XXV
Le 5 avril 1840. — J'ai vu chez lui M. de la Besnardière 1 qui était monté la surveille à mon 5€ étage du Palais d'Orsay. Malgré ses 75 ans, il a le corps droit et la tête lucide, comme il y a trente ans. Sa théorie politique, c’est qu’il faut marcher droit, sa ? diplomatie, c’est qu'il ne faut point dévier des vrais principes de la haute morale. On embarrasse tout le monde ainsi, m’a-t-il dit dans notre long et curieux entretien. Et l’empereur agissait-il toujours ainsi ? Non pas certes, en voici la preuve : après la bataille d'Eylau, nous étions à Frankenstein, il faisait froid par parenthèse, car nous n’étions plus au 48me degré de lat[itude]. Il se prit à croiser les bras derrière le dos, puis s’écria tout à coup : Cela va mal. — V. M. a-t-elle appris quelque affaire fâcheuse ? — Non, pas autrement, mais cela va mal.…, la moitié du Conseil d'Etat commence à voir clair.
Il y aurait un vollume] à tirer de la conversation de ce malin et spirituel vieillard que Napoléon appelait le bonhomme ! à cause de ses guêtres noires sans doute. Il était cependant en fort bel habit de velours le jour où, je m'en souviens, je faillis lui attirer la colère du grand homme en le faisant arriver une heure trop tard, et en lui disant avec mon étourderie de [verso] douze ans qu’il n’était pas cinq heures quand il en était six. Il fut heureusement averti par une meilleure tête. Et quelle impression
1 Jean-Baptiste de Gouey, comte de la Besnardière (1765-1843), ancien oratorien entré en 1796 comme commis au département des Affaires extérieures, y occupe de 1807 à 1814 la direction de la première division politique. La Nouvelle Biographie Didot (1861) cite ce témoignage d’un biographe : « Napoléon aimait à travailler avec La Besnardière et ne dédaignait pas de le consulter dans les grandes occasions. On prétend que /e bonhomme (c'est ainsi qu’il l’appelait) est l’élève de Talleyrand ; eh bien, moi je crois que c’est Tallevrand qui est l’élève du bonhomme. » Elle ajoute que « les nombreux papiers qu’il a laissés principalement sur l’organisation du pouvoir exécutif et législatif, ont été placés aux archives du ministère ». — Dans sa correspondance de jeunesse (Bibl. Sainte-Geneviève ms. 3416), Denis ne manque pas de se rappeler au souvenir de M. de la Besnardière (Rio-de-Janeiro, 12 mars 1817). Il demande instamment à son père d'intervenir auprès de M. de La Besnardière pour faciliter sa carrière au Brésil (Lettre à M. Arsenne, non datée).
? politique, biffé.
il avait ressenti[e] au retour de cet entretien. J'ai encore son expression froide et mélancolique dans le souvenir. La bougie était entre nous... une ! tête pâle ? et jaune de la teinte de cette cire qui brülait près de nous. C'était ce blanc diaphane. Et puis quel regard * !
J'ai engagé notre habile diplomate à déposer quelque part ses souvenirs, ne fût-ce qu’au crayon 4, et sur les marges des livres d'hist[oire] contemporaine qu'il lit avec curiosité. Mais que faire ? il écrit sur la vraie distribution du travail en Europe 5 et les curieuses anecdotes qu'il raconte avec une finesse déjà un peu verbeuse s’éteindront avec lui.
1 vraie, effacé.
2 pâle surcharge de.
3 Cette scène devait se passer au Ministère des Affaires étrangères où F. Denis, pendant plusieurs années, avait accompagné son père (cf. Avant-Propos, p. 8).
4 et surcharge mais].
5 Lapsus probable : distribution du travail pour organisation du pouvoir.