‹ JournalChapitre 11 sur 84 · MONSIEUR · texte numérisé non relu

MONSIEUR

Grâce à mon absence de Paris, je n’ai pu recevoir que la semaine dernière les deux volumes et la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser le 22 novembre. Je suis vraiment confus de me voir l’objet d’un souvenir si bienveillant et si flatteur de votre part. Je sens que je n'y ai pas le moindre droit et ce sentiment rend ma reconnaissance d'autant plus vive. J'ai lu avec empressement vos deux volumes : on est

Ainsi Denis apparaissait comme l’initiateur attitré des lettrés français au génie de l'Espagne, et surtout du Portugal ; et quelques années plus tard, Sainte-Beuve accueillera son Camoëns (1841) comme un tableau complet de ce peuple

« Ce 17 7bre

Laissez-moi, mon cher Ferdinand, vous remercier de votre excellente biographie de Camoëns que j'ai lue avec beaucoup de profit et d'intérêt. Avec tout ce que vous y avez rattaché depuis Sä de Miranda jusqu’à Manoel 1, cela forme toute une histoire résumée et bien satisfaisante de la poésie portugaise elle-même. — Mille grâces et mille amitiés.

SAINTE-BEUVE

Je me rappelle au bon souvenir de M. Arsenne ?. »

C'est que Denis est l’ami de tant d’exilés ou de voyageurs qui ont passé les Pyrénées, — un Galiano, un Moura, un Roquete, un Santarem ;

heureux d’y trouver les grands noms d’Espagne et de Portugal entourés de ce prestige et de cette gloire qui leur appartenaient à si justes titres et qui ont si tristement disparu sous les dynasties d'Autriche et de Bourbon. En parcourant ces admirables pages où vous avez fait entrer le génie poétique et chevaleresque de la péninsule, on se demande comment et pourquoi Dieu a permis que des peuples pussent tomber de si haut à l’état de misère intellectuelle et de dégradation sociale où nous les voyons aujourd’hui. Problème important et terrible que je me propose d'aller étudier sur les lieux l’année prochaine. Vos chroniques me serviront de guide pour une partie essentielle de mes recherches et vous me permettrez, j'espère, d’avoir recours à votre bienveillance ainsi qu’à votre savoir, avant mon départ, pour plus d’un renseignement essentiel.

Puisque vous avez eu l’extrême bonté de vous souvenir de l’histoire de sainte Elisabeth à l’occasion de la légende de Casilda, je me permettrai de vous citer un autre trait de cette histoire qui se rapproche de la belle tradition sur Ines de Castro, que vous avez recherchée et vérifiée avec tant de soin. Lors de la translation du corps de sainte Elisabeth cinq ans après sa mort, l’empereur Frédéric IT qui avait désiré l’épouser lorsqu'elle devint veuve à vingt ans s’approcha de la châsse et plaça sur la tête du corps saint une couronne d’or valant 4,500 florins, en disant : Puisque je n’ai pu te couronner vivante comme mon impératrice, je veux aujourd’hui te couronner comme une reine immortelle dans le royaume de Dieu.

Recevez, je vous prie, Monsieur, avec mes remerciements, l’assurance de ma haute et sincère considération.

Signé : LE COMTE DE MONTALEMBERT. »

1 Dans sa préface à la traduction des Lusiades (1841), Denis consacrait en effet plusieurs pages à Sâ de Miranda, « le père de la poésie portugaise » (p. vit sqq) et à Francisco Manoel de Nascimento (p. LVIIT sqq).

2 Inédit. Sainte-Geneviève, ms. 3418.

Page 1