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19 Septembre 1845
J'ai vu hier Obermann et je l’ai trouvé dans un état déplorable ! Ses facultés morales s’éclipsent comme les forces physiques s’éteignent. Il m'a parlé de mon excellente sœur qu’il aimait infiniment comme si elle était encore parmi nous ! ; le sourire était sur ses lèvres, la sérénité étaitelle dans son esprit, j'en doute fort. Cet esprit puissant souffre certainement en fléchissant sous l'effort d’une maladie lente. Toute locomotion lui est interdite, ses pieds gonflés par l’infiltration semblent atteints de cette terrible maladie que j'ai vue en Amérique et qui me rappelle une des lèpres de l'antiquité. Quelques mots de stoïque philosophie lui sont échappés, on les entendait à peine. Il faut descendre dans ces profondeurs pour voir ce qu’il.était autrefois. On espère qu’un afflux du sang dans certaines parties reprenant son cours, les idées ne seront plus si obscurcies. Faut-il dire : Dieu le veuille, et la terrible réalité n’est-elle pas plus terrible pour lui que ces limbes qui menacent de l’envelopper pour le couvrir dans le cercueil ? Malgré tout, l’idée de Dieu illumine aujourd’hui les doutes immenses d’'Obermann ?.
1 Francisca Denis était morte en 1835. Senancour, qui l’appelait « la très gracieuse caciquesse » lui était attaché.
2 M. Michaut (Senancour, 1910, p. 240) résume en ces termes « l’évolution religieuse de Senancour » : « Parti du XVIIIe siècle le plus antireligieux, il est arrivé peu à peu à rendre justice aux religions, à en désirer une... » Dans la Déclaration Essentielle, citée par sa fille, dans sa notice biographique, Senancour affirme : « Je n’ai jamais approuvé l’opinion de ceux qu’on appelle athées. Je suis fortement attaché par moi-même aux idées religieuses. » Il exige néanmoins que tout « ministre d’un culte quelconque » soit écarté de lui à sa dernière heure, Mais, dit J. Levallois (Senancou, 1897, p. 200) « lorsque le 10 janvier 1846 il expira dans une maison de santé, à Saint-Cloud, la dernière recommandation adressée par lui à son fils et à l'excellent Ferdinand Denis, fut d'inscrire sur sa tombe ces paroles, : Eternité, sois mon asile.»
(Tee)
Mai 1846
Vu Ibrahim Pacha ! à la Bibfliothèlque Royale. Figure commune de marchand de dattes, regard intelligent, barbe blanche, oscillation dans la marche, simplicité presque rustique dans le vêtement ?. Le prince musulman a regardé les livres au fond de la Galerie des montres avec une sollicitude de bibliophile. Ses observations paraissent provenir d’un homme accoutumé à manier des livres : ceci, du reste, se comprend chez les gens du métier. Au retour, il s’est montré affable, je dirai courtois même et il m'a salué particulièrement. Il y avait là de fort jolies femmes, Mlle M. Paris, sa ravissante cousine et quelques autres dames. Il à paru fort accoutumé à cet empressement des femmes de l’Europe qui veulent voir et rient quelquefois de ce qu’elles ont vu. Il a, dit-on, deux femmes charmantes, que deux dandys 4 ont vu dans les jardins de l'Elysée en se déguisant en bostangis 6. Est-ce un conte ? Le conte m'a été fait. Un jeune fils du prince s’est fait remarquer par la beauté de ses traits.
[au verso], dans un coin du feuillet, cette référence bibliographique :
Chinese Courtship
en chin{ois] et en anglais
Publié par Perring Thoms.
1 De 1845 à août 1846, Ibrahim Pacha voyage en Europe par l’ordre des médecins. — La notice que lui consacre la Nouvelle Biographie Didot, signée S.-F.-D. ne serait-elle pas de F. Denis ?
? Clot Bey (Aperçu général sur l'Egypte) trace ce portrait d’Ibrahim : « Il est d'une taille peu élevée (environ 5 pieds 2 pouces); il est fortement constitué. Sa figure est allongée, son nez long et effilé... Il n’a pas l’amabilité de manières qui distingue son père... » Et il note que sa barbe a blanchi prématurément.
3 Et, effacé.