose, comme il était tout commun à Paris et ne le pouvait ignorer, qu'on aurait juste occasion de dire qu'il s'entendrait avec eux. Appela le Roy pemlart et coquin, lequel avait été condamné par les États de Blois, comme un pendu qu'il était, à être traîné dans un tombereau à la voirie. J'y étais, et n'ouïs jamais tant dire et débagouler d'injures là-dessus à crochcteux ni faquin de Paris, quel qu'il fût.

En ce mois, le Roi s'étant égaré à courre un cerf, arriva seul, à deux heures de nuit, à Pontcarré, maison appartenante à un de ses Maîtres de Requêtes et de son Conseil, où, s'étant fait connaître, fut reçu par sa demoiselle, à laquelle il demanda du beurre seulement ; et s'en étant fait apporter, en mangea, sans vouloir autre chose. Puis étant las, se coucha au long du feu, sans vouloir aucunement se servir, pour dormir, des lits qu'on lui avait apprêtés. Le lendemain matin, envoya quérir un prêtre, à trois lieues de là, pour lui venir dire la messe, disant qu'il ne voulait déjeuner, qu'il ne l'eût ouïe. Ce quêtant divulgué, confirma beaucoup la bonne opinion qu'on avait de sa nouvelle catholicité. Et possible aussi que cela s'était fait à cette fin.

Sur la fin de cet an 1593, Du Haillan étant venu saluer le Roi à Saint-Denis, Sa Majesté, avec un visage riant, lui demanda s'il poursuivait pas toujours à écrire son Histoire de France. Auquel ayant répondu qu'oui, le Roi lui dit alors tout haut : « J'en suis bien aise; mais n'oublie pas d'y mettre bien au long les larcins de mes Trésoriers et les brigandages de nos Gouverneurs ».

Sur la fin de cet an 1593, la Ligue, voyant les affaires du Roi fort avancées, et acheminée à sa ruine et confusion, débanda tous ses arcs, comme pour un dernier effort, par le moyen de ses Jésuites et Prédicateurs, contre la Majesté du Roi, lequel ils appelaient c le Luiton de Navarre » et « le Serpent des Pyrénées » ; et le galoppaicnt tellement, tantôt ouvertement, puis couvcrtement, à droite, à gauche, à tort, à travers, de nuit, de jour, qu'ils se vantaient tout haut que, s'il n'avait la cuirasse forte et le dentier bien serré, sa force endiablée ne lui servirait de rien pour gagner la France. Incitaient tout le peuple à s'en défaire, et recevoir en sa place le grand lîoi catholique: prêchant ordinairement, sur le fait de sa conversion, à laquelle beaucoup s'arrêtaient, qu'il était huguenot et papiste, papiste et huguenot, et que c'était un vrai alhéiste et sans religion. Que

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quand le Roi d'Espagne n'aurait objet autre que celui-là, qu'il était prou suffisant pour le déposséder. Et appelaient cela, entre eux, « pelauder la Majesté Béarnaise », tenant ordinairement ce langage au sortir de leurs chaises.

Le lundi 10 dt> janvier liiOi, les Chambres furent assemblées au Parlement, sur l'avis qu'avaient eu ceux de la Cour qu'on ôtait le Gouvernement de Paris à M. de Belin et qu'on le donnait à M. ûe Brissac; et pource qu'on leur avait fait entendre que Belin avait son congé, pour avoir dit qu'il était Français et non Espagnol, ils députèrent deux de la Compagnie, pour l'aller trouver et savoir de lui (pource que les bruits étaient dilTérents) si c'était qu'on lui donnât congé, ou s'il le prenait de lui-même, atin d'aviser, après, ce qu'ils auraient à faire. Ils connurent, par sa réponse, qu'il était comme forcé, par le Légat et les Espagnols, de se retirer. On disait que M. du .Maine, pour le faire sortir, en avait touché quarante-trois mille écus, moyennant laquelle somme il avait arrêté, avec le Légat et le duc de Feria, le samedi au précédent, 8 de ce mois, que M. de Belin sortirait comme mal alTectionné au parti; et que, pour contenter ledit de Belin, il lui avait promis qu'il lui ferait bailler, par le Légat, la somme de quarante mille francs, qu'il disait lui être due. A quoi ledit Belin s'était accordé, ne pouvant faire autrement.

Le samedi liJ, M. de Belin vint au Parlement, où toutes les Chambres étaient assemblées, et là prit congé de cette Compagnie, la larme à l'œil, qui lui dit adieu avec apparence de regret : même le pria de patienter deux

OU trois jours et ne s'en vouloir aller qu'ils n'eussent parlé encore une fois à M. du Maine. Mais M. de Belin leur dit que la pierre en était jetée, qu'il fallait qu'il sortît; mais en quelque part qu"il fût, qu'il ne serait jamais Espagnol, mais toujours bon Français, et qu'il leur ferait service à tous, tant en général qu'en particulier.

Ce jour, furent faites défenses, sur peine de vie, de s'assembler, au Palais et autres lieux publics, plus de six à la fois; enjoint à tous ceux du parti contraire de vider la ville de Paris dans midi, sur peine de la hart. Il n'y eut, ce jour, que deux portes ouvertes : celle de Saint-Jacques et celle de Saint-Antoine.

Le jeudi 27, la trêve fut publiée à Saint-Denis pour toute l'Ile-de-Franco, excepté Paris, Beauvais et Soissons; et le lendemain fut publiée à Saint-Ladre [St-Lazare], faubourg de Paris.

En ce mois, et pour commencement de l'année, le duc de Mayenne fit faire, à Paris, des jetons d'argent où d'un côté était gravé son portrait, tenant l'épée à la main, avec cette inscription : Carolo Lothareno clavum Rc(jni tenente; de l'autre, les armoiries de France et de Lorraine, et autour écrit : Vacante liiio, dux me régit optimus. J'en ai un, que je garde par curiosité.

En ce même temps, on ramena au Roi ses grands chevaux, pource qu'il n'y avait pas de quoi les nourrir. Le Roi, s'adressant à M. d'O, lui demanda d'où cela venait. « Sire, dit-il, il n'y a point d'argent. — Ma condition, répondit le Roi, est bien misérable! On me fera tantôt aller tout nu et à pied. » Puis, se retournant vers un sien valet de chambre, lui demanda combien il avait de chemises. « Une douzaine, Sire, dit-il; encore y en a-t-il de déchirées. — Et de mouchoirs, dit le Roi, est-ce pas huit que j'ai? — 11 n'y en a, pour cette heure, que cinq, » dit-il. Alors ^L d'O lui dit qu'il avait commandé pour six mille écus de toile en Flandre pour lui en faire. « Cela va bien, dit le Roi; on me veut faire

ressembler aux écoliers qui ont leurs robes fourrées en leur pays, et cependant meurent de iYoid. »

En même temps, le Roi ayant avisé un gentilhomme, à la messe, qui toujours avait fait profession de la Religion, lui demanda s'il l'avait pas vu au prêche et s'il n'avait pas toujours été de la Religion. « Oui, dit-il, Sire. — Comment donc allez-vous aujourd'hui à la messe? — Pource que vous y allez, Sire, répondit-il. — Ah ! dit le Roi, j'entends bien que c'est : vous avez volontiers quelque couronne à gagner. »

Le dimanche 13, le Roi, étant encore au lit, reçut à Melun les bonnes nouvelles de la réduction de sa ville de Lyon en son obéissance, par lettres expresses du capitaine Alphonse Corse.

Le jeudi 17, vinrent nouvelles, à Paris, de l'exécution du greffier Dantham, qui était des Seize et un des principaux complices de la mort du président Rrisson; lequel, le jour précédent, à Melun, après avoir été traîné sur une claie, avait été pendu et son corps réduit en cendres.

Le premier qui en donna l'avis aux Seize fut un nommé Trigallot, leur espion, appointé à dix écus par mois et un septier de blé : courtier, ainsi qu'on disait, de chair humaine.

Le dimanche 20, on reçut les nouvelles, à Paris, de la réduction d'Orléans, qui fut un renfort de douleurs aux Seize, lesquels, toutefois, la mort de Dantham effraya plus que la prise de cette ville.

Le mardi i'^'' de mars, vinrent les nouvelles, à Paris, du sacre du Roi à Chartres, le dimanche au précédent 27 février; dont dit Guarinus en son sermon, oîi j'étais, qu'on l'avait graissé, et qu'il n'était non plus Roi de France qu'était le diable quand il promettait à Jésus- Christ tous les royaumes qu'il n'avait que par imagination.

Le dimanche 6 de ce mois, le duc de Mayenne sortit de Paris à cinq heures du matin. Devant que de partir,

il recommanda la ville aux Capitaines et Colonels et au Prévôt des Marchands, et leur dit qu'il s'en allait pour communiquer avec ceux de sa maison et faire quelque chose pour le repos du peuple, duquel il avait pitié. Il ne prit point congé de la Cour, et ne parla à eux ni en général ni en particulier. A M. de Marines, neveu de M. de Belin, il lui dit quil se retirât, qu'il ferait bien, et qu'il ne le retrouvât pas hardiment à Paris.

De cette sienne sortie, la ville fut mal contente et en rumeur, et principalement les Seize, qui en prirent l'alarme : si que le curé de Saint-Côme, avec Josset et autres semblables garnements, arma; firent porter des armes aux Cordeliers et marchait ledit curé, par Paris, avec sa troupe, armé jusques aux dents, ayant baptisé, ce jour, tout armé qu'il était, un enfant dans son église Saint-Côme. Quelque temps auparavant, il avait célébré la messe avec une cuirasse, pour laquelle cause nous lisons dans l'Histoire de Florence que Francisque Salviali, archevêque de Pise, l'ayant célébrée de cette façon, fut pris et pendu avec son propre habit audit Florence. Mais ce bon curé, tout au contraire, au lieu d'être pendu, pendait les autres.

Le mercredi 9, toutes les portes de la ville, hormis celles de Saint-Antoine et Saint-Jacques, furent, à la requête des Seize, terrassées, gabionnées et condamnées. On bailla les clefs de celle de Saint-Antoine au moine, dit Devaux. archiligueur, et de celle de Saint- Jacques à Pichonnat, Fàme des Seize.

Le jeudi 10, le Roi arriva à Saint-Denis. Les curés de Saint-Côme et de Saint-Jacques firent tout aussitôt porter des armes, par crochetées, en leurs maisons, donnant à entendre que ce n'était en intention de nuire à personne, mais que c'était pour leur sûreté, et que les Politiques voulaient mettre le Béarnais dans la ville.

Cette nuit, M. de Brissac coucha à Sainte-Geneviève, sur quelque avis qu'on lui donna d'une entreprise sur la porte Saint-Marceau.

Le vendredi 11 de ce mois, la Cour de Parlement assemblée, où se trouva M. de Brissac avec Messieurs les Echevins et le Prévôt des Marchands, fit grande plainte tant des sanglantes et séditieuses prédications de Guarinus que de l'insolence des Seize et de leurs armes et remuements, s'étant vantés tout haut d'exterminer tous ceux qui avaient donné l'Arrêt; que la maison du curé de Saint-Côme et les Cordeliers étaient pleins d'armes; qu'il fallait ou qu'ils quittassent la place à ces gens-là, ou qu'ils fussent réprimés et qu'on y donnât promptement ordre.

Anroux, conseiller en la Grand'Chambre, fit sa plainte de ce que, deux ou trois jours auparavant, deux Espagnols étaient entrés en sa maison, en plein midi, pour le voler, lui demandant de l'argent avec menaces et propos outrageux.

Sur quoi la Cour ordonna que le Légat serait interpellé de faire prêcher autrement Guarinus, ou lui donner congé; et, au surplus, qu'il serait fait défenses aux Seize, sur peine de la vie, de s'assembler; que les maisons où ils s'assembleraient seraient rasées, et que l'Édit de l'abolition du 10 novembre 1591, fait parle duc de Mayenne, serait renouvelé.

Le mardi 22" jour de mars 1594, à sept heures du matin, le Roi entra dedans Paris, par la même Porte que le feu Roi en était sorti. Et fut la ville réduite en son obéissance, sans sac et sans effusion de sang, fors de quelques lansquenets, qui voulurent mener les mains, et deux ou trois bourgeois de la ville : la vie desquels le Roi dit depuis avoir eu désir de racheter, s'il eût été en sa puissance, de la somme de cinquante mille écus, pour laisser un singulier témoignage à la postérité que le Roi avait pris Paris sans le meurtre d'un seul homme.

Étant dans la rue Saint-Honoré, vis-à-vis de la barrière, il demanda au maréchal de Mattignon, comme s'il eût été étonné de se voir dans une telle ville, au

milieu d'un si grand peuple, s'il avait donné bon ordre à la Porte, et qu'il y regardât bien. Puis, ayant avisé un soldat qui prenait par force du pain sur un boulanger, y courut lui-même et le voulut tuer.

Passant devant les Innocents, et s'y étant arrêté avec sa troupe, fut vu un homme, à la fenêtre d'une maison qui fait le coin, lequel, la tête couverte, regarda longtemps Sa Majesté, sans faire seulement semblant de la saluer. Enfin, voyant qu'on commençait à en murmurer, ferma la fenêtre et se retira. Ce qu'ayant été rapporté au Roi, s'en prit à rire, et cependant défendit très expressément qu'on n'eût à entrer dans ladite maison, pour y fâcher ou molester aucun.

Étant arrivé sur le pont Notre-Dame, et oïant tout ce peuple crier si allègrement Vive le Roi! dit ces mots : « Je vois bien que ce pauvre peuple a été tyrannisé ». Puis, ayant mis pied à terre devant l'église Notre-Dame, étant porté de la foule, ses capitaines des gardes voulant faire retirer le peuple, il les en garda, disant qu'il aimait mieux avoir plus de peine, et qu'ils le vissent à leur aise : « car ils sont, dit-il, affamés de voir un Roi ».

Dès qu'il fut arrivé au Louvre, il voulut voir et parler au capitaine Saint-Quentin, capitaine des Walons, prisonnier de l'Espagnol, pour le service qu'il prétendait faire au Roi (s'il eût pu) en la réduction de Paris. Étant venu. Sa Majesté lui dit qu'il voulait que les étrangers vidassent de sa ville de Paris dans deux heures aprèsmidi. L'autre, s'étant jeté à ses pieds pour remercier Sa Majesté de la vie et liberté, qui lui étaient rendues par son moyen (car il devait être pendu l'après-dinée, dans la cour de l'hôtel de Longueville) lui ayant offert son service, le Roy l'accepta et le retint, lui disant, puisqu'il n'était point Espagnol, mais Français, qu'il les laissât aller : qu'il demeurerait près sa personne, et qu'il n'eût plus de peur.

Dès le matin, le Roi avait envoyé vers eux M. le comte de Saint-Pol, avec charge de dire au duc de Feria,

comme il fit, que Sa Majesté tenant en sa main et leurs vies et leurs biens, il ne voulait toutefois ni de l'un ni de l'autre : mais que, libéralement, il le leur remettait, moyennant que promptement ils sortissent sa ville de Paris, sans aucune dilation ou excuse, ce que le duc, ayant promis, et assez promptement, comme celui qui ne s'attendait pas d'en sortir à si bon marché, s'écria, par deux ou trois fois : « Ah! grand Roi. grand Roi! »

Sa Majesté fit aussitôt publier par la ville une déclaration arrêtée à Sentis, le 20 de ce mois, par laquelle il pardonnait à tout le monde, même aux Seize.

Puis, envoya donner le bonjour à Mesdames de Nemours et de Montpensier, et les assurer qu'il ne serait fait tort aucun à leurs personnes, biens et maisons, lesquelles il avait pris et prenait en sa protection et sauvegarde. Lesquelles, bien que déconfortées, en remercièrent bien humblement Sa Majesté et en dirent un grand merci bien bas.

Ce jour, sur les trois heures après-midi, le duc de Feria, avec les garnisons étrangères, sortirent de Paris, par la porte Saint-Denis, au-dessus de laquelle il y a une fenêtre, où le Roi se mit pour les voir passer. Le duc de Feria le salua à l'espagnole, comme on dit : c'est-à-dire gravement et maigrement. De quoi le Roi se moqua; et, lui ôtant à moitié son chapeau, le contrefaisait, après, fort plaisamment.

A Messieurs de la Ville, qui lui présentèrent, ce jour, de riiippocras, de la dragée et des flambeaux, suppliant .Sa Majesté d'excuser la pauvreté de sa ville de Paris, il leur dit qu'il les remerciait de ce que, le jour de devant, ils lui avaient fait présent de leurs cœurs et maintenant de leurs biens : qu'il les acceptait de bon cœur, et pour leur montrer qu'il demeurait avec eux et en leur garde, et qu'il n'en voulait point d'autre que la leur.

Ces jours de mercredi et jeudi, à Saint-André et en quelques autres paroisses de Paris, les prêtres ne voulaient confesser, que préalablement ils ne sussent de

ceux qui s'y présentaient s'ils avaient été bien aises de la venue du Roi à Paris. Et ceux qui disaient qu'oui, les renvoyaient et ne les voulaient confesser.

Les prédications aussi cessèrent, disant tout haut les prédicateurs quils ne pouvaient prêcher autrement qu'ils avaient prêché. Ce qu'étant rapporté au Roi, dit qu'il les fallait excuser, parce qu'ils étaient encore fâchés.

Le dimanche -27, le Roi alla ouïr la messe à Sainte- Geneviève, où il se trouva un si grand peuple à crier Vive le Roi! que Sa Majesté dit qu'elle en était toute étourdie. Le jour de devant, il avait été à Saint-Eustache, où on en avait fait autant.

Le lundi 28 mars, M. le Chancelier vint à la Cour, et fut le Parlement rétabli.

MM. Pithou et Loysel assistèrent comme Procureurs et Avocats du Roi, en attendant le retour de ceux qui étaient à Tours. Fut aussi rétablie la Chambre des Comptes. On pourra voir aux registres l'ordre qui y a été tenu.

La Déclaration du Roi sur la réduction de Paris, imprimée par F. Morel, fut aussi publiée ce jour, par laquelle on peut voir que Paris a été rendu comme un village, et que les écus de France, en telles affaires, opèrent aussi bien que les doublons d'Espagne.

Le mardi 29 mars, on fit procession générale à Paris, à laquelle le Roi assista tout du long, nonobstant la pluie et le mauvais temps quil faisait. Tous les Mendiants s'y trouvèrent, hormis les Jacobins, auxquels on fit défense de s"y trouver. Il y eut aussi des feux de joie commandés partout, qu'on fît avec une merveilleuse allégresse, et où on cria à i)leine voix Vive le Roi! mélodie toutefois qui ne sonnait pas encore bien aux oreilles de plusieurs.

Le jeudi 31 et dernier de ce mois, les Avocats et Procureurs de la Cour prêtèrent au Roi le serment de fidélité.

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Ce jour, par arrêt de la Cour de Parlement, l'ut cassé le pouvoir du duc de Mayenne.

Furent aussi apportées à Paris, ce jour, les nouvelles de la réduction de la ville de Rouen, dont furent commandés partout feux de joie.

On disait que le Roi, étant arrivé à Paris, avait trouvé au Louvre, dans un coffre, toutes les clefs des villes de son Royaume.

Le dimanche 3 d'avril, jour de Pâques-Fleuries, le Roi fit le pain bénit à Saint-Germain de l'Auxerrois, sa paroisse, et comme bon paroissien, assista tout du long à la procession, tenant sa branche de rameau à la main comme les autres.

Le lundi 4, Le Tonnelier fut pendu et étranglé, au bout du pont Saint-Michel, à Paris, après qu'on lui eût coupé et brûlé le poing. Son cri portait que c'était pour réparation du meurtre commis et perpétré par lui, la dernière fête de la Toussaint, en la personne de la veuve Greban, femme de l'horloger du Roi, l'an 1389. Quant à l'attentat sur la personne du Roi, son dicton n'en portait rien; mais bien fut-il interrogé dessus la dague nue qu'il avait portée à l'hôtel de Nemours, le Roi y étant, qu'il nia avoir été en intention d'offenser Sa Majesté ; et toutefois reconnut avoir dit qu'il eût voulu que sadite dague eût été dans le cœur du Roi.

Le mercredi saint, 6 avril, le Roi revint de Saint- Germain-en-Laye à Paris sur les onze heures du matin, exprès (comme il disait) pour être à l'absoute, à Notre- Dame, où il alla; et s'y trouva tant de monde qu'on s'y entretuait. M. de Bourges fit l'absoute. Vis-à-vis du Roi, y avait un ligueur qui mangeait ses doigts jusqu'aux pouces. On le montra à Sa Majesté, qui n'en fit que rire et ne voulut qu'on le fît retirer. Une pauvre femme, comme il sortait de l'église, lui cria tout haut : < Sire, Dieu vous doint bonne vie et longue! » Le Roi lui fit signe de la tète. Lors, cette femme, redoublant de

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grande afïecUon : c Bon Roi, dit-elle, Dieu vous gouverne et assiste toujours par son Saint-Esprit, à ce que vos ennemis soient dissipés et confondus ! — Amen, répondit le Roi tout haut; Dieu me lasse miséricorde et à vous aussi ! »

Ce jour, furent réitérées par la ville les défenses de jurer et blasphémer et de se promener aux églises, avec injonction, sur grandes peines, de porter honneur aux processions et au Saint-Sacrement de Taiitel, à peine de punition exemplaire et extraordinaire.

Le jeudi Absolut, 7 de ce mois, le Roi fit au Louvre la cérémonie accoutumée du lavement des pieds, où M. de Bourges prêcha; alla dans l'Hôtel-Dieu visiter tous les pauvres, et leur donna à chacun l'aumône de sa propre main, sans en oublier un seul ; et après, les exhorta à l'amour de Dieu et de leur prochain, et à patience : chose belle à un Roi.

Le lendemain, qui était le Vendredi-Saint, il alla aux prisons visiter les prisonniers, se fît conduire avec un llambeau dans les cachots, d'oîi il tira un pauvre criminel appelant de la mort, donnant liberté à tous les autres qui y tenaient pour de l'argent; lit sortir de la Conciergerie un grand nombre de piteux prisonniers de la Ligue, pour la taille, elles mit dehors lui-même, lesquels en sortant faisaient retentir avec un merveilleux organe Vive le Roi! donna aux Filles-Dieu quatre-vingts écus, aux Repenties cinquante écus, et autant à celles de l'Ave-Maria, qui étaient toutes œuvi'es pieuses, lesquelles ne coûtaient guère au Roi à faire, et cependant ne lui servaient pas peu à l'endroit du peuple.

Le jeudi 14 arriva le Parlement de Tours à Paris. Ils étaient environ deux cents de troupes, et entrèrent confusément en assez mauvais équipage. On les disait si chargés d'écus qu'ils n'en pouvaient plus; mais les pauvres montures qu'ils avaient étaient assez empêchées à les porter, sans i)ortcr encore leurs écus. Le peuple était épandu par les rues, comme si c'eût été une entrée

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du Roi; les dames et demoiselles aux l'enêtres, les fenêtres tapissées, les bancs et ouvroirs pleins de tables. Tout le peuple les saluait, et avec réjouissance priait Dieu qu'ils n'en pussent jamais sortir et qu'ils fissent bonne justice des ligueurs.

Aussitôt (ju'ils lurent arrivés, ils allèrent saluer le Roi, lequel leur fit bon accueil et bon visage, mais, au surj)lus, il leur dit que sa volonté était qu'on ne se souvînt plus de tout le passé, et que tout lut oublié d'une part et d'autre; quil avait bien oublié et pardonné ses injures, qu'ils ne pouvaient moins que d'oublier et pardonner les leurs.

Le 27 avril, les États de Flandres envoyèrent au Roi le portrait d'un monstre marin nouvellement pris et tué à coups d'arquebuse à l'embouchure de l'Écluse, en Flandres; il était long de quatre-vingt et dix pieds, de la hauteur de deux piques, avait cent dents longues comme le bras. Avait été reconnu que ce n'était point baleine, mais un dragon marin; et disait-on que Billi, en ses prédictions de l'an passé, avait prédit que quand on verrait en la Gaule Belgique le monstre marin, que la paix universelle se ferait.

Le jeudi 12 de mai, le Recteur vint à la Cour de Parlement, pour la supplier, au nom de l'Université, de chasser hors de France les Jésuites, lesquels n'avaient faute de gens à Paris qui les soutenaient, et même dans le Parlement : entre lesquels on nommait l'avocat du Roi Séguier, et le Procureur Général La Guesle. M. le Cardinal de Bourbon aussi, et M. de Xevers, les alTectionnaient fort, et en écrivirent amplement à la Cour, en leur faveur, prenant en main leur cause, comme si c'eût été la leur propre.

Le lundi il, M. d"0 alla à la Cour, où, en sa présence, fut arrêté que la cause des Jésuites se plaiderait le lendemain à huis clos, et qu'il n'y aurait personne, selon les réquisition et conclusions de Messieurs les gens du Roi.

Le lendemain, qui était le mardi 12 juillet, la cause fut plaidée à huis clos, selon qu'il avait été arrêté; et, pource que quelques-uns, par curiosité, s'étaient ingérés d'entrer, l'Avocat du Roi Séguier demanda l'exécution de l'arrêt, et qu'ils eussent à sortir : ce qui fut fait. Lors M* Antoine Arnauld commença son plaidoyer contre eux, qui fut violent en toutes ses parties, depuis le commencement jusqu'à la fin : car il appela lesdits Jésuites < voleurs, corrupteurs de la jeunesse, assassins des Rois, ennemis conjurés de cet État, pestes des républiques, et perturbateurs du repos public»; bref, les traita comme gens qui ne méritaient pas seulement d'être chassés d'un Paris, d'une Cour et d'un Royaume, mais d'être entièrement raclés et exterminés de dessus la face de la terre. Entra aux preuves de tout cela, sur les mémoires qu'on lui en avait baillés qui sont mémoires d'avocats, qui ne sont pas toujours bien certains. Que si à son plaidoyer il eût apporté plus de modération et moins de passion, laquelle ordinairement est sujette au contrôle et à l'envie, il eût été trouvé meilleur de ceux mêmes qui n'aiment pas les Jésuites, et qui les souhaitent tous aux Indes, à convertir les infidèles.

Duret, leur avocat, dit à Arnauld qu'il se fût bien passé d'en dire tant. A quoi ledit Arnauld répliqua qu'il n'en avait pas assez dit, et qu'il en fallait chasser les uns et pendre les autres. Sur quoi M. le Premier Président lui imposa silence.

Le samedi 30 juillet, à deux heures après midi, mourut à Paris, en son hôtel des faubourgs Saint-Germain, M. le Cardinal de Bourbon, en la fleur de son âge, atténué de longue maladie : bon prince et sage, s'il n'eût été mal conseillé, comme sont souvent les princes de son calibre. Peu de jours avant sa mort, le Roi, se gossant, disait qu'il n'y avait nul moyen de le guérir, sinon en lui promettant d'être Roi bientôt.

Le mardi 13 septembre, le Roi vint se promener à

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Paris, à la dérobée, n'étant accompagné que de M. de Longueville; coucha chez Du Mortier, à la Couture Sainte-Catherine ', et le lendemain matin, s'en retourna seul, avec Madame de Liancourt, dans son coche, à Saint-Gormain-en-Layc.

Le jeudi 15 septembre, le Roi fit son entrée à Paris, aux llambeaux, entre sept et huit heures du soir. 11 était monté sur un cheval gris pommelé, avait un habillement de velours gris, tout chamarré d'or,avec le chapeau gris et le panache blanc. Les garnisons de Mantes et Saint- Denis furent au-devant, avec le corps de la ville et les Kchevins. Messieurs de la Cour, avec leurs robes rouges, lallèrent attendre à Notre-Dame, où le Te Deiiin fut chanté. Le reste de l'ordre et cérémonies qui y furent gardés ont été imprimés à Paris.

Il était huit heures du soir quand Sa Majesté passa sur le pont. Notre-Dame, accompagnée d'un grand nombre de cavalerie, et entourée d'une magnilique noblesse. Lui, avec un visage fort riant, et content de voir tout ce l»eni)le crier si allègrement Vue le Roi! avait presque toujours son chapeau au poing, principalement i)our saluer les dames et demoiselles qui étaient aux fenêtres; entre lesquelles il en salua trois, fort belles, qui portaient le deuil, et étaient à des fenêtres hautes, vis-à-vis Saint-Denis-de-la-Chartre; comme il fit aussi la Raverie, étant chez Bocquet, à la rue Saint-Jacques. Madame de Liancourt marchait, un peu devant lui, dans une litière niagnifiiiue toute découverte, chargée de tant de perles et de pierreries si reluisantes qu'elles offusquaient la lueur des flambeaux; et avait une robe de satin noir, toute houppée de blanc.

Le vendredi 10, le Roi joua à la paume tout du long

1. La rue de la Culture ou de la Coulure Saiule-Catherine (aetuelloinent rue de Sévijrné) devait son noni au couvent des chanoines réiruliers de .<ainte-Callierino du Val des Écoliers dit de la Coulure Sainte-Catherine.

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de l'après-dînée, dans le jeu de paume de la Sphère; et toute la nuit joua à trois dés contre M. d'O.

Le mardi '23 octobre, le Roi envoya un billet à ceux de la ville, par lequel il leur faisait savoir qu'il n'entendait pourvoir aucun du Gouvernement de Paris; et qu'il voulait faire cet honneur à sa bonne ville d'en être luimême le Gouverneur. Laquelle résolution fut estimée et trouvée bonne de tout le monde.

En ce mois, la trop grande hardiesse du Roi (qu'on appellerait en un autre témérité) cuida causer un étrange et prodigieux accident, qui fut que le Roi, s'étant égaré dans un bois, à la chasse, vers Saint-Germain-en-Laye, ayant enfin trouvé moyen d'en sortir, lui troisième, M. de Sourdis, l'ayant découvert, avec vingt-cinq chevaux et, cuidant que ce fût l'ennemi, commanda à ses gens de les aller reconnaître et donner dedans : ce qu'ils feignirent du commencement, craignant l'embuscade, pour l'amour du bois. Mais enfin, commandés par Sourdis de donner, et qu'il les suivrait, vinrent à bride abattue, avec les chiens couchés sur leurs poitrinals et pistoles, et comme ils étaient près de tirer, le Roi s'étant retiré à côté, un de la troupe, l'ayant reconnu, commença de crier : « Que voulez-vous faire? c'est le Roi! » Lors Sourdis accourut, et, se jetant à ses pieds, lui dit : « Sire, qu'avez-vous pensé faire? Sans celui-là qui vous a reconnu, vous étiez mort ».

Le lendemain, sa Noblesse lui en ayant fait remontrance, et s'étant jetée à ses pieds pour cet effet, il leur promit de se mieux garder à l'avenir, et n'y retourner plus : s'étant laissé comme tanser, par Grillon et autres, qui, zélés à sa conservation et à son service, lui avaient parlé fort librement. Promesses qu'on croira : mais qu'on en voie les effets.

Le mardi 22, comme le Roi arrivait à Saint-Germainen-Laye, furent pris huit voleurs, qui par leurs paroles et variations se rendirent suspects d'être venus là pour tuer le Roi : car ils s'étaient enquis à quelle heure il

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passerait, s'il était bien accompagné, quel habit il portait, et autres circonstances qui les envoyèrent tout bottes au gibet; car ils furent pendus, aux torches.

Un gentilliommc du Roi, nommé d'Arquien, les découvrit le premier, et s'en saisit, priant Sa Majesté de lui en donner deux qui se disaient gentilshommes, qui tenaient à Soissons deux orfèvres prisonniers, qu'ils avaient mis à six cents écus de rançon. Ce que le Roi lui accorda; mais, en derrière, fit dire à Lugoli qu'on les dépêchât. Ce qui fut exécuté tout aussitôt; et les pendirent, les gens de Vitry, à faute de bourreau.

Un de ces gallants était un apothicaire, qui demanda de parler au Roi ; auquel Sa Majesté s'étant enquis de quel état il était, lui répondit qu'il était apothicaire. « Comment, dit le Roi, a-t-on accoutumé de faire ici un état d'apothicaire? Guettez-vous les passants, pour leur donner des clistères? »

En ce mois de novembre, l'Édit de pacification de l'an 1577. accordé à ceux de la Religion par le feu Roi, fut renouvelé par celui-ci, et arrêté en son Conseil, le mardi lo de ce mois. Sa Majesté y séant.

Le Roi dit tout haut « qu'il en savait qui avaient dit que le feu Roi était Hérétique, pour l'amour de cet Édit. Mais que le premier qui s'ingérerait dorénavant de tenir ce langage, qu'il le ferait pendre ».

Le mardi 27 de décembre, comme le Roi, revenant de son voyage de Picardie, fut entré, tout botté, dans la chambre de .Madame de Liancourt, ayant autour de lui le comte de Soissons, le comte de SaintPol et autres seigneurs, se présentèrent à Sa Majesté, pour lui baiser les mains, MM. d<; Ragni et de Montigny. Ainsi qu'il les r(>cevait, un jeune garçon, nommé Jean Chastel, âgé de dix-neuf ans, ou environ, lils d'un drapier de Paris, demeurant devant le palais, lequel avec la troupe s'était glissé dans la chambre, et avancé jusqu'auprès du Roi, sans être aperçu, tâcha, avec un couteau qu'il tenait, d'en donner dans la gorge de Sa Majesté. Mais, pource

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que le Roi s'inclina à l'heure, pour relever ces seigneurs qui lui baisaient les genoux, le coup (conduit par une secrète et admirable providence de Dieu) porta, au lieu de la gorge, à la face, sur la lèvre haute, du côté droit, et lui entama et coupa une dent. A l'instant, le Roi, qui se sentit blessé, regardant ceux qui étaient autour de lui, et, ayant avisé Mathurine, sa folle, commença à dire : « Au diable soit la folle! elle m'a blessé ». Mais elle, le niant, courut tout aussitôt fermer la porte, et fut cause que ce petit assassin n'échappât. Lequel, ayant été saisi, puis fouillé, jeta à terre son couteau, encore tout sanglant, dont il fut contraint de confesser le fait, sans autre force.

Alors le Roi commanda qu'on le laissât aller, et qu'il lui pardonnait. Puis, ayant entendu qu'il était disciple des Jésuites, dit ces mots : « Fallait-il donc que les Jésuites fussent convaincus par ma bouche? »

A l'instant que ce prodigieux attentat fut divulgué par Paris, y eut un grand murmure, principalement contre les suspects de la Ligue. M. Brizard, conseiller en la Grand'Chambre, capitaine du quartier des Jésuites, avec MM. Lugoli et Du Vair, allèrent aux Jésuites, pour s'assurer de leurs personnes et y mettre garnison.

Fut aussi emprisonnée toute la famille de Chastel, père du parricide, avec quelques autres marqués du coin de la Ligue, comme le curé de Saint-Pierre-des- Arsis, et un autre prêtre.

Madame de Montpensier, en ayant ouï les nouvelles, s'évanouit, fût de trop grande affection qu'elle eût à Sa Majesté et à cet État, ou fût de regret (selon les autres) que le coup avait mal porté.

Quant au Procureur général, auquel on en voulait, comme fauteur avec eux des Jésuites, le Roi lui dit, sur ce qu'il s'excusait à Sa Majesté, que sans y penser il avait été d'avis, à la vérité, de les laisser à Paris, ne pensant pas que leur demeure y dût causer un tel inconvénient : « Voilà que c'est, M. le Procureur! Vous fûtes

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cause de la mort du Roi mon frère, sans y penser : vous l'avez cuidé être de la mienne, tout de même ».

Le samedi 28, on fit un point d'aiguille à la blessure du Roi, lequel ne voulut endurer le second, et dit qu'on lui avait fait trop de mal au premier, pour retourner au second.

Ce jour, Chastel fut interrogé, et, par son interrogatoire, déchargea du tout les Jésuites, même le père Guéret, son précepteur; dit qu'il avait entrepris le coup, de son propre mouvement, et que rien ne lui avait poussé que le zèle qu'il avait à sa leligion. de laquelle Henry de Rourbon (car il appelait ainsi le Roi) était ennemi; et qu'il n'était en l'Église, jusqu'à ce qu'il eût l'approbation du Pape : voire qu'il était permis de tuer ^es Rois qui n'étaient approuvés par Sa Sainteté. Lesquelles paroles fut défendu par arrêt de proférer, sur peine de crime de lèse-majesté.

M. Lugoli, s'étant déguisé en prêtre, pour essayer si, par la confession, il en pourrait point tirer quelque chose davantage, vint à le confesser; et combien qu'il jouât dextrement ce personnage , si fut-il découvert, tellement qu'il n'en put jamais rien tirer.

Le jeudi 29, Chastel, après avoir été mis à la question ordinaire et extraordinaire, qu'il endura sans rien confesser, fit amende honorable, eut le poing coupé, tenant en sa main Ihomicide couteau, duquel il avait voulu tuer le Roi; puis fut tenaillé et tiré à quatre chevaux, en la place de Grève à Paris, son corps et ses membres jetés au feu, et consommé en cendres, et les cendres jetées au vent.

Les Ligueux faisaient de ce petit assassin un martyr, à cause de la résolution, par-dessus son âge, qu'il montra au supplice, et sa constance : laquelle toutefois ne pouvait être fortifiée d'ailleurs que du diable son maître, qui a toujours été meurtrier et homicide dès le commencement du monde.

Le jeudi 5 janvier, fut faite à Paris procession générale, où la Cour de Parlement et toutes les autres Compagnies se trouvaient en corps.

Les rues étaient tendues, par où elle devait passer, avec commandement, à tous ceux qui prêteraient leurs fenêtres, de regarder quelles gens ils y mettraient, pource qu'il leur en faudrait répondre vie pour vie.

Le Roi en personne y assista, accompagné d'un grand nombre de noblesse, et de ses gardes et archers. Il était tout habillé de noir, ayant une petite emplâtre sur son mal, et portait, au reste, un visage fort triste et mélancolique.

Les Jésuites, ce{)endant, étaient bafoués et blâmés partout, criés et déchiquetés par les carrefours de Paris plus vilainement que n'avaient jamais été les Huguenots. Leur bibliothèque, qui était ample et belle, fut e.sposée au pillage, jusqu'aux revendeurs et plus piètres fripiers de l'Université. On disait qu'on y avait trouvé plusieurs papiers écrits contre le Roi, desquels messieurs les revisiteurs ne firent si bien leur profit que des bons livres, grecs et latins, qui furent jugés de bonne prise, à la requête de messieurs les gens du Roi, qui s'en accommodèrent les premiers, selon leurs conclusions, et après les autres, chacun selon son mérite et qualité

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Le samedi 7, un Jésuite, nommé Guignard, natif de la ville de Chartres, régent au Collège des Jésuites à Paris, homme docte, âgé de trente-cinq ans ou environ, fut, par arrêt de la Cour de Parlement, pendu et étranglé, en la place de Grève, à Paris, et son corps ards et consommé en cendres, après avoir fait amende honorable, en chemise, devant la grande église Notre-Dame; et ce pour réparation des écrits injurieux et diffamatoires contre l'honneur du feu Roi et île celui-ci, trouvés dans son étude, écrits de sa main et faits par lui. Ce qu'il aurait confessé, et toutefois soutenu qu'il les avait faits pendant la guerre, et avant la conversion du Roi : depuis lequel temps il ne se trouverait point qu'il en eût fait; au contraire, qu'il avait toujours été d'avis de prier Dieu pour Sa .Majesté, seulement en particulier, pource (ju'il ne se pouvait autrement faire, n'ayant encore eu l'absolution du Pape. Et sur ce qu'il lui fut remontré pourquoi depuis la conversion du Roi et réduction de Paris, il n'avait brûlé lesdits écrits, mais les avait gardés, répondit qu'il n'en avait tenu autrement compte, pource que tout cela avait été pardonné par le Roi : dit toutefois (ce qui lui fit tort) qu'il avait écrit beaucoup de choses qui se pouvaient légitimement soutenir.

Ouand il fut devant Notre-Dame, il ne voulut jamais crier merci au Roi, selon qu'il était porté par son arrêt : alléguant qu'il ne l'avait point offensé, et que depuis qu'il s'était fait Catholique il avait toujours prié Dieu pour lui, et ne l'avait jamais oublié au .Vcmenlo de sa messe.

Une chose notable se doit remarquer au jugement de ce Jésuite : c'est que ses juges, qui tous d'une voix le condamnèrent à la mort (hormis le Procureur général, qui conclut au simple bannissement et à l'amende honorable, comme il y a grande apparence que s'il ne fûtvenu à mauvaise heure, comme on dit, qu'il en eût été quitte pour cela , étaient pour la plupart de ceux qui avaient assisté au jugement de l'arrêt donné contre le

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feu Roi l'an 1389 : qui est une chose étrange, et encore plus de voir à Paris des Jésuites au gibet, qui naguère y étaient craints, honorés et adorés comme petits Dieux, voire désignés pour être (si les desseins des rebelles eussent eu lieu) grands maîtres des consciences de tout le monde, et inquisiteurs de la Foi : qui sont changements émerveillables, procédant de la main de Dieu, dignes d'être considérés de tous ceux qui font profession de le connaître.

Le dimanche 8 janvier, après dîner, sur les deux heures après midi, les Jésuites, obéissant à leur arrêt (qui se voit partout imprimé), sortirent de la ville de Paris, conduits par un huissier de la Cour. Ils étaient trente-sept, desquels une partie était dans trois charrettes, et le reste à pied. Leur Procureur était monté sur un petit bidet. Voilà comme un simple huissier, avec sa baguette, exécuta, ce jour, ce que quatre batailles n'eussent su faire.

Le mardi 10, fut pendu à Paris le vicaire de Saint- Nicolas-des-Champs, pour avoir dit, tenant un couteau, qu'il voulait faire encore un coup de saint Clément; et autres sots propos, pour lesquels, encore qu'il s'en excusât sur le vin dont il était plein, la Cour l'envoya au gibet, s'étant rencontré (comme on dit) à mauvaise heure, pour la plaie du Roi qui saignait encore.

Le mercredi il, les Jésuites prisonniers furent mis dehors et envoyés après leurs compagnons; deux desquels l'échappèrent belle, le père Alexandre Ayus, qui était chargé d'avoir été aux chambres de ses compagnons, lorsque le Roi fut blessé, et leur avoir dit ces mots : Suif/e, frater! Agitur de religione. Aussi, d'avoir dit qu'il eût voulu être tombé du liant d'une fenêtre sur le Béarnais, pour lui rompre le col; et autres méchants et séditieux propos qu'il confessa en partie, mais soutint, et fit preuve que c'avait été avant la conversion du Roi et réduction de Paris; comme aussi fut absous des autres, faute de preuves.

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L'autre jésuite était le père Guéret, régent du parricide, qui ne confessa jamais rien, et pourtant fut mis à la question, où il se montra fort constant. Etant tiré, il ne jeta aucun soupir ni plainte de douleur; seulement, réitéra cette prière : Jesii Christe, fili Dei vivi, qui passus t'uisti pro me, miserere mei. Le sire Chastel [père du parricide", auquel on la donna avec lui, cria fort, combien que la géhenne qu'on donna à l'un et à l'autre ne fût des plus rudes, car ils marchaient droit, après l'avoir eue, comme auparavant; au lieu que ceux qui ont été bien tirés ne se peuvent soutenir. Mais elle avait été adoucie, par les moyens que savent ceux du métier, et la constance du Jésuite en partie fortifiée delà.

Ce même jour, arriva à Paris la Bulle du Jubilé, qu'on disait être l'absolulioii du Roi, encore qu'elle y fût toute contraire : car il donnait plénière et entière rémission à tous qui gagneraient ledit Jubilé, fors à ceux qui auraient été excommuniés par les prédécesseurs de Sa Sainteté : ce qui touchait directement le Roi, lequel toutefois avait été imbu de cette opinion, par M. de Paris, qui l'avait assuré que c'était son absolution, et l'avoir dit tout haut : ce qui en fit courir le bruit partout.

Laquelle faute Sa Majesté rejeta plaisamment, le lendemain, sur M. de Paris : car il dit qu'il fallait bien dire que INI. de Paris avait rencontré en cette Bulle quelque mot de latin de travers, sur lequel il n'avait pu mordre.

Le samedi 14 janvier, la Cour assemblée délibéra sur cette Bulle du Pape, de laquelle Boisruffier fut rapporteur, qui opina le premier contre, et conséquemment les autres.

Elle fut jugée, par la Cour, non recevable, mais abusive et séminaire de nouvelles divisions en France, et, comme telle, ordonné qu'elle serait renvoyée : ne pouvant la Cour ni ne devant rien recevoir ou autoriser, venant de la part du Pape, que premièrement il n'eût reçu et reconnu le Roi.

Le mardi 17 janvier, la Déclaration du Roi, pour l'ouverture de la guerre contre le Roi d'Espagne, lut publiée à Paris. L'horrible attentat qui lui porta le couteau au visage hâta fort cette résolution, à laquelle le Roi de soi-même enclinait il y avait longtemps.

Le vendredi 3 février, les Ambassadeurs de la Seigneurie de Venise allèrent saluer le Roi, au Louvre : lequel leur fit un grand recueil et réception. Leur harangue lut courte, comme étant bien avertis que le Roi n'aimait pas les longues harangues.

Le dimanche ii, furent faits à Paris force ballets, mascarades et collations; et à la Cour, encore plus, où les plus belles dames, richement parées et magnifiquement atournées, et si fort chargées de pierres et pierreries qu'elles ne pouvaient remuer, se trouvèrent, par commandement de Sa Majesté, pour donner plaisir et faire passer le temps à Messieurs les Ambassadeurs.

Le mardi 7, jour de Carême prenant, y eut force mascarades et lolies par la ville, comme de coutume. On disait que le Roi s'y trouverait, mais il n'y alla point. Le duc de Guise et ^'itry coururent les rues, avec dix mille insolences.

Ce jour, furent publiées à Paris les défenses de ne manger chair en carême, sans dispense, sur peine de punition corporelle; et aux bouchers, d'en vendre ni étaler, sur peine de la vie.

Le dimanche 12, qui était le dimanche des Brandons, Madame fit un ballet magnifique au Louvre, où il n' eut rien d'oublié, si ce ne fût possible, que Dieu, qui ne se trouve en telles compagnies pleines de luxe et dissolution.

Le mercredi 1"' mars, le Roi eut avis d'une entreprise dressée contre sa personne, par sept hommes qui étaient à Paris, desquels les six avaient été pratiqués par les Jésuites, et le septième par le Pape. Lequel avis

[1595] JOURNAL DE l'ESTOILK 207

Sa Majesté, en apparence, négligea, mais, en elîet, fut cause qu'il ne s'alla point promènera la Foire, le dedans de laquelle n'était si beau qu'en était le dehors du vivant du l'eu Roi.

Le jeudi 2, un jeune compagnon, natif de Sens, qui, de prêtre qu'il était, s'était fait capitaine de la Ligue, et, en cette qualité, ravageait et volait tout le monde autour de Montereau-faut-Yonne, se faisant appeler le capitaine Merleau, fut pendu, en la place de Grève, à Paris, chargé, outre ses voleries ordinaires, d'avoir eu quelque mauvais dessein contre la personne du Roi.

Le vendredi 17, il fit un grand tonnerre à Paris, avec éclairs et tempête, pendant laquelle le Roi était à la campagne, et chassait autour de Paris avec sa Gabrielle, nouvelhmient comtesse de Mousseaux, côte à côte du Roi, qui lui tenait la main. Elle était à cheval, montée en homme, tout habillée de vert, et rentra à Paris, avec lui, en cet équipage.

Ce mois de mars fut fort pluvieux, neigeux et venteux. Grandes inondations et débordements de rivières, qui causèrent nécessité et cherté de vivres, qui, avec la guerre, affligèrent beaucoup le pauvre peui)le.

Au commencement d'avril, le Roi se trouva fort mal, d'un catharre qui lui défigurait tout le visage. Tels catharres régnaient à Paris, à cause du grand froid qu'il faisait, contraire à la saison : dont s'ensuivirent plusieurs morts étranges et subites, avec la peste qui se répandit en divers endroits de la ville, qui étaient tous lléaux de Dieu : pour lesquels toutefois on voyait aussi peu d'amendements aux grands comme aux petits.

Le mercredi 10 mai, un Augustin, nommé Jacob, fut emprisonné, à Paris, pour des thèses qu'il avait publiées, en l'une desquelles il soutenait que le Pape avait pleine puissance et entière juridiction sur les rois. Le prési-

208 JOURNAL DE l'eSTOILE [1595]

dent de la dispute, qui était le principal du collège de Calvi, fut aussi envoyé prisonnier.

Le samedi 13, le septier de blé froment fut vendu, dans la halle de Paris, vingt et une et vingt-deux livres. Aussi les rues de Paris se voyaient pleines de processions de pauvres, qui y affluaient de tous côtés : si qu'on faisait compte que, depuis trois jours, il en était entré dedans Paris jusqu'à dix mille. Chose pitoyable à voir.

Le samedi 20, le septier de blé fut vendu, à Paris, jusqu'à vingt-quatre et vingt-cinq francs, la nécessité y croissant à vue d"œil, et le cri des pauvres se renforçant, auxquels pour donner ordre on fit une assemblée en la salie Saint-Louis ; dautre côté, la diversité et malignité du temps, qui était froid, venteux et grèleux, même ce jour, menaçait le pauvre peuple de pis.

Le mardi 30, on commença à faire une quête pour les pauvres étant à Paris, où chacun fut taxé selon le pied des fortifications de sa maison.

Par le rapport de ceux qui tenaient le registre des pauvres étrangers mendiants entrés à Paris depuis quinze jours, le nombre passait quatorze mille personnes.

Le jeudi 27 juillet, vinrent les nouvelles, à Paris, de la défaite des Français devant la ville de Dourlens en Picardie, de laquelle s'ensuivit la ruine et sac de cette pauvre ville par l'Espagnol, qui y commit toutes sortes d"excès et cruautés, se souvenant encore de la plaie toute fraîche et sanglante de Ham, où il disait avoir été fort maltraité par M. le Maréchal de Bouillon. J'y perdis mon fils aîné, Louis de LEstoile, qui y fut vendangé des premiers.

Le samedi 12 août, un loup, ayant passé l'eau, mangea, à Paris, un enfant à la Grève : chose prodigieuse et de mauvais présage.

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Le mardi -*2, arrivèrent les nouvelles de la mort du duc de Nemours, empoisonné, selon le bruit commun, pour aller prendre possession d'un autre diadème que celui qu'il s'était promis ici-bas par le moyen de sa rébellion : heureux en ce seulement que, Dieu lui ayant touché le cœur à la fin de ses jours pour détester sa rébellion, mourut en reconnaissant Dieu et son prince, exhortant tout le monde à ce juste devoir, et, entre les autres, M. le marquis de Saint-Sornin, son frère.

Voilà comme Dieu nous a voulu laisser un miroir de sa justice et miséricorde, tout ensemble, en la fin de ce pauvre prince, qui était le plus mauvais et dangereux à cet Etat de tous les chefs de la Ligue.

Le vendredi 25, mourut en sa maison, à Paris, M. le président de Thou, bon serviteur du Roi, ennemi de la Ligue et de toute faction.

Le vendredi 2.3 septembre, qui fut le jour que Sa Majesté accorda une trêve et cessation d'armes générales à M. de Mayenne, furent apportées à Paris les bonnes nouvelles de l'absolution du Moi à Home, le dimanche 18 de ce mois, dont il y eut grande réjouissance entre le peuple.

M.AL d'Ossat et du Perron aidèrent fort à moyenner du Pape cette absolution, dont, pour ses bons services, gagna d'Ossat un chai^eau de Cardinal. Du Perron, fils d"un ministre es terres des Seigneurs de Berne, fut renvoyé avec espérance du chapeau qu'il briguait, moyennant qu'il continuât de s'opposer fermement à ceux de la Religion, et faire révolter à son exemple tous ceux qu'il pourrait, combattant en ses sermons et écrits la vocation des ministres; de quoi il a été fort soigneux, attendant que le Pape eût égard à lui.

JOUHNAL DE L ESTOILE.

Le mercredi 31 et dernier du mois de janvier 1590, le duc de Mayenne, accompagne de six gentilshommes seulement, vint trouver le Roi à Mousseaux pour baiser les mains à Sa Majesté. Madame la Marquise fit l'honneur de la maison, car elle le fit attendre à la porte du château, où, après l'avoir reçu avec toutes les caresses et bon visage qu'il était possible, le conduisit elle-même et le mena par la main jusque dans la chambre du Roi, où Sa Majesté, assise sous son dais, attendait le duc.

Le duc de Mayenne donc, entrant dans la chambre, fit trois grandes révérences, et à la troisième, comme il eut mis le genou en terre pour baiser les pieds de Sa Majesté, le Roi, s'avançant avec un visage fort gai, le releva et l'embrassa, lui disant ces mots : « Mon cousin, est-ce vous? ou si c'est un songe que je vois? » A quoi le duc de Mayenne ayant répondu avec grandes soumissions et révérences, le Roi lui dit alors cinq ou six paroles qu'on disait n'y avoir eu que ledit duc qui les eût entendues; puis l'ayant promené deux ou trois tours par la chambre, le mena en son cabinet, où ils furent quelque temps ensemble. Après, ils vinrent souper, et soupa le Roi en une table à part, ayant la Marquise à son côté. Le duc de Mayenne était en une autre table joignant celle du Roi, qui était à potence, qu'on appelait la table des Gentilshommes, ayant près de lui assise

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Mademoiselle Diane d'Estrées, sœur de Madame la Marquise. Ainsi, les deux sœurs firent ce jourThonneur de la lele, et but le Roi au duc de Mayenne, que les courtisans appelaient son beau-frère.

Voilà comme on passait le temps à la Cour, où, si Ton n'était guère sage, on Tétait aussi peu à Paris, encore qu'on eût plus d'occasion d'y pleurer que d'y rire; car la constitulion du temps, maligne, tout contraire à la saison, à savoir tellement chaude et humide qu'on y cueillait en ce mois de janvier les violettes de mars, causait d'étranges maladies, avec attente de pis, comme il parut bientôt après; puis la cherté de toutes choses, et celle du pain i)rincipalement, dont le pauvre peuple ne mangeait pas à moitié son saoul, achevait le demeurant.

Processions de pauvres se voyaient par les rues en telle abondance qu'on n'y pouvait passer, lesquels criaient à la faim pendant que les maisons des riches regorgeaient de banquets et superfluités : chose abominable devant la face de Dieu, quelque couleur que les hommes y donnassent, qui, au lieu d'apaiser l'ire de Dieu, la provoquaient de plus en plus i)nr leurs excès et dissolutions, car cejjendant qu'on apportait à tas, de tous les côtés, dans l'Hôtel-Dieu, les pauvres membres de Jésus-Christ, si secs et atténués qu'ils n'y étaient plus tôt entrés qu'ils ne rendissent l'esprit, on dansait à Paris, on y momait; les festins et banquets s'y faisaient à quarante-cinq écus le plat, avec les collations magnifiques, à trois services, oîi les dragées, confitures sèches et massepains étaient si peu épargnés que les dames et demoiselles étaient contraintes s'en décharger sur les pages et les laquais, auxquels on les baillait tous entiers.

Ouant aux habillements, bagues et pierreries, la superfiuité y était telle qu'elle s'étendait jusqu'au bout de leurs souliers et patins : qui fut occasion de dire tout haut à un seigneur de la Cour qui s'était trouvé en une

de ces collations, que c'était à Paris qu'il fallait demander do l'argent, et qu'il le dirait au Roi: et quand il les contraindrait de lui en bailler, qu'il ne leur ferait point de tort, parce que, s'ils en trouvaient bien pour fournir à leurs excès et superfluités, à plus forte raison et meilleure en devaient-ils trouver pour soulager la nécessité de leur prince.

Le samedi 2 mars, fut chanté à Paris le Te Dcuin de la réduction de la ville de ^Marseille en l'obéissance du Roi, sous la conduite et par la vaillance du duc de Guise, qui en cela fit un service signalé au Roi : car, si Sa Majesté eût fait perte de cette place, l'Espagnol, devant trois ans, se fût rendu maître de la Provence et du Languedoc.

Le lundi 4, furent comptés dans le cimetière Saint- Innocent, à Paris, sept mille sept cent soixante-neuf pauvres.

Le samedi 10, le nombre des pauvres se trouvant accru à Paris des deux tiers, y en étant entré de six à sept mille le jour de devant, on fit une assemblée en la salle de Saint-Louis où. après plusieurs difficultés, fut résolu au double de la taxe qui en avait été faite sur les habitants.

Plusieurs personnes à Paris moururent, en ce mois, de rougeoles, véroles et pleurésies. Aliénations d'esprit et désespoirs saisissaient hommes et femmes, qui, étant tourmentés du malin esprit, criaient qu'ils étaient damnés, dont chacun disait que Dieu était courroucé, mais personne ne s'amendait.

Ce jour, 20 avril, fut fait conmiandement, à son de trompe et cri public, à tous pauvres étrangers mendiants, de sortir la ville de Paris, et ce, à cause de la contagion répandue en divers endroits : ce qui était plus aisé à publier qu'exécuter, car la multitude en était telle et la misère si grande qu'on ne savait quelle pièce on y devait coudre, nonobstant laquelle et les menaces de Dieu de tous les côtés le luxe et la bombance ne ces-

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saient de continuer à Paris, tant que la femme d'un simple procureur fit faire une robe, en ce mois, de laquelle la façon revenait à cent francs.

Le vendredi 24 mai, fut chanté le Te Deum, à Paris, de la reddition de La Fère.

Le mercredi 10 octobre, le Hoi fit son entrée à Rouen, oîi il avait assigné une forme crKtats, pour pourvoir à ce qu'on lui conseillerait pour le bien de la France.

En ce mois de novembre, le Roi, à l'entrée de ses 1-^tats de Rouen, fit une fort belle harangue, mais brusque et courte, selon son humeur, et qu'on disait sentir un peu beaucoup son soldat. Il en voulut avoir Lavis de Madame la marquise, sa maîtresse, laquelle, cachée derrière une tapisserie, l'avait ouïe tout du long. Le Roi lui en demanda donc ce qu'il lui en semblait: auquel elle lit réponse que jamais elle n'avait ouï mieux dire : seulement s'était-elle étonnée de ce qu'il avait parlé de se mettre en tutelle. « Ventre saint-gris! (lui répondit le Roi), il est vrai; mais je l'entends avec mon épée au coté! »

Le jeutli 12 décembre, le Roi arriva à Paris, et le lendemain alla à l'Hôtel de Ville, où il parla en roi; envoya prisonnier à Saint-(lermain-en-Laye un bourgeois de Paris, nomnit'- Carrel, qui s'était mêlé de dresser quelque requête pour les rentes de la ville, des deniers desquelles il prit huit mille écus, menaçant de la Bastille le premier qui parlerait de sédition pour lesdites rentes : car il avait été bien averti qu'on eu avait parlé, et que le peuple murmurait fort : ce qui ne se pouvait autrement, vu ([uon dit fpie la nécessité apprend à crier.

Le dimanche 22 déceml>re. à six heures et un quart du soir, le pont aux Meuniers de Paris tomba, qui

entraîna avec soi une grande ruine de maisons, biens et hommes. Huit vingt personnes y périrent.

La veuve [de] Des Loges, linger et porteur de sel, un des insignes massacreurs de la Saint-Barthélémy, et qui, le jour de la Toussaint 1589, avait jeté de dessus ces ponts un pauvre Anglais dans l'eau, y mourut submergée, avec tout son bien, son train et ses enfants.

Et a Ton remarqué que la plupart de ceux qui périrent en ce déluge étaient tous gens riches et aisés, mais enrichis d'usures et pillages de la Saint-Barthélémy et de la Ligue.

Sur quoi, sans nous arrêter à Faccessoire, savoir au mauvais gouvernement tout notoire et méchante police de la ville de Paris, nous faut regarder au doigt de Dieu, qui est la cause principale; lequel, en ce malheur, nous a voulu proposer un exemple de sa justice, qui s'exécute tôt ou tard sur les rebelles et réfractaires à ses saints commandements et à sa parole.

Le Roi, sur la fin de cette année, afiligé de la fièvre quarte, la guérit, contre Tavis de tous ses médecins, par manger force huîtres à Técaille et boire de l'hippocras.

Le jeudi 13 lévrier, le Roi arriva à Paris, soupa et coucha sur Zaniet, et, le vendredi, envoya dire aux marchands de la foire qu'ils n'eussent à détaler, pource qu'il y voulait aller le lendemain : comme il fit et dîna chez Gondi avec Madame la marquise, à laquelle il voulut donner sa foire, d'une bague de huit cents écus, qu'il marchanda pour elle sur le Portugais ; mais il ne l'acheta pas, et se contenta de la donner, au petit Ctesar , d'un drageoir d'argent mathématicien , où étaient gravés les douze signes du ciel, que lui vendit un marchand joaillier nommé du Carnoi. Il marchanda tout plein d'autres besognes à la foire, mais de ce qu'on lui faisait vingt écus il en offrait six, et ne gagnèrent guère les marchands à sa vue.

Le samedi 1" mars, le Roi assista à la procession générale, qui se fit solennellement à Paris pour la célébration du Jubilé au lendemain. En laquelle procession le Roi marcha au-dessus de M, le Légat; et toutefois ne fit point ledit Jubilé, comme on s'attendait qu'il dût faire, attendu qu'on disait que c'était lui qui l'avait poursuivi envers le Pape. Ce que lui étant remontré par M. de Bourges, il lui répondit court « qu'on ne lui en parlât point davantage : car, outre ce qu'il n'y était pas bien préparé, il se trouvait si las de la procession du

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jour de devant qu'il eût aimé autant qu'on leiit condamné à aller à pied à Rome que de faire ledit Jubilé ». Ce qui mécontenta fort M. le Légat et beaucoup d'autres.

Cette nuit, Madame fut fort malade, et y fut le Roi jusques à minuit.

Le lendemain, après dîner, Sa Majesté la retourna voir, où il trouva Vaumesnil, qui, pour la désennuyer, touchait le luth et jouait dessus le Psaume 78. Les gens entrés, lors le Roi commença de chanter avec les autres; mais Madame de Mousseaux qui était près de lui, l'engarda de poursuivre, et lui mettant la main sur la bouche, le pria de ne plus chanter : ce qu'il fit, et se tut. De quoi indignés, quelques-uns de la Religion ne se purent contenir de parler et échappèrent à quelquesuns ces paroles dites si bas qu'elles furent entendues de plusieurs : « Voyez-vous cette vilaine, qui veut engarder le Roi de chanter les louanges de Dieu? »

Le Roi gagna, cette nuit, à M. Lesdiguières, cinq mille écus, à trois dés, et à Sancy, un cordon de perles estimé huit mille écus; duquel Sa Majesté se jouant, dit tout haut que c'était pour gagner le Jubilé.

Le mercredi 5, fut fait le baptême du fils de M. le Connétable, aux Enfants-Rouges, à Paris, lequel le Roi tint, et le Légat le baptisa. Madame la marquise y était, magnifiquement parée, et tout habillée de vert, la coiffure de laquelle le Roi s'amusait à contrôler, et lui dit qu'elle n'avait pas assez de brillants dans ses cheveux : car elle n'en avait que douze, et on disait qu'il lui en fallait quinze.

Le festin, magnifique, fut fait à l'hôtel de Montmorency, pour lequel tous les cuisiniers de Paris étaient empêchés il y avait plus de huit jours. Il y avait deux esturgeons de cent écus. Tous les poissons étaient fort dextrement déguisés en viande de chair, qui étaient monstres marins pour la plupart, qu'on avait fait venir exprès de tous les côtés.

[1597] JOURNAL DE l'eSTOILE 217

Du fruit, il y en avait pour trois cent cinquante écus; et des poires de Bon Chrétien, tant qu'on en put recouvrir, à un écu la poire.

Ballets, mascarades, musiques de tontes sortes, pantalonismes, et tout oe qui peut servir d'amorce à la volupté (à laquelle on ne se laissait aller que trop sans cela) suivirent ce beau festin, comme volontiers après la pansse vient la danse, au fond de laquelle il semblait que nous voulussions ensevelir tous nos malheurs Présages de l'ire de Dieu, qui parut sur nous incontinent après; car, le mercredi 12 de ce mois, veille de la mi-carème, pendant qu'on s'amusait à rire et à baller, arrivèrent les piteuses nouvelles de la surprise de la ville d'Amiens par l'Espagnol, qui avait fait des verges de nos ballets pour nous fouetter; de laquelle nouvelle, Paris, la Cour, la danse et toute la fête, furent fort troublés. Et même le Boi, duquel la constance et magnanimité ne s'ébranle aisément, étant comme étonné de ce coup. et regardant cependant à Dieu (comme il fait ordinairement plus en l'adversité qu'en la prospérité , dit tout haut ces mots : c Ce coup est du Ciel! Ces pauvres gens, pour avoir refusé une petite garnison que je leur ai voulu bailler, se sont perdus ». Puis, songeant un peu, dit : « C'est assez fait le Roi de France: il est temps de faire le Boi de Navarre! » Et, se retournant vers sa marquise, qui pleurait, lui dit : « Ma maîtresse, il faut quitter nos armes, et monter à cheval, pour faire une autre guerre! » Comme il fit, dès le jour même, marchant à la tête des siens et le premier, pour faire paraître que la peur ne logeait point en son âme et ne pouvait prendre pied en son co'ur, lequel il montra fort résolu en cette adversité.

Le samedi 12 d'avril, veille de Pâques closes, le Roi arriva à Paris en poste, sur les deux heures après dîner.

Le mercredi 2.3, Messieurs de la Cour, auxquels le Roi demandait de l'argent, avec la vériiication de

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quelques Édits bursaux, allèrent trouver Sa Majesté qui était au lit. M. le Premier Président portait la parole : lequel le Roi, pour ne condescendre à ses demandes, entra en colère jusques aux démentis. 11 leur dit quïls feraient comme ces fils d'Amiens, qui, pour lui avoir refusé deux mille écus, en avaient baillé un million à Tennemi. Que, de lui, il s'en irait en Flandres se faire donner possible quelque coup de pistolle ; et lors, ils sauraient, à leurs dépens, que c'était que de perdre un Roi. Au Premier Président, qui lui dit» que Dieu leur avait baillé la justice en main, de laquelle ils lui étaient responsables », relevant cette parole, lui répartit « qu'au contraire, c'était à lui, qui était Roi, auquel Dieu lavait donnée, et lui à eux ». A quoi on dit que le Premier Président ne répliqua rien, outré {comme on présupposa de dépit et de colère, dont il tomba malade, et fut saigné. Ce que le Roi ayant entendu, demanda si avec le sang on lui avait point lire sa gloire?

Le jeudi 2o de septembre, Amiens fut rendu au Roi, qui la reprit, non par ruse, mais le plus mémorable effort, et par la plus grande gloire des armes du monde.

Le marquis de Montenègre en sortit, avec sa garnison, qui baisa la botte au Roi, étant à pied, et Sa Majesté à cheval, ayant son sceptre à la main. Et, le jour même, y entra, y laissant M. de Vie pour Gouverneur, avec une forte garnison.

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Le jour de Pâques flories, en mars, advint la prise de P>arrau, sur le duc de Savoie, par M. Lesdiguières, lieutenant général du Roi en ses armées de Dauphiné et Savoie.

En ce mois, fut réduite la Bretagne en l'obéissance du Roi, .ivec son duc de Mercœur, et fut publié l'édit de son accord et vérifié au Parlement de Paris le 20 du présent mois de mars.

Le samedi 2 de mai, la paix entre les deux Rois fut arrêtée et conclue à Vervins. contre Topinion et attente de tout le peuple; laquelle paix, Sa Majesté, au milieu de toutes ses pros|)érités, embrassa fort et ne refusa point, pour montrer qu'il savait commencer et finir la guerre.

Le vendredi 12 de ce mois [juin], fut publié, à la Table de Marbre et Cour du Palais, avec grande solennité et publique réjouissance, et au son de neuf trompettes, le Mandement du Roi pour la paix entre Sa Majesté le Roi d'Espagne et le duc de Savoie.

Furent faits feux de joie, par la ville, et l'horloge du Palais sonna, tout le long du jour, en carillon.

Messieurs de la Cour, en robes noires, furent à Notre- Dame, au Te Dewn, comme aussi les autres compagnies.

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On fit largesse, aux pauvres, de dix mille pains, devant l'Hùtel de Ville, où il y eut dix pièces de vin défoncées à tous venants.

Le mardi 16 de ce mois, le Légat arriva à Paris, dans une litière doublée de satin rouge, à côté de laquelle on portait sa croix, et était accompagné de quarante-deux carrosses. Tout le peuple le bénissait, comme le principal auteur et moyenneur de la paix, tellement qu'il l'ut reconduit en sa maison par plus de trois mille personnes du peuple.

Le jeudi 18 de ce mois, entrèrent à Paris, par la porte Saint-Denis, le duc d'Ascot et les autres seigneurs et ambassadeurs d'Espagne. Le comte de Saint-Pol les conduisait. Un bon nombre de noblesse française fut au devant, avec beaucoup de grands seigneurs de la Cour.

Le vendredi !'.>, ledit duc d'Ascot, fort accompagne et en bel ordre, alla saluer Sa Majesté au Louvre. Laquelle, sachant leur venue, s'était assise sous un magnifique dais, dans sa grande salle, où il les reçut plus humainement (ainsi qu'on disait) que royalement, étant, ce jour, tout habillé de noir. Le président Richardot, grand homme d'État, pour le témoignage de ceux qui l'ont pratiqué, porta la parole, lequel le Roi fît couvrir, et fit sa harangue, à moitié couvert; à laquelle le Roi répondit fort humainement et en peu de paroles, selon sa coutume.

Au sortir de là, le Roi s'en alla jouer à la paume, en son tripot du Louvre : le Maréchal de Biron tenait le jeu, et le Roi le secondait contre le prince de Joinville. Les étrangers y étaient, qui le regardaient jouer : aussi faisaient les dames, entre lesquelles paraissait, pardessus les autres, la duchesse de Beaufort, que le Roi fit démascjuer, afin que les Espagnols la pussent voir tout à leur aise. Sous la galerie était le Maréchal de Bouillon, qui pariait contre le Roi, lequel, au sortir du jeu, fit venir le petit prince, afin que les étrangers le vissent et

le sahiassenl, ce qu'ils firent et était assisté, entre autre noblesse, de M. le marquis de Pisani, son Gouverneur, qui répondait pour lui et les entretint longtemps, en espagnol, en italien et en français.

Le samedi 20, le Roi mena le duc d'Ascot et sa compagnie, à la chasse, courir un cerf : Sa Majesté prenant plus de plaisir à les exercer qu'à les nourrir, leur dépense lui revenant, par jour, à deux mille écus, pour sept cents tant de bouches quils étaient, selon l'état qui lui en fut baillé, ce jour : qui fut cause de hâter les céi-émonies, Sa Majesté ne se plaisant beaucoup à de telles dépenses.

Le dimanche 21 de ce mois, la cérémonie se fit à Notre-Dame, où la paix fut jurée, et y vint le Roi, tout habillé de noir, fort accompagné de noblesse et des principaux princes et seigneurs de sa Cour : puis donna à dîner, en la grande salle de l'Évèché, à M. le Légat et à MM. les députés d'Espagne, où, avec un visage merveilleusement gai et allègre, les festoya magnifiquement, et but par deux fois à la santé du Roi d"Espagne.

Le mardi 23, veille de la Saint-Jean, le Roi mit, de sa main, le feu au Feu de la Saint- Jean, qui fut fait devant rilôtel de Ville, en Grève, où on brûla la guerre, les tambours, les trompettes, les lances, les épées, et tous ses instruments. Et commanda Sa Majesté au Prévôt des marchands de ne laisser entrer dans ledit Hôtel de Ville aucunes dames ni demoiselles de Paris.

La collation y fut faite magnifique, où Madame de Guise servit la duchesse de Beaufort. qui était assise dans une chaise : à laquelle Madame de Guise, avec de grandes révérences, présentait les plats. Elle, d'une main, prenait ce qu'elle trouvait plus à son goût, et baillait son autre main à baiser au Roi, qui était près d'elle.

On faisait, en ce temps, à Paris, un conte plaisant, réputé fabuleux au commencement, mais qui enfin fut avéré pour véritable, d'un pauvre homme, que le Roi,

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en ce mois, trouva dans les bois de Saint-Germain, qui menait vendre une vache qu'il avait pour payer la taille : lequel le Roi, ayant pris plaisir d'arraisonner, voyant que ce pauvre bonhomme ne le connaissait pas, tira de sa bouche la quintessence des plaintes du pauvre peuple, sur les tailles et impôt que journellement on lui mettait sus. Et, pour lui en secouer davantage la bride, Sa Majesté lui dit qu'il fallait bien dire qu'on eût un méchant Roi, de tailler de cette façon son pauvre peuple. « Si n'est- il des pires (ainsi qu'on dit), va répondre ce bonhomme, tout à la bonne foi ; mais il a une belle Gabrielle qui le gratte, qui nous gâte tout! » Le Roi, se prenant à rire, voyant sa naïveté, lui fit donner douze écus, afin qu'il ne vendît point sa vache, et en fit le conte, le lendemain, à sa maîtresse, lui disant que, pour l'amour d'elle, il lui avait donné les douze écus.

Autour de Paris, en la France, Normandie et autres quartiers du Royaume, on n'oïait parler d'autre chose, tous les jours, que d'hommes, femmes et enfants mangés par les loups, arrachant les enfants du sein de leurs mères et les allant quérir souvent jusque dans leurs foyers, mais principalement en la Rrie, Champagne et Bassigny, on contait de cruels exploits faits par lesdits loups, comme si Dieu s'eût voulu servir de ces bêtes ci'uclles pour châtier les péchés des hommes, beaucoup pires qu'eux.

Sur la fin de ce mois de juin, les Espagnols, bien contents du Roi, mais las et harassés des exercices qu'il leur faisait faire, se trouvant bien empêchés de le suivre et n'en pouvant plus, demandèrent congé au Roi de reprendre le chemin de leur pays, où le Roi, de son cOté, les souhaitait il y avait longtemps.

Le mardi 18 de ce mois, la Cour de Parlement donna un arrêt contre le sieur de Tournon, à cause des Jésuites qu'il relirait, contenant pareillement défenses à toutes

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personnes d'envoyer écoliers aux Jésuites pour y rtre instruits, en quelques endroits et collèges qu'ils fussent.

Le vendredi 18 septembre, M. le Procureur général présenta nn homme ù Messieurs de la Cour qui avait une corne de cerf à la tète, qui lui était venue depuis l'âge de cinq ans. Elle lui prenait au-dessus du front et se recourbait par derrière; en sorte que, pour le mal qu'elle lui faisait, il était contraint parfois d'en faire couper.

Il était petit de stature, tirant sur le roux, serviteur d'un charbonnier qui se tenait dans les bois du Maine et n'avait vingt ans que n'en bougeait, de déplaisance, ainsi qu'il disait de son imperfection. 11 fut pris dans les bois, par M. le maréchal de Lavardin, qui l'envoya au Roi à Fontainebleau, où Sa Majesté le vit et le voulut faire baiser aux dames, et après le donna à un de ses officiers pour en faire son j)rofit. qui l'amena à Paris, où il tira argent de la curiosité de beaucoup de personnes.

Le mardi 22 de ce mois, le Roi revint de Fontainebleau à Paris et s'en alla dîner chez le Petit More, avec sa compagnie, à trois écus par tète, et voulut que chacun payiit son écho; alla souper et coucher sur Zamet, et le lendemain matin, après avoir ouï la messe aux Capucins, vint dîner chez Gondi, où il gagna deux mille écus, à trois dés, au comte d'Auvergne et au duc d'Épernon.

Le vendredi 30 d'octobre, la Cour étant à .Mousseaux, la ville de Paris fut fort troublée des nouvelles qu'on y apporta de l'extrémité de la maladie du Roi.

Les médecins de Paris les plus experts y furent mandés, dès la nuit, entre les autres Marescot et Martin. M. de .Montpcnsier, le duc de Joyeuse et le comte de Saint-Pol, avec plusieurs autres seigneurs et gentils-

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hommes, montèrent aussitôt à cheval et sortirent de Paris, cette nuit, pour aller trouver Sa ÎNIajesté, comme aussi se retirèrent les Gouverneurs en leurs Gouvernements.

L'effroi fut grand à Paris (où on le fit mort jusques au soir bien lard de ce jour, que M. de Montpensier arriva, qui assura la ville de la disposition de Sa Majesté beaucoup meilleure, mais qui avait été si malade qu'elle avait été deux heures sans parler ni mouvoir.

En ce temps et pendant ce mois, à la suscitation et par l'exhortement de quelques prédicateurs de Paris et du capucin Hrulart, entre les autres, qui prêchait les Avents à Saint-Étienne-du-Mont, fut proposé de porter le Saint-Sacrement par les rues, sous un poêle (à la mode d'Espagne), avec pareille pompe et cérémonie que le jour de la Fête-Dieu, et que, quand on irait sonner la cloche de la paroisse, que les paroissiens seraient avertis de sortir pour le venir accompagner et lui faire l'honneur qui lui était dû; aussi que devant les maisons par où il passerait il y aurait toujours quelqu'un à la porte, qui se tiendrait là, avec une torche ardente à la main, pour l'éclairer. Cette nouvelle façon et cérémonie fut autorisée par le nouveau Évoque de Paris, encore qu'eu égard au temps où nous vivons, elle fût jugée par tous les hommes d'esprit, quelque grands catholiques qu'ils lussent, une cérémonie de sédition plus que de dévotion. Et ainsi fut-elle jugée par la Cour assemblée en corps, qui arrêta que M. de Paris serait admonesté de se contenter de faire observer les anciennes traditions et cérémonies de l'Eglise, sans y rien innover ni changer, mêmement en celle-ci ; autrement que la Cour y pourvoirait. Nonobstant lequel arrêt, aux paroisses de Saint-Séverin et de Saint-Étienne, Saint-Benoît et quelques autres (mais peu), on ne laissa de pratiquer cette nouvelle cérémonie et porter en pompe ledit Saint- Sacrement, dont il advint à Paris, en ce mois, un scan-

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dale qui l'ut que le valet d'un gentilhomme, passant par la rue de la Harpe, comme on le portait, pour n'être descendu de son cheval, laillit d'être saccagé, encore qu'il eût ôté son chapeau et se dît être catholique : car nonobstant cela, ils le firent descendre de son cheval, et, lui portant les torches au nez, après l'avoir l'ait mettre à genou, lui donnèrent force gourmades et horions.

Aussi tous les prédicateurs de ce temps n'étaient que contre les Huguenots et leur Kdit, par lequel ils donnaient à entendre au peuple qu'il y avait temples accordés à Paris pour y prêcher, avec deux collèges pour instruire les enfants à la Religion. Et là-dessus émouvaient le peuple contre eux, jusques à parler de saignées qu'il était besoin de renouveler en France de vingt-cinq ans en vingt-cinq ans, et que tant qu'on y souffrii-ait deux religions, qu'on n'aurait jamais que mal; taxaient le Roi même en paroles couvertes et disaient que la caque sentait toujours le liareng. Tellement qu'on murmurait sourdement d'une Saint-Barthélcmy, et plus hors de Paris que dedans, car en beaucoup de villes ils s'enquestaient de ceux rjui venaient de Paris s'il était vrai le bruit qu'on faisait courir que ceux de Paris étaient prêts à jouer des couteaux : ce qui se faisait exprès pour empêcher la publication et exécution de l'Edit, contre lequel il y avait tous les jours des oppositions nouvelles, qui venaient de tous les quartiers et endroits de la France, auxquelles le Roi se trouvait bien empêché, étant des uns poursuivi aussi instamment comme il était traversé par les autres.

Enfin, Sa Majesté envoya l'Edita ceux de la Sorbonne, pour leur montrer que c'était celui même du feu Roi, de l'an 1577, comme c'était la vérité, excepté fort peu de chose, ce qu'ils savaient bien, mais craignaient la réalité de l'exécution de celui-ci, au lieu que celle de l'autre n'avait été qu'en papier : ce qui faisait qu'ils ne se pouvaient apaiser.

Le jeudi dernier de ce mois et an 1598, le Roi, séant

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en son conseil, fit opiner en sa présence sur rÉdit, lequel fut trouvé bon de recevoir purement et simplement. Schomberg, entre les autres, dit que ceux de la Religion étaient bons serviteurs du Roi, et que l'entrée aux États ne pouvait ni ne devait leur être déniée.

Le Connétable et le Chancelier furent bien de cet avis, mais que le Roi, pour contenter sa Cour, devait aller en personne au Parlement pour ly faire publier : ce que Sa Majesté ne trouva bon, dit qu'il n'innovait rien en cela de ce que le feu Roi, son prédécesseur, avait fait; que c'était le même Edit. Pour le regard des États, il ne se devait trouver plus étrange que les Huguenots y fussent admis que ceux de la Ligue, qui lui avaient fait la guerre, et toutefois il avait honoré les principaux d'entre eux de plusieurs charges et dignités, voire des principales et plus grandes de son Royaume (cela dit-il en présence du duc de Mayenne); au reste, qu'il était las de la guerre, qu'il avait porté les armes dix-huit ans avec les Huguenots, que c'étaient gens qui n'étaient si aisés à battre, comme beaucoup pensaient, et qu'on demandât à son cousin le comte de Soissons, qui les avait vus en besogne; qu'il s'assurait que trois ni quatre batailles ne les déferaient point. H y avait plus : c'est qu'ils l'avaient toujours fort bien assisté, et leur dirait librement que quand il les avait eus auprès de lui, il s'était tenu comme invincible. C'était pourquoi il désirait et voulait que leur Edit eût lieu. A quoi chacun baissa la tête.

Point de fruits en cette année, peu de vins, toutes choses chères à Paris, fors le pain, la constitution du temps humide et fort pluvieuse, même le dernier jour de cet an, auquel il plut tout du long du jour, ce qui cause coqueluches et catarrhes presque à tout le monde. Force ballets à Paris, qui dès deux heures après dîner, étaient éclairés de flambeaux comme chapelles ardentes; mais on en faisait des prières à autres saintes qu'à celles du Calendrier.

Le samedi 10 de ce mois [janvier', l'ut pendu à la Croix du Tirouer un petit laquais de treize ans qui avait dérobé trois cents écus à son maître.

Le mercredi 27, un nommé Le Mesle, dit La Roquinièrc, natif de la ville du Mans et clerc de ladite ville eut la langue percée d'un fer chaud et les deux lèvres coupées pour avoir proféré des blasphèmes exécrables contre Jésus-Christ, fit amende honorable la corde au col, et fut banni à perpétuité du royaume de France, et à lui enjoint d'en vider dans quinze jours, lesquels passés, s'il y était trouvé, serait pendu et étranglé sans forme ni figure de procès.

Le samedi 30, un paveur fut pendu à la porte de Paris pour avoir dérobé deux assiettes d'étain en une taverne. Il avait eu la Heur de lis, autrefois, pour avoir dérobé le plomb des fontaines : ce qui fut cause de le faire pendre.

Le samedi 20 mars, un jeune garçon du Perche fut pendu, à Paris, en Grève, pour avoir assisté au meurtre de deux gentilshommes, et parce qu'il était de la Religion, demanda un ministre, qui lui fut accordé, pour en la prison l'aller consoler, en une chambre, et non autrement.

Le vendredi 20, le lils dun Conseiller présidial de

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Nîmes fut pendu, aux Halles, et puis brûlé, pour la fausse monnaie, y ayant été surpris, le jour do devant, par le Prévôt de TIle-de-France, qui lui fit son procès en vingt-quatre heures.

Le samedi 27, fut pendue, en Grève, une demoiselle qui avait tué son enfant.

Le lundi 29, furent roués, à la Grève, deux hommes qui avaient volé le cabinet du cardinal de Gondi.

Le mardi 30 de ce mois, une fille. Agée de vingt-six ans, quon nommait Marthe, qui avait le diable au corps (ainsi qu'on disait), fut amenée de Loches en cette ville de Paris, et mise près Sainte-Geneviève, où chacun, par admiration et curiosité, l'allait voir. Elle disait merveilles contre les Huguenots, et son diable allait quérir tous les jours quelque àme nouvelle à la Rochelle et ailleurs pour mettre en sa chaudière, disant que tous les Huguenots étaient à lui. Et était hérétique à Paris qui ne le croyait et qui doutait que Marthe fût vraiment possédée du diable. Mais, parce que, nonobstant tous ces artilices, il se découvrait de la pipperie, en ce fait, en beaucoup de sortes, et que même la mère avait eu le bruit de se mêler de sorcellerie, cinq médecins de Paris furent nommés et députés pour la revisifer, qui étaient Marescot, Hautin, de Helin, Duret et Riolant, qui tous dirent que, selon leur art, elle n'avait point de diable. Enfin, toutefois, Duret revint et dit qu'il y en avait un. s'étant trouvé le seul des cinq de cette opinion, encore avec variation. Finalement le Roi averti de tout et que par ses contes elle émouvait son peuple et donnait pied à quelques ecclésiastiques de nouveaux l'cmuements, envoya lettres à M. d'Estrées par lesquelles il lui enjoignait de la tirer de là oîi elle était et la mettre entre les mains de sa Justice. Ce qui fut fait, et mise entre les mains de Rappin. qui la mena au Chàtelet : dont les prédicateurs crièrent fort, principalement le Capucin, qui, taxant ceux de la justice en ses sermons, prêcha que ce n'était à eux à faire, que telles

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matières n'étaient de leur gibier, et qu'il eût mieux valu que la ville de Paris et tous les ponts eussent été abîmés qu'une Ame eût été perdue : de quoi M. le Premier Président averti, réprima ledit Capucin, l'ayant envoyé «piérir pour cet elïet.

Le samedi 3 d'avril, le Capucin Langlet, dit le Poirier, Lorrain, avec un Jacobin ilamand, se disant prêtre de l'ordre de Saint-Dominique de Gand, furent roués, en la i)lace de Grève, à Paris, tous deux chargés et convaincus d'attentat contre la personne et État du Roi.

Le samedi 10 de ce mois, à six heures du matin, mourut à Paris la duchesse de Beaufort; mort miraculeuse et de conséquence pour la France, de laquelle elle était désignée Reine, comme elle-même, peu auparavant, disait tout haut qu'il n'y avait que Dieu et la mort du Roi qui l'en pût empêcher.

Sa Majesté (qui la révérait plus que Dieu, l'ayant toujours en la bouclie et devant les yeux), ayant eu avis de sa maladie, partit en diligence de Fontainebleau pour la voir; mais, ayant su l'état où elle était, s'en retourna, et, levant ses yeux en haut, dit : « C'est encore ici un coup du Ciel! » (comme c'était, à la vérité, et un des plus grands) s'en montra fort attristé et mélancolique, sans toutefois perdre la souvenance du cabinet de ladite dame, pour la conservation duquel et de ce qu'il y avait dedans de précieux il donna ordre incontinent.

Longtem[)S auparavant, ayant été persuadée, par des nécromanciens, qu'elle ne vivrait guère, se retirait souvent à part pour pleurer. Un, entre les autres, lui dit qu'elle toucherait du bout du doigt à son dessein, mais qu'un petit enfant l'engarderait d'y pai'venir, ce qui la navra jusqu'au j)rofond du cœur, car tout son désir était de mourir au moins Reine de France. Mais Dieu en avait ordonné autrement, qui lui donna une fin semblable à sa vie.

La duchesse étant morte, fut mise, deux jours, on

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soa lit de parade, où chacun était bien aise de l'aller voir. Les princesses y furent lui donner de l'eau bénite, de bon cœur, puis fut portée à Saint-Denis, où on lui fit un service, et de là à Maubuisson, où elle est enterrée.

Le ï> d'août, le Roi étant à Paris, à l'hôtel de Lyon, avec mademoiselle d'Antragues, comme il lui voulait faire présent d"un colier fort riche et beau, ladite demoiselle l'ayant refusé, faisant la renchérie, Sa Majesté, après l'avoir fort bien resserré et emporté quant et soi au Louvre, le lendemain, au lieu d'icelui, lui envoya un beau cent d'abricots.

En ce mois, fut présenté requête au Roi pour faire revenir les Jésuites : auxquels, en apparence, le Roi se montra favorable, comme aussi fit M. de Rosny, contre l'opinion de beaucoup.

Le mercredi 22' de ce mois, la dissolution du mariage du Roi, homologuée par la Cour de Parlement, fut publiée solennellement et publiquement, à huis ouverts dans l'église Saint-Germain de l'Auxerrois. Cette pauvre Reine, qu'on commença à appeler la Reine Marguerite, écrivit sur ce sujet une lettre au Roi, qui lui tira les larmes des yeux, si que Sa Majesté, après l'avoir lue, dit tout haut : « Elle se plaint que je suis cause de son malheur; mais il n'y en a point d'autre qu'elle-même. Dieu m'en est témoin ».

En ce mois [janvier] se firent force festins et ballets à Paris, et plus qu'on n'avait accoutumé, à cause de la venue du duc de Savoie, auquel le Roi était bien aise de faire montre de la grandeur et magnificence de sa ville de Paris. Entre les autres, s'en fit un fort beau sur le président Bouinville, où Sa Majesté se trouva avec Son Altesse. Et là, advint que le Roi ayant pris de lui une dame ou demoiselle à qui il parlait, un jeune conseiller de sa Cour, qui était en masque, fut si mal avisé qu'il alla prendre cette demoiselle d'entre les mains du Roi, afin de la mener danser. Auquel Sa Majesté, à l'instant, demanda qui il était, et lui ayant fait réponse qu'il avait cet honneur d'être un des conseillers de Sa Majesté en sa Cour de Parlement : « Venti'e Saint-Gris! lui dit le Roi, si les autres conseillers de ma Cour vous ressemblent, j'ai une Cour bien sotte ». Et en demanda ledit conseiller pardon à genoux au Roi, sans lequel on lui eût fait un grand affront.

Au commencement de ce mois et an, M. de Rosny retrancha deux plats du service ordinaire de la table du Roi, et, en ce faisant, lui épargnait: ainsi qu'on disait, trente-six mille écus tous les ans.

Au mois de juin, une femme, nommée Nicole Mignon, dame de la Corne-de-Cerf, à Saint-Denis, fut pendue, en

la place de Grève, à Paris, et son corps réduit en cendre, pour avoir voulu attenter à la personne du Roi.

Plusieurs faussaires furent exécutés à mort, à Paris, en ce mois, et, entre les autres, un notaire de la Religion, de la Rochelle, qui fut pendu à la Croix du Tirouer.

Sur la fin de ce mois de juin, le Roi partit pour s'en aller à Lyon, tant pour la guerre qu'il s'était résolu de déclarer et faire au duc de Savoie, au cas qu'il ne satisfît à sa promesse, que pour l'accomplissement de son mariage avec la Sérénissime Marie de Médicis, nièce de don Ferdinand de Médicis, Grand-Duc de Toscane.

Le samedi 22 de juillet, arriva M. de Rosny à Paris, pour donner ordre à la guerre de Savoie, faire traîner le canon et attirail, et faire levée de soldats,

La nuit du jeudi 10 août, laquelle finissait le jour limité au Duc de Savoie pour l'effet de ses tant réitérées promesses, la ville de Rourg, capitale du pays Rressan, fut réduite en l'obéissance du Roi, sans autre perte que d'un soldat.

Le lendemain, qui était le vendredi 11 du présent mois, l'ouverture de la guerre contre le Duc de Savoie fut criée et publiée à Lyon, et, la nuit même. Sa Majesté fit entrer son armée en la Savoie, pour la surprise de Montmélian, la voulant entamer par la principale et plus importante place de toute la province. Dont le Duc de Savoie averti, en dissimulant son maltalent et faisant, comme on dit, bonne mine en mauvais jeu, dit qu'il ferait encore longtemps porter la cuirasse au Roi. Ce qu'ayant été rapporté à Sa Majesté, repartit incontinent « qu'il lui ferait, à lui, dans peu de temps, porter la besace ».

Le mercredi 23 de ce mois, la ville de Chambéry, Parlement de la Savoie et siège du dernier ressort de la province, fut réduite au Roi, sans résistance et par

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composition, où le Roi entra et vérifia le dire des devins du Duc de Savoie, « qu'au mois d'août de cette année, il ny aurait plus de Roi en France ».

Le mariage du Roi et de Sérénissime Marie de Médicis fut fait et célébré, dans la ville de Florence, selon la procuration qu'en avait envoyée Sa Majesté au Grand- Duc, pour cet elïet, le vendredi G« jour du présent mois d'octobre, en la forme et manière contenue en une lettre (qui n'a été imprimée) écrite de Florence, le 7"" de ce mois, qui contient aussi les festins et magnificences qui y furent faites. De laquelle lettre un mien ami me donna la copie suivante :

» Le mariage du Roi se fit hier en cette ville : le Maître des Postes de Rome en va avertir le Roi. Il ny eut rien d'extraordinaire en cette cérémonie.

« La nuit venue, il fut préparé un festin royal à toutes les dames de qualité. 11 y eut bal, avant cela, où l'on dansa à la mode du pays.

« La table de la Reine fut couverte d'une chasse de tous les animaux, avec de grands arbres, partie faits de sucre et partie de linge ployé. La Reine s'assit au milieu; à sa main droite était la duchesse de Mantoue, sa sœur, la Grande-Duchesse et la duchesse de Rressiane. A la gauche, le Légat et le duc de Mantoue. Le Grand Duc, dom Virginio Ursini, la servit d'écuyer, et dom Jean, frère du Grand-Duc, d'échanson. Le premier service levé, la table se sépara, et disparut une pai'tie d'un côté, et l'autre de l'autre. Et, à l'instant, en vint une autre du bas, toute couverte de confitures. Après cela, une autre qui était un pré vert, garni d'arbres et de fleurs, avec une fontaine à chaque bout, et infinis petits oiseaux qui volaient par la salle.

« Les tables des dames furent aussi levées, et s'y trouva dessous une table couverte de confitures. Puis, des deux bouts de la salle, vint une nuée, dedans laquelle, à un des côtés, y avait une femme assise dans un chariot

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tiré par des paons, représentant Junon; à l'autre, une, dans un autre chariot tiré par des chevaux, représentant Minerve; qui toutes deux chantaient des hymnes à la louange de la Reine. Dimanche, il se doit faire une superbe Comédie, et lundi, une Pastourelle, dont la dépense coûtera plus de soixante mille écus. »

Le vendredi 3 de novembre, la Reine arriva à Marseille. De laquelle arrivée un mien ami me prêta le discours suivant (qui n'a été imprimé) écrit particulièrement à un grand seigneur de la Cour, contenant des particularités véritables et remarquables.

« Au port de Marseille y avait un pont de bois, qui allait du logis de ladite Dame à la galerie où elle mit pied à terre, et là était attendue avec le poêle, qui fut porté par quatre Consuls de la Ville qui avaient le genou en terre. Deux desquels, les plus anciens, présentèrent deux grandes clefs d'or à Sa Majesté, qu'elle prit, et les donna à M. de Lussan, Capitaine des Gardes Ecossaises, et fut reçue par Messieurs les Cardinaux et Officiers de la Couronne, et grand nombre d'autres seigneurs, princes, princesses, duchesses et infinies d'autres dames. Ladite Dame était accompagnée de Mesdames la Grande-Duchesse de Toscane et de Mantoue, et de trois princes, deux de la maison de Médicis et un de celle d'Ursini, de plusieurs autres seigneurs et de quatre-vingt et dix dames.

« Elle était vêtue d'une robe de drap d'or, coiffée haut à l'italienne, ses nœuds justes avec les cheveux sans poudre, le visage sans fard, la gorge un peu ouverte, avec un rang de grosses perles dedans.

« Sa Majesté est de fort riche taille, grasse et en bon point, à l'œil fort beau, et le teint aussi, mais un peu grossier, au reste, sans fard, poudre ni autre vilanie. Monsieur Le Grand et ceux qui l'ont accompagné ne se louent pas fort des Florentins, et y a des querelles ordinaires, non seulement entre les laquais et estafiers

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du Roi et delà ReinC; mais même entre les seigneurs et gentilshommes, jusqu'au sang répandu, et est la nuit que ruent les grands coups.

« Il faudrait beaucoup de papier pour particulariser le tout; quoi que c'en soit, on y fait bonne chère pour son argent; mais le Roi s'en lassera bientôt, car il défraie tout, et fait son état de trois mille cinq cents écus que lui en coûte par jour. 11 n'y a pas jusqu'aux forçais des gallères qu'il ne nourrisse. D'une chose se plaignent fort les Français, c'est que ceux que le Roi avait envoyés, un mois devant, pour attendre la Reine et la servir, ont toujours vécu sur leur bourse, et ne seront sans emprunt de moyens pour s'en retourner. Car, à la mode de Florence, le donner est perdu, et le tout y est fort chiche.

< L'humeur de la Reine plaira fort au Roi, car elle est prompte et gaie, i)orte une grandeur au front assez modérée, toutefois altière et accorte, aime fort la chasse aussi bien que le Roi, et la musique aussi : qui a été cause que Sa .Majesté lui a envoyé la sienne, avec tous ses violons et joueurs d'instruments, que la Reine et tous les seigneurs et dames de sa suite ont louée et admirée tout ensemble. »

Le samedi U de décembre, le Roi épousa, à Lyon, -Marie de Médicis, Princesse de Florence. Les cérémonies se firent le lendemain, 10 de ce mois, qui était le p dimanche.

Le mardi 9 de janvier, la Cour se leva à neuf heures, et alla en corps en l'église Xotre-Dame, où fut chanté le Te Deiim en réjouissance du mariage du Roi, après lequel M. de Paris fit la prière à ce qu'il plût à Dieu bénir toujours le Roi, confondre ses ennemis et lui donner bientôt une heureuse lignée. Et, le soir, sur les six heures, y eut force feux de joie par les rues de Paris, et un général, en la place de Grève, où on lâcha force coups de canon, avec une belle et brave scopéterie.

Le jeudi 8 février, la foire Saint-Germain commença, et y vint le Roi sur les quatre heures, qui leur dit que la Reine les venait voir, et qu'elle les ferait tous riches, pource qu'elle avait de l'argent frais.

Le vendredi 9 de ce mois, la Reine arriva, aux faubourgs Saint-Germain-des-Prés, à Ihôtel de Gondi, qu'on avait dès longtemps préparé pour l'y recevoir. Elle vint par-dessus les remparts des fossés, depuis la porte Saint-Victor jusques en son logis, sans passer par la ville. Elle était dans une litière, toute seule avec le petit Caïsar , et avait une robe de drap d'or. Quatre carrosses suivaient et deux litières. Au reste, fort mal accompagnée de noblesse, car elle n'avait point six gentilshommes de suite, et le plus apparent était le petit Delbène, qui parlait à elle à la portière de sa litière.

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Le Icndomain, !c Roi la mena par la main, par toute la foire, où il y eut si gronde l'ouïe de peuple pour la voir, que Leurs Majestés mrme y furent fort ])ressées, nonobstant la place que leur faisaient faire de bonne façon leurs archers des gardes et soldats. Le Roi y marchanda assez, mais n'acheta rien, comme aussi ne gagnèrent guère les marchands à celte première vue de la Reine.

Le samedi 10 de mars, à une heure après minuit, arriva un courrier, qui apporta nouvelles que le duc de Savoie, après beaucoup de délais et remises, avait signé la paix, cl que les gens du Roi étaient entrés dans Rourg.

Le jeudi 20 de ce mois, un nommé Accacioli, qui avait été ii Madame du .Maine, fut pris, pour avoir voulu attenter h la personne du Roi et envoyé prisonnier en la Rastille.

Le samedi Kl de juin, il y eut trois écoliers du Collège de la Marche, qui, par sentence de "SI. le Lieutenant criminel, furent fouettésdans ledit Collège, en présence d'un commissaire qu'il y envoya pour assister à ladite exécution, et ce j)Our avoir jeté de la boue au visage de (pielques hommes et femmes revenant du prêche d'Ablon, le jour de la Pentecôte, et, entre les autres, à un homme de qualité, qui était dans un carrosse, avec paroles injurieuses et scandaleuses tendantes à sédition.

Le Principal du Collège fut suspendu, pour un an, de sa charge, et enjoint à tous les régents dudit Collège de contenir tellement leurs écoliers qu'il n'en advhit plus de scandale. En conséquence de ceci, fut aussi publiée et attachée, par tous les coins des rues de Paris, une prohibition et défense à toutes personnes, de quelque qualité qu'elles pussent être, de plus outrager, de fait ou de paroles, ceux de la Religion, sur peine de punition corporelle.

Le lundi 13 août, lut publié à Paris un édit portant

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défense à toutes personnes, de quelque qualité qu'elles fussent, de porter en leurs habillements aucuns draps, ni toiles d'or ou d'argent, clinquants ou passements, sur peine de cinq cents écus d'amende. Le Roi en exempta seulement ses gardes, auxquels il donna permission d'user ceux qu'ils avaient.

Ce jour, arrivèrent à Saint-Germain-en-Laye, où la Cour était, les évéques d'Embrun, d'Évreux et de Clermont, avec le capucin Frère Ange et quelques autres du Clergé, pour livrer tous ensemble un assaut à Madame, sœur du Roi, en intention de lui faire changer sa Religion. Mais, nonobstant tout ce qu'ils y employèrent, elle demeura ferme et leur déclara, par généreuses réparties, qu'ils perdaient leur temi)S et qu'elle était aussi bien, ou mieux qu'eux, assurée de son salut en la profession de la Religion qu'elle faisait, en laquelle, comme étant la vraie, elle était bien résolue de vivre et de mourir.

Le samedi lii de septembre, le Roi arriva de Calais à Paris, où il ne fit que dîner chez M. de Mayenne, à l'hôtel de Nevers, et de là s'en alla en poste coucher à Fontainebleau.

Le jeudi 27 de ce mois de septembre, fête de Saint- Cosme, la Reine accoucha, à Fontainebleau, d'un fils, à onze heures du soir. La Varenne en apporta les premières nouvelles à Paris, où l'ordre de la réjouissance, ordonnée par M. le Chancelier, fut gardé comme s'ensuit :

Le vendredi 28, à deux heures après-midi, la grosse cloche du Palais commença à carillonner. A deux heures et demie, celle de Xotre-Dame, qui donna le signal à toutes les églises de faire le send^lable. A trois heures, le Te Dcum fut chanté en la grande église, où assistèrent les Cours souveraines en robes rouges, avec toutes les autres Compagnies, et en même instant en fut fait autant par toutes les paroisses, monastères et communautés de la ville. A l'issue de ces Te Deum fut allumé le

feu de joie publique, en la place de Grt-ve, où on tira le canon tant de la ville que do l'Arsenal; et, le soir, furent faits feux particuliers par tous les quartiers de la ville, où le canon tant de ladite ville que de l'Arsenal fut derechef tiré. Et, le lendemain, fête Saint-Michel, se lit procession gréncrale solennelle, à laquelle assistèrent .Messieurs delà Cour du Parlement, .Messieurs de la ville et autres Compagnies.

Le vendredi 10, le Roi, courant un cerf en la plaine d'IIerblay, après avoir pris son dîner au logis de .M. Prévost Malassise, fut blessé d'un coup de i)icd de cheval, duquel il eût couru fortune de sa vie, si M. le duc de Montbazon ne se fût jeté au-devant. Aussi, Sa Majesté dit tout haut « qu'en quelque rencontre et bataille qu'il se lut trouvé, il n'avait jamais eu tant de peur que de ce coup-là ».

Au même tenqis et peu après, comme Sa Majesté, tenant entre ses bras son Dauphin, s'amusait à e faire sauter par plaisir, il lui échappa des mains, et sans la nourice qui le reçut habilement, il l'eût, possible, tué. Ce fut une seconde peur qu'il eut, qui lui fit protester de ne le plus manier de cette façon. Protestation bien à propos, mais encore plus agréable à Dieu. d"où il faut croire que tels avertissements et délivrances lui venaient, si elle eût été pour ne le plus offenser.

Le mercredi 6 février, le Roi alla à la Foire , où il acheta quelques tableaux, même d'un Hollandais six petits des ligures de l'Arétin, qu'il montrait en riant à .M. de Montpcnsier et autres seigneurs étant près de sa personne; donna un mouchoir de quarante écus à la Reine pour sa Foire; puis, étant avisé par M. de Rosny de deux Cordeliers qui marchandaient des perles à huit écus Fonce, y prenant plaisir, les voulut faire entourer; mais ces frères, en ayant senti le vent, s'échappèrent et s'enfuirent. M. de Rosny acheta vingt-cinq écus la Procession de la Ligue, de Douet, peintre du Roi, en laquelle M. Guillaume Rose, évèque de Sentis, était peint comme Colonel, représenté au vif et pris du naturel par-dessus les autres.

Le mardi 20 de ce mois, je me fus, le matin, promener jusques à Saint- Victor, oij chacun courait voir une démoniaque, laquelle je trouvai qu'on allait conjurer, et était un simple prêtre, appelé Cœsar, qui en devait faire l'oflice : ce que j'eusse bien eu envie de voir. Mais, pour ce quon me dit que je ne pourrais en sortir plus tôt qu'à cinq heures, qui était la patience de huit bonnes heures qu'il fallait avoir, j'en remis la curiosité à une autre fois, et me contentai d'en apprendre des nouvelles d'un moine dudit Saint-Victor, qui m'assura que c'était la môme de la rue de la Savaterie, qu'on

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avait renvoyée à M. de Bourges environ Noël dernier, qui était revenue, comme font ordinairement les mauvais esprits; qu'elle était possédée de trois diables, dont on en avait chassé déjù deux, l'un le jour de Quaresmeprenant, l'autre le jour d'hier, et s'appelait ce dernier Cahos; que M. l'évèque d'Aix l'avait conjuré, mais qu'il n'y avait rien fait, et que ce dernier ne voulait point sortir, disant qu'il était le prince des autres et qu'il s'appelait Beelzébut; toutefois, qu'enfin, il avait dit qu'il sortirait, et que le signe qu'il en avait donné était une vitre d'une chapelle qui était en entrant au cloître, que le Moine me montra, laquelle il casserait en sortant.

Au commencement de juin, le Roi étant venu en grande compagnie en Poitou, dépêcha à diverses fois en Bourgogne le président Jeannin vers le Maréchal de Biron pour l'attirer en Cour, à raison des menées et intelligences que longtemps auparavant il avait tracées avec le roi d'Espagne et duc de Savoie, qui, pour le mieux surprendre et retenir, lui avait fait parler de son mariage avec l'une des filles dudit duc.

Le mercredi 12 de ce mois, après beaucoup de remises, le Maréchal arriva finalement à Fontainebleau, fort peu accompagné.

Le jeudi 1.3, environ sur la minuit, M. de Vilry. capitaine des Gardes, se transporta, avec quelque douzaine de ses soldats et archers, dans la chambre du Maréchal, et par commandement du Roi, lui ôta son épée, et à l'instant le constitua prisonnier de par Sa Majesté, quelque résistance de paroles qu'il pût faire au contraire.

En même temps, le seigneur de Praslin, aussi capitaine des Gardes, ôta l'épée au comte d'Auvergne, et l'arrêta prisonnier, par commandement de Sa Majesté.

Le samedi l.i, entre six et sept heures du soir, le seigneur Maréchal et le comte d'Auvergne, conduits par une Compagnie du régiment des Gardes, furent amenés

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par eau à Paris, et le même jour serrés et mis prisonniers à la Bastille.

Le samedi 27 du mois de juillet, le Maréchal fut amené entre les cinq et six heures du matin, au Palais, conduit par le seigneur de Montigny, Gouverneur de Paris, dans un bateau couvert de tapisserie, dans lequel y avait douze ou quinze soldats; et était ledit bateau suivi d'un autre tout rempli de soldats de la Garde du Corps et de ceux du Chevalier du Guet, outre lesquels y en avait encore d'autres sur les quais, qui accompagnaient à pied lesdits bateaux.

On fit descendre le Maréchal dans lîle du Palais, et entra par la porte du jardin de M. le Premier Président^ d'où il fut conduit par les Chambres des Enquêtes, dans la GrandChambre, devant Messieurs de la Cour, où il se trouva au commencement étonné; mais, ayant repris cœur, il répondit assurément à toutes les demandes de M. le Chancelier, qui, après l'avoir fait approcher et seoir près de lui sur une basse et petite sellette, fut plus de deux grosses heures devant Messieurs.

Sur les neuf heures, on le fit reconduire à la Bastille, tout ainsi qu'on l'avait amené; et c'est à noter que ce jour-là avaient été de bon matin posés des corps de garde et sentinelles à toutes les avenues du Palais, de peur d'émotion et de trop grande foule de peuple à le voir passer, et, outre cela, environ trente ou quarante Suisses, qu'on avait commis au Palais pour s'y promener.

Le lundi 29, M. le Chancelier se rendit au Palais à six heures du matin, et là, toutes les Chambres assemblées, on vacqua aux opinions jusques à deux heures aprèsmidi, qui toutes, conformément aux conclusions de Messieurs les Gens du Roi, furent à la mort. Ainsi par arrêt solennel, fut le Maréchal condamné par cent vingtsept juges à être décapité en Grève, comme atteint et convaincu d'avoir attenté à la personne du Roi et entre-

pris contre son État, tous ses biens confisqués, sa pairie réunir à la Couronne, et dégradé de tous honneurs et dignités.

Le mercredi dernier jour de ce mois, le Roi adressa ses patentes à la Cour, par lesquelles il déclarait qu'aux instances et prières des parents du sieui- Biron. pour laniitié f[u"il lui avait autrefois portée et pour plusieurs autres grandes considérations, son plaisir était qu'il lïit exécuté dans la Bastille, quoi(iuc larrèt portât qu'il le serait dans la place de Grève, voulant par ce moyen l'exempter de l'infamie d'un spectacle public.

Sur laquelle résolution, ce même jour dernier du mois, sur les onze heures du malin, Monseigneur le Chancelier, M. le Pi-emier Président, accompagnés de Messieurs les Lieutenants civil et criminel du Chàtelet, du Prévôt des Marchands et de quatre Lchevins de la ville, du Prévôt Bapin et d'aucuns des siens, du Chevalier du (iuct et de quelques-uns de sa compagnie, de Voisin, greffier de la Cour de Parlement, de six huissiers d icelui, de quelques sergents et plusieurs autres, entrèrent en la Bastille, où les seigneurs Magnan, curé de Saint-Nicolas-des-Champs, prédicateur du Roi, et Garnier, son confesseur, étaient déjà pour exhorter le sieur de Biron à penser à sa conscience et le faire résoudre à la mort : à quoi il ne voulait aucunement entendre, ne se pouvant persuader que ce fût à bon escient comme il se remarque par le progrès ci-dessous.

Celte compagnie, entrée en la chambre où était ledit Maréchal, le trouva occupé à conférer trois ou quatre Almanachs, considérant la lune, le jour, les signes et autres choses appartenantes à la judiciaire.

Monseigneur le Chancelier, s'adressant à lui, après l'avoir salué, lui demanda l'ordre du Roi, lequel il lui bailla, le tirant de la poche de ses chausses, après en avoir fait refus du commencement; puis on décousit la croix du Saint-Esprit de dessus son manteau, et se firent les autres cérémonies appartenantes à la dégrada-

tion d'un Maréchal de France, en pareil cas de crime capital de lèse-majesté.

Cela fait, ledit sieur Chancelier dit audit sieur de Biron qu'ils étaient en outre là venus pour lui prononcer l'arrêt de mort donné contre lui à la requête du Procureur général du Roi, et le faire exécuter.

Comme il fut près de l'échafaud, ceux qui étaient là pour voir ce spectacle, qui étaient environ soixante-dix, ayant fait quelque bruit à son arrivée, il dit : « Que font là tant de maraux et de gueux? qui les a mis là et quel bruit font-ils? » Et toutefois la vérité est qu'il n'y avait là que d'honnêtes gens. Puis il monta sur ledit échafaud, suivi des docteurs Magnan et Garnier, d'un valet de garde-robe du Roi, qui lui avait été baillé pour le servir à la prison, et de l'exécuteur, lequel voulant mettre la main sur ledit sieur de Biron, il lui dit qu'il se retirât arrière de lui et se donnât bien garde de lui toucher d'autre chose que de l'épée; qu'il lui dît seulement ce qu'il avait à faire. Lors il dépouilla son pourpoint et le donna audit valet de garde-robe.

Après, le bourreau lui présenta un mouchoir blanc pour le bander ; mais il prit le sien , lequel s'étant trouvé trop court, il demanda celui de l'exécuteur; et, s'en étant bandé et mis à genoux, il se leva et débanda aussitôt, sécriant : « N'y a-t-il point de miséricorde pour moi?» Et dit derechef au bourreau qu'il se retirât de lui, qu'il ne l'irritât point et ne le mît au désespoir, s'il ne voulait qu'il l'étranglât et plus de la moitié de ceux qui étaient là présents, desquels plusieurs eussent voulu être hors, voyant cet homme non lié parler de cette façon. De là un peu, il se remit à genoux et se rebanda, et tout incontinent se releva sur pied, disant vouloir encore voir le ciel, puisqu'il avait si tôt à ne plus le voir jamais, et qu'il n'y avait point de pardon pour lui. Pour la troisième fois, il se remit à genoux et se banda, et, comme il portait la main pour lever le bandeau, le bourreau lit son coup au même instant qu'il

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lui disait t[u'il ne lui Iranclierait point quil n'eût dit son In manus.

Si le bourreau n'eût usé de cette ruse, ce misérable et irrésolu homme s'allait encore lever, et de fait il eut deux doigts offensés de lépée du bourreau, comme il portait la main pour se débander pour la troisième fois. La tète tomba à terre, d'où elle fut ramassée et mise dans un linceul blanc avec le corps, qui le soir même fut enterré à Saint-Paul.

Telle fut la lin de Charles de Gontaul, sieur de Biron, Duc et Pair et Maréchal de France. Ce seigneur était de moyenne taille, noir de visage, assez gras, et qui, ayant les yeux enfoncés, avait un mauvais regard : auquel la Reine même, dès quelle l'eût vu premièrement à Lyon et bien regardé, le jugea traître et le dit. Au surplus. grand guerrier, plus vaillant que son épée, hasardeux jusqu'au bout, en ses entreprises heureux, conduites toutefois plus par témérité que par prudence: cupide de vaine gloire, ambitieux démesurément, fier et hautain, avec une superbie intolérable, (jui lui causa enfin ruine et malheur, selon la parole de Dieu, que Dieu n'siste aiw orgueilleux, et donne yrdce aux humbles. Quant à la Religion, catholique à dessein, et si peu chrétien, quil se fiait plus au Diable qu'à Dieu, l'invoquant et communiquant avec ce mauvais esprit par le moyen des sorciers et nécromanciens, qui enfin le trompèrent et réduisirent au pauvre état où chacun l'a vu mourir: salaire ordinaire que le Diable donne à ses serviteurs, étant meurtrier dès le commencement du monde et menteur, et rendant tels tous ceux qui adhèrent h lui. à fin de les perdre.

Le lundi 14 octobre, sur les quatre heures aprèsmidi, arrivèrent par la porte Saint-Antoine les députes des cantons des Suisses et de leurs associés, en nombre d'environ deux cents chevaux, lesquels venaient renouveler l'alliance qu'ils ont avec la Couronne de France. Ils avaient diné à Conllans, au logis de M. de \'illerov,

OÙ ledit seigneur les avait traités magnifiquement et recréés d'une musique singulière et excellente.

Le duc de Montbazon, avec le seigneur de iSIontigny, accompagné de plusieurs gentilshommes à cheval, allèrent au devant d'eux environ une lieue, et Messieurs les Échevins de Paris, le Chevalier du guet avec ses archers, et plusieurs autres personnes, furent par toute cette troupe conduits jusqu'en leurs logis, qui étaient en la rue Quinquampoix, où, logés par fourriers, furent tous les jours magnifiquement traités et entièrement défrayés par le Roi.

Le mercredi 16 de ce mois, sur les deux heures aprèsmidi, les Suisses vinrent au Louvre, bien accompagnés, faire la révérence à Sa Majesté.

La plupart desdits Suisses étaient fort en point, tout habillés de velours, portant chaînes d'or au col. Au surplus, beaux hommes, forts, et qui avaient bonne trongne et les faces cramoisies.

Le jeudi 17 de ce mois, ils se transportèrent tous à Saint-Germain pour y saluer M. le Dauphin, qui les y festoya fort magnifiquement.

Les jours suivants, ils furent aussi festoyés par M. le comte de Soissons, Messieurs de la Ville et autres prélats et seigneurs. Il n'y eut que le cardinal de Gondi qui s'en excusa sur le mécontentement qu'en pourrait concevoir Sa Sainteté s'il le savait, parce que beaucoup d'entre eux étaient hérétiques ; ce que le Roi ayant entendu s'en moqua.

Le dimanche matin 20 octobre, entre huit et neuf heures, le Roi, accompagné de Messeigneurs les princes de Condé, de Conti, de Soissons, de Montpensier, de messieurs le Connétable, d'Aiguillon, de Sommerive, Joinville, de Montbazon, et autres grands seigneurs et gentilshommes en bon nombre, monté dessus un barbe bien et richement harnaché, s'en vint, avec le tambour battant, en l'église Xotre-Dame, où s'étant mis en sa chaire, la Reine et messieurs les princes à sa main

droite, et les Suisses à sa gauche, y eut une très bonne et excellente musique de voix, d'orgues, luths et violes, qui dura un bon quart d'heure.

Le Roi, environné de messieurs de Vitry et de Praslin, capitaines des Gardes, ayant chacun d'eux à l'un de ses côtés; et M. de Beliévrc, chancelier de France; de M. de Vicq. son ambassadeur de Suisse, de Messieurs de Sillery et de Villeroy; fit venir devant Sa Majesté l'évèque de Valence avec les Évangiles : de l'autre côté y avait un secrétaire des Suisses, avec les contracts en parchemin, que Sa Majesté avait passés avec eux. Alors tous les Suisses s'étant lovés, et venus en nombre de quarante-cinq chacun en son rang, devant Sa Majesté, l'Avoyer de Berne, nommé Sagher, fit une longue harangue à Sa Majesté, qui était couverte, et lui la tête toujours nue : laquelle Sa Majesté, qui était debout, ayant entendue, se l'étant fait interpréter par son truchement, leur fit une belle et courte réponse, qu'elle commanda audit truchement de leur exposer. Cela fait, M. le Chancelier leur fit une longue harangue, qui leur fut aussi interprétée; et sur l'heure, tantôt trois à trois, ores deux à deux, mettant la main dessus les Évangiles, jurèrent solennellement l'alliance convenue et contenue en leurs contracts, et se retirèrent les premiers en leurs sièges, pour faire place aux autres.

Quand tous eurent fait le serment, ils revinrent tous ensemble en corps sous le poêle de Sa Majesté, qui, mettant aussi la main sur les Évangiles, fit le serment fort joyeusement, au grand contentement de tous les gens de bien, tant Suisses qu'autres régnicoles et étrangers affectionnés à la France.

Après toutes ces solennités, la musique, les orgues et les instruments sonnèrent un fort long temps, et ouïait-on en même temps les canons de M. de Rosny, qui tonnaient de l'Arsenal.

Entre une et deux heures après-midi, le Roi s'en alla à l'Évéché, accompagné des Suisses, lesquels il festoya

très magnifiquement. Sa Majesté dîna en une chambre avec la Reine, et les Suisses en la grande salle.

Après que Sa Majesté eut dîné, elle vint dans cette grande salle, fort bien accompagnée, et, se faisant apporter un verre de vin, but à tous ses compères, lesquels en même temps lui firent tous raison; et voulut aussi que les Cardinaux de Gondi et de Joyeuse bussent semblablement. Quoi fait. Sa Majesté se retira pour les laisser achever leur dîner. La Reine y vint aussi jusqu'à la porte, et les regarda un long temps s'escarmoucher à coups de verres.

En la salle basse, y avait aussi une grande table couverte pour les serviteurs des Suisses, qui triomphèrent de boire et manger. Il y en avait un, entre lesdits Suisses, qu'on disait qu'il portait son ventre en écharpe, et buvait demi-muid de vin par jour.

Il y en avait un autre qu'on appelait le colonel Hay, qui avait près de cent ans, marchait tout courbé, habillé en pantalon; auquel le Roi prenait plaisir d'en faire conter, parce qu'il disait être du règne du roi Louis XII, et s'être trouvé à la journée de Pavic où le roi François avait été pris.

Sur les six heures du soir, messieurs les Suisses, ayant été à table jusqu'à cinq heures seulement, se retirèrent en leur logis tout doucement, bien contents, saouls, et traités; et lors on ouït encore ronfler l'artillerie à TArsenal.

Le vendredi 22 de novembre, la Reine accoucha, à Fontainebleau, d'une fille. A quoi elle ne s'attendait pas, parce que sœur Ange, qui était une dévote que le Pape lui avait envoyée, et qui lui avait prédit qu'elle serait Reine de France. Tavait assurée du contraire, et qu'elle aurait trois fils : tellement qu'elle en pleura fort et ferme, et l'appelant ragaschc, ne s'en pouvait contenter. Le Roi, encore qu'il eût bien désiré le contraire, autant et plus qu'elle, ne laissa néanmoins de la consoler et réconforter fort bien, mais plaisamment, lui disant que

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si elle n'eût été de ce sexe, elle n'eût jamais été Reine de France, et qu'au surplus ils n'avaient point faute de moyens, Dieu merci, pour la pourvoir, et cpie beaucoup d'autres douieureraienl, si la leur demeurait.

Le dimanche 24 de ce mois de novembre, advint une chose plaisante, mais véritable, dans l'église de Verrières, qui est un village à trois lieues de Paris ; à savoir du sire lîecquet, marchand de drap, demeurant à Paris, en la rue Saint-Jacques, près la Cloche noire, homme riche et aisé, mais au surplus d'esprit faible et superstitieux jusqu'à l'idolàtrerie. Cet homme étant dans l'église, bien tard, à genoux devant une image de Notre-Dame qui est derrière l'autel, ayant dix chandelles attachées aux dix doigts de la main, un des prêtres l'ayant averti de sortir de l'église, parce qu'il était fort tard, n'en voulant rien faire, s'avisa d'une ruse pour l'en chasser, qui fut de prendre un linge blanc duquel il se masqua le visage, et en cette façon se vient présenter à cet homme, lequel étant en extase de dévotion commença à s'écrier : t Ah! douce Vierge Marie, bonne Notre- Dame! > Et cependant, tout elTrayé, sortit vivement, criant à tous ces bonnes gens que la Vierge Marie lui était apparue. Ce que voyant ce pauvre peuple, et commençant déj;ià crier miracle, comme étant de fort légère croyance en telles affaires, fut retenu par le prêtre, qui, leur ayant dit ce qu'il en était, fit tourner le miracle de l'apparition de la Vierge en risée.

Trois mois auparavant ou environ, en la paroisse Saint-Severin, à Paris, de laquelle il était, étant entré en contestation contre un prêtre qui lui demandait l'argent de trois messes qu'il avait dites pour lui, et soutenant contre ledit prêtre qu'il n'y en avait que deux, en étant venus devant l'Ofllcial, qui n'en adjugea que deux au prêtre, et que la tierce demeurait à son profit, ledit prêtre, s'en voulant venger, et sachant qu'en cette chapelle Notre-Dame, où il faisait dire ordinairement ses messes, y avait un petit crucifix de cuivre, qu"il baisait

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toujours sept ou huit fois avant qu'ouïr ses messes, ayant su l'heure qu'il y devait venir, prit ce crucifix et le chauffa si chaud qu'il n'y eût bouche si froide qui n'en eût été échaudée. Puis, l'ayant remis en sa place, ce bonhomme étant venu pour baiser comme de coutume son petit Dieu (qu'il appelait), s'échauda tellement qu'il commença à crier : < Ah ! mon petit Dieu, que tu es chaud! » Et, se contentant de lui avoir donné un baiser, ne voulut point retourner aux autres. Exemples qui nous apprennent combien vaine et ridicule est la superstition.

Sa Majesté, chassant un des jours de ce mois vers Grosbois, se déroba de sa compagnie, comme il fait souvent, et vint seul à Créteil, qui est à une lieue par delà le pont Charenton, où étant arrivé, sur l'heure du dîner, affamé (comme on dit communément) comme un chasseur, vint à l'iiôtelleric, où ayant trouvé l'hôtesse, lui demanda s'il n'y avait rien pour dîner. Elle lui répondit que non, et qu'il était venu trop tard. Mais, à l'instant, avisant une brochée de rôti, demanda pour qui donc était ce rôt-là. L'hôtesse lui dit que c'était pour des Messieurs qui étaient en haut, et qu'elle pensait que ce fussent des procureurs. Le Roi alors (qu'elle ne prenait que pour un bien simple gentilhomme, parce qu'il était seul) la pria de leur aller dire qu'il y avait un honnête gentilhomme qui venait d'arriver, qui était las et avait faim; qu'il les priait de lui donner un morceau de leur rôt pour de l'argent, ou qu'ils l'accommodassent du bout de leur table, et qu'il paierait son écot. Ce qu'ils lui refusèrent tout à plat, disant que, pour le regard de leur rôt, il n'y en avait pas trop pour eux, et, quant à dîner avec eux, ils avaient des affaires ensemble et étaient bien aises d'être seuls.

Le Roi, ayant entendu cette réponse, demanda à l'hôtesse quelque garçon, pour envoyer là auprès lui quérir compagnie, et lui ayant donné une pièce d'argent, l'envoya au sieur de Vitry, qu'il lui désigna par un

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autre nom, et par une autre srrande casaque rouge qu'il portait, et qu'étant là, il lui dît qu'il vînt incontinent trouver le maître du Grand-Cornet. Ce que le garçon ayant fait, et le sieur de Vitry, ayant connu par son langage que c'était le roi, s'en vint incontinent trouver Sa Majesté, accompagné de huit ou dix autres : lequel, ayant conté audit Vitry sa déconvenue et la vilenie de ces procureurs, lui enchargea par même moyen de s'aller saisir d'eux, et qu'il les menât à Grosbois, et qu'étant là il ne faillît de les bien fouetter et étriller, pour leur apprendre une autre fois à être plus courtois à l'endroit des gcnfilslionimes. Ce que ledit sieur de Vitry exécuta fort bien et promptement, nonobstant toutes les raisons, prières, supplications, remontrances et contredits de Messieurs les procureurs.

Cette année 1602 fut si stérile de fruit, principalement de poires et de pommes, que les poires de Bon-Chrétien se vendaient un écu la pièce; et en fut fait présent au Roi, d'un cent, qui coûta cent écus. Les pommes aussi, qu'on achetait pour la bouche de Sa Majesté, coûtaient d'ordinaire au prix de quarante sols la pièce.

Le dimanche gras, 9 février, le Roi, tout habillé de satin l:)Ianc, courut la bague aux Tuileries, et l'emporta par deux fois; et les autres seulement une, ne courant point qu'il ne lui donnât atteinte

Le jeudi 20, le Roi partit de Paris pour s'en aller à Metz, où la Reine le suivit.

La constitution de cette saison fut si maligne que les pleurésies fréquentes et dangereuses, qui couraient à Paris et en emportaient beaucoup, se tournèrent, sur la fin du mois de mars, en de pires encore, à savoir en des morts si soudaines et étranges que les médecins, par leurs confessions propres, n'y entendaient du tout rien, tellement qu'ils furent sur les termes (comme je l'ai oui confirmer à un d'entre eux) de demander permission à la justice de faire ouvrir, à leurs dépens, le corps de ceux qui mouraient de cette façon, pour en servir au public à eux, afin de découvrir les causes de leur mort, et y remédier selon leur art.

Le mardi 8 d'avril, M. du Plom me montra des lettres que lui écrivait un sien ami de Bordeaux, en date du 20 du mois passé, qui contenaient les avis suivants :

Que le Roi avait mandé à M. le Maréchal, sur le bruit que les Jésuites faisaient courir qu'ils avaient permission de Sa Majesté d'ouvrir leur collège, qu'il s'assurât qu'il n'en était rien; que sa volonté y était toute con-

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traire; qii"il n'en avait parlé un seul mot à leur jurât, et qu'il le fît entendre à sa Cour, aux jurats et habitants de la ville, aux Jésuites, et nommément à leur Père (Marnas, qui en avait semé le bruit par toute la province.

Que ledit seigneur Maréchal avait envoyé prisonniers au Château-Trompette un prêtre et un gentilhomme, pour avoir conspiré de tuer Sa Majesté avec une arbalète qui avait un pan de long, laquelle il avait envoyée au Roi, et qu'il y avait encore une autre de Béarn, qu'on cherchait.

Le 2i, sur les trois heures du matin, la reine dAngleterre rendit res[)rit fort doucement, après avoir perdula parole deux jours auparavant, sans avoirenduré fièvre aucune ni douleurs pendant sa maladie, ni perdu en façon quelconque de son sens et entendement, qu'elle a eu toujours bon jusqu'à la fin.

L'opinion commune des médecins de la Reine, et de ceux qui l'ont assistée et servie privément en sa chambre, est que sa maladie procédait d'une tristesse qu'elle a toujours tenue fort secrète; et fondent leur jugement sur ce qu'il n'est jamais apparu en elle aucun signe mortel, hors celui de làge. ayant toujours eu le pouls sain et la vue bonne; joint, disent-ils, qu'en tout le cours de sa maladie elle n'a jamais voulu user de remède quelconque qu'on lui ait proposé, nonobstant les prières et menaces dune mort certaine, qu'on lui proposait si elle ne se voulait autrement aider, comme si elle eût pris cette résolution de longue main, de vouloir mourir, ennuyée de sa vie par quelque occasion secrète, qu'on a voulu dire être la mort du comte d'Essex.

Quoi que c'en soit, la vérité est qu'aussitôt qu'elle se sentit atteinte du mal. elle ne cela point, mais dit tout haut qu'elle voulait mourir et le désirait.

Elle n'a fait aucun testament ni déclaration publique de son successeur, et ne s'est mise au lit, que trois jours avant sa mort, ayant demeuré plus de quinze jours assise sur des coussinets, toujours vêtue, ayant les yeux fichés en terre, sans vouloir voir, ni parler à personne.

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L'archevêque de Cantorbery et l'évêque de Londres, avec son aumônier, n'ont pas laissé de l'assister à sa lîn, où elle a témoigné beaucoup de signes de dévotion et de reconnaissance envers Dieu.

Le lundi 10 de mai, le Roi, étant à Fontainebleau, tomba fort malade dune rétention d'urine, avec la fièvre. Ce qu'il appréhenda si fort, que voyant que le vomissement qu'il avait accoutumé d'avoir ne l'avait en rien allégé, dit qu'il se sentait fort faible, et craignait que Dieu voulût disposer de lui , et partant voulait donner ordre à sa conscience et à ses affaires. Se fit apporter le portrait de son Dauphin, et le regardant, dit tout haut ces mots : c Ha ! pauvre petit, que tu auras à souffrir, s'il faut que ton père ait mal! >

Ce jour 28, vinrent à Paris les nouvelles du bon portement et convalescence du Roi, qui le lendemain devait toucher les malades à Fontainebleau. Ce qui réjouit fort le peuple.

Le vendredi 20 de ce mois [de juin], le Roi passa, du quai des Augustins au Louvre, par-dessus le Pont-Neuf, qui n'était pas encore trop assuré, et où il y avait encore peu de personnes qui s'y hasardassent. Quelques-uns, pour en faire l'essai, s'étaient rompu le col et tombés dans la rivière : ce que l'on remontra à Sa Majesté, laquelle fit réponse (ainsi qu'on dilj qu'il n'y avait pas un de tous ceux-là qui lut roi comme lui.

Le jeudi 25 septembre, le Roi arriva à Saint-Germain, étant de retour de son voyage de Normandie, où il arrêta le rétablissement des Jésuites, confirma Sigongne en son gouvernement de Dieppe, et ôta à Crèvecœur le gouvernement du château de Caen.

Le mardi 9 décembre, la Cour fut assemblée pour le rétablissement des Jésuites, que Sa Majesté leur déclara vouloir avoir lieu, sans plus amples remontrances ou déclarations.

Le lundi IG de février, étant allé voir M. Cazaubon, il me parla d'un livre imprimé depuis peu à Pavie, in-4'\ composé par un docteur en droit canon, nommé Carrerius, sur la puissance du Pape, contre le Cardinal Bellarmin, lequel il accuse d'avoir fait trop petite et avoir réduit cette souveraine puissance Pontificale au petit pied par ses écrits : car il dit qu'au Pape appartient toute la terre, et que tout ce qui y est contenu est de son domaine et de sa juridiction, voire que tous les Rois et Princes de la terre ne sont que de simples valets et serviteurs ministériaux de Sa Sainteté.

En ce mois, mourut en Lorraine Madame la duchesse de Bar, sœur unique du Roi,et en arrivèrent les nouvelles à Paris et à la Cour le dimanche lo du présent mois de février, qui furent celées au Roi jusques au mardi en suivant, pour ce qu'il avait ses gouttes.

Sa Majesté s'en montra fort fâchée et en pleura (ce qu'on a fort remarqué lui être avenu), défendit tout à l'heure les balets et mascarades, pour un temps, et commanda à Messcigneurs de Nemours et comte d'Auvergne de différer leur balet, qu'ils devaient jouer le jeudi: puis, pour passer sa fâcherie, s'en alla à Saint- Germain, après avoir donné ordre aux bagues du cabinet de ladite dame, qu'on disait être morte des drogues chaudes et fortes que quelques empiriques lui avaient

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fait prendre pour avoir des enfants, et même de la soie rouge. Autres disaient (mais avec calomnie) qu'on lui avait aidé, et qu'avec la dispense du mariage était arrivée celle de la mort, qu'on avait trouvée attachée au bout.

En ce temps, couraient à Paris les conditions du contrat que Sa Majesté voulait passer avec les Jésuites pour la fondation qu'elle leur avait accordée d'un collège en sa maison de La Flèche en Anjou.

Entre autres particularités, la sépulture des cœurs de Leurs Majestés y est désignée et ordonnée dans le milieu de leur église, avec beaucoup de solennité et cérémonie, et à l'instante prière et requête desdits Jésuites.

Par où il semble que ces bons Pères, quelque bons religieux qu'ils soient, aient enfin voulu avoir le cœur d'un Roi mort, que tant de fois ils lui auraient voulu arracher pendant sa vie.

Au commencement de mai, coururent, à Paris, des chiens enragés, qui effraient le peuple et en mordent tout plein; entre autres, le banquier de Sanzay, qui, sortant de sa maison près du cimetière Saint-Jean, pour aller à la messe, en fut mordu d'un à la jambe; laquelle M. Duret, le médecin, lui lit cerner, inciser et accoutrer tout à l'heure; puis l'envoya à la mer, qu'on tient être le souverain remède à cette maladie : comme aussi ledit Sanzay en guérit. On fît faire défenses, par la ville, sur peine de cent écus d'amende , de laisser sortir aucuns chiens des maisons, et qu'on eût à tuer incontinent ceux qu'on trouverait par les rues : ce qui fut observé et entretenu à la mode de Paris.

Le o du mois de juin, le Roi reçut avis d'un long et furieux assaut donné à Ostendc par l'Espagnol, qui fut aussi virilement repoussé, comme bravement il avait été assailli : si qu'il en demeura une grande quantité de

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morts des assaillants, desquels on en comptait de tués jusques à près de deux mille.

Le 23 de ce mois, qui était un mercredi, auquel jour on avait remis la petite Fête-Dieu, pource que la Saint- Jean était le lendemain, la procession Saint-Sulpice des faubourgs Saint -Germain , qui avait accoutumé de passer par la rue de Tournon n'y passa point, pour l'amour de l'Ambassadeur d'Angleterre qui y était logé, et ne voulut souffrir qu'on tendît devant sa maison, disant qu'il ferait mettre le feu dans les tapisseries qu'on y tendrait.

Le vendredi 13 août, fut bridée en la place de Grève, à Paris, une femme convaincue dètre dès longtemps sorcière.

Ce jour [18 août], le Lieutenant civil Miron, fait Prévôt des Marchands, revint de Fontainebleau saluer Sa Majesté, qui se montra fort contente de son élection.

Le samedi 28, fut pendu à Paris, devant la maison du Chevalier du Guet, un jeune garçon, âgé de dix-sept ans seulement, qui avait été petit laquais audit logis, pour avoir crocheté deux cabinets où il y avait tout plein de bagues. Ce pauvre garçonnet, comme on le menait pendre, pleurait à chaudes larmes, et disait que c'était la première qu'il lui était avenu.

Le dimanche 21), M. le Dauphin passa par Paris pour aller à Fontainebleau, où le Roi l'avait mandé. Il était dans une litière découverte, où Madame de Malissi, sa gouvernante, le tenait, et y eut force vivat criés par le peuple à son arrivée.

Le jeudi dernier de septembre, fut pendu et puis brûlé aux faubourgs Saint-Jacques, à Paris, devant le jeu de paume de Bracqucs, un misérable tripotier qui servait ordinairement de naquet par les jeux de paume, et ce

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pour avoir proféré des blasphèmes horribles et exécrables contre Jésus-Christ et sa très sainte Mère, dont il faisait métier et marchandise. Son dicton fut supprimé et son arrêt brûlé avec son corps, afin que jamais ne fût parlé, entre le peuple, d'une si grande et vilaine énormilé.

Le jour de Toussaint, l'^'" de novembre, le curé de Saint-Paul, à Paris, alla aux Jésuites, près le petit Saint-Antoine, dès le matin, où, ayant trouvé dans l'église les nappes mises sur la table pour communier, en grande colère ôta lesdites nappes, et avec une âpre et sévère remontrance exhorta le peuple de venir communier chacun dans sa paroisse, et non là où ils ne le pouvaient faire sans permission de leurs curés, menaça d'excommunier ceux de ses paroissiens qui s'y trouveraient, prêcha au même temps contre l'abus des bâtons des confrairies, et excommunia ceux de sa paroisse qui dorénavant les prendraient. Le curé de Sainte-Eustache fit le même en sa paroisse.

Cette année 1604 fut bonne en France, fertile en blés, vins et fruits, avec abondance de toutes autres sortes de biens pour les commodités de cette vie, que le bon Dieu nous a départis largement et libéralement.

Mais, en récompense de ces grands biens de Dieu, nous avons été mauvais et ingrats envers sa divine majesté, stériles de toutes bonnes œuvres et abondants en tous vices, luxes et dissolutions, comme si nous voulions prendre occasion d'être mauvais sur ce que Dieu nous est bon : ce qui me fait craindre son jugement sur nous pour les années qui viennent, voire sur les grands et les petits, si chacun en particulier et en général ne s'amende, qui est l'unique moyen de détourner son ire et les grands maux qui semblent nous menacer de fort près.

Pendant la foire Saint-Germain de cette année, où le Roi allait ordinairement se promener, se commirent à Paris des meurtres et excès infinis proci'-dant des débauches de la foire, dans laquelle les pages, laquais, écoliers et soldats des Gardes firent des insolences non accoutumées, se battant dedans et dehors comme en petites batailles rangées, sans qu'on y put ou voulût donner autrement ordre. Un laquais coupa les deux oreilles à un écolier dans la foire, et les lui mit dans sa pochette, dont les écoliers mutinés, se ruant sur tous les laquais qu'ils rencontraient, en tuèrent et blessèrent beaucoup. Un soldat des Gardes ayant été attaqué desdits laquais au sortir de la foire, et atteré par eux de coups de bâton sur les fossés Saint-Germain, s'étant enfin relevé, en tua deux et les jeta tous morts dans les fossés, puis s'en alla et se sauva. Voilà comme les débauches, qui sont assez communes en matière de foire, furent extraordinaires en celle de cette année, laquelle néanmoins on prolongea jusques à Carêmeprenant.

Le dimanche 13 mars, le Roi. étant à Chantilly, reçut les nouvelles du décès à Rome du Pape Clément VIII, le 3 de ce mois : Pape pacifique et bon Français, qui était la cause que le Roi l'aimait et l'honorait beaucoup.

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Ceux de la Religion même ne le haïssaient pas, s'étant toujours comporté en leur endroit fort gracieusement, et plus que pas un de ses prédécesseurs, jusques à leur octroyer des passeports pour aller et venir librement à Rome : ce qu'on ne trouva point avoir jamais été fait par aucun Pape. Quand il mourut, et longtemps auparavant, ce n'était plus de lui qu'une masse de chair, étant perclus de corps et d'esprit, ayant les mains mêmes toutes pourries et crevées : si que quand on lui venait baiser les pieds , qui étaient bien puants autant que tout le reste, il lui fallait soulever les mains pour donner la bénédiction.

Le lundi il avril, le Roi eut nouvelles comme Alexandre de Médicis, cardinal de Florence, âgé de cinquante-neuf ans, avait été nommé et élu Pape à Rome le vendredi 1«"" de ce mois, et qu'il avait pris le nom de Léon XL De cette élection, Sa Majesté se montra fort joyeuse et contente, se promettant d'avoir un Pape à sa dévotion et très affectionné au bien de son État, encore que les plus avisés, à Rome, tinssent que Sa Majesté s'y fût trouvée trompée à la fin, pour être ce Pape du parti d'Espagne.

Le mercredi 27 de ce mois, ce bon Pape mourut, n'ayant tenu le siège que vingt-six jours et quelques heures, Sa Majesté en ayant reçu les nouvelles huit jours après, qui le fâchèrent fort, comme aussi le deuil à Rome en fut grand entre tout le peuple.

Le mercredi 23 mai, arrivèrent les nouvelles à Paris de l'élection du Cardinal Rorghèse au Pontificat, le lundi 16 de ce mois, sans que lui ni autres y eussent pensé, ainsi qu'on disait, et prit le nom de Paul V.

En août, la venue de la Reine Marguerite à Paris, oîi on ne l'avait vue depuis vingt-quatre ou vingt-cinq ans, et son arrivée à la Cour tant soudaine et précipitée qu'il

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semblait qu'elle n'y dût jamais être assez à temps, réveillèrent les esprits curieux, et fournirent d'ample matière de discours à toutes sortes de personnes.

Elle prit son logis à Paris, en l'Hôtel de Sens, joignant l'Ave-Maria.

On disait qu'à son arrivée le Roi l'avait requise de deux choses : l'une, que pour mieux pourvoir à sa santé, elle ne fît plus, comme elle avait de coutume, la nuit du jour, et le jour de la nuit; l'autre, qu'elle restreignît ses libéralités et devînt un peu ménagère. Du premier, elle promit au Roi d'y apporter ce qu'elle pourrait pour contenter Sa Majesté, encore qu'il lui fût fort mal aisé, pour la longue habitude et nourriture qu'elle en avait prise; mais qu'au regard de l'autre, il lui était du tout impossible, ne pouvant jamais vivre autrement et tenant cette libéralité de race, comme, à la vérité, du côté de sa mère, les Médicis ont été tous notés de prodigalités démesurées, et si, pour cela, n'en ont pas été estimés plus gens de biens.

Le samedi 10 de septembre, on trompetta des défenses par la ville de Paris de plus chanter par les rues la chanson de Colas, et sur ce peine de la hart, à cause des grandes querelles, scandales et inconvénients qui en arrivaient tous les jours, jusques à des meurtres. Cette chanson avait été bâtie contre les Huguenots, par un tas de faquins séditieux, sur le sujet d'une vache qu'on disait être entrée dans un de leurs temples, près Chartres ou Orléans, pendant qu'on y faisait le prêche, et qu'ayant tué ladite vache, qui appartenait à un pauvre homme, l'avaient après fait quêter pour la lui payer.

Or, à Paris et par toutes les villes et villages de France, on n'avait la tète rompue que de cette chanson, laquelle grands et petits chantaient à l'envi l'un de l'autre, en dépit des Huguenots , devant la porte desquels, pour les agacer, cette sotte populace la chantait ordinairement; et était déjà passé en commun proverbe, quand on voulait designer un Huguenot, de dire:

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C'est la vache à Colas, d'où procédait une infinité de querelles et batteries, ceux de la Religion s'en formalisant fort et ferme, et étant aussi peu endurants que les autres, qui s'en fussent servis volontiers à faire une sédition, à l'instigation de quelques-uns de plus grande qualité, qui les y poussaient sous main, et faisant semblant d'éteindre le feu l'allumaient. Cela fut cause des défenses si étroites qu'on en fit, et aussi que le jour de devant il y en eut, près les Cordeliers, un qui la chantait, qui en fut payé d'un coup dépée par un de la Religion, archer des gardes de M. de La Force, qui l'étendit mort sur le pavé.

Le lundi 19 décembre, un gentilhomme nommé Mérargues [Louis de Lagonia, sieur de], fut décapité en la place de Grève, à Paris, pour avoir voulu rendre la ville de Marseille à l'Espagnol. Il était parent de Messieurs de Joyeuse, et avait épousé la nièce de M. de Grillon.

Ge jour, comme le Roi, revenant de la chasse, passait à cheval sur le Pont-Neuf, environ les cinq heures du soir, se rencontra un fol, qui ayant un poignard nu sous son manteau, tâcha d'en offenser Sa Majesté; et Tayant saisi par le derrière de son manteau, que le Roi avait agrafé, le secoua assez longtemps, jusqu'à ce que chacun étant accouru au secours, étant pris et interrogé sur ce qu'il voulait tuer le Roi, pource qu'il lui détenait injustement son bien et la plus part de son royaume, et plusieurs autres folies; puis, en riant, dit que pour le moins il lui avait fait belle peur. Ce fol s'appelait Jacques des Iles, natif de Sentis, praticien et procureur audit lieu, transporté dès longtemps de son esprit; lequel, à cette occasion, selon la déposition des procureurs mêmes dudit Senlis, avait été chassé de leur siège, et l'en avaient ôté comme fol et furieux. On ne laissa toutefois de procéder contre lui comme contre un criminel de lèse-majesté au premier chef, et le voulaiton envoyer au gibet, tout fol quïl était, pource qu'on

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disait (comme la vérité était) que la graine de ces fols-là n'était point de garde, et que leurs folies étaient par trop dangereuses et préjudiciables à l'État; mais le Roi ne le voulut jamais permettre, disant qu'il en faisait conscience, pource quil avait bien reconnu que c'était un vrai foi, et qu'il fallait encore donner celle-là à la saison, qui en était fertile. Et là-dessus Sa Majesté ramentut le conte qu'on lui avait fait d'un homme d'apparence, lequel, avec un beau manteau de peluche qu'il avait, s'était jeté, le dimanche auparavant, de dessus ce Pont-Neuf même dans l'eau et s'était noyé.

Les ecclésiastiques, le soir, allèrent au Louvre congratuler Sa Majesté de cette heureuse délivrance. Il y avait huit évèques : M. l'Archevêque de Tours portait la parole. On y remarqua un trait digne de la générosité du Roi, qui fut que Sa Majesté ayant accoutumé aux autres fois que ceux de cette Compagnie le venaient trouver, de commander qu'autres que les évèques eussent à se retirer, ce jour, tout au contraire, il enchargea et voulut que tous ceux de leur suite fussent reçus à en approcher, jusques à leurs valets et simples prêtres : voulant montrer par là le peu de crainte et défiance qu'il avait, nonobstant les mauvais bruits qui couraient.

Le lendemain, on en chanta le Te Deiun à Paris, mais sans le su et consentement du Roi.

El^Sur la fin de cet an, fut découverte la tragédie d'Angleterre, qui était une horrible conjuration contre l'État du Royaume et la vie et personne du Roi, lequel on devait exterminer et faire sauter et brûler, avec tout son Conseil, dans son Conseil même, puis tuer tout le peuple jusqu'aux enfants du berceau, passant tout au fil de répée,sans distinction aucune de qualité, d'âge ni de sexe.

Cette damnable menée et conjuration ne regardait seulement ll-'lat d'Angleterre, mais celui de tous les princes voisins et potentats de la Chrétienté. La traînée

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en était longue, et la fusée jetée embrasait beaucoup de pays, même celui de la France, par l'artifice des Jésuites, qui s'y trouvèrent bien avant mêlés (comme ils sont toujours en ces grandes bouleverses et renversements d'États).

En cet an 1605, il y eut à Paris une grande assemblée de Messieurs du Clergé, qui se tint sous la permission de Sa Majesté, au couvent des Augustins, en laquelle se firent de belles propositions, peu ou point de résolution, de faste prou, de profit peu, de dépense beaucoup. Le vin et la bonne chère qui y présidaient causèrent, entre les présidents et prélats de ladite Assemblée, de grands débals et altercations sur le fait de leurs préséances, principalement entre Messieurs les Ai'chevêques de Sens et de Lyon, l'un vieil et l'autre jeune, qui l'emporta toutefois par-dessus le vieil. Et enfin la décision de cette matière, comme des autres traitées en cette Assemblée, se termina pour la plupart en coups de poing qui tombèrent sur ceux même qui n'en pouvaient mais.

La constitution de cette saison vaine, maussade et humide, ne se passant jour ni nuit qui ne plût, causa de grandes maladies en France, avec morts étranges et subites : mêniement à Paris, où, de ma connaissance, entre autres, moururent M. Regnault, conseiller en la Cour des Aides, si subitement qu'il n'eut loisir d'y penser. 11 était nouveau marié pour la seconde fois; ayant eu en cinq mois deux femmes, et sa femme en cinq semaines deux maris; M. de Lavernau et M"'^ Du Faur, en la fleur de son âge; avec beaucoup d'autres. Force meurtres, assassinats, voleries, excès, paillardises, et toutes sortes de vices et impiétés, régnèrent en cette saison extraordinairement. Insolences de laquais à Paris jusqu'aux meurtres, dont il y en eut de pendus; faux monnayeurs pris et découverts; deux assassins qui avaient voulu assassiner le baron d'Aubeterre en sa maison, roués tous vifs en grève; un soldat des Gardes pendu pour avoir tué son hôte, afin de lui voler 10 francs qu'il avait; un marchand venant A la foire, tue d'un coup de couteau qu'on lui laissa dans la gorge, trouvé en cet état le long des tranchées des faubourgs Saint- Germain : sans 19 autres qu'on trouve avoir été tués et assassinés, en ce seul mois, par les rues de Paris, dont on n'a pu découvrir encore les meurtriers. Pauvre commencement d'année, nous menaçant de pire fin, par la

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constitution du temps, si piteux qu'elle semble pleurer nos péchés, au défaut de la crainte de Dieu, qui ne se trouve plus aujourd'hui entre les hommes.

Le vendredi 10 de février, la Reine accoucha d'une fille en cette ville de Paris : ce qu'on n'avait vu, il y avait fort longtemps.

Le dimanche 12 mars, arriva M. le Dauphin à Paris, qui fut recommandé par le Roi son père, ce même jour, à MM. de la Cour, pour en avoir soin pendant son absence.

Ce même jour, le baron de Nantouillet fut tué en duel par le comte de Saulx.

Le mardi 14, MM. de- la Cour allèrent en corps saluer Sa Majesté, qui était aux Tuileries, et prendre congé de lui. Il leur recommanda derechef la personne de ^I. le Dauphin, et leur dit qu'il s'en allait, avec les bras ouverts, à Sedan, pour recevoir M. de Bouillon, s'il voulait, sinon qu'il lui apprendrait son devoir.

Le 28 de ce mois, et aux Anglais, qui ne tiennent la réformation des 10 jours, le 7 avril, fut exécuté à mort, à Londres, en Angleterre, le père Henri Garnet, provincial des Jésuites, en Angleterre, comme un des principaux fauteurs et complices de la conjuralion, laquelle, comme bon catholique et Jésuite, il ne voulut jamais avouer et confesser.

Le samedi, dimanche et lundi du présent mois, veille de Pâques, le jour et le lendemain, s'élevèrent des vents si grands et impétueux que plusieurs personnes à Paris furent blessées et tuées de la chute des cheminées et pignons de plusieurs maisons. A Dieppe, le propre jour de Pâques, le temple de ceux de la religion en fut renversé, et y eut 3o personnes de tuées. Une nouvelle étoile, venant là-dessus à paraître, donna nouvelles terreurs au peuple, et matières de nouveaux discours aux curieux sur l'état des affaires qui se remuaient, où toutefois ils n'entendaient rien du tout.

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Le mardi 4 avril, furent apportées les nouvelles, à Paris, de la réduction de Sedan et accord du duc de Bouillon.

Le mercredi 5, l'ut tué à Paris un gentilhomme, favori de la reine Marguerite, par un autre jeune gentilhomme, ûgé de dix-huit ans seulement, qui le tua d'un coup de pistolet, tout joignant la Reine. Le meurtri se nommait Saint-Julien, lequel ladite Reine aimait passionnément, et, pour ce, jura de ne boire ni manger qu'elle n'en eût vu faire la justice : comme aussi dès le lendemain le meurtrier eut la tête tranchée devant son logis, qui était l'hôtel de Sens, où elle assista ; et dès la nuit même, toute effrayée, en délogea, et le quitta avec protestation de jamais n'y rentrer. Le criminel marcha gaiement au supplice et Tendura constamment, disant tout haut qu'il ne se souciait de mourir, puisque son ennemi était mort, et qu'il était venu à bout de son dessein. On lui trouva trois chiffres sur lui, l'un pour la vie, l'autre pour l'amour, et l'autre pour l'argent, qui sont trois déités fort révérées de nos courtisans d'aujourd'hui.

Ce jour, fut décapité, aux Halles, un gentilhomme faux monnayeur.

Le jeudi 6, fut chanté à Notre-Dame le Te Dcum de la paix de Sedan, auquel MM. de la Cour assistèrent en robes noires.

Le vendredi 28 de ce mois, le Roi, revenant de son voyage de Sedan, rentra à Paris par la porte Saint- Antoine, accompagné de plusieurs princes et seigneurs, et entre autres, de M. le maréchal de Bouillon, qui était vêtu tout simplement d'un habillement tanné, monté sur un simple cheval, sans aucune parade, et portait un visage fort triste. A l'arrivée de Sa Majesté, furent tirées de l'Arsenal force canonnades : et était près de lui ^L de Rosny, qui l'entretenait et lui montrait les belles dames; et entre les autres, lui montra la comtesse d'Auvergne à une des fenêtres des tours de la Bastille, laquelle Sa Majesté salua fort courtoisement, comme il

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fit aussi la comtesse de Moret, en la rue Saint-Antoine, et plusieurs autres belles dames.

Les Jésuites, en ce mois de mai, furent bannis de Venise, par décret de la Seigneurie, et en sortirent avec tous leurs meubles et équipages, le 10 de ce mois; la plupart d'entre eux se retirèrent à Milan.

Le vendredi 9 juin, le Roi et la Reine, passant au bac de Neuilly, revenant de Saint-Germain à Paris, et ayant avec eux M. de Vendôme, faillirent être noyés tous trois, principalement la Reine, qui but plus qu'elle ne voulait; et sans un sien valet de pied et un gentilhomme, nommé La Chastaigneraie, qui la prit par les cheveux, s'étant jeté à corps perdu pour l'en retirer, courait la fortune inévitable de sa vie. Cet accident guérit le Roi d'un grand mal de dents qu'il avait, dont le danger étant passé il s'en gossa, disant que jamais il n'y avait trouvé meilleure recette : au reste, qu'ils avaient mangé trop de salé à dîner, et qu'on les avait voulu faire boire après, yiais il y avait plus à remercier Dieu qu'à rire de cette délivrance, laquelle procédait d'en haut : Dieu ayant eu encore pitié à cette fois, comme en beaucoup d'autres, de son Roi et de son peuple.

Le vendredi 23 février, le Roi, séant en son Conseil, donna audience à des députés de La Rochelle, sur le refus qu'ils faisaient de recevoir les Jésuites, que Sa Majesté, par importunité, avait consenti d'y envoyer. Un échevin, nommé Yvon, porta la parole et parla si librement et hardiment que le Roi s'en offensa et l'appela séditieux. Finalement, Sa Majesté ayant pris le loisir d'y penser, ils furent renvoyés, avec promesse qu'ils ne les auraient que pour le Carême.

Ce jour finit la foire, que le Roi avait prolongée de trois semaines, pour s'y promener et passer le temps : où le Roi alla encore l'après-dînée, y perdit sept cents écus, à trois dés, contre M. de Villars, et donna à la comtesse de Moret un chapelet de trois cents écus.

Les débauches, folies, ballets, paillardises, duels et autres vices et impiétés étaient, en ce temps, plus en règne que jamais, comme si par icelles nous voulions provoquer Dieu à courroux, au lieu de l'apaiser.

Le jeudi 12 avril, j'ai acheté, deux sols, un nouveau traité de la peste, fait par un chirurgien expert, pour la guérison et précaution d'icelle. La plus sûre précaution serait une bonne police à Paris, où il y en a si peu qu'un honnête homme hier me montra, en l'une des plus fréquentées rues de Paris, celle qui a la superin-

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tendance des malades de la contagion en cette maison des faubourgs où on les transporte, allant librement et halenant tout le monde, sans dire : gardez-vous; et me dit qu'on ne voyait autre qu'elle par les rues. Si cela avenait à Lyon, on l'arquebuscrait en pleine rue, et serait loué celui qui en ferait le coup.

Le mardi 17 de ce mois, arrivèrent à Paris, dès le matin, les nouvelles de la naissance de M. d'Orléans, à Fontainebleau : dont furent force feux de joie, le Te Deum chanté, et l'allégresse grande partout pour une si heureuse venue, dès longtemps attendue et souhaitée de tous les gens de bien et bons serviteurs du Roi.

Le samedi 12 mai, furent faites défenses par la ville, et crié à quatre trompettes, qu'on n'eût à donner Taumône aux portes des maisons, ni même de la chair et potage, comme il se fait coutumièrement, ni aux pauvres par les rues, sur peine de dix écus d'amende. Ce qui fut si bien observé que dès le lendemain on n'en vit jamais tant par la ville, aux portes et partout. Même la reine Marguerite revenant des Augustins, il y avait en ma rue plus de oO gueux amassés, que je vis se battre pour quelques testons qu'elle leur avait jetés. On mit aussi des hommes à toutes les portes de la ville, pour empêcher les pauvres qui voudraient entrer.

Le mardi 15, le Roi vint de Fontainebleau à Paris, pour l'établissement, ainsi qu'on disait, de la Chambre de Justice pour la recherche des financiers : laquelle il déclara à MM. de sa cour de Parlement sa volonté être qu'elle eût lieu, et qu'ils fissent justice, sans aucun égard ni acception de personnes. Leur parla aussi de la vérification de l'édit du Pied fourché (édit très pernicieux et que sa Cour, pour cet effet, dès longtemps refusait de vérifier), en ayant fait des remontrances à Sa Majesté, laquelle il leur dit avoir trouvées bonnes, et néanmoins que sa volonté était qu'ils le passassent; les en priait bien fort, et leur commandait de le faire.

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Le jeudi 17 de ce mois, mourut à Paris, en son hôtel de Nemours, Madame de Nemours, petite-fille de roi, mère des grands et forts du royaume, mais qui en leurs exploits ont été rencontrés par un plus grand encore qu'eux, et plus fort. On la disait ûgée de quatrevingts ans; autres disaient soixante-dix-huit. Elle s'en donnait soixante-seize.

Le samedi 26, furent rompus sur la roue, à la croix de Tirouer, à Paris, deux gueux de matois (comme il paraissait à leur façon et habits), qui avaient volé, il y a quelque temps, le secrétaire du Roi Thiélement, revenant de la Cour, et blessé son homme à mort. L'un d'eux se voyant au supplice, confessa tout, et pour ce fut étranglé avant qu'être rompu; l'autre ne voulut jamais rien confesser, encore qu'il lut induit par son compagnon à le dire et reconnaître : et, pour ce, fut roué tout vif.

Le mercredi auparavant, 23 de ce mois, avait été décapité un gentilhomme, en grève, lequel ne se voulut jamais mettre à genoux pour la prononciation de son arrêt, quelque insistance que Messieurs en pussent faire.

La paix faite, en ce mois, entre le Pape et les Vénitiens, sous l'autorité du Roi et par son entremise : ce que Sa Majesté n'oublie pas. — « C'est moi, dit-il, qui ai fait la paix en Italie. »

Pendant tout le mois de juin. Sa Majesté, arrêtée par ses gouttes à Fontainebleau, en est tellement travaillée et si péniblement, qu'il en change de visage et de naturel.

La querelle de M. le Garde des sceaux et du duc de Sully, sur la recherche des financiers, en ce mois, appointée plaisamment par Sa Majesté : « Vous, monsieur de Sillery (dit-il), voudriez bien qu'on en fît pendre demi-douzaine des principaux de la robe de M. de Sully; et vous, monsieur de Sully, autant de celle de M. le Garde des Sceaux. Je vous dirai : Il n'y a rien que nous ne puissions faire, quand le cas y écherra ».

c M. de Sully m'est utile, dit Sa Majesté; mais mon Garde des Sceaux m'est nécessaire. »

Le jeudi 19 juillet, j'ai prêté à M. Du Puy un livre intitulé : Maintenue des Princes souverains.

J'ai donné aussi audit Du Puy un ramas de Poulets de cour, où il y en a plusieurs du Roi à M™*^ la Duchesse, que j'ai tirés d'un mien manuscrit, dans lequel j en ai d'autres copiés sur des originaux, écrits de la main du Roi, et la plupart sur le dos de ses grands laquais, qu'il dépêchait en hâte par devant elle; que je garde particulièrement pour moi, et ne les veux communiquer.

Le mois d'août fut extrêmement chaud et sec ; les fruits si rares et si chers, que le quarteron de poires, qu'on avait à Paris à trois sols, s'y vendait quinze et seize sols; les melons bons, mais qui donnent des cours de ventre et dyssenteries, dont plusieurs étant atteints en sont fort malades, et entre autres le Roi, qui s'en trouva si mal d'un, et tellement affaibli, qu'on douta (sans dire mot) de sa santé : Sa Majesté étant d'ailleurs fort travaillée, et comme mattée de ses gouttes, qu'il eut tout le long de ce mois, ce qui le rendit, contre son naturel, fort chagrin, colère et inaccessible, et lui changea son visage et sa façon.

En ce mois, y eut, entre le Poitou et l'Anjou, un duel donné entre 30 gentilshommes, 15 d'un côté et 15 de l'autre; auquel il en demeura 25 de morts, sur le champ du combat, et les 5 autres blessés, qui ne valaient guère mieux. Les chefs de la querelle étaient les seigneurs de Brezé et Sainte-Gemme. M. le maréchal de Brissac alla trouver exprès le Roi pour lui dire : lequel se contenta de l'avis.

Le vendredi 7 septembre, furent prononcés les arrêts, par M. le Premier Président. Grâce publiée aux larrons, par la publication de la révocation de la Chambre de

Justice, qui lut laite ce jour. Nombre d'édils nouveaux de charges et impôts sur le pauvre peuple, assez et trop chargé, d'ailleurs, tenus en surséancc. Celui de la reine Marguerite, sur le papier, n'ayant pu passer, compensé par le Roi à une bonne somme de deniers, que Sa Majesté lui donna.

Le vendredi 28, fut exécuté à Paris, au carrefour Sainte-Geneviève, le fils d'un tailleur de la rue de la Huchette, vrai athéiste. pour des blasphèmes horribles et exécrables qu'il avait vomis et vomissait ordinairement contre Dieu : lesquels, encore qu'on ait supprimés, par le dicton, si faut-il bien croire qu'ils étaient étranges, vu la corruption du siècle où nous vivons, auquel on punit plus les injures faites aux hommes que celles qu'on commet contre Dieu. Son procès fut brûlé avec lui.

Sur la fin de ce mois, mourut à Pans, Madamoiselle de Courcelles, âgée de soixante-dix-huit ans, et plusieurs autres. Les llux de sang en faisaient déloger grand nombre, ce qu'on imputait à la constitution du temps, chaude et sèche : car il y avait près de six semaines quil n'avait plu. Les autres pays et villes de la France en étaient bien plus affligés que Paris, nièmc de la contagion qui était en beaucoup de lieux, ne s'en parlant que peu ou point à Paris. Un mien ami me montra des lettres de Rennes en Bretagne, par lesquelles on lui mandait qu'il y mourait en huit jours plus de gens de flux de sang qu'il n'en était mort en un mois à la plus grande peste qui eût été. On m'en fit voir, en même temps, d'autres de Lyon, par lesquelles on donnait avis de vingt mille personnes mortes dudil flux de sang, tant en ladite ville qu'aux environs. La Bourgogne, la Touraine, le Languedoc, la Guyenne, en étaient fort travaillés; même en beaucoup de lieux la contagion y régnait, comme à Bordeaux, oij elle était furieuse et grande; à Tours, et près de Paris, à Corbeil et Villeneuve-Saint-Georges.

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274 JOURNAL DE l'eSïOILE [1607]

Le samedi 10 novembre, j'ai prêté à M. Du Puy mon Registre-Journal de ce qui s'est passé de plus mémorable depuis la mort du feu Roi jusqu'à la réduction de Paris : c'est-à-dire de ce que j'y ai vu et remarqué curieusement être advenu, à Paris, pendant ce temps, de plus notable, comme ayant toujours été dans la ville, même pendant le siège : mon naturel, avec le loisir, me portant à telles recherches que je me suis plu à rédiger par écrit, la plupart vaines, mais véritables, et que j'avais désigné de ne communiquer jamais à personne, comme écrites particulièrement pour moi. Et toutefois ne les ai pu refuser à l'importunité d'un ami, qui m'en a fait part d'autres, fort curieuses et secrètes, que je n'eusse su recouvrir sans lui dans ce Registre, où il y a mille fadaises et sornettes, principalement des beaux sermons de Paris contre le Roi, la plupart desquels j'ai extraits de la bouche propre des prédicateurs que j'allais ouïr fort soigneusement. J'y ai mis la famine de Paris, durant le siège, qui est notable et véritable; les conjurations des Seize contre l'État et tous les gens de bien et serviteurs du Roi {et quorum pars magna fui) ; leurs penderies de Présidents et d'autres; et finalement la leur, par un juste jugement de Dieu, qui se peut remarquer en tout le progrès de ces Mémoires, dont j'ai fait un gros livre en petit folio, en ayant assez d'autres pour en faire un second encore plus gros, si le loisir me le permettait. Et l'ai consigné, ce jour, entre les mains dudit Du Puy, à la charge qu'il n'y aura que lui témoin de cette vanité et curiosité. Il est relié en parchemin, tout écrit de ma main, et fort griffonné, et où il y a des renvois qu'il est malaisé d'entendre sans moi.

Il me l'a rendu le 17 de ce mois.

En ce mois, et le mercredi 28 d'icelui, on tint la Mercuriale à la Cour, où M. le Premier Président censura doctement et gravement les débauches de ceux du Parlement et de quelques conseillers entre autres, qu'il qualifia des noms de beiiandiers et bandouliers. Dit qu'il

ne les noniincrait point, et ferait procéder contre eux selon la rigueur des Ordonnances : faisant requérir aux Gens du Roi que, comme indignes et incapables de tenir rang en ce lieu, ils fussent prives de leurs états de conseillers; que c'était une grande honte de dire que des gens, qui toute la nuit avaient manié des cartes et des dés, vinssent le matin effrontément à une Cour juger de la vie et biens des hommes qu'ils tenaient entre leurs mains. « Et quel esprit (dit-il) pensons-nous, après cela, qu'ils puissent apporter, venant ici? On parle de dix mille écus joués par un à la paulme, et à un jeu de faquin et de laquais. Je l'épargnerai pour cette fois, à la charge de n'y plus retourner. » (Taxant couvertement le conseiller Ligni, qui avait joué ladite somme à la paulme et au franc du carreau.) Puis parla des conseillers qui, dérogeant à la dignité de leur profession, traînaient l'épée par Paris, et méritaient mieux le nom de handouliers et batteurs de pavés que de conseillers. Et, par plusieurs autres sages et libres remontrances, exhorta chacun à son devoir, y rappelant les dévoyés; mais en vain, comme chacun disait, parce que le vice et la corruption avaient dès longtemps gagné le dessus de la vertu et de l'intégrité, même en cette compagnie, de laquelle la i)kis grande part étaient, à raison de leurs vices, flétris d'honneur et de réputation.

Sur la lin de décembre, le Roi fait une déclaration tout haut, en présence de sa noblesse, comme il veut et entend que M. le Duc d'Orléans, son second fils, épouse la fille de M. de Montpensier, son cousin, lequel il décore et honore de grandes louanges; et quand même il adviendrait faute de son Dauphin, que sa volonté est que ledit mariage ne laisse d'avoir lieu, comme le jugeant utile et nécessaire à son État.

Le prix de tous les états de France à discrétion : l'enchère les donne, et rien autre cliose. Les conseilleries de la Cour, à quarante-deux, quarante-trois et quarante-

cinq mille francs; celles des Requêtes, à cinquante et cinquante-cinq mille. La présidenterie de Jambeville, à soixante mille écus par Chevalier; présidenteries du Grand Conseil, à cent mille livres et plus; celles des Généraux, à vingt mille écus, et ainsi des autres, les esprits des hommes étant malades en ce temps, plutôt susceptibles du mal que du bien.

Beaucoup aussi malades de maladie de corps, en cette saison, mais qui ne recherchent que le repos : ou les malades de la maladie d'esprit, dont y en a grand nombre : abhorrent a quiète et medico, Lilcm secum fenint. Dont je puis parler, comme Dieu continuant sur moi ce fléau duquel je suis bien digne, et d'un pire encore, m'en étant trouvé atteint, à la fin de cette année, plus mal et dangereusement qu'auparavant.

Depuis le premier de cet an et mois, la froidure fut extrême, et la gelée si grande et âpre, que, de mémoire d'homme, il ne s'en était point vu de semblable. Toutes choses renchéries à Paris, principalement le bois; où la voie se vend jusqu'à cinq ou six écus; le cent de fagots 11 francs; la bûche, trois, quatre et cinq sols; le cotret, six blancs et trois sols, encore y a-t-il presse d'en avoir à ce prix, tant la disette est grande.

Le dernier de ce mois, le Roi reçut deux avis d'importance : l'un bon, et l'autre peu agréable à Sa Majesté. L'un fut la paix des Pays-Bas fort avancée et prête d'être conclue avec l'Espagnol, que le Roi ne pouvait goûter. L'autre était l'exécution du sieur d'Albigni, qu'on appelait le Lesdiguières de la Savoie, faite et commandée par Son Altesse, à raison de trahison et conjuration. On parlait aussi de Roncas, son secrétaire, tous deux ennemis jurés du Roi et de son État.

Le samedi 9 février, Chausson a achevé l'inventaire des cottes des alphabets de mes paquets, qui contiennent un ramas, presque d'un siècle, de nouveautés et curiosités de ce tenqis. sur toutes sortes de matières et sujets, avec le nombre d'iceux, qui est de 1210. Et vont jusqu'à la fin de l'an 1007.

Le lundi 18, j'ai acheté, deux sols, une nouvelle baga-

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telle intitulée la Mort aux Pipeiirs, où sont contenues toutes les tromperies et pipperies du jeu, et le moyen de les éviter : discours propre pour les banques et jeux de la foire Saint-Germain, où le Roi avec la Reine avaient une loge, dans laquelle était dressée la table et le tapis pour jouer, en forme de breland; et y passaient le temps, d'ordinaire, Leurs Majestés y allant tous les jours, trois semaines durant, que le Roi la fit durer. A l'exemple duquel beaucoup se conformant, y laissaient des pièces dont ils avaient après bien affaire; et ne voyait-on autre chose, au coin des rues, que joueurs et brelandiers.

Je m'y fus promener trois ou quatre fois, d'où je rapportais toujours ce que j'y avais porté. Peu d'insolences, point de querelles; piètre débit pour les marchands, gagne-petit pour tout le monde, rien de nouveau ni de singulier : c'est l'état de la foire cette année, aussi peu pressée que j'en aie point vue.

Le vendredi 29 et dernier de ce mois, mourut à Paris, en son hôtel près la chapelle de la Reine, M. le Duc de Montpensier, bon prince, et comme tel regretté et pleuré du Roi, de la noblesse et de tout le peuple. Il était atténué dès longtemps d'une maladie de poumons, qui l'avait réduit au tétin d'une nourice. M. le capucin Joyeuse, son beau-père, lui assista jusqu'à la fin et lui ferma les yeux. On ne le disait âgé que de trente-huit ans.

M. le Dauphin arriva, ce jour, à Paris; au-devant duquel presque toute la Cour alla, si que le Roi demeura presque seul en sa chambre. On faisait compte de i 500 chevaux.

Nota. — La repartie brave du comte de Choisy à la reine Marguerite, en ce temps et même mois, pour la défense de l'honneur de sa fille, que ladite dame, par jalousie de Rajaumont, son favori, avait chassée ignominieusement de sa maison, disant à son père qu'elle ne valait rien et qu'elle se gouvernait mal : « Si vous

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VOUS fussiez à l'aventure, Madame (lui répondit le comte de Choisy), aussi bien gouvernée que ma fille, vous n'eussiez peidu la (Couronne que vous avez perdue. »

Le dimanche 2 mars, M. le Dauphin, qui devait danser son ballet devant le Roi, en fut empêché par Sa Majesté, qui ne lui voulut permettre, à cause de la mort survenue de M. de Montpensier.

Ce jour, sur les fossés de la porte Saint-Michel, à Paris, furent accablés d'un pan de muraille cinq pauvres petits enfants, qui y demeurèrent tous cinq morts et brézillés. Une pauvre femme y en perdit deux, qui était tout ce qu'elle en avait, c'est-à-dire tout son bien, car c'est ordinaii-emcnt la richesse des pauvres gens.

Le sieur Don Juan, oncle bâtard de la Reine, se retira en ce temps, de la Cour, malcontent, qui lui dit adieu avec regret : car il était réputé partout pour galant homme et brave cavalier, docte aux mathématiques, et pour beaucoup d'autres bonnes parties qui étaient en lui, bien venu et voulu de tous les Français. Il disait que son cœur ne pouvait porter de voir un valet (qui était Concinij préféré à lui par la Reine, à laquelle il avait l'honneur de toucher de si près.

Le mardi 8 avril, Chausson ayant eu nouvelles de la mort de son père, reprit le chemin de sa ville de Genève me remettant fidèlement entre les mains tous les papiers et écritures qu'il avait à moi et me laissant à achever mes Recherches curieuses de ce temps, que je désirais qu'il achevât, n'y ayant homme en qui je m'en eusse voulu fier que de lui, lequel j'ai connu très homme de bien, fidèle et vigilant.

Le jeudi 10 de ce mois, ayant calculé et arrêté sur mon brouillas, où j'ai exactement écrit tout ce que Chausson a fait pour moi et ce qu'il m'a coûté, je trouve que, depuis le G août dernier 1GÛ7, jusqu'au 7 avril de la présente année 1608, il m'a écrit vingt-neuf mains

cinq feuilles de papier : à savoir deux gros registres, l'un de douze mains, et l'autre de huit, et deux autres commencés, d'une main et demie chacun, ou environ, transcrit des griffonages de mes mémoires-journaux de ce temps : le reste transcrit des mémoires et écrits de M. D. P., F, C, et autres, en feuilles et cahiers; pour lesquelles écritures je lui ai baillé, à diverses fois, 77 livres 16 sols que j'ai faits d'un portrait du Roi en or, vendu et changé, que je gardais il y avait longtemps, pesant 67 livres 10 sols, dont j'ai eu 69 livres et il quarts d'écus, que j'ai baillé avec le susdit argent.

Le samedi 3 mai, fut décapité, en grève, un gentilhomme de Normandie, nommé Saint-Germain, de la maison des Raquevilles, pour avoir, par charmes et sorcelleries, et quelques piqûres d'une image de cire, vouhi attenter à la personne du Roi. On parlait aussi de quelques autres empoisonnements procurés, qui sont plus à fuir et i\ craindre que toutes ces piqûres et charmes, qui ne sont pour la plupart que fadaises.

Un chirurgien, très expert en son art, mais grand sorcier, fut pendu, avec lui, commme complice de cette conjuration.

La femme du gentilhomme fut décapitée aussi en effigie : laquelle, ayant corrompu le guichetier de la prison, s'était retirée en Flandres, où on disait que, pour l'avoir, le Roi même en avait écrit à l'Archiduc : car elle était tenue pour une des plus mauvaises et subtiles de la bande en ce bel art de la sorcellerie.

Le jeudi 29 mai, un de mes bons amis, nommé M. Cornille, jadis ministre de Nîmes, que je n'avais vu il y avait trois ans, me vint voir et dîna avec moi. Lequel personnage j'aime et honore, pour ce que je sais qu'il aime et honore Dieu, la gloire duquel il respire, avec la réformation de son Église et la réunion des deux religions : à quoi il contribue ce que Dieu lui a donné d'esprit et de savoir (et ne lui en a pas peu départi), tra-

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vaillant incci^samment à réduire toutes choses à l'antiquité, et remettre l'Église en Tétat qu'elle était du temps de saint Augustin et des bons pères et docteui's de ce siècle : qui est le zèle d'un chrétien et bon serviteur de Dieu, tel que je tiens être ledit Cornille; mais dont la condition toutefois, selon le monde, est déplorable, pour entreprendre une œuvre seulement possible à Dieu et impossible aux hommes, qui la calomnieront plus tôt qu'ils ne la loueront et se trouvera enfin rejetée et réprouvée de la plus grande part de ceux de l'une et de l'autre religion, quorum alteri impudentissimi alteri arrogantissimi. De moi, encore que je loue et honore grandement la piété et bon zèle de ceux qui s'y emploient, si est-ce que, vu la corruption et dépravation du siècle sous lequel nous vivons, je trouve cjue tous ces gens-là sibi canunt, et {comme les sauterelles) sibisuo succo vivunt.

Ce mois de mai fut venteux, froid et maussade, et si fort pluvieux, qu'on a remarqué qu'en tout ce mois il n'y a eu que deux jours exempts de pluie. Toutes sortes de vivres et denrées renchéries à Paris de moitié. Continuation à Paris de diverses espèces de maladies, principalement de catharres, fièvres tierces et doubles tierces, rougeoles, hydropisies et autres maux. Mes deux filles, malades de fièvre et catharre, guéries par la grâce de Dieu.

Le Roi, venant de Fontainebleau ici se promener, pour y passer le temps pendant la couche de la Reine, joue souvent, et perd son argent à trois dés; et à son exemple, les courtisans et les plus grands de sa Cour jouent aussi, et n'est fils de bonne mère qui ne veuille tenter le hasard de ce métier, jusqu'aux gueux et faquins de la ville, qui en dressent les brelans auxcoinsdes rues : tant ont de poids les actions des princesenvers un peuple qui en imite toujours plutôt les vicieuses que les bonnes !

M. de Guise et le prince de Joinville, son frère, gagnent au comte de La Rocheguyon 50 000 écus, modérés par le Roi à 30 000.

282 JOURNAL DE l'ESTOILE [1608]

Le mariage de M. de Vendôme avec M"e de Mercœur, que le Roi absolument veut avoir lieu, selon qu'il avait été promis et arrêté, accroché par le refus qu'en fait la fille, qui n'y veut prêter son consentement, fâche Sa Majesté, qui demande à M"»*^ de Mercœur, sa mère, les 100 000 écus stipulés en cas de dédit, et 200 000 écus d avantage. Laquelle, s'excusant sur la volonté de sa fille, qu'elle ne peut forcer, offre les 100 000 écus au Roi; et, pour le regard des 200 000 autres, a recours à ses yeux, et offre à Sa Majesté prendre tout son bien, s'il en a affaire. Sa fille se retire aux Capucines, et proteste de s'y rendre, plutôt que de consentir à ce mariage.

M™e de Sully, en ce mois, accouche d'un fils. Le Roi, l'ayant entendu, dit tout haut : « Je désirerais que, pour un, Dieu lui en eût donné une douzaine : car ce serait dommage que d'une si bonne tige il n'y eût point de rejeton i. Parole qui fut remarquée pour une faveur singulière et extraordinaire de Sa Majesté à l'endroit dudit sieur de Sully,

Le jeudi 12 juin, jour de la petite Fête-Dieu, le Roi vint de Fontainebleau à Paris, et passant par le faubourg Saint-Marceau, sur les dix heures du matin, ayant rencontré la procession, descendit de cheval, et, en pleine rue, se jetant à deux genoux pour adorer le Sacrement, donna occasion au peuple de louer et admirer sa dévotion : qui est aisé à faire, et ne sert de peu cependant à un roi, à l'endroit d'un peuple qui, en matière de religion de leur prince, se conduit plus par lapparence que par autre chose.

Le samedi 21, furent exécutés, en la place de Grève, à Paris, cinq voleurs de maisons, entre autres de celle du vieux bonhomme Penna, médecin. Il y en eut deux roués, trois pendus, et un fouetté.

Ce mois et le précédent, quatre de mes enfants, à savoir mes deux fils aînés et mes deux filles, ont été

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affligés (le maladies. Ce qui ne m'est venu guère à propos, avec mes autres incommodités, qui saccroissent et augmentent tous les jours : non toutefois sans une diffînie providence de Dieu, qui, je m'assure, se sert de telles verges pour le salut de moi et de ma famille, laquelle sera toujours assez riche et fortunée, quand il l'avouera pour sienne.

Le samedi 28, fut décapité, en la place de Grève, h Paris, un beau jeune gentilhomme, pour avoir, avec un sien adjoint qui fut pendu et étranglé quant et lui, volé le courrier d'Espagne. Le gentilhomme mourut de la religion, en chantant un psaume. Et aussitôt que le bourreau lui eut tranché la tète, il prit un entonnoir et en vida tout le sang dans une bouteille : si qu'il en demeura fort peu de répandu sur l'échafaud. Ce qu'on disait n'avoir point accoutumé de se faire, et a été remarqué par un homme qui y assistait, lequel m'a assuré l'avoir vu.

Le mercredi 2 juillet, M. Guittart m'a donné, de son cabinet, une petite médaille en argent de la feue reine de Navarre, mère de notre Roi à présent régnant, où son portrait est d'un côté, et de l'autre une ancre sur un rocher battu des vents de tous côtés ; et y a écrit : Niimine fréta, licet rumpere, infracla mancbo. Et à l'entour de ladite pièce sont gravés ces mots du Ps. CI, fort délicatement et lisiblement : Pour e>^lre à moy, qui droite voie ira, me servira. Elle fut forgée l'an 1506, lorsque le pape, à raison de la profession de la religion, et établissement d'icelle en ses pays de Navarre et Béarn, publia une monition contre ladite Reine, à laquelle le roi Charles IX s'opposa, la prenant en sa protection, comme sa sujette et parente.

Sur la fin de ce mois, se voyaient et vendaient à Paris des portraits en taille douce de plusieurs Jésuites, imprimés, en une grande feuille in-folio, à Rome, et envoyés de là ici; lesquels ayant été en divers lieux pour la plupart punis et exécutés pour leurs maléfices,

attentats et trahisons, avaient été qualifiés à Rome du nom de martyrs, et exhibés au peuple pour tels par Sa Sainteté; laquelle drôlerie j'achetai, le dernier de ce mois, au Palais, et payai de cette marchandise de Rome trente-cinq sols : qui est une vraie charlatanerie, pour, sous un masque de dévotion, piper et tromper le peuple, qui est la cause que je l'ai achetée, et la garde comme un mémorial d'un artifice exquis romain de ce temps. Ils commencent à l'an 1540, et vont jusqu'à la fin de l'an 1606; et y en a de ces beaux martyrs (ou meurtriers) cent deux.

Le mercredi 27 août, on courut magnifiquement la bague à l'Arsenal, oîi le Roi et la Reine assistèrent avec la reine Marguerite, qui donna la bague, qui pouvait valoir deux ou trois cents écus, que le commun de Paris faisait monter à sept ou huit mille. Le comte de Lauzun l'emporta, duquel la mère était autant mal voulue (ainsi qu'on disait) de la reine Marguerite, que dame qui fut en ce Royaume.

Le commencement de ce mois fut chaud et ardent, le reste assez tempéré et beau, gardant sa constitution naturelle. Peu de fruits, hormis de prunes; le pain et le vin chers, et tous les autres vivres à l'équivalent. La ville, nette de peste, pour le regard des corps; mais non pour les esprits, plus souillés et infectés de vices que jamais. Le jeu et le blasphème y régnent impunément, et y sont autorisés. Plusieurs maladies étranges, comme aliénations d'esprit, et autres semblables verges de Dieu yont cours; morts subitesen saisissent beaucoup.

Pendant tout ce mois, le Roi séjourna quasi toujours à Paris, où il donna audience à l'ambassadeur d'Espagne dom Pèdre, qu'il fallut poursuivre pour la demander, au lieu que les autres ont accoutumé de la requérir avec importunité. Sa Majesté (ainsi qu'on disait) répondit fort brusquement (selon son humeur, autant prompte que l'autre était froide), mais bien à propos, à

ses demandes et plaintes; lui déclara rondement qu'il ne pouvait abandonner la protection des États du Pays-Bas. Et, sur ce que ledit ambassadeur lui pensa remontrer qu'en ce faisant il enfreignait le traité de la paix de Vervins, et que le Roi son maître serait contraint enfin de monter à cheval, Sa Majesté lui fit réponse que c'était le Roi d'Espagne, au contraire, qui l'avait enfreinte, et l'enfreignait encore tous les jours, par menées, entreprises et attentats contre sa personne et son État, dont il spécifia quelques-unes. Et, pour le regard de monter à cheval, qu'il aurait plus tôt le cul sur la selle que son maître n'aurait le pied à l'étrier.

Le mercredi 10 septembre, j'ai achevé VHisloirc de l'Église, de Vignier, que j'avais commencée le 16 août dernier, laquelle ayant étudiée et lue exactement d'un bout à l'autre, ai été reconfirmé en l'opinion que j'ai toujours eue de la fausseté de la primauté du Pape, vanité de ses traditions et abus de l'Église romaine. Ce livre est bon et grandement utile pour l'éclaircissement de la vérité, n'alléguant rien de soi-même, mais l'autorisant de temps en temps et de siècle en siècle, par témoins bons et irréfragables.

Pendant ce mois, furent emprisonnés à Paris plusieurs sorciers et faux monnayeurs, dont il y en eut quelques-uns d'exécutés, entre autres un prêtre et une femme. Un que je connaissais assez privément mais non en cette qualité , nommé Saint-Maurice, médecin de profession, homme d'un vif et subtil entendement, en fut pris prisonnier, avec un jeune compagnon imprimeur, nommé P^usil, auquel on trouva des caractères magiques quil avait imprimés; un maçon, et un prêtre, qu'on disait être accusé d'avoir consacré un crapaud au lieu de l'hostie. Ils s'assemblaient, selon le bruit commun, en des fossés près Montfaucon, où ils faisaient dire des messes à reculons, et après communiaient au corps du diable, au lieu de celui de Jésus-Christ, disant

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ces paroles celui qui les communiait : Hoc est enim corpus Diaboli; qui sont choses horribles et maudites, et qui, pour mon regard, me sentent les contes de ces pauvres vieilles folles radotées, encore que l'iniquité renforcée de ce temps, le refroidissement de la charité partout et la crainte de Dieu sous les pieds, donnent beaucoup de poids et de créance au bruit commun de telles fadaises et abominations : car l'injustice, l'avarice, le jeu et le blasphème étant autorisés, comme ils sont aujourd'hui, et même à Paris, où les grands servent d'exemple, traînent avec soi de mauvaises queues.

« Quand je reçois un procureur (disait, ces jours passés, M. le premier président), je pense recevoir un capitaine de Coupes-bourses. » Quant à l'avarice, la vertu de ce siècle est l'argent, pour l'amour duquel on est barbare l'un à raiitre, principalement à Paris. Le jeu, compagnon ordinaire du blasphème, y est trivial et commun, jusqu'aux faquins et laquais. La crue des tailles (punitions ordinaires des péchés d'un peuple), si exorbitante en cette pauvre saison, quun gentilhomme mien 'ami m'assura dernièrement qu'en son pays qui n'est qu'à vingt lieues d'ici, tirant vers la Champagne, oîi il a sa maison, un pauvre homme, chargé de cinq enfants, voyant que, pour l'exécution de la taille, on lui avait pris jusqu'à un pain qu'il avait caché dans la paillasse de son lit, s'étant désespéré là-dessus, s'était rué de furie sur un de ses enfants, lequel il avait tué, puis s'était défait misérablement soi-même de ses propres mains.

Un Portugais, nommé Pimantel, sachant la belle banque du jeu qui se tenait à la Cour, où chacun était reçu pour son argent, partit exprès de son pays pour en tenter le hasard. Auquel il lit gain de plus de cent mille écus, qu'il gagna aux uns et aux autres, à Paris et à la Cour : le Roi, pour sa part, y ayant laissé trente-quatre mille pistoles; et avec cette charge, s'en retourna ledit Pimantel, sur la fin de ce mois.

Le mardi 18 novembre, un mien ami me fît voir deux Arts, de La Haye, en Hollande, écrits à la main, dont le premier, qui est le plus long, ou me montra imprimé à l'heure même, à Sedan, et duquel toutefois il n'y a ici qu'une copie qu'a G. L. N., qu'il était après de faire imprimer ici; le second, qui ne l'est point et est fort court et le plus notable, est touchant certaines lunettes, desquelles on a fait présent au comte Maurice, par lesquelles on peut découvrir et voir distinctement les choses éloignées de nous de trois et quatre lieues, 1 comme si nous les voyions à cent pas près.

Sur la fin de décembre, vinrent divers avis de la superbe et magnifique arrivée de M. de Nevers à Rome, près laquelle la superbe espagnole ne paraît rien et est comme contrainte de se cacher. Sa Sainteté lui fait grand accueil et réception; les Cardinaux (selon leur coutume), beaucoup d'honneur à sa pompe et à sa robe; peu de respect et d'attention à la harangue, que fait au Pape son orateur Bressius, si mal digérée, longue et tédieuse, qu'on n'a la patience de l'écouter.

Les médisans disaient ce qvie j'ai su par avis particulier) que cette entrée ressemblait à celle de Jan de Paris; que le Pape même se mit à une fenêtre pour la voir passer, plus ennuyé (disait-on) de l'esprit de son fils, qui revenait, et de ce petit folet qui lui troublait son repos (lequel il interprétait à mauvais présage, pour en être revenu un pareil, trois mois avant le décès de son prédécesseur Clément VIII), que réjoui de toute cette belle pompe et fanfare. Cependant que, pour une démonstration particulière de faveur audit sieur de Nevers, lorsque Sa Sainteté vint à boire, il ne voulut que ledit Duc se levât et se tint découvert, comme font tous les autres (ces méchants hérétiques appellent cela le Roi boit), mais lui commanda de se tenir assis et couvert. Ce qu'il K tint pour un honneur bien grand i encore que beaucoup

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le tinrent un peu vain, et non si nourrissant que le bon vin de Sa Sainteté).

Le mariage de la fille de M. le Connétable avec Monseigneur le prince de Condé (auquel ledit Connétable donne la terre de L'Isle-Adam avec cent mille écus; ]\jme d'Angoulème, en faveur dudit mariage, cinquante mille écus; et le Roi, augmentation de ses pensions, avec promesse d'ériger L"Isle-Adam en duché) réjouit la Cour.

Cette année 1608 fut moins maladive et mortelle que la précédente, mais plus chère beaucoup et malaisée pour le pauvre peuple : stérilité de fruits; le pain, le vin, et la viande chers, et toutes les autres denrées et marchandises à l'équivalent. La peste toutefois éteinte à Paris (qui était un grand bien), de laquelle il ne se parlait plus depuis les grandes gelées et froidures de l'hiver dernier; mais la peste des âmes, qui sont les vices, avec les bombances, excès et superfluités, en règne et vigueur plus que jamais, encore que la plupart, dégraissés par partisans, fermiers, gabeleurs, maletôtiers, et autre telle racaille, n'eussent pas grande occasion de piaffer et regimber.

Le pont Marchant fut achevé sur la fin de cette année : ouvrage singulier et exquis, enrichi de force beaux et superbes bâtiments, servant de décoration, commodité et embellissement à cette grande ville (aujourd'hui la première et plus belle de l'Europe). Ce pont a pris le nom de son constructeur, appelé Marchant : lequel, pour souvenance d'avoir changé un pont d'ânes et meuniers, mal bâti, incommode et mal plaisant, submergé par les eaux, à un autre, riche d'édifices, de toutes sortes de marchands et marchandises, relevé et plaisant autant que l'autre était désagréable, a fait graver, pour mémoire, le distique suivant :

Pons oliin submersus aquis, nunc mole resurgo; Mercator fecit : nomen et ipse dédit.

Le jeudi, premier jour de ce mois ^de janvier] et an 1609, j'ai donné, de mon cabinet, à ma femme, une bourse et une paire de gants; et à chacune de mes deux lilles Loïse et Marie, un anneau, que j'ai tiré de mon écrin, où il y en a une vingtaine d'assez exquis, que je garde par curiosité.

Le vendredi 2, P. de L'Estoile, mon fils aîné, âgé de vingt-quatre ans, plaida sa première cause, à la Tournelle, devant M. le Président Mole, et la gagna. El, encore que ce lut peu de chose, n'étant question que d'une incompétence, néanmoins, pour avoir bien l'ait pour un commencement, et pour le premier abord du barreau, me donna du contentement, et quelque relâche, ce me semblait, de mes ennuis : Dieu modérant et tempérant de cette façon les affaires et sollicitudes de ce monde. J'ai voulu avoir la copie dudit plaidoyer, de la main de mon fils.

Le samedi 24 janvier, arriva M. le Dauphin à Paris, pour voir le ballet (ainsi qu'on disait) de la Reine sa mère, qui se devait faire le lendemain : ce que sa maladie et la colique de M. de Sully firent différer. Ledit sieur Dauphin y vint, fort accompagné, plus de la suite de la Cour du roi son père (qui presque alla toute au-devant), que de la sienne; et l'après-dinée même, alla avec Sa Majesté dans son carrosse (à la portière duquel

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on le voyait, habillé de gris blanc, avec une écharpe bleue) chez la reine Marguerite, où il fut reçu avec grande allégresse et magnificence.

Tout ce mois de janvier fut humide, vain, maussade, mal sain, et si fort pluvieux, qu'on a remarqué qu'il ne s'est passé, en tout le mois, que trois jours oîi il n'ait plu, ou la nuit ou le jour, et le plus souvent tout le long de l'un et de l'autre. Les arbres s'y voyaient fleuris comme en avril, et les violettes, comme en mars. Cette saison, ainsi intempérée et contraire à la constitution naturelle de l'hiver, causa force maladies, à Paris, de toutes sortes, principalement de petites véroles, de fluxions et catharres, dont beaucoup meurent.

Le samedi 31 et dernier de ce mois, la Reine fit, à Paris, son ballet magnifique, dès longtemps pourpensé par elle et dessiné, mais différé jusqu'à ce jour. Et ne fut qu'en deux lieux, à l'Arsenal et chez la reine Marguerite, où Leurs Majestés trouvèrent la collation magnifique et somptueuse, que ladite dame leur avait fait apprêter (qu'on disait lui revenir à quatre mille écus). Entre les singularités de laquelle y avait trois plats d'argent, accommodés exprès à cet effet, en l'un desquels y avait un grenadier, en l'autre un oranger, et en l'autre un citronier, si dextrement et artifîcieusement représentés et déguisés, qu'il n'y avait personne qui ne les prît pour naturels. Et était six heures du matin, quand le Roi et la Reine en sortirent, La petite Paulette emporta l'honneur du ballet, tant par ses bonnes grâces que par sa voix harmonieuse et délicate (qu'on disait, au jugement même du Roi, surpasser en bonté et douceur celle du sieur de Vaumesnil).

L'ambassadeur d'Angleterre vit ce beau ballet, à l'Arsenal, et celui d'Espagne, dom Pèdre, au logis de la reine Marguerite, pour en prendre (disait-on) un plan, et l'envoyer à l'Archiduc, pour le faire imprimer, en Espagne, en tablature de taille douce.

Le refrain du ballet et de la ballade (comme on dit)

fut une querelle de gentilshommes, prise au logis de la reine Marguerite : chose assez commune et ordinaire en ce siècle fertile en toutes sortes de débauches et méchancetés.

Ce jour, sur les quatre heures du soir, fut constitué prisonnier, au logis de la reine Marguerite, un de ses officiers, nommé Carel (fils de cet insigne usurier et riche papetier Carelj, accusé d'avoir voulu empoisonner ladite Reine, mais, en effet (ainsi qu'on disait), pour avoir répondu de quelques sommes notables pour ladite dame, pour la sûreté desquelles on l'avait nanti de quelques bagues et pièces dont la Reine avait affaire, et qu'elle ne pouvait bonnement, sans cela, retirer de ses mains.

En ce mois, un jeune orfèvre, nouveau marié, demeurant à Paris, sous la tournée du Pont, décelé par un sien serviteur de faire des rognures de pièces, lui ayant été lesdites rognures saisies, fut pendu et étranglé (ce crime ne se pardonnant non plus à un orfèvre qu'un coup de couteau à un boucher). Sa femme, en ayant confessé plus qu'on ne lui en demandait, fut renvoyée et absoute : les juges ayant eu égard à sa grande jeunesse et simplicité, qui ne pensait point mal faire en ce faisant, et, de fait, ne s'en cachait point.

Depuis le vendredi 6 de ce mois jusqu'à ce jour de mercredi 24 dudit mois (que j'écris ceci pour tromper mon mal et ma mélancolie), je fus arrêté à la chambre et à la maison, d'un flux de ventre, accompagné d'un grand dégoûtement et altération, qui me dura douze jours : pour l'arrêt et l'allégement duquel j'ai pris deux médecines, de Herbaut, médecin, mon voisin, que j'ai pris au lieu de M. Le Febvre, depuis la mort duquel je ne m'étais aidé de médecin ni d'apothicaire. Mon fils aîné, malade en même temps d'une fièvre lente, a été pansé de lui, et pris deux médecines.

Beaucoup d'autres afflictions sur cette maison, que je

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prie Dieu seulement vouloir avouer pour sienne, se contenter et retirer sa main couroucée de dessus, sans avoir égard à mes vanités, auxquelles je désire mettre fin avec le présent registre : me souvenant qu'il y a quarante ans aujourd'hui que je lus premièrement marié avec Anne de Bâillon, ma première femme, et que Dieu m'appelle ailleurs.

En ce mois, le Roi donna à M. le Dauphin, pour précepteur, un nommé Des jYveteaux *, qui n'était pas l'homme de Platon, c'est-à-dire le plus homme de bien de la République et de la Cité : au contraire, un des plus vicieux et corrompus, et qui était doué de toutes les bonnes parties requises en un vrai et parfait courtisan de ce temps. Sa Majesté néanmoins voulut qu'il le fût, nonobstant toutes les prières et humbles remontrances qu'on lui en put faire, et même la Reine, qui s'en montra si mal contente, qu'on disait qu'elle en avait pleuré. Le Roi disait qu'il avait bien instruit (les autres disaient : assez mali son fils de Vendôme, et qu'il y avait apparence qu'il ne se comporterait pas pis, mais mieux, à l'endroit de son Dauphin; aussi, que, chacun étant bandé contre lui, il voulait résolument qu'il le fût, afin qu'il tînt ce bénéfice de lui seul, et non d'autre. Et, de fait, quand ledit Des Yveteaux se présenta devant la Reine pour l'en remercier. Sa Majesté lui dit qu'il ne l'en remerciât point, mais le Roi, qui seul l'avait voulu ; et que si elle en eût été crue, il ne l'eût jamais été. Le Roi, en même temps, donna à M. le Dauphin M. de Souvré ^ pour gouverneur, qui était un seigneur de mérite et de vertu, aussi digne de cette belle et honorable charge (pour être tenu un des plus sages et accomplis gentilshommes de la Cour) que l'autre était indigne delà sienne, au jugement de tous.

1. N. Yauquelin, seigneur des Yveteaux, né à la Frenaye près de Falaise, mort en 1649.

2. Gilles de Souvré, marquis de Courtanvaux, maréchal de France (1540-1624).

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Le dimanche 22 mars, M. le Dauphin ouïl hi messe aux Chartreux, après la célébration de laquelle tous les Chartreux, les uns après les autres, le vinrent saluer. Il avait un accoutrement de satin bleu tout chamarré d'or, et se donna force plaisir d'un une qui tourne ordinairement le puis de leur clos, où je le vis, accompagné de M. de Souvré, son gouverneur, et d'une belle jeunesse de son âge, savoir : du comte de Saint-Pol, marquis de Verneuil, chevalier de Vendôme, et autres.

Le lundi 23, la procession de la Réduction de Paris se fit comme de coutume, encore qu'elle échut le jour de devant, où se trouva grande compagnie, et plus qu'on n'avait accoutumé d'en voir, principalement du corps de la Cour, où je comptai quarante-deux robes rouges.

La Banque [loterie], solennellement établie à Paris (qui, sans cela, était assez débauché), est visitée souvent, et plus hantée que les sermons de Carême; et plus de presse à y gagner les bénéfices, que les pardons en la semaine sainte. On disait qu'il n'y avait point de pipperie : ce que ne pouvaient croire ceux qu'on y mettait tous les jours à blanc. Les autres, qui en rapportaient quelque pièce ou bénéfice, se laissaient aisément transporter à cette croyance.

yi. le Dauphin, y ayant mis quelques pistoles sans rien avoir, les appela, tout en colère, larrons, et dit qu'il les fallait pendre.

La Reine y mit aussi force pistoles; et enfin lui vint seulement un petit pistolet avec un demi-ccint d'argent, qu'elle donna à Concini. Une de ses demoiselles eut un pendant d'épée.

Un coup de malheur suivit. Un gentilhomme, en môme temps, lequel passant, fort en conche, par devant Inditc banque, demanda quatre billets pour quatre demiquarts d'écu, qu'il pensait avoir dans ses chausses. Mais, n'y en ayant trouvé que trois, comme il leur allait rendre le quatrième, un quidam, qui était près de lui, assez déloqueté et mal en ordre, le lui ayant

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demandé, le prit, et ayant baillé son demi-quart d ecu à la banque, rencontra dans ledit billet bénéfice d'une enseigne de pierreries, de quatre cent cinquante écus, et le gentilhomme, blanc dans ses trois billets, dont il s'en retourna tellement fâché, qu'on disait qu'il en était demeuré malade.

On faisait le conte d'un autre, fort plaisant, lequel je n'assure pour véritable comme celui du gentilhomme (bien certain et avéré), mais pour le moins bien inventé. Il est tel : un bon homme de village, ayant mis un quart d'écu à la banque, et lui étant venu bénéfice, comme incontinent il eut ouï sonner la trompette (qu'on appelait l'amuse-badaux des Parisiens), pensant qu'on le voulût prendre prisonnier et que cette trompette en fût le signal, s'enfuit tout aussitôt et quitta là son bénéfice.

Voilà un échantillon des traits joués à la Banque, à Paris, en ce présent mois de mars.

Des prédications de Paris, pendant ce Carême : beaucoup de bruit et peu de fruit. Les Jésuites y tiennent les premières chaires; font la guerre aux hérésies, pour ce que cela les regarde, en parlent d'ardeur et d'affection, mais froidement des grands vices, corruptions et abominations qui régnent. Entre tous les autres, Père Gontier s'en fait ouïr et croire, et, par ses séditieuses prédications, s'elïorçant de combattre l'hérésie, l'établit plus (dit-on) qu'il ne la ruine.

Le mercredi, premier d'avril, François de l'Esloilc a commencé d'aller chez un écrivain, nommé Desperrois, qui se tient sur le Pont Marchant, à l'enseigne du Pyvert, lequel un honnête homme de mes amis m'a adressé, pour écrire des mieux, principalement les lettres de finances : qui était ce que je cherchais pour ledit François, que j'ai envie d'y mettre. Je lui donne un écu et demi par mois.

En ce mois, le partisan Paulet, ayant fait partie de tous les états des sergents de France, lesquels il devait

rembourser de la finance qui se trouverait avoir été linancée par eux aux Parties casuelles, et dont ils montreront bon acquit, qui était à dire, en français, de leur faire racheter leurs états encore un coup : car, de cent tant de mille qui sont en France (ainsi qu'ils disenti, n'y en a pas cent qui en pussent faire apparoir : étant réduits au désespoir, et résolus de faire perdre la vie à celui qui leur voulait ôter la leur, et, pour cet effet, ayant assiéiré ledit Paulot jusques en sa maison, l'épiant et aguettant journellement pour le tuer, icelui, pour s'en sauver, fut contraint d'en quitter le parti et la poursuite. A quoi aida bien la sage et rigoureuse réprimande que lit M. le Premier Pi'ésident audit Paulet. lorsqu'il l'alla trouver pour lui demander justice desdits sergents : car il lui dit que, pour la lui faire, il eût fallu l'envoyer au gibet, lui et tous les autres partisans, vrais larrons et sangsues du peuple, de la substance duquel elles y vivaient, et de son sang cimentaient et bâtissaient leurs maisons.

* Quand le Prince (disait, ces jours passés, un vieil courtisan d'État) se porte lui-même chef et appui des partis, et qu'il dit aux partisans : « Ne vous adressez qu'à moi, je ferai votre affaire, mais il me faut tant, il ne reste plus à faire que des parties de la vie. » Ce que nous voyons, au temps présent.

Le mercredi 24 juin, jour et fête de Saint-Jean, justement au bout du mois, je sortis, pour aller jusques aux Augustins, ayant toujours été détenu au lit, à la chambre et à la maison, sans en pouvoir sortir, depuis le 24" du passé jusques à ce jour, ayant eu onze accès de lièvre tierce avec de grandes inquiétudes de corps et d'esprit. Pour le soulagement desquels maux, je me suis servi tlu conseil de M. do Hélin, médecin très docte, très sage et très expert, et qui m'a bien et doucement traité selon mon humeur et complexion. Combien que, pour n'en rien déguiser, et en donner la gloire à Dieu comme il

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mérite, je n'aie jamais rien trouvé, ni ne trouve encore, qui m'y serve tant et aide, et en quoi je trouve plus d'allégement et de consolation qu'en la lecture de la parole de Dieu, méditation en iceïle, et prière.

En ce mois de juin, M. le président Miron, frère du feu lieutenant civil Miron qui lui avait résigné sondit état de lieutenant, étant allé trouver le Roy à Fontainebleau pour cet effet, en fut débouté et refusé tout à plat de Sa Majesté, combien que sa requête fût très juste et raisonnable, ayant son frère, après la résignation, vécu les quarante jours, et seize davantage. Ce qu'ayant été remontré au Roi, par plusieurs personnes, Sa Majesté, enfin, pour s'en dépêtrer, leur dit que ce n'était à lui, mais à la Reine à laquelle il se fallait adresser pour cette affaire, et qu'il lui avait donné et accordé ledit état, pour en disposer et en gratifier qui bon lui semblerait, laquelle avait envie que son procureur Le Geay le fût. Puis, ayant été présenté à Sa Majesté par le président Miron, le fils du feu lieutenant civil son frère, n'en tint autrement compte et ne daigna seulement le regarder : ce qui fut trouvé étrange et mal interprété, vu les bons services faits à Sa Majesté par le défunt.

Reaucoup d'autres lui en parlèrent et firent ce qu'ils purent pour empêcher que ledit Le Geay ne le fût; lequel avait (comme on dit) tout le monde bandé contre lui. Le Roy même ne lui était autrement favorable, sinon à son compte près qu'il voulait avoir, quoique c'en fût de lui ou d'un autre. Mais la Reine, en faveur de la recommandation de Concini, qui en faisait son propre fait pour Le Geay, et avait embrassé cette affaire, et qui n'est jamais refusé de Sa Majesté de chose quelconque, quelle qu'elle soit qu'elle puisse, et aussi que M. de Sully (qu'elle n'aime point) en avait parlé au Roi pour les autres, ne se voulut jamais lâcher. Tellement qu'enfin ledit état demeura arrêté au Geay, nonobstant tous empêchements et oppositions formées sur les crimes

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dont il avait été déféré et ne s'était encore purgé : ce qui était juste qu'il fit auparavant que d'entrer audit état.

Il a payé dudit état cinquante mille écus, lui en ayant coûté encore (ainsi qu'on disait) vingt-cinq mille pour les épingles de la Reine, de Concini et autres, desquels il avait fallu gagner la faveur par argent.

Le vendredi 17 juillet, Lamet ^Jamet] m'a donné de son impression quatre Ordonnances nouvelles de notre nouveau lieutenant-civil, imprimées en placard et affichées aux coins et carrefours des rues de Paris. L'une est contre les blasphémateurs du nom de Dieu, joueurs, brelandiers et ivrognes qui est une bonne et sainte ordonnance. L'autre, contre les caimanderies des gens vagabonds et sans aveu, qui se disent soldats, vrais fainéants et de mauvaise vie, dont on voit les rues de Paris toutes pleines : qui est une autre bonne Ordonnance 'sauf l'une et l'autre à exécuter . La tierce, sur la police du petit pain, et même du mollet, abus des boulangers sur le poids : qui n'est pas mauvaise, et de laquelle M. le Lieutenant tirera bien autant ou plus de profit que le public. La quarte, de ne nourrir aux maisons aucuns porcs, pigeons ni lapins, est de communi martijrum de la police, et se garde en un temps comme en l'autre.

Il avait été aux Halles, le samedi de devant, où, faisant peser le pain et contrôler toutes les marchandises et denrées, se fit voir et reconnaître (qui est le bon motl à tout ce peuple, de la bourse duquel, et de chacun et chacune en particulier, selon la qualité et prix de leurs marchandises, il tira la quotte et quelque quintessence.

Il n'y avait pas jusques aux herbières, fruitières et harangères, qui pour se sauver de l'amende, ne crachassent au bassin, et tirassent de leurs tabliers gras quelques grands blancs et autre menue monnaie. Mais, les tirant, comme à l'envi, disaient que cela ne lui aiderait pas beau-

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coup à se rembourser de plus de quatre-vingt mille écus que lui avait coûté sondit état de lieutenant civil.

On ne parle [en ce temps], à Paris, que de levées de gens de guerre, enrôlements de soldats, mandemens de capitaines et compagnies, attiraux d'artillerie et affùtements de canons, et du Roi même, prêt de monter à cheval. (Mais ce sera, à l'aventure, pour aller, à Fontainebleau ou à Mousseaux, minuter une plus douce guerre.) Comme aussi, dès le lendemain, il n'était bruit que de celle-là, et du mécontentement qu'avait Sa Majesté de la retraite de M. le prince de Condé à Valeri avec sa femme : disant que la pension qu'il lui donnait n'était pas pour demeurer à Valeri, mais à sa Cour, près de lui et de sa personne, pour lui faire service. Voilà les sots et vains discours des cervelles faibles, inconstantes, volages et mal assurées, des hommes de notre temps, qui ne s'enflent que de vent et se manient à bonds, comme les ballons. Mais quoi! notre monde d'aujourdhui (comme dit Montaigne en ses Essais) n'est formé qu'à l'ostentation : et il n'y a personne qui ne se veuille mêler de discourir de l'État, où il n'entend rien, et juger des intentions des rois et des princes, et pour la paix et pour la guerre, à la mode du Soldat français • et de M<= Guillaume -, qui s'y connaissent l'un comme l'autre : étant le fond de leurs desseins caché à tous, fors qu'à eux.

En ce mois de juillet, et le mardi 7^ d'icelui, fut fait et consommé solennellement, à Fontainebleau, le mariage du duc de Vendôme, fils naturel de notre Roi, avec Mademoiselle de Mcrcœur, fille de la plus dévote dame de la France, et la plus riche : qui sont deux belles qualités qui revenaient et agréaient fort au Roi, mais principalement la dernière, pour avoir toujours eu Sa Majesté ce désir de bien et richement pourvoir ses enfants (qu'il appelle), et ne faisant tant d'état de l'autre,

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