DO
et c’est qu’il a si curieusement, si patiemment fouillé les livres ignorés du Portugal et de l'Espagne ! Il peut évoquer, non sans fierté, en tête de ses Chroniques chevaleresques, les longues années qu’il leur a consacrées «S'ilest, en effet, une source d'émotions ardentes, de sensations inattendues, de révélations curieuses, c’est dans les vieilles chroniques de la Péninsule qu’il faut aller les chercher. On parle sans cesse de ces livres à demi oubliés, on les cite chaque jour, on va même jusqu’à les admirer sur parole ; on ne les connaît pas. C’est qu’en effet, il faut le travail de plusieurs années pour posséder intimement ces vieux auteurs à peu près ignorés aujourd'hui du pays dont ils ont orné l’histoire. »
Ces années de travail supposent le calme d’une vie recueillie, traversée de peu d'événements. Son père et sa mère sont morts 1; Alphonse s'est marié et Ferdinand a pour Mme Marie Denis, son « excellente belle-sœur », une sympathie que les années laisseront subsister : longtemps après, il se rappellera avec regret sa maison de la rue de l’Université 2. « M. Ferdinand Denis, membre de plusieurs sociétés savantes et littéraires » #, vit, auprès de son ami Arsenne et de sa sœur Cisca, une vie modeste, gênée parfois : il lui arrive d'emprunter quelques louis à un ami“. Vers 1827, « quelques mois » après la publication de son Résumé de l’Istoire littéraire du Portugal, Denis avait tenté, au Ministère des Affaires étrangères, une démarche pour y trouver enfin la carrière vers laquelle il avait fait tant d'efforts décevants ; et il appuyait sa demande d’une note où il résumait son passé, ses travaux, ses projets
«A l’époque où Monsieur Denis était employé au Ministère des Aie étrangères en qualité de traducteur, une maladie terrible interrompit ses travaux ; son fils fut obligé de l’accompagner pendant plusieurs années à son bureau et on le destina, dès lors, à remplir un emploi de drogman dans les échelles du Levant. M. Ferdinand Denis reçut à diverses reprises la promesse positive d'entrer aux jeunes-de-langue, mais on lui fit plusieurs passe-droit et son père ayant été mis à la retraite après d’honorables services, il perdit bientôt l'espoir d'entrer dans la carrière à laquelle il s'était consacré. M. Ferdinand Denis partit alors pour le Brésil, visita l'intérieur et revint au bout de trois ans près de son père ; il s’est depuis consacré entièrement à la littérature et principalement aux études historiques. Il désirerait vivement obtenir une place analogue à celle de son
Voir Appendice, note 5.
? Lettre de F. Denis, s. d. (Sainte-Geneviève, ms. 3417, p. 96).
$ C’est ainsi qu’il est désigné au titre du Tableau des Sciences Occultes (1830). Cf. Journal, No X,
rs
père, près duquel il doit rester. Ses connaissances des langues portugaise et espagnole, etc., pourraient peut-être lui donner quelques droits à l'emploi de traducteur.
M. Ferdinand Denis est auteur d’une histoire littéraire de Portugal, des scènes de la nature sous les Tropiques, d’une histoire de l’éloquence et de la poésie chez les Sauvages et chez les peuples demi-civilisés (inédite) ; il a rassemblé de nombreux matériaux pour une histoire de Portugal et il a publié il y a quelques mois le Tableau chronologique de la littérature espagnole, ainsi que celui de la littérature portugaise 1, »
Mais cette démarche avait été vaine comme les autres ; et Ferdinand Denis continue sa vie médiocre, que consolent sans doute les livres, et Cisca. Celle que Senancour appelle la «très gracieuse caciquesse » ne manque assurément ni de charme ni d'esprit, et l’ermite de la rue de la Cerisaie songera à elle longtemps encore ?. En 1835, un nouveau deuil vient frapper Denis : Cisca meurt le 26 décembre, dans la maison de la rue Notre-Damedes-Champs ; et Senancour, accablé de tant de misères, y ajoute une part, que l'on sent très vive, de celles de son ami ÿ. La vie de l’érudit solitaire se poursuit, adoucie par l’amitié. C’est Mme d’Agoult, chez qui il retrouve un peu de l'esprit qui faisait le charme des conversations et du monde de sa jeunesse ; c'est Senancour ; c'est Sainte-Beuve qui lui sourit encore : « Monsieur F. Denis, lui écrit Mlle de Senancour, en 1840, sera-t-il assez bon pour nous dédommager d’une soirée, où nous avons été privés de sa présence toujours désirée, toujours précieuse ? M. Sainte-Beuve, qui sera des nôtres, nous l’espérons du moins, a souri à la perspective d’une rencontre avec M. Denis. » Il regarde avec mélancolie, mais une mélancolie parfois amusée, dans les livres et dans la vie, la « valse du monde », tant de gloires qui se sont éteintes, tant de petits et de grands événements qui ne seront que d’un jour. Il se répète « une pensée de Byron.., que tous ces partners de la valse du monde doivent être bien promptement oubliés quand le bal sera fini » 4.
Il est, à coup sûr, parmi ceux qu'il rencontre, des médisants qui ne l’aiment pas. L'un, c'est Victor Hugo, prétend que le Brésil a liquéfié son cerveau ; l’autre, Fontaney, le range parmi « les ennuyeux »; « le
1 Dossier de F. Denis aux Archives du Ministère des Affaires étrangères. 2 Cf. Journal, N° LXIV.
3 Cf. sa lettre de condoléances, Revue de liltérature comparée, janvier-mars 1931,
4 Essai sur la philosophie de Sancho, par F. Denis, dans le Livre des Proverbes
français de Leroux de Lincy, t. I, p. xxH11.
lourd et ennuyeux Ferdinand Denis », dit-il encore 1, Mais tel autre parlera de son « cœur si tendre et si sensible » ? ; Mlle de Senancour le trouve «aussi bon que spirituel » % ; et les lettres qui lui viendront de l'étranger montreront le souvenir que laissait son accueil. Seulement, sa sensibilité est prompte à s’affecter, sa susceptibilité à s’éveiller. Si l’on chasse sur ses terres, comme Santarem, si l’on prétend le devancer, comme Damas Hinard, il se met aussitôt sur ses gardes ; si l’on omet de le remercier, comme Chateaubriand, il fronce le sourcil ; si l’on oublie de le saluer, comme un jour Sainte-Beuve, il demande des explications ; et ces explications, comme celles que, tel autre jour, doit lui donner Christian, ne le satisfont pas du premier coup. Peut-être aussi, dans sa curiosité du monde, n’évite-t-il pas le commérage. Il eût voulu être un grand observateur ; il regrette parfois de n’avoir pas les dons de Tallemant des Réaux ; dès le temps où il écrivait, au Brésil, ses juvéniles Softises quotidiennes, il tâchait de tracer tel portrait de femme, « qui mériterait, dit-il, d’être détaillé par un observateur plus exercé que moi »4. C’est au Brésil aussi qu'il avait découvert La Bruyère, et, avec lui, la psychologie du monde : « Je cause, maintenant, avec La Bruyère, écrit-il le 23 octobre 1818. Je n'avais pu jusqu'alors le comprendre et je ne saurais bien exprimer l'impression qu'il m’a faite. Tout le cœur humain semble se dérouler devant moi. Quelles observations fines ! Quelle délicatesse de pensée 5 ! » A l’affût des nouvelles, il est d’une race curieuse et fouilleuse dans laquelle Sainte-Beuve aurait pu se reconnaître 6. Et c’est de quoi, sans doute, Sainte-Beuve lui a tenu rigueur, quand il l’a décrit, en traits mordants, sous le nom de Trepidans.
« Il manque à Trepidans, écrit le malicieux critique, une demi-once de cervelle de plus pour être tout à fait un homme d'esprit. Trepidans a de la sensibilité, de l'instruction, du sens : mais quelle crainte qu'on ne s'en aperçoive pas assez tôt ! Quel besoin de le prouver à tous ! Quel peu d’assiette ! Sur chaque point de la conversation, il se met en avant, il se
1 Journal intime d'A. Fontaney, publié par M. René Jasinski, p. 9 et 33.
? Lettre de Laurent Etienne Borrius, de Copenhague, à F. Denis, 4 mai 1879 (Sainte-Geneviève, ms. 3419, fol. 95).
3 Notice biographique de Senancour, par sa fille (dans G. Michaut : Senancour,
ses amis et ses ennemis, 1910, p. 141). — Voir Appendice, note 6. 4 Sainte-Geneviève, ms. 3421, 7 oct. 1818.