VIII
4 Février 1832
Il m'arrive fréquemment de rencontrer Ballanche dans notre quartier 1 et d’avoir de longues conversations avec lui au milieu de la rue. Hier, vers 11 [heures] %, nous venions de quitter M. Douville ?, le fameux voyageur en Afrique et nous causions Davesac et moi de ses grandes découvertes, lorsque Ballanche a passé près de moi. Je l'ai salué et il m'a parlé $ fort amicalement comme de coutume et le voyant se diriger du côté opposé à sa maison, je lui ai demandé s’il n'allait pas acheter les journaux avant de se coucher. Du tout, m'a-t-il répondu en souriant.
1 Denis habitait alors 21 rue Notre-Dame des Champs.
? Le u a été ajouté en surcharge. — Jean-Baptiste Douville (né en 1791) voyageur et mystificateur, auteur d’un prétendu Voyage au Congo et dans l’intérieur de l'Afrique équinoxiale fait dans les années 1828, 1829 et 1830 (Paris, 1832), qu'il a tenté de justifier dans un autre ouvrage : Trente mois de ma vie ou ma justification. La Nouvelle Biographie Didot mentionne ce détail qui montre l'intérêt que Denis a continué à porter aux œuvres de Douville : « Les derniers manuscrits, tombés à Bahia entre les mains d’un voyageur, M. S. Rang [cf. N° XLIV], ont été remis par ce dernier à M. Ferdinand Denis... Il a pu travailler sur des documents portugais inédits : des critiques très compétents, et parmi eux M. Ferdinand Denis, penchent vers cette hypothèse. »
3 voyageur] effacé.
4 Marie-Armand-Pascal d'Avezac, géographe, né à Bagnères de Bigorre, auteur d’Essais historiques sur le Bigorre (1823), d'une Réponse aux objections élevées en Angleterre contre l'authenticité du Voyage de Caillé à Ten Bokioue et de nombreux travaux sur l'Afrique et sur l’histoire de la géographie. Denis fait grand cas de lui. Dans sa plaquette sur le Génie de la Navigation il renvoie (p. 95) aux « savants travaux de M. d'Avezac » et à sa « judicieuse et savante appréciation du périple de Hannon » : « Voy. l'Atlantide et le Périple de Hannon, article inséré dans l'Annuaire des voyages et de la géographie pour l’année 1846... » Il l'appelle, dans le Monde Enchanté (1843, p. 182) « un de nos plus savants géographes ».
5 Les mots : dans la Croix Rouge se trouvent dans l'interligne de manière à se vapporter soit à : nous causions, soif à : près de moi.
6 c[fomme de coutume], effacé.
Je vais acheter un gateau chez le patissier voisin, vous voyez que ma promenade n'est point très littéraire. Nous avons parlé d’un de ses amis qui veut faire insérer des articles de philosophie dans la France littéraire 1, Puis, au bout de cinq minutes, il a reparu et nous a dit en riant ? : Je vais vous arroser et vous prendrez racine dans la rue. Nous avons parlé des voyages de Doville #. Davesac entend fort bien cette matière et le bon Ballanche a pris racine aussi à la Croix-Rouge. Si bien qu’à minuit, nous parlions fétiches, représentation de la divine Samothrace et de la 4 barbarie religieuse 5. Si bien qu’à minuit, nous étions encore discutant au milieu
du carefour $ par un tems humide et brumeux les belles pensées divines de la Grèce et de l'Italie.
La France Littéraire, revue dirigée par Charles Malo (28 vol, in-80, 1832-1836). I1 fafut], effacé.
Sic.
de la en surcharge.
5 À minuit, effacé.
SPSTc:
- HX]
Ce 30 Octobre 1832
Ballanche me disait aujourd’hui : Je suis persuadé que bien du tems s’écoulera avant que l’Orphée ! soit compris, et avant qu'on sente la pensée profondément philosophique qui anime cet ouvrage : c’est l’incubation de l'Orient faisant naître l'Occident. Et comme j'ajoutais : C’est qu'il faut être poète et historien pour vous comprendre et pour vous sentir, — c’est qu’il faut s'initier à votre style ? empreint du sens de l’ * antiquité et que les qualités intimement liées forment la révélation complète du livre. Il faut être poète et historien. — Je vous prie de dire cela quelque part et je vous en prie parce que cela doit être dit et que vous le sentez. Je lui dis que c'était un tourment de voir de semblables idées méconnues et qu'on avait besoin de faire partager sa conviction.
Je n’y vois plus.
Notre jeunesse est une terre fertile brillante de fertilité.
Ballanche me dit dans la même conversation, une chose fort curieuse à propos de mon Brahme voyageur ÿ, de la crainte que l’on pouvait avoir de ne pas être compris par le peuple en écrivant dans un style élevé : il me dit qu'il ne fallait pas être arrêté par cette pensée et il me raconta 6,
1 Orphée à paru dans les Œuvres de Ballanche (4 vol. Barbezet, 1830). Loméme (Galerie des Contemporains Illustres, notice sur Ballanche) résume la signification d’Orphée en termes analogues à ceux de Denis : « L’humanité déchue va toucher à son premier degré de réhabilitation ; elle va entrer en possession de la conscience..., l’immobile Orient va faire place à l'Occident progressif ; l'homme se détache du tout panthéistique. »
2 revêtu d’effacé.
3 du sens de l’ajouté après coup, à la place de d’effacé.
4 Ces mots sont encadrés d'un trait.
5 Le Brahme voyageur ou la sagesse populaire de toutes les nations, par Ferdinand Denis, Paris, rue et Place Saint-André des Arts, 30, 1832, in-16, 108 p. (Bibliothèque Populaire, t. V.)
6 raconta, dans l'interligne, au-dessus de dit, effacé.
à ce Sujet, qu étant entré en explications de son système devant un ouvrier nommé Feuchères qui expliquait le fourriérisme aux ouvriers, il s'était senti plus à l’aise quant au style et à la pensée que devant des académiciens :
Je me sentais compris, dit-il avec sa touchante bonhomie, qui va si bien à sa profonde conviction 1.
1 Ballanche lui-même (cité par J.-J. Ampère : Ballanche, Paris, A. René, 1848, p. 237) rapporte ainsi cette anecdote : « Une chose assez singulière, c’est que je commence à percer chez les ouvriers. Voici le fait. Un maître ouvrier, qui demeure près de l’Arsenal, avait pris depuis quelque temps l'habitude de réunir chez lui un certain nombre de ses ouvriers, et de faire là une sorte de cours de philosophie à leur usage. Il avait commencé par le saint-simonisme, dont il n’a pas tardé à se séparer, et il s’est mis à professer l’économie politique de Fourier... Il s’est mis à m'’étudier, et s’est épris de mes doctrines... Comme il avait un très grand désir de me voir, Nodier l’a fait venir chez lui après dîner. J'ai trouvé un homme d’un très grand sens et d’une rare intelligence. » Puis, rapportant sa visite à ses nouveaux disciples : « J'ai assisté hier au soir avec mon introducteur à cette réunion ; il n’y avait que Nodier et moi qui ne fussions pas des ouvriers... J'ai été étonné de l'intelligence de tout ce monde-là.… Croiriez-vous qu’au milieu d’une discussion provoquée par Nodier et où je me suis mêlé, j'ai été entraîné à l’exposition de mon système historique fondé sur le dogme chrétien de la déchéance et de la réhabilitation, et que j'ai été parfaitement compris. Je ne sais ce qu’aurait pensé M.*#* s’il eût assisté à cette séance, et qu’il eût senti que j'étais bien mieux compris là que je ne l'aurais été dans le sein de l’Académie
française... »
Aujourd’hui 9 7bre 1835. Après que l’excellent Bailly ! m'eut prêté 130 fr. dont j'avais grand besoin pour dix ou douze jours, je suis allé chez Ballanche, où j'ai trouvé le Bfar]Jon d’Eckstein ?. La conversation a été fort nourrie et fort intéressante. Le Bfarjon a prétendu que Bfallanche] était moitié au diable, moitié au bon Dieu, qu’il y avait une partie de Méphistophélés en lui. Ce qui a fait beaucoup rire le bon et naïf Ballanche. D'Efc]kfstein] est devenu un vrai Saniassi *, dit-il. Il est dévoré de grands doutes et voudrait anéantir ses anciennes productions. On a parlé de la fameuse soirée de 4 Liszt. Quelques jours après la soirée, Mme Sand] a rencontré sur la route de St-Germain le Bfarlon. Elle était déguisée en homme et l’a salué en fesant 6 de grands éclats de rire. Il n’a lu que Lelia et Ballfanche] également. — Grande inimitié avec Heine de la part du Bfarjon ?. Il lisait hier pour la première fois Notre-Dame de Paris. Frollo
1 C’est ainsi que nous lisons ce nom. Notons que F. Denis avait écrit, dans l’£ncyclopédie portative de C. Bailly de Merlieux « avocat à la Cour Royale de Paris », un volume sur les Sciences occultes (Tableau historique analytique et critique des sciences occultes... par F. Denis, Paris, in-16, 1830). Il faut cependant noter d’autre part que le nom de M. Baïly (ou Boily) se trouve à plusieurs reprises dans la correspondance de jeunesse de Denis : Bib. Sainte-Genevièvé, ms. 3417, lettre à son frère, Bahia, 9 juin 1817 et Mme Baïly (ou Boily), fragment de lettre, p. 87 du ms.
2 Sur l'amitié de Ballanche et d’Eckstein, amitié commencée chez Mme d’'Hautefeuille, malgré des divergences préalables, cf. A. Marquiset: Ballanche et Mne d'Hau-
lefeuille, 1912, p. 11-12.
| 4 k DER ER Aüte Éindon
Listz effacé.
Elle était, dans l’interligne.
SIC
L’antipathie mutuelle de Heine et de d’Eckstein était en effet déclarée. Les malices ne manquent pas, sous la plume de Heine, à l'égard du « baron Bouddha ». Sur Heine répandant en 1847 le bruit de la mort d'Eckstein et prétendant que ses articles sont rédigés par une sorte de consortium qui a hérité de ses recettes, cf. Meissner : Gesçhichte meines Lebens, I, 221. — Heine a quelques traits piquants contre d’Eckstein : Geständnisse, p. 29 : « Comme son arbre généalogique s'étend jusqu’à David le roi
de Juda et d'Israël, il croit que c’est une raison suffisante pour se faire passer comme gentilhomme. »
est selon lui le moine de Lewis !. Nous avons vanté le style, mais ce qu'il préfère c’est Esméralda. Grandes démonstrations de tendresse à Bal-
lanche ?. Ce bon Bfallanche] veut que j’édite un Corneille. C’est la deuxième fois qu'il me parle de cela.
1 Ambrosio ov the Monk, roman de Lewis (1795). Cf. Max Rentsch : Mattew Gregory Lewis. Mit besonderer Berüchsichtigung seines Romans Ambrosio ov the Monk (Leipzig, 1902). F. Baldensperger : Le Moine de Lewis dans la littérature française (Journai of Comparative litterature, juillet-sept. 1903). Otto Ritter : Séudien zu M.-G. Lewis Roman Ambrosio or the Monk (Archiv für das Studium der neuerer Sprachen, CXI, 1903, p. 106).
2 « Je lui deviens très attaché et il y est fort sensible », écrit Ballanche de d’Eckstein, le 7 juin 1836 (A. Marquiset, loc. cit., p. 66).