‹ Journaux et journalistesChapitre 23 sur 43 · M. ANATOLE DE LA FORGE · texte numérisé non relu

M. ANATOLE DE LA FORGE

M. Anatole la Forge appartient à une ancienne famille du Poitou. C'est un homme du monde d'une physionomie très-distinguée et de façons chevaleresques. Il aime le mouvement. A peine son article écrit, il n'arien de plus pressé que de courir à la salle d'armes pour se fendre hardiment, parer la tierce et pousser en quarte. Gomme M. Legouvé, il pense

que les exercices du corps facilitent ceux de l'esprit. Quand nous lisons un de ses articles, nous voyons en effet que le maniement de l'épée ne nuit aucunement à la main qui manie la plume.

De bonne heure M. Anatole de la Forge entra au ministère des affaires étrangères où des travaux remarquables le signalèrent à l'attention du ministre. Il fut bientôt successivement envoyé comme attaché ou comme secrétaire d'ambassade, à Florence, à Naples, à Rome et à Madrid. Il profita de son séjour dans cette capitale pour étudier les diverses questions politiques et sociales du pays. Il songeait déjà à se faire un nom dans les lettres, et contrairement à ce qui arrive à un grand nombre d'écrivains, il débuta par un ouvrage sérieux sur Y Instruction publique en Espagne, ouvrage qui lui valut la décoration de la légion d'Honneur. Il avait alors vingt-cinq ans. Rappelé à Paris, il prit une part active à la rédaction du Portefeuille, où il traitait de préférence et avec un certain talent les questions de politique extérieure qu'il avait soigneusement étudiées durant ses missions diplomatiques.

C'est un esprit vif et brillant, et, la plume à la main, écrivain plein d'ardeur et d'enthousiasme. On lui reproche d'être parfois trop paradoxal. Ce défaut ne nous déplaît pas chez un écrivain dont la fougue

déborde à chaque ligne. M. Anatole de la Forge est jeune encore. Son tempérament littéraire si bouillant se calmera; sa phrase élégante, vive, alerte, qui manque parfois de force et de concision, se moulera d'avantage, son talent ainsi équilibré, il sera un polémiste de première force.

Patience donc et attendons.

On le dit très-indulgent pour les coups que lui portent ses adversaires. C'est une preuve de la liberté qu'il leur reconnaît dans la polémique, et qui justifie la liberté qu'il prend lui-même de les attaquer ou de leur répondre avec toute la vivacité qui le distingue.

Son séjour dans la Péninsule fit de M. Anatole de la Forge le champion le plus ardent de la cause italienne. Aucun écrivain dévoué à cette cause n'a mis avec plus de désintéressement sa plume à son service, et ne lui a consacré des ouvrages plus opportuns.

Il rapportait en même temps de ce séjour un ardent amour pour le principe de la liberté.

Il avait suivi en témoin intéressé les diverses phases de la lutte engagée entre l'Italie et l'Autriche; il lui était donc facile de se rendre compte des souffrances, des besoins et des aspirations de la grande nation courbée sous un joug aussi odieux

que despotique. Il a pu raconter, en témoin ému, indigné, les Vicissitudes politiques de V Italie, œuvre qui fut accueillie avec la plus grande sympathie par la presse libérale de France. Cependant à l'éloge se mêlèrent de vives critiques; l'écrivain se vit môme traité d'utopiste, parce que dans ce livre la question aujourd'hui si vivement débattue de la séparation des deux pouvoirs dont dispose le pape s'y trouvait déjà hardiment résolue. A cette époque, sauf les hardis penseurs à la vue longue et perçante et les amis de l'humanité, personne ne croyait à la prochaine résurrection de l'Italie; on ne songeait pas plus à la Pologne ni à la Hongrie. Cependant ces malheureuses nations foulées aux pieds, par leur ardent amour de la liberté, ont donné raison à M. Anatole de la Forge, et il s'est trouvé, ce qui n'est pas nouveau dans l'histoire de l'humanité, que le soi-disant utopiste avait été prophète.

A la révolution de 1848, M. Anatole de la Forge, dont les nouveaux principes avaient profondément modifié les idées politiques, crut devoir renoncer à la carrière diplomatique qui cependant s'ouvrait devant lui sous les meilleurs auspices. Il est resté depuis sincèrement dévoué aux intérêts de la démocratie.

Lié avec les principaux patriotes italiens, Mon-

tanelli, Ulloa, Pallaviccini, Manin, et la plupart des chefs de l'émigration italienne, leljeune libre penseur consacra sa plume à la défense du principe des nationalités. Par ses ouvrages, ses articles de journaux, ses brochures, il a acquis des droits à la reconnaissance de la Péninsule. Son éloquente Histoire de la République de Venise, « un des rares livres de ce temps-ci que nous voudrions avoir signé, » a écrit M. Eugène Pelletan, est plus qu'un bon livre, c'est encore une bonne action qui honore le citoyen.

Au Siècle, comme à Y Estafette, M. Anatole de la Forge ne discontinue pas de soutenir l'unité italienne.

Il a reçu un jour une précieuse récompense de ses efforts pour le triomphe de cette cause.

Citons en terminant les dernières lignes de la lettre que l'ex-président de la République de Venise adressait, le 20 juin 1853, au rédacteur en chef du Siècle, de la Presse et de Y Estafette :

« .... Et maintenant, que M. Anatole de la Forge me permette de lui serrer cordialement la main en signe de reconnaissance pour la sympathie généreuse et pleine de courage qu'il témoigne à ma douce et noble terre natale, arrosée par les larmes

de tant de victimes et par le sang de tant de martyrs t Ce qu'il vient de faire est plus qu'un bon livre, c'est une bonne action. Que d'autres, plus calmes et plus compétents, cherchent dans son ouvrage le mérite littéraire. Quant à moi, j'y sens la vie, la chaleur, le tressaillement d'un cœur élevé !

« .... Lorsque l'iniquité triomphante trouve tant de flatteurs et de courtisans, je crois qu'il est honorable pour M. Anatole de la Forge de s'être fait le courtisan du malheur.

« Manin. »

Outre les trois ouvrages cités dans cette courte et rapide notice, il faut citer de M. Anatole de la Forge : Impressions de voyage ; Y Art contemporain, Mélanges littéraires et historiques. Il prépare, dit-on, une Histoire du Cardinal de Richelieu.

M. HENRI MARTIN i

L'historien grave et laborieux, qui devait construire sur l'histoire de France le monument à la fois

i. Hé le 20 février 1810, à Saint-Quentin.

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le plus considérable et le plus complet, a débuté dans la littérature par des romans. Si ses biographes qui doivent être bien renseignés ne nous l'affirmaient, nous aurions peine à le croire. Qui en elï'et se souvient aujourd'hui de Wolfthurm ou la Tour du loup, histoire tyrolienne, du Libelliste, de Y Abbaye au buis ou la Femme de chambre, de la Vieille Fronde, de Minuit et Midi? Ce dernier toutefois n'est pas mort tout à fait, car il a ressuscité de nos jours sous ce nouveau titre : Tancrède de Rohan. Nous pensons toutefois que la liaison étroite du futur historien avec son ami et compatriote Félix Davin, mort prématurément, n'est pas sans avoir contribué à ce genre de début. Mais le côté sérieux de sa nature développé de bonne heure chez lui par de fortes et saines études qu'il avait faites dans une précieuse bibliothèque que possédait son oncle maternel, bibliothèque dont il hérita plus tard, l'entraîna bientôt dans la voie où il devait s'illustrer par ses grands travaux.

Félix Davin était-il mort déjà? Peu importe. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'ex-romancier entre tout à coup en relations avec M. Paul Lacroix (le bibliophile Jacob). Ces relations ne devaient pas être stériles; mais M. Henri Martin était encore loin du succès qu'il a obtenu depuis. Des vicissitudes

sans nombre ne tardèrent pas à entraver cette première tentative.

M. Paul Lacroix et M. Henri Martin conçurent ensemble le plan d'une Histoire de France par les principaux historiens. Cette publication ne devait être qu'une série d'extraits des principales histoires et .chroniques reliés par des transitions et des compléments. M. Marne de Tours s'en fit l'éditeur. Plusieurs collaborateurs devaient participer à cette immense compilation. Tout va bien. Henri Martin, qui s'était chargé de la première partie, se met à l'œuvre avec l'ardeur qui l'a toujours distingué depuis. Mais tout à coup ses collaborateurs, M. Paul Lacroix en tète, l'abandonnent, et le voila réduit à accomplir seul cette laborieuse tâche. Loin de se décourager, il marche en avant. L'appétit vient en mangeant. Bientôt M. Henri Martin essaye de substituer à l'œuvre commencée une œuvre nouvelle et personnelle.

En 1834, il donna, avec te concours plus ou moins direct du bibliophile Jacob et de sa précieuse bibliothèque,la première édition de son Histoire de France, qui de transformations en transformations devint l'œuvre capitale de toute sa vie.

Le nom de M. Henri Martin ne parut sur le titre

qu'à partir du dixième volume.

Peu après M. Henri Martin et M. Paul Lacroix publiaient ensemble Y Histoire de la ville de Soissons * .

La première édition de Y Histoire de France était à peine terminée que l'infatigable auteur se mit à à la reprendre en sous-œuvre à l'aide de matériaux plus abondants et sur un plan plus vaste. C'était vraiment un vaste plan. Une pareille refonte et la réimpression ne durèrent pas moins de dix-sept ans. 1837-1854.

Les volumes de cette troisième édition 2 se succédèrent forcément à des intervalles inégaux. Ils étaient toujours attendus avec impatience .Ici M . Henri Martin a la satisfaction et le juste orgueil d'attirer les regards de MM. les savants et de recevoir la récompense due à ses peines. Plusieurs de ses volumes sont honorés des plus flatteuses distinctions. D'abord l'Académie des inscriptions et belles-lettres décerne aux tomes 10 et 11 {Guerres de religion), le premier prix Gobert; puis l'Académie française, qui maintenait depuis un grand nombre d'années son premier prix Gobert à M. Augustin Thierry^ accorde en 1851 le second prix aux tomes 14, 15 et 16 (Siè-

i. Le premier volume et le dernier chapitre du deuxième sont de M. Henri Martin.

2. La première avait eu un second tirage sans révision de l'auteur.

de de Louis XIV). Ce second prix, l'Académie le maintint de 1852 à 1855. Enfin à la mort d'Augustin Thierry, survenue en 1856, l'Académie leur décerna le premier prix.

C'étaient là de justes récompenses. Ces récompenses étaient la consécration du talent et des efforts de M. Henri Martin. Vous pensez peut-être que M. Henri Martin s'en rapporte au jugement de l'Institut? Pas le moins du monde. Pendant que les deux Académies décernaient des prix à ses volumes, il préparait les éléments d'une quatrième édition qui fût au niveau des découvertes récentes sur les antiquités celtiques et des connaissances plus approfondies nouvellement acquises sur le moyen âge, cet âge si obscur encore l.

Dans cette quatrième édition terminée en 4860, toutes les parties relatives à l'histoire et à la religion des Gaulois,aux. origines de la poésie et de la langue, aux événements du moyen âge et aux institutions féodales, à l'histoire politique et religieuse du xvr3 siècle ont été complètement remaniées.

Cette Histoire nouvelle qui « allie heureusement^ dit un critique, au besoin d'exactitude dans les faits

I. M. Henri Martin se propose d'ajouter à son Histoire un volume d'Eclaircissements, de dissertations sur divers points de l'antiquité du moyen-âge.

un sentiment philosophique très-élevé, demeure sous toutes ses transformations une des œuvres les plus consciencieuses et les plus honorables du siècle. »

Ce mérite réel n'est pas le seul. L'excellente méthode de M Henri Martin d'employer les divisions qui embrassent toute une époque, permet au lecteur de trouver sans chercher, et de se rendre compte des faits de l'époque qui l'intéresse.

Depuis longtemps déjà M. Henri Martin a résumé sous ce titre : De la France, de son génie et de ses destinées (1847 in-12) les idées philosophiques qui ressortent à ses yeux de toute l'histoire de notre pays.

Sous le règne de Louis- Philippe, M. Henri Martin appartenait à l'opposition libérale. La révolution de 1848 devait donc lui être favorable. M. Garnot5 ministre provisoire de l'instruction publique, lui fit faire partie de la haute commission des études, et le chargea du cours d'histoire à la Sorbonne.

M. Henri Martin se vit tout de suite entouré d'une jeunesse enthousiaste et avide de l'entendre. Il avait pris pour thème de ses leçons la politique extérieure de la Révolution. Les événements, qui sont plus forts que les hommes, interrompirent son cours en plein succès : il n'alla pas au delà du premier se-. mestre.

Durant cette longue période, les grands travaux de M. Henri Martin. Il publiait avec H. Lister une petite Histoire d'Allemagne, de Suisse et des Pays-Bas. Il trouvait encore le moyen d'écrire de nombreux articles littéraires et politiques, et des nouvelles historiques qui furent publiés dans Y Artiste, le National, le Siècle, le Monde, la Bévue indépendante, la Liberté de penser, la Bévue de Paris, Y Encyclopédie nouvelle, etc. En 1848, le Manuel de l'instituteur pour les élections, la monarchie au dix-septième siècle, Etudes sur le système et V influence personnelle de Louis XIV, etc.

M. Henri Martin est demeuré libéral. C'est un des amis les plus chauds de l'Italie. Il ne perd aucune occasion de lui témoigner ses sympathies. Il avait été intimement lié avec l'illustre président de la république de Venise durant son exil. Il a écrit sa vie: Daniel M anin 1859. En 1861, il fit partie de la commission qui alla inaugurer le monument de Manin à Turin, au nom de 2,500 souscripteurs français associés aux souscripteurs italiens.

Depuis cette époque M. Henri Martin a beaucoup voyagé dans le but de se livrer à des recherches savantes.

Dans l'été de 1861, il se rendit au pays de Galles pour rechercher les documents relatifs aux doctrines

secrètes des Rardes gallois. Une partie de ces documents s'imprimant alors même dans le pays, il y retourna en 1862, et poussa jusqu'en Irlande pour y étudier les antiquités galliques. Enfin, en 1863 il visitait Edimbourg, et en 1864 notre Bretagne, toujours à la poursuite de ces mêmes études celtiques.

De ces trois voyages M. Henri Martin rapporta en France tout ce qu'il lui fut possible de se procurer.il ne tardera pas à en publier les parties les plus intéressantes sur la philosophie celtique.

En attendant il a voulu donner au public un avant-goût de ses précieuses découvertes. L'on a pu lire dans le Siècle ses notes de voyage au pays de Galles, et,dans la nouvelle Revue de Paris de M. Charpentier, la curieuse relation de son voyage en Irlande.

Toutes ces études seront plus tard réunies en volumes.

Dans les intervalles de ses voyages, M. Henri Martin fit diverses publications.

En 1861 , une brochure intitulée Y Unité italienne et la France, pour démontrer que la France est intéressée à cette unité.

En 1863, Pologne et Moscovie, et Jean Reynaud, étude approfondie sur la vie et les œuvres de ce philosophe que nous venions de perdre, et aux pen-

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sées et aux sentiments duquel il avait été étroitement associé par une amitié de trente années.

En 1855, deux brochures : Monseigneur Dupanloup et l'Italie, réfutation des accusations de l'évêque d'Orléans contre la révolution italienne et le gouvernement Italien; et Séparatian de t Eglise et de VÉtat.

Il a publié récemment un drame héroïque en cinq actes et en vers, intitulé Vercingétorix, où il met en scène les deux sociétés gauloise et romaine. Pour ce qui regarde les mœurs et les idées des Gaulois, il a puisé dans les éléments que lui avait fournis l'étude de la la littérature bardique.

Il a commencé une étude sur les découvertes historiques et les théories du baron d'Ekstein, le grand ethnographe et philologue, mort en 1861.

Il va publier prochainement un volume intitulé la Russie et l'Europe, ouvrage semi-historique, semi. politique.

Enfin dans le courant de l'hiver il publiera encore une notice sur M. de Bunsen, en tête d'une traduction abrégée de son livre : Dieu dans l'histoire, par M. Diefz.

Raconter les travaux de M. Henri Martin, c'est raconter sa vie ; terminons là notre notice.

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