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XV

10 Octobre 1837

Hier soir, j'ai vu chez Aug. Thier{r]y !, Michelet ?, l’homme de cette époque que je désirais connaître. Il est vieux avant l’âge, mais de ton et de manières parfaitement convenables. Il était curieux de voir les deux grands historiens en présence. Thier[r]y a fait des demandes et n’a * obtenu que des réponses fort mesurées. — Combien de volumes] donnerez-vous à votre Histoire de France ? — Huit. — Quel espace de tems comptezvous employer à cette publication ? — Mais toute la vie. — Vous occupezvous en ce moment d’un] autre livre ? — Oui, d’une histoire du Christianisme. — Et à quand la publication ? — Oh ! après ma mort. — Vous craignez donc de renverser ? — Non, mais quand on a un tel livre sur le chantier, il est bon d’y travailler toute la vie et jusqu’au dernier jour. J'ai parlé alors de la vie du Christ publliée] en Allemagne 4 et de l’idée de la formation du mythe chrétien. Les deux hommes habiles sont demeurés d'accord de la personnalité du Christ manifestée par les évangiles. Bien d’autres choses curieuses et graves ont été dites, mais qui peut reproduire les entrelas de la conversation ? — Thierry a prolongé la séance. Avant l’arrivée de Michelet, il était vivement peiné, affecté, je dirais presque irrité du procédé de Nisard qui a accordé certainement une part beaucoup trop forte à Armand Carrel dans l'influence fort légère qu’il a pu avoir

1 L'amitié d’Alphonse et Ferdinand Denis pour Augustin Thierry semble être d’ancienne date. En 1831, Alphonse Denis dédiait ses Chroniques et traditions provençales « À Augustin Thierry... Hommage de vieille amitié et de vive admiration », Ferdinand l'appelle « notre grand historien » (Monde Enchanté, 1843, p. 346).

? L’admiration de F. Denis pour lui s’accorde bien à son goût de la philosophie de l’histoire. Le symbolisme de Michelet était fait pour plaire à Denis, et il s’y réfère, ainsi qu’à celui de Niebuhr (Les Proverbes, Extrait de la Revue de Paris, t. XLIII, p. 14).

3 quelques lettres effacées : ob[tenu] surchargeant plas].

# La première partie de la Vie de Jésus de David Frédéric Strauss (1808-1874) avait paru en 1835-1836.

sur Thierry 1. Il paraît d’abord que l’habile publiciste ne savait pas le : latin et que par conséquent, il lui aurait été difficile d'agir comme écrivainhistorien sur le 4Me volume] de l'Histoire de la Conquête de l'Angleterre. Au départ, Michelet m'a demandé mon nom et a été d’une bienveillance parfaite dans ses paroles me disant qu'il me connaissait de longue date, etc. Il a 39 ans. On a parlé des âges. — Thierry nous a dit 43. Michelet] m'a reconduit dans son cabriolet jusqu’à la rue de Vaugirard et voulait me ramener au logis. S'il est vrai que je doive devenir l’historiographe de Constantine, je suis bien aise d’avoir vu un homme de cette haute habileté et qu'il ne me sera peut-être plus donné de rencontrer jamais.

1 Sur cet article de Nisard sur Armand Carrel (Revue des Deux Mondes, 1°* octobre 1837) et la vive polémique qu’il a provoquée, cf. : À. Augustin-Thierry : Augustin Thierry d'après sa correspondance .… 1922, p. 305 sqq. Cette polémique aura son épilogue dans une note conciliante de la Revue des Deux Mondes du 15 octobre.

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