M. Armand de Pontmartin
Son Courrier manque peut-être d'élégance et de légèreté ; mais il est concis et dit néanmoins ce qu'il veut dire. Il engage, il indique, il réfute et répond avec une justesse et une précision remarquables. Les prétentions et les finesses des journaux cléricaux et légitimistes y sont relevées avec un à propos et une vivacité qui dénotent une grande perspicacité et l'habitude de l'observation ; leurs adresses y sont démasquées d'une manière fort habile. Il en est de même des réfutations et des défis qu'il envoie aux journaux étrangers.
Le courrier de M. Taxile Delord est un de ceux qu'on lit avec le plus de plaisir et d'intérêt.
Erî politique ses idées sont celles du journal où il se distingue. Cependant en sa qualité de protestant, s'il est convaincu, il semble déplacé au Siècle qui ne brille pas par ses convictions religieuses. C'est peut-être cette anomalie qui donne à ses articles une couleur particulière, un peu rude, un peu sombre. M. Taxile Delord semble en effet avoir voué une haine (haine de principes bien entendu) aussi éternelle qu'implacable à toutes les vieilles idées et tous les hommes qui les représentent, Les ultramontains n'ont pas dans le journalisme d'adversaire plus acharné. Il ne cesse de les poursuivre et déchaîne constamment sur eux toutes ses colères.
C'est contre eux qu'il décoche ses traits les plus acérés, c'est sur eux qu'il frappe le plus fort. Ils ont beau se cacher, il sait les découvrir. Sentinelle vigilante, il les observe jusqu'à l'obstination ; et quand ils manifestent leurs tendances par des actes ou seulement par d'imprudentes paroles, il crie : Halte-là t et signale leurs desseins aux amis de la liberté.
Les débuts si précoces de M. Taxile Debord sont connus. A 19 ans il était déjà rédacteur en chef du Sémaphore de Marseille, un des journaux les plus importants de la province. Il quitte bientôt sa ville natale et vient se lancer à corps perdu dans le tourbillon littéraire parisien. Il collabore à toute sorte de journaux et revues. Partout il donne" des articles satiriques et de fantaisie pleins d'humour. Il en inonde les publications illustrées. Dans les Français peints par eux-mêmes il publie les types les plus variés et les plus accusés, tels que le Provençal, et Y homme et la femme sans nom. Il passe ensuite définitivement au Charivari. Nous savons qu'aujourd'hui M. Taxile Delord semble répudier le talent et la verve qu'il a dépensés si largement dans cette feuille. Plus juste que lui sur ce point, nous nous obstinons à penser que sa longue campagne dans cette feuille est loin de nuire à sa réputation.
Que de grands politiques ont commencé par des vaudevilles !
Les articles de critique littéraire publiés dans le Siècle ont paru dans deux volumes : les Matinées littéraires et les Troisièmes pages du Siècle. Tous ces articles roulent sur des sujets confinant à la politique. S'il parle des hommes, nous voyons défiler devant nous Lamennais, Enfantin, Lacordaire, Guizot, etc. On y remarque une grande élévation de pensée. Partout le bon sens domine : partout on reconnaît' les traces d'un esprit élevé qui cherche le vrai, le juste, et ne cherche que cela.
Quand on a lu toutes ces pages où coule d'abondance une sève fortifiante, on voit en M. Taxile Delord non seulement un critique de premier ordre, un polémiste redoutable, mais encore un vrai citoyen, constamment préoccupé de la chose publique.
Le Divan Lepelletier a laissé d'excellents souvenirs de confraternité littéraire que je m'étonne souvent de ne pas voir recueillir et publier.
Là se réunissaient journellement tous les écrivains de la presse militante.
En un de ces moments de trouble où l'on cherche partout les homniçs que l'on suppose hostiles à l'ordre de choses, la police fit subitement invasion
dans le café. Tous ceux qui s'y trouvaient durent se lever et se placer en rang.
L'agent chargé de l'opération avait pour guide un transfuge ' de la presse chargé de le renseigner sur chacun.
Malheur à ceux qu'il ne- connaissait pas : ils étaient immédiatement gardés à vue.
Le transfuge passant devant M. Taxile Delord sans mot dire :
— Celui-là !... fit l'agent.
— Je le connais.
— Faites comme si cet homme ne me connaissait pas ! s'écria M. Taxile Delord.
Ce trait est bien de l'homme qui a dit si hautement à propos de Beaumarchais : « C'est surtout par le caractère qu'on vaut quelque chose dans le journalisme. »
i. Ce transfuge, nous n'avons pas besoin de le nommer. Beaucoup de ceux qui liront cet article se rappelleront aisément son nom.