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18 La Guyane, 1823, t. I, chap. IV ; t. IL, p. 217-210.
14 Jbid., t. I, p. 82. D’autres raisons encore attirent l’attention du moment vers l'Amérique du Sud : la cour de Portugal s’est retirée au Brésil. Elle est en relations avec le monde des arts français, et plusieurs artistes français (parmi lesquels le peintre Jean-Baptiste Debret, qui rendra compte de son voyage dans son Voyage pittoresque et historique au Brésil ou séjour d'un artiste français au Brésil depuis 1816 jusqu'à 1831, par J.-B. Debret, Paris, Firmin Didot, 1834, 2 vol.) sont désignés, en 1815, pour aller former un institut des beaux-arts à Rio-de-Janeiro.
pour ne s'être pas d’abord formé dans les livres. Il maudira la civilisation et l'Europe cruelle qui apportent l'esclavage à ces terres de la nature. Son André le Voyageur jettera l’anathème à la barbarie des colonisateurs, à leur « pitié sanguinaire » 1. Denis décrira les supplices des malheureux asservis 2. Il énumérera les nobles leçons de la sagesse primitive que « les bons Ghiolofs » donnent aux « grands civilisateurs » ; il louera, chez les Sénégalais, «le bon sens de l'enfant de Diderot » qui refusait d'apprendre à lire 5. Le futur historien du matelot Selkirk, le futur romancier d'André le Voyageur et des découvreurs de l'Amérique, songe à partir vers ces peuples heureux.
Au reste, des soucis de famille l’invitent au départ. La fortune des siens est précaire. Alphonse, qui a fait la campagne de France, qui a été décoré après Montereau, est un de ces officiers de l’armée de la Loire, que la Restauration vient de jeter dans la classe désœuvrée et désorientée des demi-soldes. Il se.dépense en essais décevants. Plus d’une fois, Ferdinand avouera sa préoccupation : « Combien le sort d’Alphonse me tourmente. Que fait-il ? Sa place lui rapporte-t-elle quelque chose ? 4 » — « J'ai appris avec grand chagrin qu'Alphonse s’est vu dans la nécessité de quitter sa place 5. » — « Je vois avec peine, mon bon ami, que tu as manqué encore un emploi 5. » Lui-même, qui pouvait espérer des appuis dans la diplomatie impériale, ne devra-t-il pas changer de voie ? Que d'efforts ont été faits pour lui ouvrir une carrière ! Le 1°T février 1810, son père a sollicité son inscription sur la liste des « jeunes de langues » afin que Ferdinand püût être admis à l’école du drogmanat pour la première place vacante. Cette demande a été renouvelée le 8 juin, le 15 décembre 1813 7. Tous ces efforts vont se trouver perdus, « son père ayant été mis à la retraite après d’honorables services » 8, À sa notice de 1845 *, on entrevoit le désarroi de ce moment : « Les événements politiques ayant donné une autre direction à ses idées... » Et Cisca grandit, il faut songer à sa dot. Ferdinand avouera
1 André le Voyageur, 1827, p. 35, cf. p. 82, sur les malheurs des Hindous.
? La Guyane... 1823, t. Il, p. 17-19 et la gravure représentant une négresse déchirée à coups de fouet, une négresse à la chaîne et chargée d’un poids. Zbid., t. I, Pp. 89-100.
8 Les Proverbes (Extrait de la Revue de Paris, t. XLITII, 4e livraison, p. 5).
4 Bib. Sainte-Geneviève, ms. 3417, lettre de Bahia, 12 mai 1817.
5 Ibid., à sa mère, de Bahia, 21 décembre 1817.
$ Jbid., 11 mars 1818, à son frère.
7 Dossier de Jean-Ferdinand Denis aux Archives des Affaires Étrangères.
$ Note de F. Denis aux Archives des Affaires Étrangères, GIÉéCED.L28.
9 Voir page 3, note 2.
aux siens, en les quittant, ce qu’il veut conquérir : « Une dot à la gentille petite Cisca, du bien-être pour vous tous 1. » « Je pense... à la dot de Cisca, à son établissement », déclarera-t-il pour se rendre courage ?. « Il me faut du courage, mais je sens aussi qu’il ne faut pas se laisser abattre dans une circonstance d’où dépend peut-être notre bien-être à tous », écrit-il à sa «chère maman », aux jours où il attend encore le bateau, au Havre 3, C’est au Brésil qu'il va demander la fortune.
Non pas au Bengale, comme le prétend sa notice de 1845 : ses lettres de jeunesse ne parlent que de Brésil : « Je saurai arracher de la terre du Brésil une dot... 4 » Sans doute, son frère le pousse vers l'Inde merveilleuse où se conquièrent les richesses : « Ton idée du Bengale me passe souvent par la tête », lui écrit Ferdinand, de Bahia, le 19 décembre 1817. Il lui arrive de faire ce rêve : « L'Inde serait peut-être une ressource assurée 5, » « Mais s'éloigner encore ! $» Son courage ne va pas jusque-là ; et ce n’est pas, sans doute, comme le prétendra sa notice de 1845, l'absence de bâtiment en partance pour Goa qui le retiendra au Brésil. Du reste, pourquoi ne pas faire, à Bahia, une carrière consulaire ? Attaché à un ami de sa famille, M. Plasson, agent consulaire dans cette ville, il besognera sous sa direction 7. Il aspirera à voir M. Plasson « confirmé consul » ; il est impatient de faire régler son propre sort, avec celui de son ami.
S'il ne doit trouver, dans ces trois années d’exil, ni fortune ni carrière, il s’y découvrira lui-même. Et d’abord, avant le départ même, dès le Havre, c’est la mer. Ce Parisien, qui se fera l’historien des aventuriers et des navigateurs, a rencontré là sa vocation : « J'ai été voir la mer en arrivant, écrit-il aux siens le 15 août 1816, et je te dirai comme Eudoxie qu'elle est bien grande. C’est un spectacle si imposant ! J'aurais bien désiré que vous eussiez pu l’admirer avec moi. J'ai entendu avec étonnement le mugissement des vagues. C’est le seul accompagnement qui convienne
1 Bib. Sainte-Geneviève, ms. 3417. Lettre à son frère, de Bahia, 9 juin 1817. 2 Ibid., 19 décembre 1817, à son frère, de Bahia.
3 Jbid., 15 août 1816, à sa mère.
4 Jbid., o juin 1817, à son frère.
Ibid., 3 avril 1818, à sa mère, de Bahia.
Ibid., 19 décembre 1817, à son frère.
« Le Consulat m'occupe passablement. » (Jbid., 9 juin 1817, à son frère.) « La carrière qui $’offre à moi me plaît. J'ai du goût pour le genre de travail qu’elle nécessite. » (Ibid., lettre s. d. à M. Arsenne.)
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à cette scène magnifique. Si vous saviez comme les navires s'élèvent majestueusement au milieu des flots qui se brisent autour d’eux ! ! ! Ces choseslà seront toujours nouvelles pour moi. Je ne pourrai jamais me lasser d'admirer 1.» Les vastes espaces de l'Océan et ceux qui les ont parcourus, marins anglais, compagnons de Colomb, Portugais, il passera sa vie à rêver d'eux. Le « génie de la navigation » anime cet érudit, ce bibliothécaire ; il aime chez Lamartine la poésie de la mer ? ; il retiendra un vieil adage : « Si tu veux apprendre à prier, va sur la mer 5. » Son imagination reste marquée de sa première traversée.
Entendons-le, ce 3 septembre 1816, à 6 heures du matin, dire à son frère ses étonnements et ses découvertes : « Je t’écris en rade devant Madère. J'ignorais qu’on dût y relâcher... Nous sommes arrivés après neuf jours de traversée. J'entre dans des mers moins connues et beaucoup plus belles. J'ai déjà vu les fameux poissons volants et les souffleurs, sans oublier MM. les marsouins. Tous ces animaux quand ils paraissent nous amusent fort 4 » Le Brésil, — Rio-de-Janeiro, puis Bahia, — sera aussi l'émerveillement de sa jeunesse : de Rio, le 12 mars 1817 : « Il est difficile de trouver un plus beau pays que celui-ci... 5 »; et de Bahia, le 12 mai suivant : « M. Plasson habite le haut. Sa maison est située au bord de la mer, sur une éminence d’où nous nous (sic) voyons entrer et sortir tous les bâtiments. De l’autre côté, la vue est bornée par des parcs d’orangers, de citronniers, de manguiers, de cocotiers. Bref, il n’y a pas une plus belle vue au monde..$ » Beauté, aussi, de ces « forêts vierges de l’intérieur » qu’il a visitées à la recherche de la fortune 7. Le charme agit, d’une terre riche et chaude, d’une vie indolente dans un décor splendide : « Hier, dimanche, écrit-il le 12 octobre 1818 dans le journal de son voyage, Mes sottises quotidiennes 8, j'ai fait un peu le Brasilien (sc), c’est-à-dire, le paresseux. » Il se divertit au spectacle de la rue, du théâtre, de l’église même. Au temps du carême, il a vu, « dans l’église même », se jouer « les mystères. comme au XIVe siècle », un rideau tomber, tout un tableau vivant se dérouler ? ;
1 Jbid., à sa mère, du Havre, 15 août 1816.
2 Cf. No XXIX, note 1.
3 Essai sur la philosophie de Sancho, dans le Livre des Proverbes français, de Lerokx deétlincy it Dre Bïib. Sainte-Geneviève, ms. 3417.
Ibid.
Ibid.
Notice de 1845, v. p. 3, note 2.
Bib. Sainte-Geneviève, ms. 3421, 21 pages in-8 (la première manque). Bib. Sainte-Geneviève, ms. 3417, lettre du 3 avril 1818, à son père.
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il a entendu, dans un couvent de Bénédictins, telle grande scène vécue, « confession religieuse léguée par le moyen âge », et où tout était sincère : « Le prêtre, c'était le chœur sacré des drames antiques, et cette femme, arrachée aux joies désordonnées du monde, disait réellement au peuple, par ses sanglots, qu'elle se repentait, et qu’au sortir de l’église, elle irait chercher dans les austérités du cloître le pardon qu’elle attendait 1. » Et quelle soirée qu'Zphigéme jouée au théâtre de Bahia : « On donnait le sacrifice d’Iphigénie, pièce imitée, je crois, des anciens tragiques. Il est difficile de voir quelque chose de plus grotesque que le senhor Agamemnon traînant un sabre à la hussarde. Dans cette circonstance, Achille n'aurait pu se défendre contre le Roi des Rois ; 1l n’était armé que d’un briquet. Quant au prudent Ulysse, l’estimable mulâtre chargé de le représenter n'ayant pu résister à la Circé qui lui offrait une coupe de rak, le malheureux héros chancela pendant tout le cours de la soirée 2. »
La science et l’art furent aussi du voyage. Denis ne manque pas de fréquenter les bibliothèques. Il connaît «M. Lucio, bibliothécaire de Bahia, homme instruit quoique filho da terra ». Il va écouter la musique. de Neukom 4. Il vit dans un groupe d'artistes : Grain, peintre de miniatures Ÿ, « Hippolyte Taunay, fils d’un célèbre peintre de ce nom. C’est un jeune homme aimable et instruit, autrefois élève de Vauquelin, mais s'étant livré depuis à la peinture » 6, bon peintre, sans doute, lui-même, excepté quand il s’agit de portraits 7. Il vit aussi dans un groupe de femmes aimables, et les vingt ans du jeune secrétaire s’éveillent à de tendres sentiments.
1 Luiz de Souza, 1835, t. II, p. 324. En note : « L'auteur a été témoin d’une cérémonie toute semblable dans un couvent de Bénédictins. »
2 Bib. Sainte-Geneviève, ms. 3417, lettre incomplète, à son père, janvier 1818 ?
3 Jbid., 22 décembre 1817, à son père.
4 Voir Journal No XXI.
5 Bib. Sainte-Geneviève, ms. 3417, lettre à M. Arsenne, s. d., 1817 ?
6 Jbid., 22 juin 1819, à son père. — Par lui, F. Denis fut mis en rapport avec les membres de cette mission Debret dont nous avons parlé plus haut, et qui joue un rôle important dans l’histoire des relations de la France avec le Brésil.
7 Jbid., lettre à M. Arsenne, non datée, 1817 ? — Hippolyte Taunay collaborera avec Denis en l'honneur du Brésil : le Brésil, etc., par MM. H. Taunay et F. Denis (6 vol., 1821-1822), Notice historique et explicative du Panorama de Rio de Janeiro, par MM. H. Taunay et F. Denis (1824), à l’occasion du panorama du peintre Ronmy. Une branche de la famille Taunay se fixera au Brésil : don Pedro d’Alcantara, empereur du Brésil, recommandera à Denis, dans une lettre du 14 mai 1878, « le major Alfred d’Escragnolle Taunay, fils de Félix-Emile Taunay qui a été mon maître et à qui je dois en grande partie mon goût pour tout ce qui est beau ; son grand-père était le peintre Taunay, qui est venu au Brésil avec Debret. Il appartient à l’armée brésilienne.. » (Bib. Sainte-Geneviève, ms. 3419).
Nous attendons, ici, Atala, et tant de jeunes Indiennes que célèbrent les vers et les romans de l’époque. Denis les a vues, ces femmes d’Amérique, mais il n’a vu en elles qu'abattement, misère, et la tristesse même de leur nudité ; il les a vues « enfanter dans la solitude » ; et, « pour faire acte de sincérité complète », il a connu leur grand amour : « l’eau-de-vie de cannes »1. « En vérité, je ne me sens pas du tout en disposition de faire la cour aux Boutikoudes », écrit-il gaîment à son frère 2. Mais « la petite Mme Plasson », confie-t-il à son cahier de Sofhises quotidiennes *, le 7 octobre 1818, retient son attention. Elle est, dit-il, « douée d’un caractère qui mériterait d’être détaillé par un observateur plus exercé que moi, semble vive à l'excès, capricieuse, bonne et spirituelle. Elle a tout ce qu'il faut pour être aimée et faire enrager ceux qui auront le malheur de lui rendre leurs hommages. » Cette «nouvelle Roxelane » lui donne de timides espoirs. Mais que d’alternatives ! « C’est une singulière petite personne, Mme Plasson, dit-il le 8 octobre dans ce même cahier. Elle m'a repris en amitié et me détestait il y a quelques mois après m'avoir aimé d’abord. » Mais le cœur de Denis a senti d’autres atteintes : certaine Clarisse à qui M. Plasson ne laisse pas de prêter, de son côté, un peu trop d'attention, et qui s'entend à faire souffrir le pauvre Ferdinand par une indifférence affectée 4 Dès le 9 juin 1817, Denis contait à son frère les manèges de la coquette : « Je te dirai que j'ai fait la sottise d’être amoureux pour conserver ma sagesse, que pour la première fois de ma vie, je me suis avisé de faire une déclaration, que j'ai été bête, bête, mais assez bête [pour] oublier tout ce que j'avais cherché dans ma tête pour dire. Mon cœur a parlé le premier et j'ai dit tout bonnement : Je vous aime, je vous adore. Cela avec un peu de fièvre n’a pas très mal fait. On m'a pardonné en faveur de l'intention. » Seulement, l’escadre de Pernambuco est arrivée sur ces entrefaites, avec ses comtes et ses ducs. Denis a vu ses affaires se gâter. « J'ai dit, je crois, quelques impertinences que l’on n’a pas si bien pris que mes bêtises. Eh bien, mon ami, on ne me parle plus. Je m'aperçois, ajoute-t-1l, que j'ai oublié de te dire quelle était ma demoiselle. Sa mère est française, fille d’une dame française, mère de deux autres demoiselles et d’un fils. Cette dame, après la mort de son mari, est venue s'établir à Rio, où elle à épousé un Portugais, M. Procopio de Castro, greffier de
1 Les femmes du Brésil, textes cités par M. André Monglond, Revue de littérature comparée, janvier 1931, p. 89-00.
? Bib. Sainte-Geneviève, ms. 3417. Lettre de Bahia, 9 juin 1817.
3 Bib. Sainte-Geneviève, ms. 3421.
4 Jbid., 7 octobre 1818.
la junte de Bahia. Mlle Clarisse est l’aînée. Elle a de l'esprit !, une assez jolie figure, assez gentille, touche du piano, danse fort bien. Mais ce dont je suis certain, c'est qu'elle est fort coquette et que don Luis d’Aponte me coupe l'herbe sous le pied ?.. » Après don Luis, c’est son ami Taunay qui fera souffrir le pauvre Ferdinand : « Décidément, Yaya m'abandonne, inscrit-il dans son cahier intime le 19 décembre 1818. Ses serrements de main sont supprimés. M. Taunay à qui l’on a accordé le titre de frère semble devoir me succéder. On devient rêveuse, on lui donne les noms les plus aimables 3... »
Il l’appelait déjà sa femme, dans le secret de son cahier. Et voici un rêve de jeunesse qui s'envole. Les autres suivent. Le jeune homme pauvre connaît les amertumes de la pauvreté, et son caractère y prend une ombrageuse susceptibilité : « Il y a longtemps, écrit-il, que je devrais être convaincu, le jeune homme sans fortune et sans protection doit plus que tout autre s’observer en société... Rien ne lui est pardonné 4... » Il sent l'isolement de l'exil, la difficulté de s'imposer à un monde étranger, la décevante illusion du chercheur de trésors. A Alphonse qui, désemparé, veut venir le rejoindre, il lance ce cri d'alarme : « Je ne saurais trop te dissuader d'exécuter ton projet 5. » La carrière consulaire se ferme pour lui en même temps que pour M. Plasson : « Mes 19 ans passent. Le Ministère nous retire l’espoir que nous avions en lui 6. » M. Plasson part, et Denis dit seulement à ses parents, le 24 septembre 1818 : « M. Plasson nous a quittés le 16 de ce mois... Je suis à la chancellerie, dont les bénéfices sont partagés entre M. Berthon et moi? »; mais son cahier intime avoue, à ce sujet, une nouvelle déception : « 3 décembre 1818. Il est bien pénible pour moi de penser que M. Plasson m'a quitté sans m'offrir des ressources assurées. Toutes celles qu'il disait m'avoir laissées sont imaginaires. La pension de 16,000 R. que M. Lacerda 8 devait me faire se trouvant fondée sur une dette dont le payement était trop incertain pour qu’on pût raisonnablement y compter. M. Berthon dont je ne puis suspecter la véracité m'a dit qu’on lui a dit de ne me rien donner. Pourquoi alors me laisser
1 Dans son cahier de Softises quotidiennes, Denis la trouve au contraire assez sotte, mais ne désespère pas de lui donner de l'esprit.
2 Bib. Sainte-Geneviève, ms. 3417, lettre à son frère, 9 juin 1817.
3 Bib. Sainte-Geneviève, ms. 3421, Mes Sottises quotidiennes.
4 Jbid., 16 décembre 1818.
5 Bib. Sainte-Geneviève, ms. 3417, lettre de Bahia, 23 juillet 1818.
6 Jbid., à sa mère, 3 avril 1818.
Ibid.
Sur lui, voir F. Denis: Les Voyages du D' Lacerda dans l'Afrique orientale, 1882.
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dans le doute sur ce qu’on avait l'intention de faire à mon égard 1? » Décidément, dès ses premiers pas dans la vie, le monde ne lui apparaît pas sous de belles couleurs, et l’on pourra lui pardonner quelques défiances, quelques traits de misanthropie. Le mot de mélancolie revient avec insistance, parmi ses « sottises quotidiennes ». Celui de nostalgie pourrait y revenir aussi. La petite Cisca, — à qui il réserve « un fort bel oiseau bleu couleur du tems » ?, — grandit, et ses lettres montrent en elle « des progrès surprenants. Encore quelques mois et ce sera tout à fait une demoiselle » . Il l’imagine dans la maison, gambadant « avec Blanchette en attendant que la saison lui permette d’aller cueillir des fraises » 4. Comment n'être pas tenté des appels qui viennent de France, de la maisonnette qui l'attend ? Et c'est ainsi que, pauvre d’argent, dénué d’espérance, revient en 1820 l'explorateur novice 5.
Non pas les mains vides, pourtant : il rapporte de là bas des notes qui serviront à ses livres prochains, et il remettra immédiatement au « célèbre Malte Brun » des extraits $ dont il pourra tirer parti pour sa Géographie Universelle, qui paraît de 1820 à 18277. IL a étudié le portugais et deviendra un maître dans ce domaine. Avant de s’embarquer, il avait occupé son attente, au Havre, à l’apprendre, ainsi que l'anglais 8 ; la littérature de cette langue ne lui avait pas d’abord paru fort riche : « Les Portugais n’ont pas beaucoup d'auteurs, comme le Camoëns au moins »° ; mais il s'était diverti à l’enrichir d’une traduction de Mme de Genlis 1. Bientôt, il se livrera sans réserve à cette littérature de découvreurs et de conquérants. Il se Livrera à l’histoire du Brésil, qu'il connaîtra mieux qu'aucun Français, et il laissera la trace la plus profonde dans les études brésiliennes : « Lorsqu'il s’agit de connaître l’histoire et la géographie du Brésil au temps passé, lui écrira en 1878 don Pedro d’Alcantara, empereur du Brésil, c’est tout naturel que l’on fasse appel à vous. Noblesse oblige. » Ses «sentiments brésiliens » le feront même députer à un congrès
1 Sainte-Geneviève, ms. 3421.
? Sainte-Geneviève, ms. 3417, lettre de Bahia, s février 1818. 3 Ibid., lettre à sa mère, 11 mars 1818.
4 Ibid., à sa mère, 3 avril 1818.
Voir Appendice, note 3.
Notice de r845, cf 4p. 3 note.2:
Denis connaissait d’ailleurs les œuvres antérieures de Malte Brun, et il cite ses « anciennes Annales » (Scènes de la Nature, 1824, p. 103). 8 Sainte-Geneviève, ms. 3417, lettre du Havre, 17 août 1816. % Jbid., Rio-de-Janeiro, 12 mars 1817.
10 Jbid., Bahia, 9 mars 1818, à son père.
international par l'Institut historique de Rio, pour le représenter « comme un des siens »!. Denis a gagné, à ce voyage décevant, une âme nouvelle, une âme portugaise et brésilienne.
Ce Parisien, dont l'enfance paraît partagée entre Montparnasse et la Normandie, se révèle homme du Midi. Il nous suffirait, pour le sentir, d'emprunter à son frère Alphonse, le futur député du Var, le futur maire d'Hyères, quelques lignes de ses Chroniques et traditions provençales ? «S'il est vrai, comme l’ont voulu prouver quelques auteurs, que les sensations et que les sentiments ou affections de l’Ââme soient plus prononcés chez les peuples qui habitent le Midi que chez ceux qui demeurent vers le Nord ; si les produits de l'imagination y portent davantage l'empreinte de passions énergiques ou même exagérées ; si, étranger à tous les calculs de forme ou de convenance, l'esprit s’y livre à des écarts piquants ou inattendus... », certes, le goût de l’énergie qui s’avoue souvent chez l’auteur des Scènes de la nature, ses rancunes tenaces, passionnées, — que l’on observe comment il s’acharne contre le vicomte de Santarem, —sa curiosité du piquant, de l’inattendu, ne démentent pas cette description. « Soleil, beau soleil ! » ce cri qu’il emprunte à Parny pourrait être sa devise. C’est aux peuples du soleil, aux littératures du midi, qu’il va d’instinct. Ce sont les horizons éclatants de la Méditerranée qu'il s’attarde à évoquer avec Ballanche, en plein carrefour de la Croix-Rouge, par une nuit froide de Paris. Je ne sais quelle chaleur d'imagination l’apparente au romantisme méridional. Du voyageur va se dégager une sorte de poète.
Ou du moins un certain besoin de poésie. Parmi les siens, ce besoin n’était pas isolé. Alphonse rêvait de gloire théâtrale. De Bahia, Ferdinand suivait ses efforts, ses espérances. « Ton mélodrame est achevé, dis-tu. Te Deum laudamus. Je ne doute pas qu'il n’ait réussi ? » ; quelques jours après, il y revient : Conte-moi en détail les succès du mélodrame # »; et comme ces détails ne viennent pas : « M. l’auteur manqué ou tombé, que dois-je penser du mélodrame dont vous m'aviez annoncé la représentation depuis plus de six mois 5 ? » Maïs il lui cherche, dans la Décade, «un superbe
1 Sainte-Geneviève, ms. 3419, lettre de don Pedro d’Alcantara, 15 décembre 1874. 2NTORI BD: ST
3 Sainte-Geneviève, ms. 3417, lettre à son frère, 9 juin 1817.
4 Jbid., à son frère, 19 décembre 1817.
5 Jbid., à son frère, de Bahia, 11 mars 1818.
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sujet », «pour le bien du mélodrame » 1. L’Odéon s’ouvrit bien à Alphonse Denis,— l’Odéon, maisnon pas la gloire: «L’Ami du mari ou la Bague,comédie en un acte et en vers par M. Alphonse Denis, représentée au second Théâtre français, le 12 mars 1822 », ne se distingue pas de tant d'essais où se prolonge la veine d’Andrieux, de Collin d’Harleville, où se prépare celle de Ponsard. Comment une bague revient à celle qui l’a donnée et lui décèle une trahison, comment « l’ami du mari » tente d’être aussi celui de la femme, cette question intéressa peut-être M. Garat ; elle nous laisse indifférents. Et ces vers ne sont guère de ce « genre romantique », que Ferdinand, en 1818, attribuait à son frère 2.
Ferdinand rapporte du Brésil de tout autres sujets et de nouvelles images. Il en rapporte aussi, par malheur, le style des Zncas, et son Delille, et son Castel. De ses lettres, de ses notes, il sera aisé de dégager les volumes sur le Brésil, qu'il publie en 1821 et 1822 et qu’il signe avec Hippolyte Taunay, mais dont il est le véritable auteur ÿ. Bientôt après viendront deux volumes sur Buenos Ayres et le Paraguay (1823), deux volumes sur la Guyane (1823), et il pourra lire, dans le salon de Thurot, quelques pages de la « somme » qu’il prépare, ces Scènes de la nature sous les Tropiques, où il énumère les thèmes exotiques et « leur influence sur la poésie ». Ce que Chateaubriand avait fait dans le Génie du christianisme pour les thèmes religieux, ce que Marchangy avait voulu faire, dans sa Gaule Poëétique, pour les thèmes du moyen âge, il le tente, dans ce livre de 1824, pour les thèmes exotiques ; il en présente un vrai répertoire, il en offre l’ébauche aux poètes futurs. Ainsi, le romantisme constitue peu à peu ses collections de sujets ou d'images historiques et géographiques. Denis fut un des artisans de ce qu’on pourrait appeler la géographie romantique, cette géographie dont les grandes œuvres vont de l’Zfinéraire de Chateaubriand au Cosmos d'Humboldt, à laquelle travaille un Alexandre de Laborde comme un comte de Forbin, et qui relie les lettres édifiantes des vieux missionnaires aux dissertations de Malte Brun, la sensibilité de Za Chaumière Indienne à la vertu du jeune Anacharsisf.
Ibid., à son père, 22 décembre 1817.
Ibid., à ses parents, de Bahia, 2 novembre 1818.
M. Le Gentil a signalé les analogies entre ces volumes et les notes de voyage de Denis ( Biblos, Coïmbre, juillet-août 1928).
* A cette géographie romantique il faut rattacher des Voyages pittoresques et romantiques comme ceux de Taylor et Nodier. Cette collection curieuse a certainement agi sur l’imagination de F, Denis, ami de Nodier, Et Taylor a fait connaître au public français, dans son Voyage pittoresque en Espagne, en Portugal.…., les mêmes pays que Denis, qui se plaît à citer cet ouvrage (Luiz de Souza, 1835, p. 342; Chroniques chevaleresques, 1839, p. 161-163).
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Le Globe, attentif à tout ce qui parait de science le romantisme, ne pouvait négliger Denis. Un jeune critique signala ce jeune auteur : c'était un voisin de Montparnasse, Sainte-Beuve. « Ces Scènes des Tropiques par où votre jeunesse a débuté et qui ont commencé notre liaison », comme écrira quarante ans plus tard l’auteur des Lundis, furent l’occasion d’une amitié dont un recueil de lettres en partie inédites garde le souvenir, dans un dossier de Sainte-Geneviève 1, On y passe du solennel « Monsieur » ou du « Monsieur Denis » au familier « Mon cher Ferdinand ». A la mort de sa tante, Sainte-Beuve envoie ce biliet à son nouvel ami :