‹ JournalChapitre 50 sur 84 · XXXIX · texte numérisé non relu

XXXIX

10 Mars 1842

Le libraire Roux ! m'a conté comme quoi un jeune homme nommé Maquet ? était le fournisseur actuel de ce brave Alexandre Dumas qui lui achète tous ses ouvrages et les rafistole, Dieu sait comment. « Faites de la piquette, j'y mettrai le bouchon », disait Mirabeau Ÿ, à ce père Salaville # que nous avons si bien connu et qui faisait certes de la meilleure piquette que * bien d’autres.

Je vis hier deux fois le général Ventura $ chez Feuillet *, puis chez TFernaux 8 ; il m'a rappelé par les traits et par le discours ces fiers Portugais du XVIme siècle qui défaisaient des armées avec une poignée d'hommes.

« Sans aucun doute, les Anglais ont perdu la tête disait-il, en parlant du Caboul®? », j'ai toujours attaqué cent cinquante mille hommes avec

1 S'agit-il d'Antoine Roch Roux, qui exerçait depuis 1799, mais dont on ne trouve plus trace après 1829 ? ou de François Roux, ou encore de François-Bonique- Hilaire Roux, à qui des brevets de libraire ont été délivrés, respectivement, le 18 juin 1831 et le 3 août 1839 ?

? Auguste Maquet (1813-1888), professeur au Collège Charlemagne (1831-1835), avait publié sous le pseudonyme de Mac Queat des nouvelles et des vers. Sa collaboration avec Dumas (en particulier pour Monte Cristo, pour Les Trois Mousquetaires, pour la Dame de Montsoreau, etc.) dura de 1837 à 1851.

3 Mirabeau au-dessus de Beaumarchais biffé.

3 J.-B. Salaville, auteur des Lettres du Comte de Mirabeau (Paris, 1791) et de divers ouvrages : les moralistes mesmériens (1785), De l’organisation d'un état monarchique (1789), L'Homme et la Société ou Nouvelle Théorie de la Nature humaine et de l'état social (1799), etc. Salaville était lié avec la famille de Denis. Celui-ci, dans sa correspondance de jeunesse (Bib. Sainte-Geneviève, ms. 3416), demande à n'être pas oublié auprès de Mme Salaville (Rio-de-Janeiro, 12 mars 1817; Bahia, 22 décembre 1817) ou de M. Salaville (Bahia, 25 août 1818, à sa mère: 22 juin 1819, à son père).

5 celle de ses confrères, biffé.

5 Nous n'avons pu identifier ce personnage.

7 Cf. No XXIV, note 4.

$ Probablement Ternaux-Compans, cf. No XXXVIII, note 1.

* Un soulèvement de la population venait de-ehasser: les-Anglais de-Caboul, capitale de l'Afghanistan, qu'ils avaient occupée, et qu’ils reprirent et saccagèrent en 1842.

ae:

cinq mille hommes de troupes réglées et toujours j'ai été le plus fort. Ce qui m'a plu dans cet exterminateur d'hommes c’est que tout cela était dit sans jactance, il parle de 20,000 h[ommes] tués comme d’un fait tout naturel. Avant hier, je dînais chez M. de Montalembert et j'y causai beaucoup avec le vice-amiral Mackeau !. — Il avait parlé pour la première fois à [verso] à ? la Chambre des pairs et s’en était tiré à merveille. Il est bon de causer quelquefois avec ces rudes jouteurs qui voient les choses d’un côté si différent et qui rappellent un moment les vieux siècles.

Un homme d'esprit, le Blar]on Mounier * m'a surpris par son érudition des choses du Brésil, heureuse faculté que celle qui multiplie ainsi les sujets d'étude...

J'écris ces mots sur le revers d’une lettre parfumée. Il y avait un cachet noir, celui de Mme d’Agoult. C’est une fleur, et puis cette devise : In alta solitudine. Que de tristesses dans cette âme.

1 Sic. —- Ange-René-Armand, baron de Machau (1788-1855), contre-amiral en 1825, député de Lorient en 1830, vice-amiral en 1837; créé pair de France, le 21 juillet 1841.

3 Phil.-Edouard Mounier (1784-1843), fils de J.-Joseph Mounier, conseiller d'Etat sous l'Empire, diplomate et pair de France sous la Restauration, à l'écart du gouvernement après 1830. Sur lui, cf. Falloux, Mémoires, 1925, Perrin, t. I, p. 170.

4 Sur les tristesses de Mme d’Agoult, cf. N° XXXIT.

14 Mars 1842

J'ai entendu hier pour la première fois, d'une façon complète, le Stabat de Pergolèse, à St-Germain l’Auxerrois 1. Cet œuvre imparfaitement exécuté par Ponchard ? et un certain Martin *, m'a-t-on dit, gardait une empreinte de grandeur et de noblesse qui ne sortira point de mon souvenir. J'aspire à une autre audition — car ce que j'ai entendu me laisse un grand désir bien plutôt qu’une satisfaction complète. Mme de S., qui bien que protestante se trouvait là avec ses parents, a bien voulu me ramener dans sa voiture. J’admire toujours son sens droit et son cœur excellent.

La veille, samedi, j'avais assisté chez Mme d’Agoult à la lecture d’un drame héroïque de M. de Rancho #, bien triste chose avec quelques beaux vers et une belle situation : la comédie réelle vint après la pièce. V. Hfugo] fit de la théorie. Je n’ai de l’oracle retenu que ces deux mots : « émouvoir les chiffonniers, s'adresser aux sentiments généraux ». Oh! Olympio ÿ, restez un peu au ciel. J'aime mieux vous y voir gonflé d’orgueil que de vous entendre expliquer follement ce que vous ne comprenez plus.

1 Le célèbre Siabat Mater de Pérgolèse (1710-1736), composé à Lorette, pour la Confrérie de Saint-Louis, de Palazzo.

? Jean-Frédéric-Auguste Ponchard, né en 1789, chanteur de l'opéra comique, retiré du théâtre en 1834.

3 Julien-Martin d Angers, né à Angers vers 1808, maître de chapelle de Saint- Germain l’Auxerrois en 1841. À publié De l’enseignement musical dans les collèges royaux de Paris (Paris, 1841, in-8°) et imaginera, en 1845, un nouveau système d'harmonisation du plain-chant.

4 Sic. — Probablement Louis de Ronchaud (1816-1887) qui publiera en 1844 des vers, les Heures, et, —— après une carrière de critique d’art et d'administrateur des Beaux-Arts, — des Poèmes dramatiques (1883), la Mort du Centaure, drame (1886), etc. Ami de Mme d’Agoult qui l'appelle « le plus dévoué et le plus tendre de nos amis, nature distraite, rêveuse, incapable de mordre en plein à la vie » (Mémoires, 1927, p. 107), il lui a consacré des pages de souvenirs en tête de l'édition de 1880 des Esquisses Morales (Calmann Lévy).

5 n'entendez, effacé. — Le nom d'Olympio fait allusion au poème À Olympio (Les Voix Intérieures, 1837) et surtout à la Tristesse d'Olympio (Les Rayons et les Ombres, 1840). Quant aux théories attribuées ici à V. Hugo, elles ressemblent de fort près à celles des préfaces de ses drames, notamment de la préface de Ruy Blas.

17 Mai 1842

Vendredi 13, il y a eu chez Augustin Thier{r]y, qui reçoit si rarement, une nombreuse réunion. Il s'agissait d'entendre Jasmin, le coiffeur d’Agen !, L'assemblée ? était déjà chose intéressante à examiner, il y avait, comme cela devait être, peu de poètes, beaucoup de professeurs et d’historiens. Parmi les hommes que cette lecture devait intéresser essentiellement, on remarquait M. Fauriel, le champion des troubadours *, M. Ampère, qui doit en parler quelquefois, puis Nisard, qui avouait n’y rien comprendre, Geruzez °, — Henry Martin, Mme Tastu6, Mme Cornu, qui a adopté le pseudonyme de Saint-Albin ?, Leroux de Lincy 8, qui combat

1 Sur la lecture de l’Aveugle de Jasmin chez Thierry, passage Sainte-Marie, -cf. À. Augustin Thierry : À. Thierry d’après sa correspondance..…., 1922, p. 166, où sont citées les lettres d'invitation adressées à Mignet et à Sainte-Beuve. Notons que GES Ts le Mercredi Ir mai, que sont faites ces invitations.

? L'assemblée écrit sur un autre mot (peut-être la réunion).

3 Fauriel, « un homme dont nous sommes accoutumés à respecter le Savoir », dit F. Denis (Chroniques Chevaleresques, 1839, t. I, p. 29) allait publier en 1846 son Histoire de la Poésie Provençale (3 volumes).

4 Jean-Jacques Ampère avait, en 1833, succédé à Andrieux dans la chaire de littérature française du Collège de France.

5 Eugène-Louis Geruzez (1709-1865), professeur à l'Ecole normale et à la Faculté des Lettres de Paris.

6 AIME Amable Tastu (1798-1885) n'était plus alors la poétesse de la Muse française (Cf. Sainte-Beuve : Derniers Lundis. Dernier tome. Séché : Le Cénacle de la Muse française), mais l’auteur de traductions et d'ouvrages pour la jeunesse, auxquels Denis allait apporter une collaboration : Aventures de Robinsson Crusoé par Daniel Defoë, traduites par MM Amable Tastu … suivies d’une notice sur le matelot Selkirk dans l'île de Juan Fernandez, sur les Cavaïbes et les Puelches, par F. Denis, nouvelle édit. Paris, Didier, 1845.

T Hortense Cornu, filleule de la reine Hortense et de son fils Louis-Napoléon, collaboratrice du Dictionnaire de la Conversation, de la Revue de Paris, etc. À publié sa traduction de Ballades et Chants Populaires de l'Allemagne (Gosselin, 1841) et Gaæthe et Bettina, correspondance inédite (2 vol., Cormon, 1843) sous le pseudonyme de Séb. Albin.

8 Antoine-fean-Victor Leroux de Lincy (1806-1869), élève de l’école des Chartes (promotion de 1831), conservateur à la Bibliothèque de l’Arsenal. Son nom qui se

ARDPEIES envers et contre tous pour les trouvères, les femmes gracieuses de nos. critiques et de nos historiens, Mmes de Lincy, Henry Martin et Nisard, puis Mme Henri Ternaux qui allait retrouver dans cette poésie mille sou venirs d'enfance 1, Tout cela formait un ensemble plein d'intérêt auquel se joignaient quelques-uns de ces quarante Moussus, comme les appelle Jasmin et qui étaient cependant en minorité, puisque je ne me rappelle que l’abbé Feletz et l'excellent Ballanche. Alphonse ? et moi, nous étions parvenus à nous caser dans cette docte foule assez confortablement, puisque nous étions assis. Vers 9 hfeures], Jasmin est arrivé avec son fils, 1l s’est présenté avec % simplicité et convenance. Son costume n'avait rien d’affecté, mais c'était celui d’un moussu et son attitude était celle d’un homme qui comprend parfaitement ce qu’il vaut. Il a commencé par quelques pièces À assez courtes, dont il a donné d’abord la traduction d’abondance, inventant les mots quelquefois d’une façon fort originale et toujours heureuse, joignant le geste au[x] paroles, se faisant comprendre par les regards quand les mots ne suffsaient pas, puis il a lu les pièces en patois et il était parfaitement senti. Il a eu si bien la révélation intime de cet enthousiasme sincère qu'il me l’a exprimé plusieurs fois d’une manière fort chaleureuse. L'Aveugle 5, débité de cette façon, a eu un vrai triomphe, marqué par un petit incident qui a étonné tout le monde et vivement ému le poète. Comme il passait avec intention la description de l’église, A. Thier(r|y l’a interrompu vivement. « Vous nous [verso] passez quelque chose, M. Jasmin, nous ne voulons $ vous voir retrancher quoi que ce soit. » Cette merveilleuse mémoire de l’illustre aveugle a paru bien autrement quelques minutes après pour mon frère et pour moi. — Comme nous 7? exprimions notre admiration complète pour un talent de cette valeur et pour un poème auquel on ne saurait rien ajouter et rien ôter, il nous.

trouve remarqué très tôt dans l'entourage de Denis (le Manuel du Peintre, d’'Arsenne, t. I, p. 222 insère une « note de M. Leroux de Lincy, élève de l’école des Chartes ») est associé à celui de Denis en tête du Livre des Proverbes français, 2 vol. Paris, Paulin, 1842. Dans la préface de cet ouvrage, Leroux de Lincy signale particulièrement le- « morceau littéraire d’une haute portée » que lui a fourni « la plume de M. Ferdinand Denis » (elle se trouve au t. I, p. VII-XXVII), — « l’un de mes amis, littérateurdistingué ». |

! Femme de Ternaux Compans (cf. No XXXVIII, note 1).

? Sur Alphonse Denis, cf. Avant-Propos.

3 des m{ots ?], effacé.

1 légères, effacé.

5 L’Abuglo de Castel Culié.

6 point, effacé.

7 adfmirions|, effacé.

a prouvé que cette charmante production était restée si profondément empreinte dans son souvenir, qu’il en pouvait réciter les plus beaux vers en patois et sans la moindre hésitation, comme un homme qui sentait merveilleusement cette harmonie méridionale. Ainsi que cela devait être, le poète s’est enivré de son triomphe et après le passage des glaces, des. fruits confits, du punch glacé (chose[s] ! qui, par parenthèse, ont été servies avec profusion), il à repris ses lectures qu’il a, selon moi, un peu trop prolongées. Il était une heure lorsque je suis rentré dans mon hermitage *. En France, Jasinin ne peut être comparé à qui que ce soit. Car mon amour d’éditeur pour Maître Adam * ne saurait aller jusqu’à établir un parallèle entre eux... Il faut nommer Burns pour retrouver parmi les poètes populaires un nom qui aille à côté du sien. :

1 chose a été écrit sur un autre mot (probablement qui).

2 quelques lettres effacées.

3 Allusion aux Poésies d'Adam Billault, avec une notice biographique et littéraire par F. Denis, in-4°, Nevers, 1842.

4 de ce nom-là, effacé.

Page 1