MONSIEUR ET VÉNÉRABLE MAITRE
Je suis inquiet, j'ai remis il y a quelques jours, à un commissionnaire de Versailles le dossier de lettres et autres papiers de Sainte-Beuve (20 pièces diverses), que vous aviez eu l’extrême obligeance de me prêter... Soyez assez bon pour me répondre un mot qui me mette l'esprit en repos... » (Sainte-Geneviève, ms. 3418.)
? Peut-être l'empereur du Brésil, don Pedro.
3 En 1851, je ne sais pour quelle raison, il semble avoir habité un hôtel de la rue Jean-Jacques Rousseau. Cf. une lettre (inédite) de Demersay (Bib. Sainte-Geneviève, ms. 3418), 14 juin 1851 : « Votre lettre du 4 n'avait pas encore quitté l'hôtel de la rue Jean-Jacques Rousseau lorsque celle que j'ai eu le plaisir de vous écrire le 2 y est arrivée. »
4 Une lettre d'Achille Collas, s. d., lui demande si « la bonne dame, — ainsi qu'il dit — que vous avez chez vous » ne connaîtrait personne qui pût venir mettre de l’ordre dans son logement (Sainte-Geneviève, ms. 3418). Une lettre de M. de Faria, fils d'un ministre de Portugal, conservée dans le dossier administratif de Denis, demande si son ancicnne gouvernante vit toujours.
Il ne lui restait que des parents éloignés, sa belle-sœur, des cousins, Mme Vauquelin, le baron de Caix de Chaulieu, le baron Léopold de Pretzbuer.….
Pouvons-nous imaginer ses pensées religieuses en cette fin de vie ? Cet ami des idéologues avait parlé jadis de religion du ton des idéologues. Ses lettres d'Amérique ont la même désinvolture que certaines pages de Chateaubriand vers le même âge ; en 1829, dans son 1smaël ben Kaïzar, il montrait Christophe Colomb persécuté au nom des Ecritures et des Pères ; en remuant les fantômes du moyen âge, il évoquait les superstitions et les préjugés, comme aimait le faire un homme du XVIIIe siècle ; il regrettait qu’une part de la pensée de Volney eût été détruite par d’aveugles zélés. Mais je ne sais quelle sympathie, pourtant, l’attendrissait sur ces vieilles croyances et ces préjugés dissipés. Il comprenait, il exprimait avec justesse les terreurs des Colomb et des Galilée devant l’impiété de leurs propres audaces. II disait, en 1843, dans son Monde Enchanté 1 : « Pour accomplir son étonnante découverte, comme celle de Galilée, la pensée si religieuse de Colomb fut donc obligée de s’égarer dans l’impiété, car elle crut aux antipodes. Je ne crois point qu’en son âme, il osât se débarrasser des paroles des Pères de l'Eglise ; je ne crois point qu’il osât se réfuter à lui-même ces autorités sacrées et puissantes. C’est ce doute qui fera à jamais sa grandeur, et je ne connais rien, pour ma part, que l’on puisse comparer à ce voyage si imposant et si mystérieux qui s’accomplit entre toutes les traditions et toutes les terreurs. » Il avait éprouvé trop de curiosité devant les théosophes pour n’en pas garder le sentiment du mystère, le vague besoin d’un au-delà. Il avait cru aux miracles d’une Mme de Saint-Amour. Ayant vécu presque toute sa vie avec l’âme portugaise et espagnole, il en avait pris les nuances, avait aimé les vieilles chroniques au parfum religieux. Il avait conté, avec un charme naïf, la légende de sainte Casilda, et Montalembert avait approuvé sa façon de parler de la sainteté. Denis notait, comme une force nouvelle de Senancour, la pensée de Dieu au milieu de ses doutes. Il admirait d’ardentes figures religieuses comme Lamennais, et il suivait les travaux de Peyrat pour la gloire des grands lutteurs protestants. En 1870, lors de « la maladie d’une personne dévouée de son entourage », un savant danois lui écrit : « C’est dans ces grandes douleurs qu’on sent le besoin d’avoir recours à Dieu... Prions donc que la croyance en Dieu ne soit pas étouffée de votre beau pays ?.. » Si l’on disait ces paroles à Denis, c’est que peut-être il
Chap. Ip. Tee 2 Lettre de L. E. Borrius à Denis, 4 mai 1879, Sainte-Geneviève, ms. 3418, fol. 95. — Voir Appendice, note 10.
aimait à les entendre, en ces années où il approchait de la mort, qui viendra le prendre, dans sa triste maison, au fond d’une cour de la rue de Tournon, le 1er août 1800.
Avait-il exercé une influence, laissé une trace ? Certes, au Brésil, au Portugal, son nom subsistait ; il avait donné au romantisme portugais et brésilien conscience de lui-même. Almeida Garrett avait suivi son sillage, de trop près peut-être. Mais en France ? Ce qu'il apportait de curieuses légendes, de fantastique médiéval, de couleurs populaires, d’autres l’apportaient de leur côté avec plus de gloire, et Nodier l'avait devancé. Pour qui voulait parler d'Amérique, le grand nom était celui de Chateaubriand ; pour qui voulait parler d'Espagne, l’œuvre célèbre était celle de Mérimée 1, Il écrivait encore, vers 1830, dans le style de Bernardin et de la poésie descriptive de l’Empire ; et il s'était mis, vers 1840, à écrire dans le style de Charles Nodier. Pourtant, certains curieux allaient chercher, dans ses Scènes de la Nature, des thèmes, des inspirations, et l’on peut rattacher à ce livre les Voyages Poétiques de Th. Carlier ?. Ses propos sur la poésie du peuple ne devaient pas laisser George Sand indifférente : c’est l’année même où Denis publie les œuvres du menuisier de Nevers, Adam Billault, qu’elle écrit, en Septembre 1842, le second des Dialogues familiers sur la poésie des Prolétaires, consacré à cet Adam Billault Ÿ. Emile Deschamps, épris de poésie chevaleresque et de romancero espagnol, inscrivait le nom de Denis en tête de La Colombe du Chevalier. Antoni Deschamps dédiait « À M. Ferdinand Dénis # une invocation à Camoëns :
« Camoëns, Camoëns, illustre Portugais »
1 Denis estime d’ailleurs sa Clara Gazul : « Lorsque Clara Gazul dit un proverbe, vous entendez une voix véhémente où se mêlent la gaieté et les pleurs, une parole d'homme avec le cri de la passion » (Les Proverbes, loc. cit., p. 16). — Notons, d'autre part, un rapprochement indiqué par M. Legentil (Biblos, Coïmbre, 1928, p. 310), entre les Scènes de la Nature de Denis et le Tamango de Mérimée.
2 1830, in-12, cf. Charlier : Le Sentiment de la Nature chez les romantiques français, p. 323. — Notons que F. Denis est parmi les écrivains dont un jeune romantique est fier, vers 1831, de recevoir les encouragements : c’est alors, en effet, que, dans une lettre d’orgueil juvénile, Aloysius Bertrand se targue des éloges « dont l’honorent Victor Hugo, Sainte-Beuve, Ferdinand Denis, etc. » (lettre citée par M. Jules Marsan : La Bohême romantique, p. 32).
8 Cf. W. Karenine : G. Sand, t. III, p. 296.
4 Sic. dans l'édition Delloye, 1841 des Poésies d’Antoni Deschamps. De même encore, Sainte-Beuve avait dédié « À mon ami Ferdinand D. » la pièce des Poésies de Joseph Delorme intitulée Espérance.
Et Napoléon Peyrat, dans son Ayrise 1 lui faisait hommage de l’Emir
Sanche :
« Denis, vous connaissez tous nos romanceros Nos tendres harpéors, les superbes héros De Portugal et de Castille.
Accueillez cet émir et son chantre roman Et que dans son aigrette, ainsi qu’un diamant, Notre vieille amitié scintille. »
La poésie savante de Heredia ne devra-t-elle pas quelque chose à ce modeste devancier ? On sait qu’il avait, dans sa bibliothèque, les Scènes de la Nature de Denis ? ; mais j'imagine qu’il lisait aussi son Zsmaël ben Kaïzar, son roman des conquistadors, au moment où il écrivait Les Conguistadors et Les Conquérants de l'Or ; et, dans l'élan de ses routiers et de ses capitaines partis « de Palos de Moguer » vers le « monde occidental », vers les « étoiles nouvelles » et l’or de Cipango, ne faut-il pas reconnaître quelque chose de ce dialogue émouvant des navigateurs d’Zsmaël, au passage des Canaries, ces appels de la terre au vaisseau, ces réponses du vaisseau à la terre, à travers le porte-voix :
« D'où venez-vous ?
— De Palos de Moguer.….
— Où allez-vous ?
— À Zipangu la Dorée….
— Votre amiral ?.…
— Don Christoval Colon !.….
Et ce grand nom fut jeté dans l’espace comme un appel à l’ancien monde. »
Si ces lignes, au lieu de paraître au seuil du romantisme, avaient été écrites au moment où le Parnasse alliait la science à la poésie, où l’histoire et l’exotisme des poètes franchissaient la fantaisie romantique, empruntaient les secours de l’érudition, où l’Arsenal de Nodier devenait l’Arsenal de Hérédia, le nom de Ferdinand Denis n’aurait-il pas été plus grand ? Il est venu trop tôt s’il devait être un inspirateur de Poèmes barbares et de Trophées, trop tard, s’il devait être un idéologue ; et l’oubli qui l'avait si vite enveloppé ne s’est pas dissipé. Pour lui ne se sont pas vérifiés les systèmes qu’il a aimés, les palingénésies de Ballanche, les compensations
d’Azaïs.
1 Paris, Meyruels, 1863.
2 Ibrovac : Hérédia, 1923, p. 278.
[TO XEA]
Hier 13 janvier 1820. Victor Hugo ! nous a lu sa préface des Orientales et nous lui avons fait de vives objections M. Turiaux et moi relativement à cette idée que Boileau est le représentant de l’ancienne litt. franc., comme Homère chez les Grecs, Dante en Italie, Schakespeare ? en Angleterre ©. à Grand incendie chez M. Santerre 4, le feu a pris vers les 3 heures et
a duré jusqu’au soir 5.
1 Les relations de Denis avec Victor Hugo semblent avoir été assez cordiales (Cf. le No LIV), mais non pas sans réserves. De la part de Denis, on le verra. De la part de Hugo non plus, si l’on en juge par ce mot rapporté par Fontaney (/owrnal
Intime, 1925, p. 120, 19 février 1832) : « Il [Hugo] me conseille de ne point aller au Brésil : Le cerveau s’y liquéfie ; voyez Ferdinand Denis. »
ASP Ce
# Voici le texte de Hugo : « Les autres peuples disent : Homère, Dante, Sha-
kespeare. Nous disons : Boileau. » (Préface des Orientales, janvier 1820.)
4 Aymand Santerre, fils, dirigeait, 7 rue Notre-Dame des Champs, par conséquent dans le voisinage de Denis, une raffinerie de sucre.
5 Selon le Journal des Débats (14 janvier 1829), le feu à duré de 3 à 4 heures. Denis a-t-il été de cette « population du quartier » dont le journal loue « le zèle. dans cette occasion » ?