LIX
rond E
Le dimanche 8 décembre 1844, nous avons été visiter dans l'atelier de la rue du Regard la figure de Daumas 1, représentant le génie des mers qu'on allait mouler. Cette statue a des qualités élevées, elle est noble dans son attitude, la figure est belle et il y a une singulière amélioration dans ce travail commencé il y a tant de mois et entachée ? alors d’exagération mélodramatique. Daumas, né à Toulon, appartient à une famille de marins établie dans la Maistrance. Il compte trois maîtres d'équipage de père en fils jusqu’à lui, et son grand père avait pour spécialité d'aller poser les figures sculptées à la proue des navires, ce qu'il fesait encore habilement à l’âge de 80 ans. Son père avait assisté à 14 combats et se trouvait à la bataille de Trafalgar, il fut prisonnier en Angleterre pendant onze ans, je crois, pendant ce tems la mère, femme forte et tendre à la fois, envoya l'enfant à l’école de la Mestrance et en 1814, quand le père revint, l'enfant qui ne l’avait jamais vu continua ses travaux sous une direction toute virile un peu âpre et cependant où se manifestait un vif amour. Daumas fut ouvrier sur le port et sculpta vigoureusement le bois comme l’a fait jadis Puget. L’ouvrier est devenu artiste, le père enlevé en 1844 par une attaque d’apoplexie a pu voir ce commencement de succès. C’est Alphonse qui a ouvert les portes à l'artiste. Il entre.
1 Louis-Joseph Daumas, né à Toulon, le 24 janvier 1831, élève de David d'Angers. Dans l’avant-propos de la brochure qu’il à consacrée au Génie de la Navigation, statue en bronze exécutée par M. Daumas pour la ville de Toulon (Toulon, Laurent ; Paris, Ledoyen, 1847) Ferdinand Denis résume les circonstances qui ont amené l’exécution de cette œuvre : « En 1843, le gouvernement avait décidé dans sa munificence qu'une statue s’élèverait sur la place carrée du port. M. Alphonse Denis, maire de la ville d'Hyères, alors député du Var, obtint que ce travail fût confié à M. Daumas, statuaire, né à Toulon même, et dont les premières études ont eu lieu dans cette ville. À M. Denis appartient l’idée qu'il y aurait convenance et opportunité parfaite à faire représenter le Génie de la Navigation. Le modèle fut admis à l'exposition du Louvre. En 1845, le Conseil Municipal de Toulon voulut bien voter des fonds pour que la statue fût coulée en bronze... Le Génie de la Navigation a de hauteur 3 m. 40. Posé sur sa plinthe qui figure une partie de la sphère il se porte en avant : son bras gauche est levé, et du geste il convie les peuples à le suivre, il leur indique les régions lointaines qu’il faut explorer ; la main droite, fortement contractée, s’est saisie du gouvernail qu’il doit diriger. Le voile qui couvrait le monde flotte agité autour de lui. »
ASC:
SN Sic,
4 Sic. — L'école de maistrance, établie dans chaque port, reçoit les quartiersmaîtres et seconds-maîtres ouvriers des équipages de la flotte.
IUT
Her x-23]
16 Mars 1845
J'ai vu chez lui il y a quelques jours et j'ai rencontré à la Bibliothèque Royale un homme dont j'aime infiniment le caractère et le talent. Dans ces deux dernières entrevues, il lui est arrivé de me confier quelques parti- Cularités curieuses, sur son régime intérieur et sur ses habitudes morales. La faiblesse de sa constitution lui a fait prendre de bonne heure un parti avec le monde ; il n’a été en toute sa vie que six ou sept fois au spectacle, il a vu ! Talma et Rachel. Quoique aimant singulièrement la musique, m'a-t-il dit encore, il n’a pu supporter une représentation entière de l’opera seria : l’art de ces gens-là comme acteurs lui a paru pitoyable, il est vrai qu’il n’a pas vu Lablache ?. Pendant [de] longues années, il a fait comme M. Daunou, il s’est levé à 8 hfeures] et s’est couché à 4. Aujourd’hui, il a renoncé à ce régime et fait à peu près comme tout le monde. Des livres nouveaux, il n’en lit pas un. Eugène Sue, et cela se conçoit, lui est passé sous les yeux. Il venait étudier à la Bibliothèque les réformateurs. J'ai vu encore à quelque distance deux victimes de la science et de la poésie ou pour mieux dire deux hommes qui® sont étrangement à plaindre, malgré les hautes facultés de l’intelligence. Cloués tous deux sur un fauteuil, l’un est aveugle, l’autre paralysé des bras. Le premier supporte la vie, l’autre appelle douloureusement la mort 4, quoique avec une expression sereine et des mots admirablement résignés. L'un est Thier{[r]y, l’autre Obermann 5. Sans en excepter la cécité, il n’y a pas de plus grand mal que l'impossibilité du mouvement des maïns et des doigts.
1 en, effacé.
2 Sur Louis Lablache (1794-1858), acteur et chanteur italien, cf. Castil-Blaze : Biographie de La Blache ; J. d'Ortigue : La Blache (Journal des Débats 24 février 1858). Mme de Bassanville (Les Salons d'autrefois, 1863, t. II, p. 131) déclare que « personne n’a pu le remplacer sur la scène où il tenait une si belle et si glorieuse
place ».
3 le, effacé.
4 mort, écrit sur vie.
5 Sur ces longues stations auxquelles Senancour se plaisait, à la Bibliothèque Royale, cf. Obermann (éd. de 1843, p. 63) : « J'ai plus de tranquillité entre des gens silencieux comme moi... J'aime ces longues salles, les unes solitaires, les autres remplies de gens attentifs, antique et froid dépôt de toutes les vanités humaines. »