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XXXI

Hier 19 Février 1841, en revenant des Batignoles, où j'avais diné, je suis entré chez Mme d’Agoult. J'y ai trouvé le Bfar]Jon d’Eckstein, un Polonais aimable, ami de la princesse Czartoriska et un affidé de Liszt. Plus tard sont arrivés Sue et Sainte-Beuve. J'étais en verve et j'ai défendu cet esprit national de la France qu’on calomnie après tout. La conversation était vive, doucement railleuse un peu comme ces conversations du XVIIIme siècle, dont j'ai entendu les derniers échos chez Ginguené, Mme de la Saudraye, Garat ét Thurot 1. Il s’est dit des choses fines et excellentes. On a parlé de la soirée de Mme Récamier, où S[ain]te-Beuve avait entendu des passages d’Outre Tombe, modifiés pour la duchesse de Guiche, disait-il ?, puis encore de cette merveilleuse générosité de M. de

1 Denis a gardé une sympathie manifeste à tout ce groupe d’idéologues. Ginguené, à qui il avait recouru pour son Histoire littéraire du Portugal, restait son autorité en littérature italienne (cf. Le Monde Enchanté, 1843, p. 158). Sa famille était liée avec celle du rédacteur de la Décade. Il écrit le 3 septembre 1816 à son frère (Bibl. Sainte-Geneviève, ms. 3417) : « Je te prie de présenter à M. Ginguené et à Mne Ginguené les témoignages de mon amitié. » Notons que Sainte-Beuve consultera Denis sur Ginguené. Il lui écrit le 25 août 1849 : « Je voudrais vous montrer ce chapitre de Ginguené.… » (Bibl. Sainte-Geneviève, ms. 3418). Garat était également en relations avec la famille Denis. Ferdinand écrit à son frère, de Bahia, le 11 mars 1818 : « Tandis que tu vois M. Garat à Paris, je m’entretiens souvent avec lui à Bahia au moyen de la Décade philosophique... » (même ms.). De même, relations particulières avec l’helléniste Thurot (1768-1832). C’est en particulier chez « Thurot, l’un des professeurs du Collège de France », que Denis lut, dès 1822, quelques pages de ses Scènes de la Nature sous les tropiques « en présence d'une nombreuse assemblée » (cf. son Résumé de l’histoire littéraire du Portugal, 1826, p. 610).

Quant à Mme de la Saudraye, c'est une amie de la famille de Denis, de longue date. À plusieurs reprises, dans sa correspondance de jeunesse (Bibl. Sainte-Geneviève, ms. 3417) Denis demande à n'être pas oublié auprès de Mme de la Saudraye (Rio-de- Janeiro, 12 mars 1817); il lui envoie, de Bahia, deux oïiseaux-mouches (Bahia, 23 mai 1817, à ses parents). « Mes respects sincères à Mme de la Saudraye », écrit-il de Bahia (lettre incomplète, à son père). De même, le 25 août 1818, de Bahia; 22 juin 1819, de Bahia, à son père.

? S'agit-il d’une des lectures de l'Abbaye au Bois, de février 1834, auxquelles Sainte-Beuve avait assisté et dont il avait rendu compte dans la Revue des Deux

op Chateaubriand qui lui fit donner quittance de quatre-vingt mille francs a Ladvocat prêt à faillir, sur un méchant morceau de papier qu’il avait sous la main, le tout avec un abandon digne des grands seigneurs du vieux tems !. Je l'en crois bien capable, ne fût-ce que par vanité souveraine mêlée de générosité. Et à propos de vanité, Mme d’Afgoult] a dit un mot bien juste, c'est-à-dire qu’elle préférait cent fois les grandes vanités tranquilles aux vanités inquiètes. Le mot était mieux, comme il arrive toujours aux mots de la conversation dits rapidement. — Ladvocat s’est fait couturière Sous le nom de Camille ? ; il a de plaisantes idées de sa gloire déchue. Les femmes l’aiment et lui trouvent du goût. On a parlé d'Alfred de Musset et de ses vers dans le dernier numéro de la Revue des Deux Mondes 3. I] s'est dit de bonnes choses à ce propos sur la critique minutieuse. D’Eckstein est large en ses idées et S[ain]te-Beuve a dit avec raison que quand un vaisseau marchait sur l'océan, il s'enquerait peu des rats qui couraient à fond de cale. Il a lu les vers, ils étaient beaux. Ah ! qui n’a senti ce regret profond d'un amour éteint. Je suis parti avant minuit.

{Verso} Mme de Lamartine était venue jeudi à la maison, voir le Saint-

Mondes du 15 avril 1834 (cf. Lectures des Mémoires de Chateaubriand, ou Recueil d'articles publiés sur ces Mémoires, Paris, Lefèvre, 1834, p. 107). C’est à l’occasion du voyage à Prague (1833) que les Mémoires d'Outre Tombe parlent de cette duchesse de Guiche, fille de la duchesse de Polignac, de ses « petites tresses » d’odalisque, que Chateaubriand admire (Edit. Biré, t. VI, p. 77), mais sur lesquelles il rapporte un mot sévère de la Dauphine (/bid., p. 145).

1 L'abbé Clergeau, ancien aumônier de Chateaubriand, rapporte une anecdote analogue, mais qui diffère de celle-ci par quelques circonstances et par les chiffres (Chateaubriand, sa vie intime et publique, ses œuvres, Dufour, 1860) : « Quand M. de Chateaubriand vendit ses œuvres..…., il s'adressa à un célèbre éditeur du temps, M. Ladvocat, et passa avec lui un marché de 700,000 fr. Pendant le reste du jour, l'éditeur refit ses calculs, qui se continuèrent toute la nuit, restée pour lui sans sommeil, Il s'était trompé ! Ce marché était pour lui un désastre. Dès le matin, il va trouver M. de Chateaubriand, et l’aborde en lui disant : M. le Vicomte, je suis perdu ! — Comment cela ? — Dans le contrat que j'ai passé avec vous, je suis en perte de 200,000 fr. — Vous êtes heureux, lui dit en souriant le noble auteur ; vous arrivez juste à temps, car j'allais léguer mes droits à l’hospice Marie-Thérèse... Au lieu de 700,000 fr., c’est de 300,000 fr. que sera ma délégation. Et il remit à l'éditeur son contrat pour le modifier ! !! (sic) ».

2? Ladvocat (1790-1834), le grand éditeur ruiné depuis 1831, s'était associé à une habilleuse à la mode et était revenu d’Espagne, où il avait apporté les toilettes de noce de la reine et de l’Infante, avec le titre de fournisseur des objets d’art de LL. MM. le roi et la reine d’Espagne. Sur lui, v. Jules Janin : Critiques, portraits et caractères contemporains. Denis avait collaboré à la collection des Chefs-d'œuvre des Théâtres étrangers de Ladvocat.

8 La Revue des Deux Mondes de février 1841 publie, p. 566, Souvenir d’Alfred de Musset.

Louis ; son mari l'avait précédé ! la surveille. C’est une femme d'esprit et de cœur, mais, mon Dieu! ce n’est point la dame du Lac ?. Ah ! que les grands poètes font bien % de s’entourer d’une auréole dont les rayons cachent certaines réalités. C’est une âme fort noble, elle aime les arts ; il est question d'exécuter pour une église de Paris son bénitier ?. Quelle étrange idée d’avoir enlevé tout sexe à ses anges ? ; et de les avoir fait nuds ; c’est bien une idée d’anglaise !

Voilà bien du bavardage, il faut que je corrige mes terribles épreuves de Camoensf.

Ste

2 Cette erreur de chronologie sur le Lac et cette confusion sur l'héroïne de ces vers surprennent de la part de Denis. -

8 d’avoir une, effacé.

4 Le bénitier exécuté sur les dessins de Mme de Lamartine, — il ne répond pas entièrement à la description de Denis, — se trouve dans le bas côté droit de Saint- Germain l’Auxerrois. « Au-dessus de trois coquilles d’eau bénite, trois enfants debout autour d’une croix, dans la nudité de l’innocence, enlacés, en prière, pleins de grâce, à cet âge de la piété enfantine inspirée par la mère. Une mère les avait sculptés con amore, en souvenir de ses enfants perdus. C était le suave bénitier de Mme de Lamartine, un don de son art religieux à l’église. Ce groupe d'enfants en adoration charmait, rajeunissait la vieille église du moyen âge. » (Charles Ælevandre : Mme de Lamartine, 1887, p. 153.)

5 c’est, effacé.

$ Il s’agit ici des Lusiades de Camoëns, traduction nouvelle par M. Ortaire Fournier et Desaules, revue, annotée et suivie de la traduction d'un choix de poésies diverses, avec une notice biographique et critique sur Camoens, Paris, 18417.

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