LXII
[un feuillet de quatre pages, dont la première et la troisième seules ont été utilisées]
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[Page 1] L'homme illustre du siècle a aujourd’hui 76 ans. J'ai vu Alexandre de Humboldt chez Mme Ribouté 1 et j'ai été frappé cette fois de son aspect solide et ferme au physique et au moral (27 Avril 1845). Comme il avait beaucoup discouru selon son usage bienveillant du reste il termina en exprimant un regret de ce qu’il fallait s'arrêter aux portes du temple. Nous venions de causer des ruines magnifiques de Ninive ?. — Il y a de grands secrets !... — Vous nous en avez révélé beaucoup, répliquaije, et vous nous en direz encore. — Hélas! je ne grandis plus... Je suis dans le cas où se trouve Tom Pouce, comme l'entend le gentil Comte de Paris. On lui amène la merveille du jour, et il a paru presque affligé à son aspect. Pourquoi le regarder ainsi, lui a dit sa mère... Cela ne grandit pas, a répondu le petit prince. Je suis comme Tom Pouce, je ne grandis pas. — Les géants n’ont pas besoin de croître, lui ai-je répondu. Il a souri, ces mots-là lui plaisent plus que jamais. Les grands hommes sont hommes.
M. de H[umboldt] est mal disposé pour le voyage de Hommaire de Hell 5. Il s’est exprimé à ce sujet avec une malice qui n'était pas sans amertume. Il trouve néanmoins la carte curieuse, il attend des explications. Il m'a semblé quelque peu extraordinaire qu'il ignorât jusqu’au titre du tratado dos descobrimentos antiguos e modernos d’Ant. Galväo # et qu'il
1 Nous ne connaissons, de ce nom, que François Riboutté (1770-1834) auteur dramatique et agent de change à Paris.
2? Ch. Mossa avait découvert les ruines de Ninive à Khorsabad, en 1843, et E. Flandin en donnait la description en 1845.
3 Ignace-Xavier Morand Hommaire de Hell (1812-1848), géologue et voyageur français. A exploré la région de Constantinople et la Russie méridionale.
4 Antoine Galväo (1503-1557), dit l’Apôtre des Moluques, dont il a été le gouverneur, à joué un rôle important dans la conquête des Indes. Le titre original de son ouvrage (1563) serait Tratado dos desvairados caminhos… da pimenta e dos descobrimentos ; mais le titre cité par Denis est celui qui lui est généralement donné, Dans
ne sût pas davantage ce qu’on avait proposé au temps de Charles-Quint touchant la section de l’Isthme de Panama. Il ne savait pas non plus qu’il existe d’admirables peintures mexicaines à la bibliothèque de la Chambre des députés. Il sait tant d’autres choses ! Il vient consulter fréquemment M. Guigniaut ! touchant son dernier livre. — Cosmos ? paraîtra à la fois en allemand et en français. L’allemand, m'a dit M. Gfuigniaut] est d’une forme admirable et d’un caractère nette % et simple, bien différent du style habituel des savants germains de cet âge. Il y a dans cette tête féconde mille clavettes qu’il suffit de toucher comme [page 3] par hazard # pour qu’il en sorte des milliers d'histoires, d'anecdotes et de dissertations. Il sait ce qu'il y a dans les entrailles de la terre, mais aussi parfaitement ce qu’il y a dans le tiroir à secret du voisin ?. Le Cte de R. $ que nous attendons de Lisbonne est selon lui et selon tout le monde,
la notice qu’il consacrera à Antoine Galvao ou Galvan dans la nouvelle Biographie Didot (1858), Denis se souviendra, semble-t-il, de cet aveu de Humboldt : « Ce volume rarissime (le Tyatado) se compose de 80 feuillets... Ce précieux traité trop rarement consulté par les savants... »
1 Joseph Daniel Guigniaut (1794-1876), professeur à l'Ecole normale, puis à la Faculté des lettres de Paris, depuis 1835 ; helléniste et archéologue ; a traduit en la développant et en l’annotant la Symbolique de Creuzer sous le titre de Religions de l'Antiquité considérées principalement dans leurs formes symboliques et mythologiques (1825). Sur l'estime de Denis pour la traduction de Creuzer par Guigniaut, cf. Avant-Propos, p. 23.
2 La traduction de Cosmos paraîtra en 1846-48, 2 vol., la première partie par H. Fayé, la deuxième par Ch. Galuski (Paris, Gide et Baudry). « Il a traduit lui-même ou plutôt rédigé de nouveau les premières feuilles de l’édition française... » (Louandre et Bourquelot : La littér. française contemp., 1848, €. IV, p. 345.) Mais Kosmos,Entwurf einer physischen Weltbeschreibung, Stuttgart et Tubingen, J. G. Cotta, paraît de 1845 à 1862 en 5 volumes in 8°.
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5 Ce caractère de Humboldt est confirmé par le témoignage des contemporains, par le portrait qu'a tracé de lui Sainte-Beuve dans son article sur La Rochefoucauld (Lundis, t. X), par des mots comme ceux de Philarète Chasles : « commère dans le genre de Humboldt » (Mémoires, t. II, 1877, p. 65), « cette nation des commères scientifiques dont le roi fut Alexandre de Humboldt » (Ibid., t. I, p. 248), ou par tel trait de Cuvillier Fleury (dans son Journal, t. I, 1900, p. 292) : « M. de Humboldt, qui est un grand parleur toujours... » — « Jamais, dit Falloux (Mémoires, Perrin, 1925, t. I, p. 120), science ne fut aussi mondaine, et jamais le monde ne s'était vu courtiser ainsi par un savant. » Et Fontaney, le 7 septembre 1831 : « M. de Humboldt pérorait comme de coutume » (Journal Intime de Fontaney, 1925, p. 30). « C’est un robuste causeur » (Jbid., p. 9).
6 Il doit s'agir ici du Comte Afhanasius Raczinski, 1788-1874, né à Posen, fils cadet du général polonais Philippe Raczinski. Entré au service de l'Etat prussien, il a été successivement chargé d’affaires à Copenhague (1830), ministre à Lisbonne en 1841, puis, de 1848 à 1852, à Madrid. Dans ses nombreux voyages en Allemagne,
je crois, un homme de mérite et de bonne grâce bienveillante. Son frère qui avait épousé la veuve de Potocki vient de se tuer à Constantinople 1, Il a 160,000 fr. de rentes. Il fait édifier en ce moment une nouvelle galerie à Berlin et il la rendra publique. — Il a séjourné autrefois à Paris avec sa femme qui était fort belle —— depuis la mesintelligence s’est manifestée entre eux. — Mon frère doit envoyer à l’Zustre la Revue Orientale ? qu’il ne connaissait pas encore, mais dont il apprécie fort l’idée. — M. de Humboldt avec ses 76 ans s’assied par bienséance ; il préfère, a-t-il dit à l’une de ces dames, se tenir debout, fût-ce durant plusieurs heures. Il prend une tasse de thé volontiers et pas davantage. — Cette visite en famille avait été sollicitée par lui. Il avait dit avec raison à M. G. # qu’on ne connaît un homme que lorsque l’on connaît sa femme et ses enfants, que c'était d’ailleurs l’usage en Allemagne de recevoir ainsi ceux qu’on aimait et qu'on estimait. Il a fort prisé et gracieusement loué les miniatures de Mie. Hermine Mutel À, — Puis, il a parlé aux dames. — Il a rappelé avec affection et une grâce toute paternelle sa visite au Comte de Paris avec lequel, dit-il, il a regardé des images et dont il apprécie la gentillesse réservée. — Il s’est retiré assez tard de la rue de l’Odéon.
en France et en Suisse, il avait formé une galerie de tableaux qu'il légua à l'Etat prussien. Il a publié, en français, une Histoire de l’art moderne en Allemagne, 3 vol. avec gravures (Paris, 1836-1841), Les Avis en Portugal (Paris, 1847), un Dictionnaire historico artistique du Portugal (Paris, 1847). V. Bourquelot : Littérature française contemporaine, t. VI, p. 117.
1 Edouard Raczinski, frère aîné d’Athanasius, né en 1786 à Posen; patriote et littérateur polonais. Désespéré des malheurs de sa patrie, il se tua, non à Constantinople comme le dit F. Denis, mais dans le jardin de sa propriété de Rogalin (Dictionnaire de la Conversation de Mayer).
2 Denis parle ici, évidemment, non de la Revue Orientale (fondée en 1841), mais de la Revue de l'Orient, bulletin de la société orientale, qui sera dirigée en 1846 par Abel Hugo et Alphonse Denis.
3 Peut-être Guigniaut.
4 Mlle Mutel était liée à la famille de Denis. Ce nom se trouve à plusieurs reprises dans sa correspondance de jeunesse (Bibl. Sainte-Geneviève, ms. 3417; lettre à sa mère, 12 mai 1817: lettre de Bahia, à sa mère, 3 avril 1818).
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