M. EDMOND TEXIER
M. Edmond Texier est incontestablement l'un, des rédacteurs du Siècle les plus spirituels, les plus originaux. Observez le dimanche les lecteurs de ce journal. Ils ouvrent précipitamment la feuille qu'ils parcourent d'un coup d'œil rapide. Vous les voyez alors s'asseoir, replier le journal du côté opposé et
i. Né à Rambouillet (Seine-et-Oise) 1816.
m JOURNAUX
lire sans s'arrêter, sans lever les yeux, et avec tous les signes de la plus vive jouissance intellectuelle. Quand ils ont fini, ils semblent, éprouver une sorte de désappointement comme s'ils eussent cru que le morceau était plus long. Jetant ensuite un regard distrait sur le reste du journal, ils ne tardent pas à l'abandonner comme une chose absolument superflue.
Que lisaient-ils donc de si intéressant, de si attachant ?
Faut -il le demander ? Ils lisaient la Revue hebdomadaire de M. Edmond Texier.
Le Siècle, auquel la Gazette de France — et nous pouvons nous en rapporter à elle — attribue un million de lecteurs, a, en outre, les lecteurs particuliers du dimanche, qui n'ouvrent cette feuille que ce jour-là seulement pour lire son élégante et caustique Revue, dans le but unique de se repaître l'esprit d'un ragoût friand dont ils ont facilement contracté l'habitude.
La chronique, longtemps légère, vive, alerte, spirituelle, écho des petits événements du monde frivole et de la vie parisienne^, a pris depuis quelques années d'étonnantes proportions. Elle a fait entrer dans ses attributions une foule de questions qui auparavant n'étaient pas de son domaine. Le petit
journal ne lui suffisant plus, elle a envahi tous les grands journaux, tous les recueils, toutes les publications. Elle a revêtu en même temps une forme plus achevée. Sous la plume de M. Edmond Texier elle se montre surtout plus consistante, plus virile ; Il l'a nourrie d'ingrédiens nutritifs qui lui ont donné un corps. Avec lui la chronique est devenue une chose tout à fait littéraire. Il l'a élevée au rang des morceaux dont l'importance du fond exige une forme évidemment plus habile et plus correcte.
Son style, qui s'éloigne autant de l'afféterie mise en vogue par une certaine école, qui se vante de suivre les traditions de la belle langue si française du xvmc siècle, que de l'étalage des grandes périodes panachées des imitateurs de Chateaubriand ou de M. Théophile Gautier, son style solide et nerveux net et franc, est merveilleusement approprié au ton qu'il a su donner à sa Revue. Sa phrase est carrée, incisive, gauloise, oh ! très-gauloise. Le mot est cru, voire parfois un peu cynique. Il soulève hardiment le voile et laisse souvent dans une hideuse nudité ce qui ne serait pas fâché de rester dans l'ombre. Mais cette manière n'olfense aucune pudeur; elle convient merveilleusement aux sujets qu'il traite, à la façon dont il raconte et à l'esprit qu'il apporte dans ses critiques.
M. Edmond Texier parle un peu de tout dans sa Revue hebdomadaire. Il ne néglige pas la politique quand l'occasion se présente. Mais il fronde surtout les grands travers de notre temps, les grandes manies coûteuses et ruineuses qui semblent un des signes les plus caractéristiques delà décadence morale du siècle. Il est impitoyable pour tous ces vices luxueux de tant de gens qui ne savent comment se distraire de leur ennui, qui le promènent partout, en France et à l'étranger, en laissant après eux une immense traînée de billets de banque, toute constallée de louis d'or. Il n'est pas un de ces grands prodigues qui ne trouve dans cette Revue, comme dans les comédies de Molière, un miroir fidèle, où ils peuvent contempler à loisir, au bruit des éclats de rire qui accueillent leurs ridicules, tous les beaux résultats de leurs passions insensées.
Un homme d'un tempérament littéraire aussi accusé, aussi riche de fond que M. Edmond Texier ne pouvait pas être un imitateur. Il devait être lui. Son talent a sa marque particulière, frappée à son coin, marque qui ne ressemble à aucune autre et qui est bien la sienne.
J'étais envieux de connaître l'opinion d'un esprit fin et délicat sur un talent aussi original que celui du chroniqueur du Siècle. Quelle ne fût pas ma sur-
prise de ne point trouver son nom dans la précieuse Lorgnette littéraire de Charles Monselet. Je ne pouvais et je ne puis encore aujourd'hui m'expliquer cet oubli de la part d'un écrivain humoristique dont l'urbanité est d'ailleurs si bien connue.
Pourquoi donc, monsieur Monselet, cette omission aussi inconcevable que regrettable du nom d'un de vos confrères, qui, biographiquement parlant, fut votre ancêtre par sa publication, en 1849, de la Biographie des journalistes, pourquoi cette omission dans votre Lorgnette ?
Allons, faites promptement une seconde édition de cette Lorgnette qui a d'ailleurs grand besoin d'être complétée, et réparez votre faute. Je ne voudrais pas que vous fussiez soupçonné, même d'un oubli involontaire. Le public, du reste, vous saura gré d'avoir grossi le volume.
M. Edmond Texier a fait, très-jeune, ses premières armes en littérature. De bonne heure il inonda de ses articles une foule de petits journaux, tels que le Charivari, le Corsaire, le Figaro, la Revue parisienne , qui se faisaient remarquer par leurs tendances libérales et donnait en même temps des feuilletons au Commerce, au Globe, au Temps, journaux politiques en vogue. ■
Dès lors il était fort connu et apprécié dans
m JOURNAUX
toute la presse, mais le public l'ignorait complètement : il gardait l'anonyme ou se cachait sous des pseudonymes : Sylvius, Peregrinus, Texier d'Arnout, etc, ou il n'était pas facile de le découvrir ou de le deviner. Il ne fallut rien moins que la loi La Boulie-Tinguy pour le forcer à sortir de l'obscurité.
M. Edmond Texier ne devait pas tarder à montrer des qualités sérieuses dans une voie qui allait chaque jour s'élargissant. Bientôt, en effet, nous le voyons à l'Illustration où il collabore activement ; puis, après avoir été attaché au Crédit, dirigé par M. Enfantin, il passe au Siècle qu'il n'a plus quitté.
Gomme journaliste, la réputation dont-il jouit et dont il peut à bon droit se prévaloir ne date guère que de 1850, époque à laquelle il entreprit dans le Siècle, où il rédigeait des articles politiques et des critiques littéraires, sa Revue hebdomadaire qui du premier bond conquit la plus haute place par l'esprit et la verve qui l'animait d'un bout à l'autre.
M, Edmond Texier avait évidemment trouvé ce qu'il cherchait. N'est-ce pas en effet dans cette chronique que son talent s'est manifesté avec le plus d'éclat?
Qui ne se souvient de ces comptes rendus si charmants, si gais, d'une allure si rapide que le Siècle, en 1859, publiait presque chaque matin des événements de la guerre d'Italie? M. Edmond Texier qui, tantôt à pied, tantôt en chemin de fer ou en carriole, suivait nos colonnes, campait avec elles, mangeait la soupe avec le soldat et assistait au feu, envoyait à ce journal, au jour le jour, ces récits animés et fidèles de tout ce qui se passait sur le théâtre de la guerre.
Fortuné journal!
' Cette correspondance n'eut pas seulement un succès de lecture, elle eut encore un succès d'abonnements que l'administration du Siècle ne savait à quoi attribuer. A la paix de la Villafranca le plus grand nombre de ces nouveaux abonnés, fâchés de voir la guerre se terminer d'une façon si brusque, se désabonnèrent uniquement parce qu'ils en étaient privés.
Réunie plus tard en volume sous ce titre : Chromique de la guerre d'Italie, cette correspondance en est encore aujourd'hui le tableau le plus émouvant, le plus curieux, le plus exact. On croit, en lisant, assister aux marches et aux contre-marches. On voit les soldats, couverts de poussière et de sueur, marcher fièrement sur les routes avec leurs fusils qui brillaient au soleil. Et les tambours ! et les clai-
rons f Rien n'est oublié. Voici le camp avec ses tentes alignées. Les soldats font la cuisine, ou sent l'odeur du café. Ailleurs nous voyons les masses qui s'ébranlent; les corps d'armée vous apparaissent marchant en ordre, généraux en tête. Ici la cavalerie, là l'infanterie, plus loin l'artillerie avec ses canons et ses caissons. Puis, tout à coup, au tonnerre de la canonnade, à travers d'épais nuages de fumée qui obscurcissent l'air, nos bataillons s'élancent à la bayonnette et enfoncent l'ennemi. En un mot clans ce livre merveilleux l'on voit tout, l'on entend tout comme si l'on y était. Je le relisais ces jours-ci. Au récit de la journée de Solférino, l'illusion était si complète que je me croyais sur le champ de bataille.
Pour raconter avec une exactitude si fidèle, il faut vraiment que M. Edmond Texier ait de très-près emboîté le pas à nos soldats.
Nous disions plus haut que M. Edmond Texier avait débuté de bonne heure : à peine terminait-il de brillantes études au collège Bourbon, qu'il publiait avec son ami Félix Maynard un volume de poésies, sous ce titre significatif : En avant ! Ce volume est divisé en deux parties : Le livre de Félix Maynard. — ' Le livre d'Edmond Texier. Il devait comprendre une troisième partie. Mais son auteur,
le jeune Jules Mercier, partit un jour pour ne plus revenir. Les deux amis le retrouvèrent à la Morgue. La misère avait conduit Jules Mercier au suicide : il avait mis fin à ses jours en se jetant dans la Seine. Les regrets que leur inspira cette fin tragique sont exprimés dans la préface en phrases éloquentes et pathétiques, comme savent en écrire les poètes de dix-neuf ans.
M. Edmond Texier a aussi publié un roman curieux : le Prince Formose. Dans ce roman, comme dans ses vers, il s'inspire de l'esprit de l'école de 1830. C'est sombre, désolé, échevelé. Mais le cœur y déborde, l'enthousiasme y abonde, et le souffle vigoureux qui circule dans toutes ces pages les rend singulièrement émouvantes.
Nous ne rappelons ces débuts que pour mémoire. Ils sont loin déjà et perdraient à un rapprochement des œuvres nouvelles de leur auteur.
La Revue hebdomadaire du Siècle ne suffisant point à son activité, M. Edmond Texier publia coup sur coup bon nombre d'ouvrages. Lettres sur l'Angleterre 1851 ; Critiques et récits littéraires, 1852, où l'on trouve des appréciations fort ingénieuses des hommes du temps et de leurs œuvres. Contes et voyages, 1853 ; Tableau de Paris, même année ; en 1854, une traduction de la Case de l'oncle Tom,
la Grèce et ses insurrections, les Hommes de la guerre d'Orient, elles Mémoires de Bilboquet, spirituelle et comique parodie des Mémoires d'un Bourgeois de Paris du docteur Yéron; en 1855, les Petits Paris, une Histoire d'hier, une Duchesse; en 1856, les Argonautes, guides sur les bords du Rhin, Appel au congrès ; en 1857, Amour et Finances.
M. Edmond Texier a été rédacteur en chef de l'Illustration de 1860 à 1865.
Il est chevalier de la Légion d'Honneur depuis 1859.