DIRECTEUR POLITIQUE DU SIÈCLE
Gomment M. Havin ne serait-il pas libéral î Bon sang ne peut mentir. Fils d'un ancien conventionnel qui ne renia jamais les immortels principes de la Révolution, il a grandi sous l'œil de ce père qui nourrit son esprit de ces mêmes principes et le fortifia constamment de la fermeté de son exemple. Aussi quand plus tard il se mêla à cette jeunesse ardente dont les cerveaux fermentaient et qui voulait réagir contre les tendances réactionnaires du gouvernement de la Restauration, par des idées de progrès et de liberté qu'elle eut voulu mettre en pratique, il y tint le premier rang ; il prit même sur cette jeunesse un ascendant qui ne devait pas tarder à se manifester sur une autre échelle.
En 1830 il entre dans la vie politique par la porte du succès. Électeur du grand collège de Saint-Lô, tout d'abord il se pose en antagoniste du président du conseil électoral, M. de Tocqueville père, en sou-
1. Léonor- Joseph Havin est né à Paris ie 3 avril 1799. Il a fait ses études et son droit à Caen où son père était juge à la Cour de cassation et à la Cour d'appel.
îm journaux
tenant les droits d'un électeur que celui-ci prétendait éliminer du conseil. Cette victoire agrandit l'influence qu'il possédait déjà, et avec l'aide du parti qu'il dirigeait, il put assurer l'élection populaire du général Baillod.
La révolution de juillet éclate, et tout à coup nous voyons M. Havin juge de paix à Saint-Lô. On s'étonne de voir l'électeur assez influent pour faire nommer un député à la chambre, occuper une situation si modeste. Il est vrai, mais cette situation si modeste assurait son indépendance. M. Havin devait cette situation à Dupont (de l'Eure) qu'il connaissait par son père ainsi que tous les hommes éminents qui marchaient sous la bannière de cet homme illustre. Précédemment il avait été nommé substitut à Avranches, puis procureur du roi à Épernay. Il n'avait point accepté la première de ces fonctions par des scrupules très -honorables sans lesquels la carrière du titulaire eût été brisée, ni la seconde qui l'éloignait trop de son pays.
M. Havin, d'ailleurs, allait bientôt paraître sur une autre scène.
Élu député par les électeurs du 1er arrondissement du département de la Manche, il vint s'asseoir sur les bancs de la gauche et prit part immédiatement aux grands travaux de la Chambre. Dans la session
de 1831, il propose que les traitements de tous les fonctionnaires seront proportionnellement réduits, et que la propriété foncière, alors la moins imposée de toutes, restera grevée des trente centimes additionnels qu'on lui avait momentanément demandés. Dans la même session, il refuse les trois douzièmes que le ministère Perier réclamait pour les premiers mois de 1832, et malgré les efforts des ministres de l'intérieur et de la justice, il fait adopter deux amendements qui réduisent d'une manière notable les budgets spéciaux du conseil d'État et de la Cour de cassation.
Les actes qui signalèrent à la Chambre les débuts de M. Havin retentirent jusque dans la Manche. Lorsqu'il revint à Saint-Lô, le 7 mai 1832, les officiers de la garde nationale se réunirent pour le recevoir et le complimenter. — C'était flatteur et mérité. Le département de la Manche n'avait d'ailleurs plus que deux députés de l'opposition : M. Havin et M. de Briqueville. Les six autres députés, parmi lesquels le général Baillod qui devait son élection à M. Havin, avaient passé au ministère.
En 1832, M. Havin renouvelle ses attaques sur tous les abus qu'il s'était promis de faire disparaître. Les lourds impôts, les gros traitements, les dépenses exagérées trouvent en lui un censeur impitoyable.
En même temps il observe : il voit bien et il voit juste. Le gouvernement commence à s'écarter de ses principes... il signale en le blâmant son rapprochement vers les hommes de la Restauration. Dans la séance du 4 mars, la majorité murmure en entendant ces paroles de M. Havin :
« Il est souverainement absurde et immoral, qu'au moment où le pays fléchit sous le poids des impôts qui l'écrasent, on maintienne les carlistes dans leurs emplois, et que l'on consacre les pensions des chouans. La France peut bien pardonner aux hommes assez malheureux pour avoir porté la main contre elle, mais la forcer à les récompenser, c'est une acte d'audace dont nos ministres seuls ont pu avoir le courage. »
On connaît maintenant M. Havin : il ne changera en rien, il ne variera en rien.
Il nous est impossible de le suivre dans toutes les séances où il prit utilement la parole. Mais il faut que l'on se rende compte de la mission qu'il semble s'être donnée en acceptant la députation.
On le vit sans cesse, invoquant les motifs les plus sérieux, les plus irréfutables, réclamer des économies qu'il eut la satisfaction de voir presque toutes accordées.
Par son imitiative le gouvernement formula la loi relative aux chemins vicinaux, loi encore actuellement en vigueur.
Il n'avait pas inutilement passé par la magistrature, car c'est à lui que les juges de paix durent l'augmentation de leur compétence; ou lui dut également la suppression des anciennes épices, qui s'étaient perpétuées depuis la Révolution de 1789, sous la dénomination de vacations.
Sur les associations, l'organisation départementale et l'instruction élémentaire, aux développements de laquelle il donnera plus tard une plus grande extension, il émit toujours les idées les meilleures et les plus saines.
Dans tous ses actes M. Havin était guidé par ses principes démocratiques.
En combattant en toute occasion les gros traitements, il voulait que le travail fût impartialement rémunéré. Sur sa proposition, le traitement si précaire des juges de première instance, des juges de paix, des membres du bas-clergé fut notablement élevé. C'est ainsi que de concert avec M. Dubois (de la Loire-Inférieure), il provoqua de même l'amélioration du sort des sous- officiers et des souslieutenants.
Enfin il combattit ,sans relâche les fonds secrets
et se montra le champion le plus constant de la liberté et de la reforme électorale.
Malgré ses résistances, Louis-Philippe ayant cédé à l'opposition modérée, M. Havin soutint momentanément le cabinet du 1er mars.
Durant une période de dix-huit années, M. Havin avait pris dans l'opposition une place distinguée et honorable. Les majorités ministérielles étaient alors dans l'usage d'admettre au bureau un député de l'opposition. M. Havin qui, par son caractère conciliant s'était acquis l'estime de ses adversaires eux-mêmes, fut élu pendant quatre sessions secrétaire de la Chambre.
Par cette situation seule, M. Havin ne pouvait rester isolé dans les journées de février 1848. Aussi se réunit-il aux députés qui devaient composer ou soutenir le nouveau cabinet : MM. Duvergier de Hauranne, de Tocqueville, Gustave de Beaumont, de Rémusat, Cousin, Baroche, de Lasleyrie, de Malleville qui vers neuf heures arrivèrent aux Tuileries. Ils insistaient pour le rapport de l'ordonnance qui nommait le maréchal Bugeaud commandant des forces militaires de Paris, la dissolution de la Chambre et la nomination du général Lamoricière au commandement de la garde nationale, Ces messieurs
enlevèrent la nomination du général et obtinrent l'ordonnance qui appelait M. Odilon Barrot à la formation d'un ministère.
Mais M. Barrot, respecté comme homme, avait été repoussé comme conciliateur. Il partit néanmoins pour prendre possession du ministère de l'intérieur à l'appel du roi, accompagné de MM. Havin, Abbatucci, Biesta, Garnier-Pagès et Pagnerre. Il est très-connu que M. Pagnerre, faute de place clans la voiture, monta sur le siège à côté du cocher. La foule suivit la voiture jusqu'à la rue de Grenelle-Saint- Germain, où des groupes compactes, stationnant jusque dans la cour du ministère, demandaient à grands cris la réforme électorale. Cette effervescence populaire ne laissait pas d'être inquiétante. M. Havin, haranguant la foule du haut du perron du ministère, lui annonça la plus large réforme possible. Son allocution fut reçue avec le plus vif enthousiasme.
Cependant de toutes parts les nouvelles les plus contradictoires parvenaient au ministère de l'intérieur. Ce qu'on y pouvait voir de plus clair : c'était l'exaltation grandissante d'une foule de plus en plus tumultueuse.
Après délibération, M. Odilon Barrot et ses amis iv olurent d'aller aux Tuileries pour solliciter du
roi son abdication. Ces messieurs arrivaient trop tard. La place du Carrousel était déjà couverte d'assiégeants, tandis que quelques détachements de troupe seulement étaient en armes dans la cour. Ils trouvèrent à cheval devant le pavillon de l'horloge le duc de Nemours qui leur dit :
« Le roi est parti. Je vous engage, messieurs, à ne pas rester ici plus longtemps : je sers de cible aux assiégeants et leurs balles pourraient vous atteindre. »
Et il ajouta :
«Vous trouverez madame la duchesse d'Orléans au pavillon de la terrasse du bord de l'eau.
MM. Barrot et Abbatucci retournèrent au ministère pour y donner des ordres. MM. Havin, Biesta, et ïaschereau, qui s'était joint à eux, se chargèrent d'attendre la duchesse dans le jardin. Elle ne tarda pas à paraître dans la grande allée, conduite par M. Dupin qui lui donnait le bras.
Arrivé au grand bassin, M. Dupin remit la duchesse aux mains du duc d'Elchingen.
Un conseil fut tenu dans le corps de garde du Pont-Tournant. Il y fut résolu que la duchesse
d'Orléans et le comte de Paris seraient conduits à la chambre des députés.
La place de la Concorde était couverte d'une foule considérable dont l'attitudehostile et les sourds grondement s n'étaient guère de nature à rassurer l'escorte. On craignait avec raison que dans un pareil moment d'effervescence la vue du duc d'Elchingen, en grand uniforme, ne poussât à l'extrême l'irritation populaire. Ce motif détermina l'aide de camp du comte de Paris, M. de Chabaud Latour, à prier M. Havin d'oiïrir le bras à la duchesse. M. Havin accepta avec empressement. Sous la sauvegarde d'un député connu de l'opposition, la duchesse, tenant par la main le comte de Paris, vit s'ouvrir devant elle les flots pressés du peuple dont elle reçut à plusieurs reprises des marques du plus sympathique respect.
M. Havin la conduisit ainsi jusqu'au Palais-Bourbon. Ayant trouvé la salle des séances fermée, il l'indroduisit dans la salle dite de la distribution, où elle se vit bientôt entourée d'un grand nombre de députés.
On connaît la séance orageuse et remarquable qui eut lieu.
La Rublique ne surprit point M. Havin : elle le trouva tout prêt comme tous les hommes du parti
auquel il appartenait. Mais M. Havin pensait avec ses amis que, bien compris et loyalement appliqué, le régime constitutionnel pouvait assurer au peuple français les libertés auxquelles il aspirait. Cependant le serment auquel il était demeuré constamment fidèle expirait avec la monarchie. Il suivit l'exemple de tous les bons citoyens qui avant tout crurent se devoir au salut de leur pays. C'est avec ces sentiments qu'il partit en qualité de commissaire du gouvernement provisoire pour le département de la Manche, où tous les partis l'accueillirent comme un pacificateur. Chose au moins singulière, un républicain de la veille, M. Vieillard, arrivait dans la Manche avec le même mandat. Tous deux s'entendirent pour soutenir, sans exercer la moindre pression sur les personnes qui ne les partageaient pas, les principes démocratiques. Ce système adopté, il durent en plus d'une occasion montrer de la fermeté dans la modération.
Une émeute éclate à Granville. La population veut s'opposer à l'embarquement des bestiaux pour Jersey et Guernesey, îles anglaises; elle va jusqu'à menacer de jeter à l'eau ceux qui lui résistent. Les commissaires arrivent, haranguent la foule; le calme renaît aussitôt et tout rentre dans l'ordre.
C'est pendant que M. Havin administrait le dépar-
tement de la Manche que fut publié le décret des 45 centimes. D'accord avec M. Vieillard, il adressa au gouvernement provisoire les observations les plus vives contre une mesure aussi inopportune qu'impolitique. Les représentations des deux commissaires furent écartées, mais leurs lettres, qui ont été conservées au ministère des finances, attestent toute la répugnance que leur inspirait l'application de ce malencontreux décret.
Les élections républicaines, sur 120,000 votants, donnèrent 119,817 suffrages à M. Havin.
A l'Assemblée constituante dominait surtout ce parti républicain modéré qui s'opposait énergiquement aux envahissements de la réaction royaliste et cléricale, et repoussait en même temps les exagérations du socialisme. M. Havin marchait avec ce parti.
Pendant l'insurrection de juin, il concourut à toutes les mesures prises par l'Assemblée constituante pour conjurer les malheurs publics. On le vit parmi les députés qui ne craignirent point d'exposer leur vie, afin de soutenir parleur présence les efforts de la garde nationale et de l'armée soumises à la cruelle épreuve d'une guerre fratricide. A l'attaque de la rue de la Barillerie, il reçut dans ses bras un chirurgien major mortellement blessé
d'une balle au bas-ventre. Les insignes de représentant firent croire que M. Havin avait été frappé; et le soir même la Patrie publiait la nouvelle de sa mort qu'une note du Moniteur démentait le lendemain.
A la Constituante, les collègues de M. Havin lui prouvèrent la bonne opinion qu'ils avaient de son caractère et de ses talents en l'appelant six fois à la vice-présidence de l'Assemblée et douze fois à la présidence du comité d'administration.
Il entra au conseil d'État dès son organisation. Ces nouvelles fonctions étaient incompatibles avec le mandat de représentant; néanmoins les électeurs de la Manche lui donnèrent 25,000 suffrages pour l'Assemblée législative, nouvelle preuve d'estime et d'affection delà part de ses concitoyens.
A la mort imprévue de Louis Perrée, son compatriote et son ami, M. Havin parut le seul homme capable de le remplacer comme directeur politique du Siècle. Ils accepta cette tâche. Mais comme il était conseiller d'État, il ne s'en chargea que provisoirement. Ce ne fut qu'après le 2 décembre, alors que cette direction était devenue plus difficile et plus dangereuse, qu'il en devint le titulaire définitif.
Comme conseiller d'État, M. Havin a signé la protestation rédigée par M. Boulatigner, son collègue,
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et relative à la dissolution du conseil d'État. Gomme journaliste, il a signé avec tous ses rédacteurs la protestation qui fut insérée en tête du Siècle le 3 décembre.
Relatons ici une conversation qui eut lieu entre M. Havin et M. le duc de Morny le lundi 15 décembre 1851. Nous en garantissons l'authenticité: les termes sons textuels.
Aucun journal ne pouvait paraître, depuis le 2 décembre, sans avoir le visa d'une commission de censeurs, qui rognait impitoyablement tout ce qui lui paraissait hostile. La rédaction du Siècle avait pris le parti de ne publier que des articles d'histoire ancienne ou de littérature. L'esprit du journal ne perçait que dans la manière dont les faits, les correspondances, les extraits de journaux étaient groupés. Ces censeurs préviennent M. de Morny, qui mande M. Havin, le morigène et conclut ainsi :
« Vous êtes vaincus; nous sommes vainqueurs. Si vous pouviez faire de la lutte, vous en feriez, mais vous ne le pouvez pas. Nous avons pris sur nous la responsabilité de la suppression de la liberté de la presse, du rétablissement de la censure : Nous voulons avoir les bénéfices de cet état de choses, et nous ne tolérerons pas une feuille qui nous fait plus
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de mal que si elle discutait. Si vous continuez à montrer le môme esprit dans les petites choses, de manière à neutraliser notre action, nous vous suspendrons. »
— « Eh bien, dit M. Havin, en saluant froidement le duc de Morny, on se conformera à vos injonctions jusqu'à ce que la presse soit constituée. »
— « D'ici à cette époque, répondit en riant M. de Morny, il passera bien de l'eau sous le pont. »
Après le coup d'État, M. Havin donna sa démission de membre du conseil général du département de la Manche, se fondant sur ce que son élection avait eu lieu sous l'autorité d'une loi qui ne rendait pas le serment obligatoire, il voulait rendre intact à ses électeurs le mandat qu'ils lui avaient confié.
A partir de cette époque, M. Havin semblait se consacrer exclusivement à la direction politique du Siècle. Malgré les entraves que le décret du 17 février 1852 apportait à la liberté de la presse, loin de se relâcher dans ses mains, l'impulsion libérale que Louis Perrée avait su imprimer à ce journal s'accrut jusqu'à franchir quelquefois la dernière limite accordée à son indépendance.
On n'a pas oublié l'influence que le Siècle exerça
pendant les guerres de Grimée et d'Italie. Un jour M. Havin reçut une statue en bronze représentant Y Aurore de l'Indépendance Italienne, C'étaient les patriotes italiens qui lui faisaient hommage de ce chef-d'œuvre allégorique dû au talent du sculpteur Fraccaroli.
L'année suivante, 1860, M. Havin, quelques-uns de ses collaborateurs et plusieurs de ses confrères, invités à assister à la fête d'inauguration de la statue de Manin, partirent pour l'Italie. On les vit d'un mauvais œil, et bien qu'ils fussent munis de passe-ports en règle, ces messieurs se virent contraints de quitter précipitamment le territoire vénitien. Mais à Turin, à Milan surtout, M. Havin fut l'objet de démontrations enthousiastes qui le dédommagèrent amplement des tracasseries de la police autrichienne.
Cependant la direction du Siècle ne devait pas longtemps suffire à l'activité d'un homme qui durant de si longues années avait pris constamment une si large part dans les affaires politiques les plus importantes. Le corps législatif achevait son mandat. Des élections nouvelles allaient avoir lieu en 1863, et l'approche de ces élections semblait provoquer par toute la France et principalement à Paris un véritable réveil de la vie politique. Jusqu'alors l'op-
position qui ne formait dans le Corps-Législatif qu'une très-faible minorité, quoique vaincue toujours, par sa persévérance et sa persistance, avait été récompensée et encouragée dans ses efforts par les applaudissements unanimes de toute la démocratie. D'un autre côté, le décret du 24 novembre élargissait le cadre de la discussion. Des hommes éminents de diverses opinions ayant joué un grand rôle sur La scène politique, des hommes tels que MM. Thiers, Berryer, Carnot, Garnier-Pagès, Marie, Odilon Barrot, qui depuis longtemps se tenaient à l'écart sentaient l'opportunité de grossir et de renforcer ce noyau en se mêlant de nouveau aux débats dont toute la France paraissait attendre d'excellents résultats.
M. Havin se mêla naturellement au mouvement qu'il avait provoqué.
En 1862 il se portait candidat aux élections du conseil général de la Manche pour le canton de Thorigny-sur-Vire.
Depuis qu'il n'était plus député, depuis qu'il avait donné sa démission de membre de ce même conseil général, des bruits propagés par la malveillance dans son département présentaient M. Havin comme un des promoteurs des décrets les plus impopulaires de la République : On l'accusait d'avoir
pactisé avec les insurgés de juin, tandis qu'il n'avait paru parmi eux que pour participer autant qu'il était en lui au rétablissement de l'ordre. On lui prétait des rapports avec le parti subversif qui, en Italie, cherche à précipiter le gouvernement dans les voies extrêmes. M. Havin, pensant que ces inventions calomnieuses pouvaient compromettre le succès de sa candidature, fit afficher au dernier moment, dans le canton de Thorigny, une circulaire dans laquelle on lisait :
« M. le ministre de l'intérieur m'a offert spontanément de m'appuyer à Thorigny-sur-Vire.
» L'empereur à bien voulu me faire écrire par son secrétaire, M. Mocquart, qu'il voyait avec plaisir ma candidature, et qu'il avait apprécié, lors de la guerre de Grimée et depuis le commencement de la guerre d'Italie, mon loyal et patriotique concours.
» Enfin M. le préfet a recommandé à MM. les maires de se montrer bienveillants pour ma candidature.
» Toutes ces marques d'estime m'ont d'autant plus touché que je ne les ai point sollicitées.
Les journaux légitimes et cléricaux de Paris et du département de la Manche, relevant ce passage, le
signalèrent en le soulignant aux électeurs de Thorigny auxquels faisait appel M. Havin, mettant ainsi en suspicion son libéralisme et son patriotisme. Mais en dépit de l'accord de leurs manœuvres astucieuses, M. Havin fut élu à une écrasante majorité.
Cependant le jour des élections nouvelles s'avançait à grands pas. Naturellement le Siècle, à raison de son immense publicité et de ses principes démocratiques bien tranchés, était appelé à jouer un grand rôle dans ces élections. Dès le 16 mars, M. Havin publiait dans ce journal une sorte de manifeste où, faisant appel à la conciliation, il adjurait les hommes éminents des diverses nuances de la démocratie qui semblaient se renfermer dans un système d'abstention fatal selon lui à ses intérêts, de rentrer dans la vie active et militante.
» Si nous avions plus d'autorité, disait-il, nous leur dirions : Vos amis les plus dévoués et une grande partie de la démocratie vous font un devoir de rendre de nouveaux services à la France dans les assemblées élues par le suffrage universel. Quelle force n'aura pas votre exemple, en un moment où tant d'hommes distingués, dans les départements, n'attendent qu'un signal donné par vous pour ac-
cepter les candidatures que vous offrent leurs concitoyens. »
Après avoir minutieusement indiqué aux électeurs le soin qu'ils devaient apporter dans le choix de leurs candidats, il formulait ce programme largement démocratique :
Pour les questions intérieures :
« Sincérité complète des élections ;
» Abolition des candidatures officielles, qui n'ont plus de raison d'être, môme au point de vue du gouvernement, puisque toutes les candidatures sont renfermées par la loi dans le cercle de la Constitution ;
» Liberté de la presse et révision des lois qui pèsent sur cette liberté ;
» Liberté de réunion et d'association, et pour ces élections même, liberté et réunion électorales ;
» Garantie sérieuse pour la liberté individuelle; réforme de la détention préventive et de notre système pénitentiaire ;
» Suppression des immunités abusives des fonctionnaires publics dans les cas d'infraction aux lois.
• Quiconque ne se prononcerait pas catégoriquement pour ces améliorations ne saurait être le candidat de la démocratie.
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» Nos finances doivent aussi appeler l'attention du mandant et du mandataire. Il y a de grandes réformes à introduire dans l'assiette des impôts comme dans les règles de la comptabilité; la plus stricte économie doit présider à nos dépenses, et l'on sait que le système des virements, par exemple, est loin d'avoir donné les garanties qu'on nous avait fait espérer.
» L'instruction primaire doit être gratuite et obligatoire; l'une des conséquences de cette grande mesure devra être de rémunérer convenablement les instituteurs, à qui l'État donne la plus haute marque d'estime en leur confiant la première éducation de nos enfants. — Il faut aussi que toutes nos voies de communication soient complétées, depuis la voie ferrée jusqu'au chemin vicinal.
» L'instruction primaire et la facilité des communications sont les moyens les plus efficaces de civiliser les peuples.
» Il faut enfin songer à prévenir ces chômages qui font périodiquement souffrir des millions d'ouvriers. La fraternité publique a fait son devoir dans les dernières circonstances ; c'est à la législation et à l'autorité privée qu'il appartient de préparer l'avenir.
» A côté des questions intérieures se placent les questions extérieures, et, au premier rang de cellesci la question romaine.
» Nous croyons le temps venu de mettre un terme à nos sacrifices en faveur du pouvoir temporel du pape. Ce n'est pas quand de si grands événements grondent sur l'Europe que nous pouvons consacrer une partie de notre armée au soutien d'une cause contraire à nos principes. »
Sur la question polonaise, alors si brûlante, et la question mexicaine, il s'exprimait au même point de vue et avec les mêmes idées.
Un comité préparatoire, composé d'électeurs appartenant aux diverses nuances de l'opinion démocratique, s'était réuni plusieurs fois chez M. Carnot, sans pouvoir se constituer en comité définitif. L'entente semblait devenir impossible. De plus M. Havin se portait candidat dans la 4e circonscription dont sortait M. Picard. Plusieurs journaux, notamment la Presse, le Temps, le Courrier du Dimanche, combattirent vivement cette prétention qu'ils taxaient d'exorbitante. M.. Havin avait sans doute ses raisons pour se maintenir dans la circonscription de son choix; mais dans cette circonstance il
donna une très-grande preuve de la loyauté de son.
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caractère, en publiant en tête du Siècle la déclaration suivante :
« En réponse aux attaques dont le Siècle a été l'objet, je déclare que jamais mon vieux patriotisme ne s'exposera à rendre douteux le succès de notre cause par une prétention personnelle ou par une compétition de circonscription. »
Cette déclaration était suivie de la protestation suivante signée par tous les rédacteurs du journal :
« Cher directeur,
» Vous renoncez, pour faire cesser toute division, à vous présenter dans une circonscription où tant d'électeurs vous avaient offert leur concours; la rédaction du Siècle comprend et approuve la détermination qui vous est dictée par votre dévouement à la démocratie. Nous sommes persuadés d'avance que les électeurs vous en tiendront compte; aussi persistons-nous à vous demander de rester un de leurs candidats à Paris ; c'est votre devoir, et le Siècle a bien le droit aussi de faire juger sa politique par le suffrage universel. »
Dans la réunion Carnot, le différent fut apaisé par l'offre d'une autre candidature à M, Havin.
La question de formation d'un comilé n'était pas facile à résoudre. Tous les moyens mis en œuvre échouèrent. Dans cette occurrence les députés connus sous la dénomination des Cinq résolurent de se former eux-mêmes en comité électoral en s'adjoignant un certain nombre d'autres candidats en expectative, ainsi que les rédacteurs de journaux sur le concours desquels ils espéraient pouvoir compter.
Une réunion fut alors convoquée chez M. Jules Favre, où tous ceux qui avaient été appelés se rendirent.
Se trouvaient présents :
MM. Jules Favre, Emile Ollivier, Picard, Darimon, députés sortants de Paris, et M. Hénon, député sortant de Lyon, M. Havin, directeur politique du Siècle, M. Guéroult, rédacteur en chef de Y Opinion nationale, M. Emile de Girardin, rédacteur en chef de la Presse, M. Edouard Bertin, rédacteur en chef gérant du Journal des Débats, et un délégué du Courrier du Dimanche.
M. Nefftzer, rédacteur en chef du Temps, avait été également convoqué, mais il ne s'y rendit pas. Il a fait connaître les motifs de son abstention par une lettre adressée à M. Emile Ollivier, et publiée dans le 7hnps le soir même de la réunion.
M. Tliiops n'avait pas été convoqué parce qu'on
Ml lOUftNÀtTX
s'attendait à sa candidature dans la deuxième circonscription.
Lorsque M. Edouard Bertin et le délégué du Courrier du Dimanche apprirent que l'objet de la réunion était d'arrêter la liste définitive des candidats de l'opposition, à Paris, ils firent observer qu'ils ne se croyaient pas le droit de procéder au choix de ces candidats, et ils se retirèrent.
Toutefois des résolutions furent prises. Le 11 mai le Siècle, l'Opinion nationale, la Presse publiaient sous ce titre : Candidats de l'opposition, une liste en tête de laquelle figurait M. Havin pour la première circonscription.
Dès l'apparition de cette liste, les journaux réactionnaires s'élevèrent contre la prédominance que le Siècle s'arrogeait dans les élections et se répandirent en invectives contre la candidature de M. Havin.
« M. Havin, candidat de l'opposition! s'écriait la Gazette de France, et de quelle opposition? »
Et la feuille légitimiste reproduisit dans ses colonnes l'affiche de Thorigny, qu'elle faisait suivre de commentaires pleins d'acrimonie.
De son côté, le Courrier du Dimanche, dont les tendances sont bien connues, terminait ainsi une longue diatribe:
« Nous le demandons à tous les hommes de bonne foi : M. Havin, qui invoquait dans la Manche, l'appui de M. le ministre de l'intérieur, de l'Empereur, de son secrétaire, M. Mocquart, enfin de M. le préfet, a-t-il le droit d'invoquer, à Paris, l'appui de l'opposition? Où est l'unité dans une semblable conduite ! Nous croyons le deviner. M. Havin est fidèle à la recherche du succès. Les meilleures chances sont aujourd'hui dans une partie de Paris, pour le candidat de l'opposition; les meilleures chances étaient, en juin 1861, à Thorigny-sur-Vire, pour le candidat de l'administration. Vive le roi ! vive la ligue! »
En présence d'attaques aussi réitérées, M, Havin crut devoir rompre le silence qu'il avait résolu de garder. Il publia en entier dans le Siècle le placard de Thorigny, en faisant observer que «ce factum qui se ressent un peu de la précipitation avec laquelle il fut écrit, a eu un immense succès, surtout dans les journaux royalistes. »
Loin de le désavouerai le justifiait librement en ces termes :
« Parlons un peu de ce fameux placard. « Au mois de mai 1861 ,M. de Persigny, qui voulait mettre alors en action les principes de sa circu-
.inritNAUX
culaire, m'offrit la candidature officielle aux fonctions de membre du Conseil général de la Manche pour le canton de Thorigni.
« Je répondis que je ne pouvais point accepter une candidature patronnée.
« Le ministre reprit aussitôt qu'il comprenait la dignité de chacun et que l'administration resterait neutre.
« Malgré cette parole, ma candidature fut attaquée avec violence par tous les agents de l'autorité.
« La calomnie s'acharnait contre moi. On répandait dans toutes les campagnes que j'étais l'auteur des décrets des 45 centimes ;
« Que j'avais fait partie des insurgés de juin 1848;
« Que j'étais l'ennemi personnel de l'Empereur ;
« Que j'arrivais d'Italie après y avoir été fêté par les bandes d'Orsini.
« Le jour de l'élection, le 16 juin, mon concurrent faisait paraître une circulaire qui reproduisait d'une manière habile, mais transparente, tous ces mensonges, toutes ces calomnies.
« Je répondis le jour même par le placard qui a déjà paru tant de fois dans les colonnes de la Gazette.
« Est-ce que M. Weiss prétend que j'ai eu tort de
repousser tous c^s mensonges, toutes ces calomnies?
« Lorsqu'on me reprochait d'être l'auteur des décrets des quarante-cinq centimes, oui ou non, ne pouvais-je pas répondre que c'était faux, et qu'à cette époque j'administrais le département de laManche?
« Quand on m'accusait d'avoir pris part à l'insurrection, oui ou non, ne pouvais-je rappeler que, revêtu de mon écharpe de représentant, j'étais à la tête de la garde nationale pour défendre la République, la liberté et l'ordre dans la capitale?
« Quand on répandait partout le bruit que j'étais lié avec des assassins, que j'étais l'ennemi personnel de l'Empereur, ne pouvais-je pas rappeler les paroles bienveillantes qui m'avaient été adressées, les offres qui m'avaient été faites et que je n'avais pas acceptées ?
« Répondez catégoriquement. »
On ne répondit point.
En même temps, M. Havin publiait sa profession de foi où il accentuait brièvement le programme de son manifeste.
« Je veux, disait-il, la liberté, toutes les libertés ;
« L'égalité devant la loi;
« L'instruction primaire gratuite et obligatoire :
« La séparation complète du temporel et du spirituel;
« Le contrôle réel du budget, etc.»
C'était clair et net, et très-compréhensible.
M. Havin n'était pas le seul candidat de l'opposition dans la première circonscription, il avait pour compétiteur M. Ferdinand de Lasteyrie. Tout à coup, au dernier moment, se produisit une troisième candidature démocratique, celle de M. J.-J. Blanc, ouvrier typographe. M. Havin, qui a constamment soutenu de sa parole et de son vote toutes les mesures propres à améliorer la condition morale et matérielle des classes laborieuses, est très-populaire parmi les ouvriers. Des lettres nombreuses lui furent adressées des grands ateliers de Glichy, des Batignolles, delà Chapelle, de la Villette, protestant contre cette candidature que la démocratie considérait comme un élément de division. Dans le même temps cinquante chefs d'ateliers de Lyon adressaient aux ouvriers delà première circonscription une lettre ainsi conçue :
« Chers camarades,
« Nous apprenons que M. Havin se présente dans la première circonscription électorale de la Seine ;
nous serions heureux de pouvoir donner par nos votes un témoignage de notre gratitude à l'honorable directeur politique du Siècle.
* Éloignés de Paris, nous vous prions du moins, chers camarades, de témoigner par vos suffrages notre reconnaissance et notre dévouement à cet ami sincère des classes laborieuses et de la liberté.
« Salut et fraternité. »
La grande bataille approchait. Tout ce bruit s'éteignit subitement devant le résultat du scrutin du 31 mai et du 1er juin. M. Havin sortait de l'urne électorale avec 15,359 voix, contre 7,307 données à M. Edouard Delessert, candidat de l'administration.
Pendant qu'il triomphait à Paris, M. Havin était élu dans la Manche à une forte majorité contre M. de Kergorlay, candidat du gouvernement.
Dans le but d'assurer à Paris deux candidatures démocratiques, M. Havin et M. Jules Favre optèrent, le premier pour la Manche, le second pour le Rhône, et furent remplacés dans leurs circonscriptions par M. Garnot et M. Gamier-Pagès.
Gomme député, M. Havin vote avec l'opposition; comme journaliste il continue à diriger le Siècle dans la voie libérale par laquelle ce journal s'est acquis une si grande popularité.
270 JOURNArX
En sa qualité d'homme politique et de journaliste, M. Havin a été fort diversement apprécié. On n'a pas toujours rendu justice à ses qualités, à son bon sens. On n'a point parlé de lui avec toute l'équité que réclame un caractère distingué et honorable. Il a été trop souvent l'objet d'attaques. à la fois injurieures et puériles.
Dans le fait que lui reproche-t-on ? De n'être point orateur? Mais il ne suffit pas d'être orateur pour faire un excellent député. Avoir à cœur de prendre et de défendre les intérêts de son pays ; ne point varier dans les principes qui ont fait accepter le candidat par les électeurs constitue selon nous des qualités aussi solides qu'inappréciables. Ce sont là des devoirs que M. Havin s'est imposés et auxquels il n'a jamais failli. Aussi ses commettants dont il remplissait les vues, dont il justifiait la confiance, lui renouvelèrent-ils leur mandat à une majorité toujours progressive.
Les rédacteurs des journaux d'un certain parti qui s'attribuent arbitrairement le monopole de la belle langue et du bien dire, bien qu'au fond ils n'aient pas plus de talent que leurs confrères, affectent de harceler de leurs traits de mauvais goût le directeur politique du Siècle^ sans s'apercevoir qu'ils n'ont d'autre ressource que ces plaisanteries encore
plus méchantes que spirituelles pour se consoler du discrédit dans lequel, sont tombées les opinions qu'ils représentent, de leur défaut d'influence et par conséquent de leur nullité politique. Il est surtout un de ces journaux qui s'emble s'être fait une loi ou un jeu de dénoncer presque chaque jour les succès croissants du Siècle et de son directeur à l'indignation de ses abonnés.
Un lecteur assidu de ce journal a compté combien de fois le nom de M. Havin était cité dans la période d'une année, et une addition rigoureusement exacte a donné un chiffre de plus de 4,000.
Dans son dépit, dans ses colères cette feuille croit jouer de bons tours à M. Havin : elle ne fait que grandir sa popularité.
Tout cela serait bon si cette guerre peu courtoise était marquée au coin de la loyauté. On voit trop, à travers ces attaques de parti pris, la haine qui s'attache à l'importance d'une feuille qui compte plus de 50,000 abonnés, et à laquelle le Monde, l'Union et la Gazette elle-même attribuent un million de lecteurs. Les feuilles cléricales paraissent mépriser ce qui compose la masse des lecteurs du Siècle ; mais il faut bien qu'elles en prennent leur parti : si le Siècle est lu en bas, il est également lu en haut, très-hi même et fort commenté, signe incontestable
de sa valeur. Si un marchand de vin s'avisait de prendre un abonnement à l'un des organes du droit divin, les rédacteurs de cet organe ne manqueraient certainement pas de consacrer plusieurs articles à démontrer que le peuple revient aux saines doctrines. C'est vraiment dommage que les vieilles idées des feuilles légitimistes ne soient plus en rapport avec l'esprit moderne ! Tous ces polémistes habiles s'attaquent à un colosse dont les pieds ne sont pas d'argile; ils sentent bien que tous leurs efforts sont impuissants pour le renverser, mais leur faiblesse ne fait qu'exciter l'amertume de leurs attaques.
Gomme tous les écrivains politiques, M. Havin attache beaucoup plus d'importance au fond qu'à la forme. Ce qui lui importe, c'est de dire de bonnes choses, des choses utiles ; il ne pense pas que les fleurs de rhétorique soient rigoureusement nécessaires pour se faire comprendre.
M. Havin ne s'émeut guère des escarmouches des feuilles cléricales et légitimistes, qui du reste ne l'atteignent pas, et il a raison : son bon sens droit et pratique fait justice de ces futiles tracasseries. Mais sa longanimité n'est pas à toute épreuve. Lorsque ses adversaires, dans leurs attaques, ne reculent pas devant le mensonge et la calomnie, ces armes souvent plus dangereuses pour ceux qui en
font usage que pour les hommes contre lesquels elles sont dirigées, il sort de sa réserve habituelle. C'est ce qui vient d'arriver tout récemment à propos de deux articles publiés dans le courant du mois d'août par X Ordre et la Liberté de Gaen.
Le pieux journal insinuait : Que M. Ha vin, usant de son influence sur le conseil de révision de la Manche, avait fait exonérer d'abord, exempter ensuite un nommé Pousset, qui s'était mutilé.
Nous citerons quelques passages d'une lettre adressée par M. Havin au gérant de Y Ordre et la Liberté, qui feront juger du caractère diffamatoire de ces articles.
« Vous faites croire à vos lecteurs qu'un nommé Pousset, conscrit de la classe de 1865, qui s'était mutilé un doigt, a été exempté par mon influence sur le conseil de révision de la Manche, et que cette exemption a fait naturellement comprendre dans le contingent un autre conscrit, qui sans cette coupable influence serait resté dans ses foyers.
» Je suis, par mon caractère et mon honorabilité, comme le conseil de révision de la Manche, au-dessus de pareilles imputations. Je pourrais les mépriser ; mais comme député de la première circonscription électorale de la Manche, j'ai un devoir à
remplir : c'est de ne pas laisser les familles des jeunes gens qui chaque année font partie du contingent, suspecter les décisions des conseils de révision et penser que par une intervention criminelle, on peut influencer la justice souveraine d'un tribunal qui, par sa composition, donne toutes les meilleures garanties
» Quant à moi, monsieur, je donne à vos assertions calomnieuses et diffamatoires le plus formel démenti.
» Je ne connais pas Pousset, et n'ai jamais entendu parler de lui avant la lecture de vos articles des 12 et 29 août.
» Je vous mets au défi de prouver que j'aie eu le plus petit rapport avec lui ou avec les membres de sa famille, que j'aie fait la moindre démarche en sa faveur, enfin que j'aie parlé ou fait parler de lui à qui que ce soit.
» Je vous requiers, monsieur : 1° d'insérer cette lettre dans votre numéro de mardi 12 septembre; 2° de rétracter vos odieuses allégations. »
lï Ordre et la Liberté a obéi à la réquisition de l'honorable directeur politique du Siècle en insérant sa lettre et en rétractant ses assertions calomnieuses et diffamatoires.
ET JOUllX AL1STES 275
Ce journal a donc reconnu que cette calomnie contre M. Havin et contre le conseil de révision n'avait aucun fondement.Plus tard il le répétait encore en disant de M. Havin :
« Nous le savions parfaitement incapable d'un acte criminel, et même, quoiqu'en disent les méchants, de la moindre pratique illégale. »
Pourquoi donc, si Y Ordre et la Liberté en savait tant, s'écartait-il dans sa polémique agressive de la vérité, de la bonne foi et de la sincérité?
A première vue M. Havin est loin de paraître l'homme éminent et distingué que ses adversaires eux-mêmes connaissent très-bien. Sous des dehors simples, il cache une haute intelligence et un grand cœur. L'intégrité et la bienveillance de son caractère lui ont depuis longtemps acquis la sympathie et le dévouement sans bornes de ses collaborateurs qui le secondent chaque jour de leur concours si actif et si zélé. Il est peu d'exemples d'une rédaction aussi unie; l'on peut même dire que l'unité de cette rédaction fait la force du Siècle.
La sollicitude de M. Havin pour ce qui l'entoure s'étend jusqu'aux moindres employés du journal, et il n'en est pas un qui ne prononce son nom avec respect.
M. Havin est très-estimé et très-aimé dans la Manche. Membre du conseil général de ce département depuis 1833, il en a été huit fois président. La ville de Thorigny, dont il a été maire de 1840 à 1851, lui doit la restauration et l'agrandissement de son hôtel de ville, et le classement au nombre des monuments historiques de l'ancien château des Matignon et des ducs de Valentinois. Il a en outre doté Thorigny d'écoles et d'établissements de bienfaisance que de plus grandes villes seraient heureuses de posséder.
Sous divers gouvernements, notamment sous le gouvernement actuel, la décoration a été offerte à M. Havin. Le directeur politique du Siècle a constamment décliné cet honneur. C'est là une réponse péremptoire aux imputations déloyales qui s'attaquent à ses opinions dans lesquelles il n'a jamais varié.
M. LÉON PLÉE •