‹ JournalChapitre 10 sur 84 · MON CHER DENYS · texte numérisé non relu

MON CHER DENYS

J'ai été hier matin chez M. Senancour. J'ai vu les, mutilations qu’il va faire à Oberman : j'ai parlé pendant une heure aussi énergiquement et vivement que je pouvais contre. Les plus belles et naïves effusions de couleurs, si rares dans la littérature de 1804 [le 4 sur un 8] et qui font de M. Senancour, un des pères de l’émancipation littéraire sont comme grattées avec effort et font place à un dessin de plomb didactique et classique. C’est Oberman publié et corrigé par M. Jay. Qu’y faire ? Seulement comme M. Ledoux, à ce qu’il paraît, a mêlé mon nom à une des annonces je le prie de l’ôter et ne l’autorise en rien à s’en servir : quand j'ai écrit d’Oberman, ce n’est pas de celui-ci, du nouveau, c’est de l’ancien. Je ne veux me prêter en rien à ce regrattage. M. de Senancour traite ce beau poème comme il ferait un traité de physique qu’on corrige et augmente après 20 ans. J'ai pris avec lui Ze Lac de Lamartine et lui ai dit : Voyez si Lamartine voulait retoucher [ce dernier mot ajouté dans la marge] ces flots, ces ondes qui sont répétés à chaque vers ces inexactitudes [S. B.. avait commencé par écrire imp. (imperfections ou impropriétés)], il ferait du beau. Il a prétendu que Lamartine ferait bien. En un mot, dites à M. Ledoux de ne mêler en rien mon nom aux annonces, autrement je dirai mon avis dans les journaux sur le nouvel Oberman. Je le dirai même sans cela. [Cette dernière phrase ajoutée dans

Sa part d’exotisme touche en plusieurs points à celle de Chateaubriand, du Dernier Abencerage, du Voyage en Amérique. Denis, qui connaît et qui aime « ce qu'il y a d’ardent et de passionné dans M. de Chateaubriand » 1, a cherché, dans son Amérique tropicale, le magnolia d’Atala : «Le magnolia que M. de Chateaubriand a en quelque sorte consacré par ses magnifiques descriptions n'appartient point précisément au paysage de ces contrées, mais il se montre souvent avec des végétaux des tropiques... Cette fleur, malgré sa beauté, réveillera longtemps chez nos poètes des idées de tristesse : c’est elle que Chactas a placée sur la tête d’Atala endormie dans la cabane du missionnaire ?. » Il a vu « sur la cime la plus élevée des arbres », le pélican du Gémie du christianisme, « un vieux pélican perché d’un air mélancolique » et qui « semble veiller à la sûreté de ses frères » 3. Et il semble qu'il ait, par avance, défendu l'Amérique de Chateaubriand contre les critiques qui l’accuseront de mensonge : « S'ils [les poètes] parcourent les rives du Meschacébé, déjà couvertes de villes florissantes : Où sont, diront-ils, ces tableaux imposants d’une nature remplie de majesté, même au sein des déserts ? La culture a tout soumis à l’uniformité de ses lois, les forêts sont abattues, les animaux sont détruits. ; il ne nous reste plus de ces campagnes que de magnifiques descriptions, elles justifient nos plaintes 4 »

Mais l’exotisme de Denis ne se limitait pas à l'Amérique, ni au Portugal ou à l'Espagne. Ses premières études l'avaient dirigé vers l'Orient 5 ;

l'interligne.] C'est pour moi une affaire de principes littéraires et de conscience poétique. C’est comme si on s’appuyait de l’autorité de Vitet ou de tel autre critique d’art pour badigeonner une église gothique.

Adieu, mon cher Denys, et à vous de cœur. SAINTE BEUVE.

Mes respects à Mlle Denys et à M. Arsenne. »

Le Livre d'Or écrit à tort, du nom de Vitet au lieu de l'autorité.

1 Préface à la traduction des Lusiades (1841), p. 67.

? Scènes de la Nature..., 1824, p. 20 ; la note renvoie au Génie du Christianisme, Atala, t. III, 6me édition, p. 272.

3 Ibid., p. 21. Cette notation de Denis venait d’ailleurs peut-être de cette phrase de Bartram, où M. Bédier voit une des sources de Chateaubriand : « Le pélican des bois... se tient ordinairement sur la haute cime de quelque grand cyprès mort, le col replié dans les épaules, le bec en forme de faux appuyé sur l'estomac ; immobile, il a dans cette posture une attitude grave et triste. »

4 Ibid., p. 117. Le même livre cite le Génie du Christianisme pour la poésie descriptive, p. 284 ; et le titre de tel de ses chapitres, Impressions morales des campagnes (chap. XVI), fait invinciblement songer à ce Génie, comme le titre de tel autre chapitre, Les forêts, leur harmonie (chap. IV), fait songer à Bernardin.

5 Son frère Alphonse était, lui aussi, curieux d’exotisme oriental. Il dirigera, avec Abel Hugo, la Revue de l'Orient. Et il s'emploiera à acclimater en France des plantes exotiques.

même dans son séjour au Brésil, il s'était remis « à la langue turque », sur le conseil de son père !. « Quoique j'aie abandonné l'étude des langues orientales, dit-il dans la préface de ses Scènes de la Nature, je n'étais point entièrement étranger aux auteurs qui pouvaient me fournir des détails intéressants. » 11 fréquentait M. de Chézy, qui lui faisait voir des rapports entre la poésie portugaise et celle de l'Orient ? ; et quelques jours avant la mort du vieil Orientaliste, il allait encore le voir au Collège de France, et le trouvait travaillant sur un manuscrit hindou : « Nous parlâmes avec enthousiasme de Sacountala, et dans ce court entretien, il me révéla cette âme de poète qui a donné à de simples traductions le grandiose et le charme de compositions originales » 3; d’autres savants enthousiastes de l’Inde l’entretenaient de leurs études, Morenas, plus tard d’Eckstein ; il s’intéressait au sort des manuscrits de Champollion ; il causait avec Reinaud ; avec Ballanche, il remontait aux fables immortelles où l'Orient enferme l’histoire du monde ; il connaissait Guigniaut, le traducteur de Creuzer { ; il avait, enfin, ce goût d’un folklore poétique, d’un bric-à-brac de proverbes et de vieilles traditions qui faisait, à ses yeux, le charme capricieux de Nodier ; et tout ce Nodier, tout ce d’Eckstein, tout ce Ballanche, ce Senancour aussi, et encore ce Vico, ce Herder qu'il portait en lui-même 5, — et, du reste, n’aimait-il pas Quinet, n’admirait-il pas Michelet ? — il l’enfermait, dès 1833, dans un petit livre original, une « Bible de l'Humanité », en roman et en in-18, Le Brahme Voyageur, dont le héros, un Anacharsis d'Orient, parcourait les peuples pour y voir la même sagesse universelle se traduire dans toutes les langues en aphorismes innombrables.

Cette mystique unité de l’espèce humaine, les Quinet, les Michelet y croient aussi ; mais il exprime à sa manière leur philosophie de l’histoire : « Tous les hommes sont frères, dit un vieux brahme à Nara Mouny, le brahme

1 Bib. Sainte-Geneviève, ms. 3417, lettre de Bahia, 9 mars 1818, à son père.

2? Scènes de la Nature..…., 1824, p. 210.

3 F, Denis, dans le Manuel du peintre d'Arsenne, t. I, p. 195, note.

4 Voir Journal, N° LXII. — « Ouvrage indispensable », dit-il de «la Symbolique par Creuzer et Guigniaut » (Monde Enchanlé, 1843, p. 304). Dès 1830 (Tableau des Sciences Occultes, p. 342), il cite la « Symbolique de Creuzer si habilement traduite par M. Guigniaut ».

5 I] nomme ses maîtres dans son article sur les Proverbes (Revue de Paris, XLIIT, 4e livraison) : « Ouvrez Vico, Ballanche, Herder, Oberman, Mme de Staël, les Chdteaux du roi de Bohème, Jean-Paul Richter surtout... »; et il cite une autre fois, dans ces pages « Le créateur de la science nouvelle », « Vico qu’on ne peut maintenant décemment se passer de citer ». En 1830, l’épigraphe de son Tableau des sciences occultes (1830) est empruntée à Vico.

voyageur, et ils ont en commun un répertoire inépuisable de sagesse que les siècles disent aux siècles, et que les hommes doivent redire sans cesse aux hommes. Nul pays n’est privé de ces rayons divins de l’intelligence divine 1... » Et Nara Mouny va des Ghiolofs aux Danois, des Persans aux Arabes, pour retrouver partout cette commune lumière. Denis ressemble à ce Brahme sans repos ; il écoute avec une curiosité toujours en éveil toutes les voix des nations : « C’est un murmure perpétuel qui fait le tour du monde ; et de ce bourdonnement confus, psalmodie de tous les peuples, vous entendez s'élever des voix moqueuses ou lugubres, des chants joyeux, des gémissements amers, des apartés de honteux égoïsme, des cris de détresse, puis tout à coup un mot consolant, une parole sublime, si bien, à mon avis, et probablement selon l’avis de Sancho, que l’on a mal défini les proverbes en les appelant la sagesse des nations ; c'est tout simplement la voix vivante de l'humanité, de cette humanité qui parle, pleure et rit toujours, et qui ne se taira jamais ?. »

Il aborderait volontiers « la portion la plus élevée de la philosophie de l’histoire * », et il cite avec complaisance, auprès de Vico, Niebuhr et Michelet 4. Mais son esprit de fureteur et de collectionneur va de préférence aux détails curieux, aux bizarres légendes, à ces monstres de l’histoire où cette pensée universelle de l'humanité prend des formes étranges et chimériques. Il fouille les vieux « livres manuscrits que la science réelle dédaigne 5 », pour y retrouver ces fantômes ; il y cherche la géographie des pays imaginaires, l’histoire naturelle des êtres irréels. Auteur d’un Tableau historique. des sciences occultes, publié en 1830, il revient sur ce sujet, et s'accorde à un temps où Nodier poursuit des vampires, et Gérard de Nerval des salamandres. Les idéologues qui l’ont formé ne sont-ils pas tout voisins des illuminés, et les hommes de la Décade ne mènent-ils pas à Senancour ? Denis a étudié avec passion la vie et les croyances confuses des peuples primitifs. Le voyageur du Brésil a entrevu un monde de chimères populaires dans cette Amérique du Sud où chantent encore, comme

1 Le Brahme Voyageur, p. 6.

2 Les Proverbes, loc. cit.

3 Le Monde Enchanté, 1843, chap. VI, p. 137.

4 Niebuhr, dans les Proverbes, loc. cit., p. 3, 14, et le Monde Enchanté, 1843, ni) À propos d’un proverbe il ajoute (Les Proverbes, p. 14), avec une nuance de plaisanterie : « C’est un vieux proverbe français dans lequel Niebuhr et M. Michelet pourraient trouver à la rigueur toutes les évolutions symboliques, organiques et critiques de la société, » En 1830 il unit, dans une même admiration, « MM. Niebuhr, Ballanche et d’'Eckstein » (Tableau de sciences occultes, p. 238).

5 Le Monde Enchanté, 1843, p. 2.

aux temps anciens, les oiseaux prophètes !, Ce sera un singulier musée des monstres, une carte d’étrange géographie, que son Monde enchanté, cosmographie et histoire naturelle fantastiques du moyen âge, en 1843 ; et il y rejoindra, par le détour des mensonges, son idée d’universelle vérité : € Il y a plusieurs années, dira-t-il dans la préface, l’auteur de ce petit livre fut frappé de l’ensemble que présentaient les traditions du moyen âge, relatives à la forme de la terre et aux créatures dont on l’animait.. Quelques recherches antérieures l’avaient jeté dans l'étude des faits qui se rattachent aux sciences occultes, il poussa plus avant ses investigations : il lui sembla qu'on pouvait grouper, dans cet univers du moyen âge, si mobile en sa forme, si changeant en ses destinées, les êtres bizarres, terribles ou gracieux, dont on l’avait jadis peuplé. Alors accoururent de toutes les parties du monde imaginaire les dragons ailés ou sans ailes, les basilics couronnés, les yllerions parents du phénix, et le phénix lui-même, le Kraken des sombres régions du Nord, le moine marin, l’évêque de la mer, la noble licorne ; et bien d’autres créatures prodigieuses, dont le savant et naïf Ambroise Paré rêvait encore l'existence au temps de Charles IX. Le Paradis terrestre s’ouvrit à ses yeux, les mythes imposants qui avaient ému l'imagination du Dante déployèrent leurs merveilles cachées audessous du monde purement terrestre 2... » Dans la société des illuminés ou de leurs amis, — il a connu Nicolas Bonneville, Antoine de la Salle, il a rencontré, au Brésil, M. de Tollenare, il semble en relations avec le sorcier Smanteli, — Denis s’est composé un monde de féerie, le monde enchanté des poètes.

Son vrai monde est pourtant celui des historiens ; et s’il s'attache aux traditions populaires, c’est en érudit critique. Même s’il brosse un roman historique, — Jsmaël ben Kaïzar, en 1820, Luiz de Souza, en 1835, — il l’appuie sur des notes, commente et justifie ses récits par les documents. En 1839, il publie en deux volumes les Chroniques chevaleresques de l'Espagne et du Portugal ; et il s’'empresse de les adresser aux maîtres

1 Cf. les Scènes de la Nature... (1824) et le Tableau des Sciences Occultes (1830), p. 110. À ces ouvrages on peut ajouter en particulier certaines parties de son Luiz de Souza pour avoir une idée des notions de Denis dans les sciences occultes.

2 Le Monde Enchanté, 1843, p. 2. — Voici comment Sainte-Beuve répondait à l'envoi de cet ouvrage (lettre inédite, Bib. Sainte-Geneviève, ms. 3418) CCerur7,

Je reçois, mon cher Ferdinand, votre joli volume du Monde Enchanté ; j'en attends toute sorte d'instructions et d'agrément poétique. Recevez-en bien mes remerciements avec l’assurance de mes sentiments bien connus.

SAINTE-BEUVE

J'offre mille amitiés à M. Arsenne. »

de l’histoire et de la critique, aux poètes aussi : « Voici mes vieilles légendes, dit-il à Emile Deschamps, elles vous vont de droit, c'est aux poètes que va la poésie » 1 ; Sainte-Beuve le félicite de se livrer aux « pures et désintéressées jouissances de l'esprit »?; et Montalembert applaudit à « ces admirables pages », où il reconnaît sa sainte Elisabeth dans l’histoire de Casilda %, dans celle d’Inès 4.

1 Voici cette lettre inédite, que nous a communiquée M. Henri Girard : Secrétariat Bibliothèque et Dépôt de livres.

Ministère de l'Instruction publique.

Paris, 19 novembre 1830.

MON CHER AMI

Voici mes vieilles légendes, elles vous vont de droit, c’est aux poètes que va la poésie. Pardonnez-moi d’avoir gâté quelques-unes de ces belles choses, et vengez-vous au plus tôt, vengez-les en nous donnant en vers comme vous les savez faire les romances d’Inez ou de la Padilla. Mon livre, alors, aura été bon à quelque chose.

Adieu et tout à vous de cœur. Souffrez que je me rappelle au souvenir de Mme Deschamps et offrez-lui mes respects.

Votre ami tout dévoué

FERDINAND DENIS

2 novembre.

J'ouvre ma lettre pour vous faire tous mes remerciements. Vous êtes mille fois trop aimable d’avoir pensé à moi.

2 C’est, du moins, à cet ouvrage (qui, il est vrai, est en deux volumes) que nous pensons devoir rapporter cette lettre de Sainte-Beuve (inédite, Sainte-Geneviève, ms. 3418) : « Merci, mon cher Ferdinand, pour votre érudit et curieux volume. Vous connaissez ces pures et désintéressées jouissances de l'esprit : elles n’ôtent rien chez vous aux sympathies affectueuses du cœur.

Tout à vous.

SAINTE-BEUVE

Mille respects à M. Arsenne.

l Ce 8 décembre. »

# Allusion à ces lignes des Chroniques chevaleresques (t. I, p. 37), en tête de Sainte Casilda, légende espagnole, XIME siècle : « Les personnes qui ont lu le bel ouvrage de M. de Montalembert [l'Histoire de sainte Elisabeth de Hongrie, 1836] et qui se rappelleront un des traits les plus touchants de la vie de sainte Elisabeth de Hongrie, seront frappées sans doute de l’analogie qu’il y a entre la chronique castillane et la légende allemande. »

4 Voici cette lettre, dont copie se trouve à la Bib. Sainte-Geneviève (ms. 3418). F. Denis inscrit en tête : « Copie d’une lettre autographe qui m'a été écrite par M. de Montalembert », et à la fin : « Donné l'original à M. Perreira da Sylva, le 2 mars 1870. » « Château de Villersexel, Haute-Saône, le 12 décembre 1839.

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