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M. EMILE DE LA BÉDOLLIÈRE

La vie du bulletinier politique du Siècle est certainement une des plus curieuses, des plus originales que nous connaissions. Voilà bien l'homme de lettres dans toute l'acception du mot, avec ses fluctuations incessantes, ses hauts et ses bas, roulant sur l'or aujourd'hui, sans dîner demain, travaillant le matin à une œuvre sérieuse, à une œuvre d'avenir, écrivant le soir une étude sur les systèmes herniaires ou un prospectus en vers sur une pâte pectorale d'un Véron quelconque.

Nous disons en vers, car, malgré lui et presque sans s'en douter, Emile de La Bédollière versifie ; il est né poëte-improvisateur et je ne m'étonne que d'une chose, c'est qu'il ne lui ait pas encore pris fantaisie de coupléter son bulletin politique. Voyezvous d'ici l'effet que cette innovation produirait !

C'est sur le terrain joyeux de la chanson que la muse de La Bédollière aime surtout à folâtrer.

i. Emile Gigault de la Bédollière, né à Amiens le 17 janvier 1812, a fait ses études à Paris à la pension Boismont qui suivait les cours du collège Bourbon.

Tout jeune, à peine âgé de quatorze ans, il eût l'honneur de voir insérer ses premières inspirations dans la Psyché, journal dédié aux dames et fort goûté à cette époque. Nous avons lu cette pièce de vers, intitulée : Rêverie d'écolier. L'idée en est originale : le jeune amant des muses s'étant assoupi sur le Dialogue des morts se trouve tout à coup transporté dans un autre monde où les choses sont entièrement bouleversées, où les rôles de chaque individu sont changés, de telle manière que les élèves deviennent maîtres et vice versa. Ce rêve qui, s'il se réalisait, serait du goût de tant d'écoliers, ne plaisait pas au jeune La Bédollière, car sa poésie finit ainsi :

« Ce changement ne serait point mon fait ; Laissons plutôt le monde tel qu'il est.

Parlant ainsi, soudain je me réveille, Et mon Mentor, à mes côtés placé, Me fit sentir, en me tirant l'oreille, Que l'univers n'était point renversé. »

Cet heureux début enhardit notre écolier qui n'eut plus qu'une ambition, celle de devenir homme de lettres ! Néanmoins il termina toutes ses études, et commença son droit.

C'était en 1832, une de ces années orageuses où les grandes batailles du théâtre alternaient avec les

grandes turbulences de la rue; où les mêmes étaient prêts à combattre à Saint - Merri ou à Lucrèce Borgia.

Emile de La Bédollière ne pouvait rester indifférent à l'effervescence générale. Il entra dans la mêlée, et ses premiers coups allèrent frapper au cœur un homme puissant alors, Lafayette, qu'il accusa d'avoir perdu la République par sa connivence avec Louis-Philippe, et son mot : « C'est la meilleure des Républiques. »

Vie de Lafayette, tel était le titre de ce pamphlet célèbre qui attira sur le jeune étudiant les regards de la foule. Les frais d'impression en avaient été faits par Charles-Antoine Teste, républicain farouche, frère du futur ministre.

Ajoutons, en outre, que cette brochure excita de violents débats dans le parti républicain : une réunion eut lieu à la Tribune, rue Saint-Pierre-Montmartre, pour savoir si l'on devait la soutenir ou la condamner. Ces explications furent si vives qu'il s'en suivit une provocation entre M. Armand Marrast et un nommé Simon qui, à cette époque, jouait un rôle dans les sociétés secrètes. Ils échangèrent deux coups de pistolet dans l'île de Saint-Ouen.

L'avenir d'Emile de La Bédollière fut dès lors décidé. Le journalisme militant compta un cham-

pion de plus. De La Bédollière mena néanmoins de front la littérature et le droit, courant de l'école de droit aux bureaux du Thyrtée, journal politique en vers auquel il collabora assidûment et d'une façon tellement énergique qu'il en causa la suppression.

Après l'insurrection des 5 et 6 juin, le numéro du 4 juin fut incriminé, et M. de Lapalme, avocat général, en poursuivit les auteurs comme coupables de provocations suivies d'effets. Emile de La Bédollière se défendit lui-même et fut acquitté. En janvier 1833, il est reçu avocat, et se marie. Hélas ! oui, plein d'ardeur, voyant tout en rose, ne doutant de rien, ne s'étant pas encore meurtri aux cailloux du chemin, il s'embarque sur cette mer calme et pure comme un miroir pour quelques privilégiés, houleuse et terrible pour le plus grand nombre : le mariage !

La spéculation n'ayant pas signé au contrat des jeunes époux , il fallut piocher, et piocher à outrance pour subvenir aux frais d'un intérieur qui, bien qu'il fût un vrai nid d'amour, ne pouvait pas être alimenté seulement par les caresses et les sourires. Emile de La Bédollière qui n'avait pas grand goût pour la chicane, se vit obligé de profiter des immunités accordées à son diplôme de licencié. II

devint pendant quelque temps un des hôtes assidus de la salle des pas-perdus, raccrochant par-ci par-là quelque cause de médiocre importance.

Le jeune amant des Muses s'apercevant bien vite que, sans le feu sacré de sa profession nouvelle, il ne ferait jamais que végéter et perdre ainsi un temps précieux pour sa carrière de prédilection, la littérature, saisit, pour quitter la robe, la première occasion un peu favorable qui se présenta à lui. Lacroix (bibliophile Jacob) avait entrepris la publication d'une série de volumes populaires, espèce d'Encyclopédie rédigée par quelques hommes de lettres ou de sciences en disponibilité. A défaut de gloire, ce travail rapportait de l'argent, et comme à ce moment-là, c'était ce que souhaitait La Bédollière, il accepta avec empressement la collaboration que Lacroix lui proposa.

Sous le pseudonyme d'Antony Dubourg, il fît paraître, dans cette collection, plusieurs ouvrages traitant de sujets complètement étrangers à l'art et fortement antipathiques avec ses goûts artistiques, avec ses aspirations : Le Dictionnaire des ménages et Y Histoire naturelle des insectes, entre autres. Sans oublier un Traité des hernies , qu'il rédigea avec M. Verdier, chirurgien.

Une fois lancé sur le terrain glissant de cette lit-

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