AIDE
21 Octobre 1841
J'ai vu hier la belle-mère de Ffrédérilc Lacroix ! qui était en train de raconter ses jeunes années et ses relations avec un de nos plus spirituels écrivains qu'elle a beaucoup connu autrefois et que j'avais rencontré dans la matinée ; c’est ce bon Nodier qui m'aime comme dit Sainte-Beuve. Ch. Nodier ? n’a pas toujours été ainsi en ruine, malade, languissant, disant qu'il va mourir, sans qu'on puisse le démentir avec trop d’insistance. Ce charmant conteur appartient à cette école de gens de lettres, dont j'ai vu les derniers restes et qui alliaient si bien un goût délicat pour les lettres aux habitudes les plus étranges. — Nicolas Bonneville#, Mercier, l’auteur
1 Probablement Frédéric Lacroix géographe (Guide du Voyageur à Constantinople, 1838 ; Question d'Orient, 1839 ; Les Mystères de la Russie, 1844-45) qui a dirigé l'Annuaire des Voyages et de la Géographie (Paris, Guillaumin et Gide, 1844 et années suiv.) et a collaboré avec Bory de Saint-Vincent et d’Avezac.
? Denis a toujours témoigné le goût le plus vif pour l'esprit de Nodier, « Le spirituel Nodier qui sait tant de choses et qui est même initié aux secrets les plus cachés de la philosophie proverbiale ». « Voilà le secret de Nodier découvert, ajoute-t-il, ce sont les proverbes qui ont formé en lui ce style si curieusement travaillé, sans que l'inspiration en soit un moment ralentie, ce style aux saillies brillantes, inattendues, que la science la plus variée n’a jamais comprimé un instant. On trouve tout dans les proverbes, mais personne malheureusement n’y a dérobé le style de Nodier. » (Extrait de la Revue de Paris, t. XLIII, 4e livraison, Les Proverbes par F. Denis, p. 6.) Il l’appelle encore dans le Monde Enchanté, 1843, p. 302, le « spirituel Ch. Nodier ».
3 pour les lettres se if dans l’interligne au-dessus de si bien un goût. — Pour Jui-même est écrit au-dessus de le goût qui a été effacé et qui était d'abord suivi de des que Denis a changé en les. Enfin, après lettres, aux effacé.
4 Nicolas Bonneville (1760-1828) « le cœur le plus simple et le plus exalté » dit Nodier (Souvenirs et Portraits) est l’auteur de De l'esprit de religion (1792), du Vieux tribun ou la bouche de fer (1796). Cf. Philippe le Harivel : Nicolas de Bonneville, préromantique et révolutionnaire, Strasbourg 1923. Et : Michel Salomon : Ch. Nodier et le groupe vomantique, 1908, p. 264 ; Viatte : loc. cit., t. I, p. 262-269. — V. également : A. Monglond : Nicolas Bonneville. À propos du livre de M. Philippe le Harivel, Revue d'histoire littéraire, juillet-sept. 1926.
du Tableau de Paris !, Antoine de la Salle ? et tant d’autres faisaient cas outre mesure des excitants. C’est ainsi que l’homme charmant dont je parle sans jamais s’enivrer % a probablement détruit sa santé. C'était dans son beau tems, la représentation de quelque étrange mélodrame #, dont il avait été le premier à se moquer, lui avait rapporté quelque argent, il voulut donner des glaces à ces dames et les conduisit dans un café. — Quant à moi, dit-il, mon régime est différent, je ne vous imiterai pas. J'en suis à mon quatorzième petit verre de bistre, c'est ainsi qu'en raison de sa couleur sans doute, il désignait l’eau-de-vie dont il s’abreuvait si largement — et comme ces dames refusaient de croire à une telle imprudence, il appela le garçon : — Combien m'as-tu versé de verre de bistre aujourd’hui ? — C’est le quatorzième que jai] versé à Monsieur tout à l'heure — et ce ne sera probablement pas le dernier...
Et dans ce tems cependant il faisait Thérèse Aubert f.
Et comme. Hofmann ?, il avait peur de ses rêves. —
[Verso] Rosine, Rosine, disait-il à la même époque, prêtez-moi vingtcinq francs. — Eh pourquoi faire ? — Pour acheter une paire de pistolets et en finir. À la même époque, Mme Nodier} qui adorait son mari, si réellement aimable après tout, s’en vint toute en larmes demander à ces dames si elles avaient vu son mari. — Il était allé rêver durant trois jours dans la forêt de St-Germain $.
Je ne dirai pas, comme on eût dit autrefois, il n’est bruit que de l’article de Jules Janin sur son mariage, mais on en cause en levant les épaules et l’on en rit ?. J'ai vraiment passé devant le large Suisse de Saint-
1 Sébastien Mercier (1740-1814). Sur ce préromantique, cf. D. Mornet : Le Romuntisme en France au XVIIIME siècle ; et Monglond : Le Préyomantisme français, t. LI, p. 172. Son Tableau de Paris a paru en 1781.
ACPENIEVE
8 s'énivrer (sic) d’une autre encre, au-dessus de s'ébrier [?], effacé.
4 Probablement le Vampire, mélodrame en trois actes, avec un prologue, par MM***, représenté à la porte Saint-Martin, le 13 juin 1820.
5 qu'en raison au-dessus de qu’à cause effacé.
8 Thérèse Aubert, par l'auteur de Jean Sbogar (Ladvocat, 1819).
UMSYE
$ C'est à Saint-Germain, en effet, que Nodier a composé Thérèse Aubert (M. Salomon : /oc. cil., p. 99).
% Ce feuilleton du Journal des Débats Au 18 octobre 1841, intitulé Le Mariage du critique, est en effet l’un des plus inénarrables de Janin : la façon dont il y chante les « douces et chastes joies de la famille », les « calmes honneurs du toit conjugal »,
Sulpice, attendant gravement devant la porte dans sa plus riche tenueles épousés 1... Je n’ai fait que passer, le sacrifice était déjà fait.…., depuis ce temps la belle marquise de la C.? est en proie aux plus vives attaques. de nerfs, elle veut fuir la France, dit la chronique. Si l’on avait le courage de Tallemant des Réaux, il y aurait de bien bons contes à faire sur tout cela, et j'en sais plus d’un.
et sa jeune femme, «une fille si bien née », «cette belle créature », ne le cède qu’à l'étrange phrase de la lettre de félicitations que lui avait adressée Chateaubriand, et qu'il cite en ajoutant qu’ « on eût dit une lettre de Bossuet » : « Je ne vous bénis pas parce que tout ce que j'ai béni est tombé. »
1 C’est à Saint-Sulpice en effet que Jules Janin avait épousé, le 16 octobre 1841, Mie Adèle Huet, fille de M. Huet de Rouen, avocat aux conseils du roi et à la Cour de Cassation. — Le trait décoché ici par Denis s'adresse sans doute au faste de cette cérémonie à laquelle, disent les journaux, assistait une foule considérable et que Particle inoubliable de Janin commentait en termes magnifiques : « Cependant l’église était prête, l’autel était paré, la foule était grande... »
2 Quelques lettres ajoutées au crayon complètent ce nom : de la Carte. La marquise Thibault de la Carte de Saint-Nectaire, seconde fille du sculpteur Bosio, vécut avec Janin de 1835 à 1840. Elle eut une fille dont le célèbre critique annonça la naissance en ces termes : « Mme la marquise de la Carte vient d’accoucher d’une fille. M. Jules Janin a l'honneur de vous en faire part. » Balzac a prêté cette plaisanterie au journaliste Lousteau dans la Muse du département. L'histoire de la marquise de la Carte et de Janin est racontée dans l’Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux (LXXV, 508 ; LXXVI, 204), qui donne une bibliographie à laquelle il convient d'ajouter les Conjessions d’Arsène Houssaye (t. IV, p. 300-307) et le Tiroir aux Souvenirs d’Albéric Second (Paris, Dentu, 1886, in-18, chez Jules Janin; p. 55-70).
26 8bre 1841
S'il y avait de nos jours un Vasari qui recueillit minutieusement, et avec un certain art cependant, les données qu'on peut avoir encore sur nos artistes habiles, il y aurait un livre curieux à faire. On verrait même clairement la transmission du talent dans certaines lignées. Vattier !, par exemple, dont le talent est si varié est allié par les hommes à Duquesne et par les femmes se trouve être le petit fils de Thuilier, peintre habile d'histoire, établi à Amiens, que la révolution contraignit à faire de la porcelaine. Cet habile homme était sorti d’une mère qui avait une énergie prodigieuse et une volonté si sérieusement exprimée que nul des siens n'osait lui résister. Quand ils avaient seize ou dix-sept ans, elle leur mettait dix écus dans la main, leur donnait un coup de pied au c.…. et leur disait qu'ils ne devaient songer à revenir dans le bourg, que lorsqu'ils auraient fait fortune. Cette singulière manumission a produit trois hommes de mérite — l'aîné des fils devint maître de mathématiques des pages de Louis XVI, il y en eut un qui ? fut un menuisier artiste auquel on doit des merveilles #. Le père de Vattier peignit à Amiens le réfectoire d’une communauté religieuse avec un art si réel que sa réputation s’étendit bientôt. — Est-ce à ces études du XVITIMe siècle que Vattier si spirituel et si instruit doit son goût pour les tableaux de ce temis, et en retrogradant un peu plus pour Watteau, cela se pourrait. Il a de rares connaissances en iconographie et connaît à merveille les diverses écoles de graveurs, les recueils précieux. Lui, Saint-Evre et Deveria sont certainement les maîtres en ce genre. — Il est bien réellement fâcheux que Vattier soit affligé d’une surdité qui paraît irrémédiable.
1 F. Denis était sans doute en relations avec ce graveur pour l'illustration de ses œuvres, L'édition de 1843 du Monde Enchanté (A. Fournier) est « ornée d’une jolie gravure, par M. Vattier ».
? il y en eut un qui au-dessus de le second effacé.
# Il y en eut un qui, effacé.
4 Gillot Saint-Evre, peintre d'histoire et lithographe, né à Bault-sur-Suippe, mort à Paris en 1858 ; d’abord officier d'artillerie, On lui doit des lithographies sur -des sujets de genre.
[XXXVI] JO eTT,
17 gbre 1841. Brizeux ! a diné hier avec nous. Sa colère contre P. Lferou}x ? était des plus originales. Il a connu celui-ci au Globe auquel il travaillait #. Le père de notre poète breton était chirurgien 4 major -d'un vaisseau et il est mort à bord dans un âge peu avancé (de la fièvre Jaune) ÿ.
J'ai vu plusieurs personnes qui avaient été 6 il y a trois jours ? au bal de mariage de J. J{[anin]. Il y avait au moins 800 personnes, quelques ministres, quelques lustres pairs, pas mal d’illustres avoués et fort peu de gens de lettres 8 ; ils ont si mauvais ton, dit naïvement le maître du logis. Mme J. Janin], m'a dit une fort jolie femme, est une personne fort bien faite et blanche, sans charme de figure, mais au demeurant de bonne grâce.
MOÉTANTEEX OCZ:
? [1 s'agit probablement de Pierre Leroux, directeur et fondateur du Gyobe.
3 Brizeux a publié dans le Globe du 5 juillet 1830, un article sur le portrait «André Chénier par Suvée.
4 à bord d’ effacé.
5 Le père de Brizeux (Pelage Julien) est mort le 19 janvier 1810, officier de santé en chef, à bord du vaisseau Le Courageux (Lecigne : Brizeux, 1898, p. 36).
6 été dans l'interligne.
? Après jours quelques jambages minuscules semblent être l'indication de la date (13) entre parenthèses.
8 Cet ironique mot d’i/lustres, souligné par Denis, est une allusion à l’article de Janin (cf. No XXXIV), et à « tant de suffrages partis de si haut » dont il se flatte.
Gr x]
Mercredi 17 novembre 1841. Nous avons fait hier chez M. Taillandier !, un de ces dîners dont on se rappelle avec joie l’occasion. Il s'agissait de fêter la nomination du jeune Saint-René, l’auteur de Beatrix ?, à la suppléance de la chaire de littérature à Strasbourg *. — Cette place bien méritée, du reste, est venue trouver le jeune professeur sans qu'il s'en doutât et le conduira loin sans doute. Edgar Quinet, Marmier #, Eger * le philologue et quelques hommes dist[ingués] $ assistaient à cette réunion. X. Mfarmier] s’est trouvé subitement indisposé et a quitté la table. Ses amis ne conçoivent pas, du reste, le goût irrésistible qui l’entraîne de nouveau vers les contrées monotones du Nord ; il veut partir d'ici à six semaines pour le Groënland. N'est-ce pas assez d’une fois lorsqu'il s’agit d’un voyage dans ces tristes régions, un des plus grands inconvénients, c’est cette mollesse fangeuse de la terre qui rend la marche si difficile. Je dirais volontiers comme Parny dans une de ses lettres pleines d'épanchement : Soleit !. beau soleil ?.
l René Taillandier, avoué, auteur de quelques poésies, père de Saint-René Taillandier.
2 CÉNNO XXIX,
3 Saint-René Taillandier a été appelé à suppléer Génin dans la chaire de littérature française de Strasbourg en novembre 1841.
4 Xavier Marmier, bibliothécaire du Ministère de l'Instruction publique, sera, à partir de 1846, collègue de Denis à Sainte-Geneviève.
5 Sic. — Emile Egger (1813-1885).
$ Ces deux derniers mots ont remplacé un mot gratté (peut-être : philologues).
7 L’exotisme de Parny semble avoir enchanté Denis : il cite, en particulier, en renvoyant aux œuvres de Parny, « ces chants échappés à une muse sauvage » que nous à conservés ce poète, — « un de nos poètes les plus célèbres » {Scènes de la Nature sous les tropiques, 1824, p. 233).