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$ Le Sainte-Beuve des Poisons. Avec une dose corrosive de plus, c'est aussi la race de Philarète Chasles. Et il n’est pas sans intérêt de voir Denis admirer « l’énergie pittoresque » de Chasles (Génie de la Navigation, 1847, p. 120). — Voir encore sur Chasles, Chroniques chevaleresques, 1839, t. II, p. 130.

précipite, il a tant à dire qu’il bégaie. Sur chaque nom un peu célèbre qui passe, il est le mieux informé : à qui en parlez-vous ? Il a des renseignements secrets ; il en a par la femme de chambre, par le cocher, par l’apothicaire. [1 branle la tête, se trémousse en parlant et ricane d’une façon mystérieuse qui s'entend elle-même. Il donne sur les nerfs, il impatiente. Mais qu’a-t-il ? Je lui parle, il me répond tout singulièrement : un rien l’a mortifié. — Tyepidans, faute d’une demi-once de cervelle, est un petit esprit.1» Ferdinand Denis, qui aimait tant La Bruyère, aurait-il aimé ce portrait ? * k *

Un jour de 1839, Denis apprit, plein d’espoir, le succès d’une invention nouvelle : l'expérience que Daguerre faisait à ce moment même ouvrait un nouveau monde enchanté. Quelques années passeront, et Denis, à son tour, s’offrira à l’objectif. Cette image ? nous le montre dans sa maturité, sans lourdeur, quoi que dise Fontaney, mais sérieuse et calme. Le front bombé et dégarni, une mèche grise ramenée sur la tempe gauche, le visage plein, le regard fin, allongé par une légère patte d’oie, un sourire à peine ébauché sur ses lèvres rasées, il attend la consécration de la plaque sensible, un peu solennel, la cravate noire sur le plastron rigide, ses ordres en brochette à la boutonnière. Ce n’est pas Trepidans. C’est le plus attentif, le plus correct des fonctionnaires, et, on le devine, le plus méticuleux.

La vie de Denis a, en effet, changé depuis 1838. Alphonse, à qui le nouveau régime a ouvert une carrière politique, — il est maire d'Hyères, député du Var, depuis 1837, et il sera réélu en 1841, — ne dut pas être étranger à ce changement, que la gêne de sa vie faisait souhaiter depuis longtemps à Ferdinand. Une place était vacante à la Bibliothèque Sainte- Geneviève ; et Sainte-Beuve — quoi qu'il dise ou fasse dire ? — y était sans doute candidat. Denis vit là un moyen de travailler enfin libre de soucis matériels. Du reste, chercheur perspicace et heureux, n’avait-il pas montré qu’il saurait, dans le travail des bibliothèques, rendre les plus grands services au monde savant ? Il venait de découvrir tour à tour, à la Bibliothèque Royale, en 1835, un curieux récit de missionnaire, en 1837, une précieuse chronique portugaise. A la fin de cette même année 1837, on lui montra, chez Constant Berrier, sa nomination toute prête.

1 Tome X des Causeries du Lundi, Notes et Pensées, N° LX, La clef se trouve dans le Livre d'Or de Sainte-Beure, p. 389, Bibliographie, N° 53 b.

2? Elle est reproduite dans la Notice d'Henri Cordier sur Denis.

8 Cf. Revue des Deux Mondes, 15 juillet 1836 (p. 245). Sainte-Beuve faisait démentir sa candidature à « la place vacante à la Bib. Sainte-Geneviève ».

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Un décret de janvier 1838 va le nommer quatrième employé, sous l’administration de Balard de Lancy.

Les étapes de sa carrière vont se succéder, régulières, sans hâte, sans incidents. Avant d'entrer à Sainte-Geneviève, Denis fait un stage au Ministère, et ses notes de cette époque seront écrites plus d’une fois sur le papier du Ministère — « Bibliothèque et dépôt de livres » ; en mars 1839, il est nommé chevalier de la Légion d'honneur ; le 10 janvier 1841, conservateur à Sainte-Geneviève, où il succède à M. Robert qui vient de mourir. En 1856, à Balard de Lancy — « esprit sonore, provocant et bruyant », au témoignage de Fontaney ! — succède, comme administrateur, Frédéric de Brotonne, «rêveur, moitié voltairien, moitié beotien », selon Viel Castel ? ; et Denis, à son tour, succédera à Brotonne, en 1865. Il a trouvé, dans cette galerie charmante, aux bois sculptés, aux voûtes élégantes, puis dans le bâtiment plus austère, « harmonieux et tranquille », comme dira Théodore de Banville, entre les murs gréco-romains élevés par Labrouste #, une active vie intellectuelle, ouverte aux littératures étrangères, attirant les sympathies de l'étranger. Là travaillent un Ignace Chodzko, un Guillaume Depping, et ce Marmier qui a, pour les peuples du Nord, autant d'amour que Denis pour ceux du Midi. Là, viennent des Anglais, un Madden, un Dibdinÿ, des Scandinaves, dont les relations avec Sainte-Geneviève vont devenir une tradition 6, des Brésiliens que Denis accueille avec un empressement particulier ?.

Journal Intime de Fontaney, publié par M. René Jasinski, 10 septembre 1831. Mémoires, t. I, p. 19.

Au moment où Denis est nommé à Sainte-Geneviève, la bibliothèque, installée dans les dortoirs actuels du lycée Henri IV, est menacée par le lycée voisin qui veut s’agrandir. Malgré l’opposition de la Commission des monuments historiques, où siège Victor Hugo, de l’architecte Roblin, ami de Hugo et de Denis, le lycée aura l’avantage, après une discussion à la Chambre des députés où Alphonse Denis prendra la parole, se défendant d’ailleurs d’être inspiré par son frère, qui n’est pas, dira-t-il, intéressé dans cette question et qui refuse d'occuper un logement, dans l'édifice en construction. La bibliothèque, transportée dans l’ancienne prison de Montégu ultérieurement détruite, s’installera enfin dans l'édifice actuel, construit spécialement pour elle. Voir Alfred de Bougy : Histoire de la Bibliothèque Sainte-Geneviève..…, suivie d'une monographie, bibliographie, etc. par P. Pinçon, in-8 (ouvrage auquel Denis a collaboré, voir p. 355), p. 164 sqq.

4 Cf. Journal, N° JL.

PPAlfred de Bougy, oc. cit., D356.

5 Cf. lettre de Laurent-Etienne Borrius, de Copenhague, 4 mars 1879, à Denis, au sujet du fonds scandinave de la Bib. Sainte-Geneviève, ms. 3419, fol. 95.

7 Cf. ibid., lettre de don Pedro d’Alcantara, empereur du Brésil, à F. Denis, 24 (mars ?) 1878. Il rappelle sa « sympathie pour le Brésil et, ajoute-t-il, la bonté avec laquelle vous m'avez reçu à votre Bibliothèque ». — Voir Appendice, note 7.

L’érudit vieillissant voit s’accroître le cercle de ses amitiés, reçoit de toutes parts des demandes ou des hommages, fournit à chacun un renseignement, une suggestion, rend à chacun un service 1. Le voyageur américain Henry Stanley, préparant une publication du voyage de Magellan, le consulte, se rallie à ses idées ? ; un savant de Vienne lui demande les sources des proverbes de son Brahme Voyageur ; l'empereur du Brésil fait appel à ses « sentiments brésiliens »4 ; Joachim de Aranjo — « socio da Academia Real das Sciencias, Porto » — ayant fait un poème sur Camoëns, le lui adresse comme au maître des études portugaises 5 ; les membres du Comité d'organisation du VIIIme Congrès international des Américanistes le placent à leur tête comme président d'honneur. La province vient aussi lui offrir son lot de documents, lui demander sa part de collaboration ; tantôt c’est un bibliothécaire de Châtillon qui vient lui parler d'Antoine de la Salle 6, tantôt un préfet d’'Embrun qui obtient la collaboration du généreux érudit ?. Son parent, M.Vauquelin, l’a mis en rapport avec le curé de Normanville qui lui envoie le texte d’une inscription relative au P. Yves d’Evreux À ; un paléographe, conservateur du musée d’'Evreux, lui adresse copie de deux pièces relatives à ce «mémorable Père » ?, Et c’est que Denis reste fidèle à la mémoire du bon moine normand, dont il a publié le voyage dans le nord du Brésil : avec lui, il remonte à la fois aux deux souvenirs de son enfance et de sa jeunesse, la Normandie et l'Amérique 1°.

1 Voir Appendice, note 8.

2 Lettre datée du 18 mars 1869, — 30 rue Montaigne (S. Geneviève, ms. 3419).

3 Lettre signée : « Votre Ch. Mayrenez », s. d. Papier à en tête : « Institution Ethnographique. Délégation générale de Vienne. Autriche. » (Jbid., fol. 97.)

4 Rio, 15 décembre 1874 (Jbid., fol. 53).

5 22 juin 1886 (Jbid., fol. 110).

SC Journal, No XXN IT.

7 Etudes économiques sur l'Amérique Méridionale…., par Alfred de Mersay, avec une lettre sur l'introduction du tabac en France, par Denis 1851. Un lot de lettres de Mersay se trouve à Sainte-Geneviève (ms. 3419).

8 Lettre du 10 février 1886 (Ibid., fol. 108).

9 Lettre du 11 mars 1884 (/bid., fol. 106).

10 Voici en quels termes Sainte-Beuve le remerciait de cette publication :

« Le 22 septembre 1865.

MoN CHER FERDINAND,

J'ai reçu votre beau et bon livre. J'avais lu l’article de Nisard dans le Moniteur sur cet excellent Père Yves : je suis heureux de tenir de vous ce présent. Il me reporte par les descriptions aux lieux mêmes que j'ai appris à connaître pour la première fois par vous, à ces scènes du Tropique par où votre jeunesse a débuté et qui ont commencé notre liaison. Il m'est doux, après 40 ans, de la retrouver entière, et comme scellée de nouveau et bénie par les mains du digne missionnaire qui vous doit sa réputation.

A vous de cœur. Te

(Inédit. Sainte-Geneviève, ms. 3418).

Mais il gardait surtout le souvenir de son « vieux temps », comme il disait à Sainte-Beuve ; il était de ceux qui conservent les mémoires, qui attachent du prix à leurs vieux papiers, à leurs anciennes amitiés. Voulait-on quelque renseignement sur Ballanche, sur Senancour, c'est à lui qu'il fallait s'adresser, que s’adressaient Sainte-Beuve, Jules Levallois. Il racontait à celui-ci la sympathie de Senancour pour Ballanche et combien il regrettait, un jour, d’avoir manqué la visite de l'écrivain lyonnais ? ; à celui-là, il remettait, pour servir à son Chateaubriand, les lettres de Senancour ?. À son retour de Liège, Sainte-Beuve lui demandait ces «libérales communications » % ; deux ans plus tard, il lui restituait «l'album et les lettres de Senancour »4; peu de jours après, Denis envoyait au critique un dernier billet de l’auteur d'Obermann 5 ; et Sainte-Beuve de

1 J. Levallois : Senancour, 1897, p. 126.

2 Cf. Monglond, art. cilé.

3 « Ce samedi 25 août (1849). [Le chiffre de l’année, de la main de F. Denis.]

MON CHER AMI,

Me voici de retour. Je voudrais bien vous montrer ce chapitre de Ginguené, et celui sur Senancour comparé à René, lequel a besoin, pour se compléter, de vos libérales communications. Voudriez-vous demain, dimanche dans la matinée me donner une heure ; ce serait, si cela ne vous dérangeait pas trop, dans mon gîte de circonstance. Si oui, j'ai tous mes papiers. La bonne retournera demain matin savoir votre réponse si elle ne vous trouve pas aujourd’hui.

Mille amitiés. SAINTE-BEUVE.

Mille choses amicales à M. Arsène. »

(Publié avec une lecture un peu différente, dans le Livre d'Or de Sainte-Beuve, 1904, p. 374.) Denis a ajouté : « Sainte-Beuve demeurait à cette époque rue St-Benoît, N° 5 chez le D. Paulin. »

4 « MON CHER FERDINAND

Voici l’Album et les lettres de Senancour avec mille remerciements. Il n’y manque qu’une seule lettre intitulée Une journée dans les montagnes qu’au dernier moment je remarque assez pour désirer en faire prendre une copie. Elle vous sera remise dans la huitaine. Tout le reste, d’ailleurs, du paquet a été soigneusement conservé à travers toutes mes pérégrinations, et vous le trouverez, j'espère, dans toute son intégrité,

Mille amitiés ainsi qu’à M. Arsène.

Tout à vous. SAINTE-BEUVE.

Ce 31 août 1851. »

(Publié Jbid., p. 374:)

5 « Paris, o octobre 1851.

MON CHER AMI

J'ai retrouvé, parmi d’anciens papiers, une lettre d'Obermann qui n’était point dans la collection que vous m'avez rendue. Elle vous est consacrée presque entièrement ; ce qui ne veut nullement dire qu’elle n’ait pas un grand prix à mes yeux: J’en ai pris copie et je désire que vous la gardiez en souvenir de notre vieux temps.

Tout à vous de cœur.

FERDINAND DENIS

(Publié par J. Merlant : Sainte-Beuve et Senancour, Revue latine, 1906, p. 245.)

répondre : « Mille remerciemens, mon cher Ferdinand ; je reçois avec reconnaissance la lettre de notre pauvre ami et la mets dans mon Arcanum. La lettre à Mme Dupin ! vous sera rendue bien exactement quand je mettrai à fin mon volume presque achevé du cours de Liège. Ce 13 [octobre] 1851, 8 h. ? » Fidèle à Senancour oublié ou méconnu, Denis le servait ainsi après sa mort, comme il l'avait servi jadis auprès d’une George Sand ; et on le voit faire faire des recherches pour répondre aux demandes de Mlle de Senancour à.

De même, il gardera, dans son « arcanum », un dossier Sainte-Beuve : à côté des lettres du critique, il y mettra ses vers de jeunesse, vers latins, vers français — vers latins où le «matou », comme on surnommait Sainte- Beuve, racontait quelque longue histoire de chats, dédiée « ad studiosissimum J. Oudot » :

« Sub casulae tecto, vetus est jam fabula 4 vitae Tempora, felina gemini de stirpe sodales Inclyta degebant…

Quos genuit pulchro Rodilardus sanguine... », —

des vers français, où Sainte-Beuve écrivait « à Mme L..., pour le jour de sa fête »5, non sans faire, au passage, un vers faux f.

1 C'est la lettre mentionnée dans le billet du 31 août 1851. — V. Appendice, n. 0.

2 Inédit (Bib. Sainte-Geneviève, ms. 3418). Ce n’est pas là le dernier signe des relations de Denis avec Sainte-Beuve : préparant un article sur Malouet, recueilli plus tard au t. XI de Nouveaux Lundis, Sainte-Beuve écrit : « Ce 25 juillet 1868.

MON CHER FERDINAND

J'écris sur Malouet. Je ne puis mettre la main sur le charmant petit volume où vous avez réimprimé son voyage [dans, effacé] à la Guyane. Voudriez vous m'en dire le titre exact ou mieux [ce dernier mot ajouté au-dessus de la ligne] me le prêter pour deux heures ? Tout à vous.

SAINTE-BEUVE

(Inédit. Ibid.)

Et l’article du 29 juin 1868 mentionnera, en effet, le « petit volume » où Denis a réimprimé ce Voyage en 1853, et la « préface affectueuse » dont il l’a fait précéder.

3 Cf. Sainte-Geneviève, ms. 3418, une lettre signée « Chennevière bibliothécaire de la ville » sur les recherches faites « après le départ de Mle de Senancour », dont il transmet le résultat à Denis.

4 Fetus, effacé.

5 I s’agit très probablement de Mme Landry. Sainte-Beuve, à 18 ans, était encore élève de la pension Landry (rue Blanche) et composait, en mai 1822, des vers pour la fête de M. Landry (cf. G. Michaut : Suinte-Beuve avant les Lundis, p. 587).

6 Voici ces vers de Sainte-Beuve adolescent, recueillis au dossier 3418 de Sainte-Geneviève :

Voulant célébrer dignement Le jour fortuné de ta fête, L'autre jour je me mis en tête De te vimer un compliment.

Et, sans doute, Ferdinand Denis relisait plus d’une fois ces curieux papiers, et parfois les prêtait 1,

Parmi ces souvenirs et ces amitiés, il achevait sa vie dans ce long cabinet d'administrateur qu’Henri Cordier a décrit, avec ses deux immenses bibliothèques, sous le masque de Dante, sous « le sombre visage du musicien de Fidelio » et «le portrait d’un souverain protecteur du maître de céans » ?, lorsque, brusquement, il fut mis à la retraite, en 1885. Le musicographe Henri Lavoix lui succéda. Denis dut quitter ce cabinet où il avait vécu vingt ans, et son appartement de Sainte-Geneviève #. Il se retira dans un obscur logement, 29, rue de Tournon. Fin de vie d’un Sylvestre Bonnard : rien ne manque à la ressemblance, et pas même la vieille gouvernante 4.

Les Muses firent les vebelles ; Et n'appercevant qu'un enfant Pégase à mon zèle imprudent Refusa de prêter ses ailes.

Brüûlant d'une juste fureur, Je vole vers la cour suprème Où réside Apollon lui-même ; Je tâche d'émouvoir son cœur.

Le Dieu sensible à ma prière, D'un mot calma mes déplaisirs :

J'accomplis, dit-il, tes désirs,

Pourvu que ce soit pour ta mère.

Soudain la joie de cet aveu Remplaça ma douleur amère,

Et tombant aux genoux du Dieu Je dis : Elle est aussi ma mère. »

1 Lettre d'Octave de Lacroix à Denis datée de « Versailles, 20 rue Sainte-Victoire, le 16 avril.

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