XXXII
Mardi 6 avril 1841. Je suis allé il y a deux jours chez Champmartain ! qui fait le portrait de mon frère ?; (couleur vraie, tons assez fermes et assez fins à la fois, mais ressemblance prise du point de vue moral imparfaite). Il y avait là un portrait de Fanny Elssler, la charmante danseuse. On a parlé d'elle, de ses amours un peu multipliées, mais aussi de sa grâce infinie et de sa bonne façon (ce qui n’est point toujours chez ses pareilles qui ne se piquent guère d’être des femmes de bonne compagnie). L'histoire secrète de ces nymphes est menteuse comme l'histoire de certains grands hommes. Un mot de celle-ci * un peu sincère dérange les petits récits semi politiques, semi érotiques qui circulent sur sa liaison avec le fils de Napoléon. — Il était fort gardé, a-t-elle dit. Je ne l’ai vu qu'une seule fois, son gouverneur l’accompagnait, tout ce qu'on vous a dit est faux et si cela était je ne m'en défendrais pas. Il y avait dans l’aveu, a ajouté Chfampmartin], une franchise toute simple qui ne laisse point de doute sur cette confession de jolie femme. Fanny Eflssler] que les corps municipaux vont recevoir, dit-on, à son débarqué { (il est vrai que c’est en Amérique et que tout cela nous parvient au milieu d’une multitude de poufs) *, Fanny est fort gracieusement germanique dans son parler et dans son style 5. Il y a trois jours (samedi), très fatigué d’une longue prome-
1 Sic, pour Champmartin (Charles - Emile Callande de), 1797-1883, peintre d'histoire et portraitiste.
2 Sur Alphonse Denis, cf. Avant-Propos.
3 de celle-ci au-dessus de d'elle, effacé.
1 Ce trait dut être particulièrement remarqué dans l’entourage de Senancour et y faire scandale, car on voit Mile de Senancour le citer avec indignation dans sa notice sur son père : « F. Esler a vu aux Etats-Unis son char traîné par d’austères républicains. Washington même n’eût pas excité un enthousiasme aussi délirant : il ne s’était occupé que d’assurer l’indépendance de sa nation. » (Michaut : Senancour, ses amis et ses ennemis, 1910, p. 142.) — Francisha (dite Fanny) Elssler, 1810-1884, danseuse célèbre.
5 IL semble qu’il s'agisse ici du mot anglais puff (charlatanisme), fort à la mode alors, ainsi que puffisme. En 1848, on jouera au Théâtre Français Ze Puf} de Scribe.
6 Hiéfr] effacé.
= REOUURES
nade au salon je suis allé chez la Vtesse d’Afgoult] pour entendre Mile Lowe !, la virtuose du jour. Elle n’a point chanté, mais elle s’est montrée en grande toilette fort éclatante et assez gracieuse. Dœhler a joué ?, M*** * faisait une triste mine et protestait hautement avec Ampère * de son peu de goût pour le piano. — Perdre par une telle séduction ce qu'il a perdu et ce qui devrait être éternel. Hélas, je me rappelle avec quelque serrement de cœur, il n’y a pas huit ans encore, dans le jardin de Versailles, la princesse de B. semblait si confiante en son avenir. Tout s'éteint. L.° luimême ne vient plus guère, dit-on, dans le salon où nous étions et cependant que de paroles fermes, sérieuses, sans répliques pour l’amitié 1] m'a dites. ‘Oh ! tristesse pour eux et pour ceux qui le voient.
Hier, lundi 5 Avril, j'ai dîné chez la Marquise de la G. C’est encore le salon de Paris, je crois, qui peut le mieux rappeler ce qui n’est plus, une conversation libre, animée et de bon goût. Lamartine, M. Molé et l'excellent Salvandy se sont trouvés $ successivement à la soirée. Le poète, mieux, disait-il, et moins souffrant. — Parmi les jolies femmes, la duchesse de Plaisance ?, dans tout son éclat et dans toute sa bonne grâce. Eugène Sue qui venait de publier Mathilde 8, Gudin Ÿ, le peintre de marine, Vitet,
1 Sic. — Jeanne-Sophie Læœwe (née à Oldenbourg, en 1815), cantatrice allemande, était en effet la virtuose du jour, en 1841. La question de son engagement à l’Opéra se posait : « Voici, dit la Revue des Deux Mondes cette année-là (t. 25, p. 596 sqq.), qu’une cantatrice éminente, la plus grande renommée en Allemagne depuis la Sontag, une cantatrice que Meyerbeer recommande..., Mlle Lœwe nous arrive... Mie Lœwe est le plus charmant joyau que l’Allemagne musicale possède... C’est de Berlin que la réputation de Mile Læœwe s’est répandue sur toute l'Allemagne, pour venir ensuite jusqu'à nous... À l’énergie, à la puissance, à l'expression d’une tragédienne de premier ordre, Mlle Lœwe réunit la flexibilité d’organe d’une virtuose... » Elle chante, en 1841-1843, sur les théâtres italiens de Paris et de Londres.
? Theodore Dœhler (1814-1856) pianiste et compositeur, né à Naples, venu à Paris, à la fin de 1838.
3 Cette initiale (de même que celle de la princesse de B., plus loin) rend malaisée une sûre identification. Mais comment ne pas songer à Musset et à la princesse Belgiojoso ? :
4 Jean-Jacques Ampère (1800-1864), fils d'André-Marie Ampère, critique et historien, professeur au Collège de France.
5 Sans doute Liszt : à la fin de 1839 il s'était séparé de Mme d’Agoult, mais leur séparation définitive ne date que de 1844 (v. Préface de Daniel Ollivier aux Mémoires de Mme TA roult Ce Levy 1027).
6 réunis, effacé.
7 Sophie de Barbé Marbois, duchesse de Plaisance (1785-1854), femme d’Anne- ‘ Charles Lebrun, duc de Plaisance (sur elle, cf. Journal des Débats, 3 juillet 1854). 8 Mathilde, roman d'Eugène Sue, 6 vol. Gosselin, 1841.
% Jean-Antoine-Théodore Gudin, né à Paris (1802), élève de Girodet.
Re DTOLS
avec qui nous avons parlé des ! jeunes années pleines d'espérance du Globe 2? Tout cela formait un ensemble aimable, quoique assez sérieux. Le vieux duc de C. est d’une bienveillance pleine de bonhomie et d’esprit. Cependant, que de mots échappés à cette société d'élite et qui ne peuvent être répétés parce que l'accent y manquerait ici. — Rachel.., elle ne sait pas dire Je vous aime ?. — Dites-le donc, vous, ma chère, s’est écrié 4 une bouche rose ct fine ?, en ajoutant un regard et un sourire qui ne vont peut-être qu'à ces femmes parées de jeunesse et sûres du bon goût de leur toilette. — Oh ! mais vous ne savez pas non plus comment je le dis... et ces sourires s'éteimdront et il faudra finir avec ces mots de fête. Oh! que le vieux proverbe Castillan a raison : Desde naci llorer $…..
Le matin, j'avais ? été à l’enterrement de cette pauvre Mme Lesueur 8, et nous n'étions que trois au cimetière.
l vieux, effacé.
? Le souvenir de ce qu'avait été le Globe entre 1824 et 1830 laissait une te de nostalgie chez ses anciens collaborateurs (v. l’article de Sainte-Beuve : Dix ans après, R. des Deux-Mondes, 1° Mars 1840), et particulièrement chez Vitet (v. son discours de réception à l’Académie française). Pour celui-ci, Denis semble avoir de la sympathie. Il estime les jugements artistiques de Vitet et loue « le goût qu'il apporte dans ces sortes d’apppréciations » (Le Génie de la Navigation, 1847, p. 114).
3 L'absence de sensibilité est un des reproches que la critique contemporaine n'a pas ménagés à Rachel.
RS 5 avec un reg[ard], effacé.
« Dès que Je suis né, j'ai pleuré. » (/Jorei pour /loré est une forme dialectale.)
Te
j'avais surcharge nous s[ommes]. SRE
8 Ame Le Sueur était une amie de la famille de Denis. On la trouve nommée dans sa correspondance de jeunesse (Bibl. Sainte-Geneviève, ms. 3417, lettre à ses. parents, 24 septembre 1818 ; et fragment de lettre, p. 87 du ms.).