‹ Journaux et journalistesChapitre 5 sur 43 · SO JOURNAUX · texte numérisé non relu

SO JOURNAUX

M. de Chateaubriand bénit à Londres la naissance politique du duc de Bordeaux. M. Laffitte déplore la ruine de nos institutions; M. de Lamartine abandonne les conservateurs qui marchent vers un abime; M. Odilon Barrot s'éloigne de plus en plus d'un système corrompu et corrupteur. Les hommes qui président à l'ordre de choses actuel semblent frappés de cet esprit de vertige qui amène les catastrophes. Il faut sans doute, ajoute le Siècle, se garder de conclure qu'une révolution soit imminente, mais on en doit tirer un salutaire avertissement.

10 janvier. — Dans sa neuvième lettre sur la session que publie le Siècle, M. G. de Beaumont traite des améliorations sociales. Il prend l'homme à son berceau et le suit jusqu'à la tombe. Il indique tout ce que pourrait tenter en faveur des ouvriers une Chambre indépendante, sous le rapport de l'instruction, des sociétés de prévoyance pour les cas de maladie, la loi de recrutement surtout où l'égoïsme du riche soit le plus éclatant et la triste condition du pauvre soit mieux mise à découvert; il demande qu'on admette quelques conditions d'indemnité. Il voudrait aussi la création d'un Moniteur du travail pour renseigner les ouvriers sur tous leurs in 1ère ts.

15 décembre. — La discussion de l'adresse s'est ouverte avec solennité, elle contenait une menace de flétrissure à l'égard des légitimistes qui s'étaient rendus à Belgrave-Square. M. Berryer a pris la parole, M. Guizot lui a répondu avec habileté et talent. Le Siècle lui rend cette justice, en regrettant que les sentiments généreux, vrais, justes, qu'il exprimait en beau langage ne fussent pas dans son cœur comme ils étaient sur ses lèvres.

2C janvier. — La séance a été très-orageuse, toujours à propos de la flétrissure à infliger aux légitimistes. M. Berryer, rapprochant le voyage de Gand de celui de Londres, s'écrie : « Nous n'avons pas été, nous, comme ceux qui nous accusent, comme ceux qui veulent nous imprimer une note d'infamie, au milieu des étrangers en armes; nous n'avons pas placé nos espérances dans un immense désastre près de fondre sur notre patrie. » A cette accusation, M. Guizot monte à la tribune. Il fait son éloge; en entrant dans la vie publique il s'est promis d'écarter de lui le vice de l'hypocrisie. Interrompu par un tonnerre de cris, il déclare dix fois qu'il a été à Gand. Dix fois, dit le Siècle, un cri immense l'interrompt et l'arrête. La gauche tout entière proteste; elle se soulève, s'agite. C'eût été une honte, une lâcheté, s'écrie le Siècle, de ne pas protester

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contre cette doctrine impie d'où ne peut sortir que la trahison.

2 février. — Le Siècle publiait, il y a quelques jours, la mort de sir Hudson Lowe ; aujourd'hui il annonce la mort du général Bertrand. Après le bourreau, dit-il, le compagnon fidèle, le serviteur héroïque.

13 mars. — Quand le gouvernement s'est laissé emporter à la colère au sujet des démonstrations légitimistes, écrit le Siècle, nous l'avons averti qu'il faisait une grande faute. Toutes les fois qu'une garantie constitutionnelle sera violée en leur personne, ils pourront, comme tous, compter sur notre appui, car nous ne sommes pas de ceux qui ne veulent la liberté que pour eux-mêmes.

17 mars. — M. de Lamartine, s' adressant à l'opposition, lui répète : « Ne comptez plus sur les demi-mesures, sur les petites réformes; il y a un parti -pris de rejeter tout ce qui vient de nous; et d'ailleurs ces réformes seraient impuissantes. » Le Siècle se demande quel espoir reste à la France. Sera-t-elle réduite à l'alternative de subir en silence un régime ignominieux ou de se précipiter, contre ses propres vœux, dans de nouvelles révolutions ?

9 avril. — Le Siècle trace un tableau fort triste de la chambre des députés. « Oui, dit-il, c'est un

spectacle affligeant que celui de cette assemblée souveraine de droit, impuissante de fait, en qui devrait vivre l'unité de la France. Des divisions, des doutes, des fluctuations, de petites idées, de petites intrigues, de petites lois; nul dévouement, peu d'espérances, beaucoup de lassitude et de dégoût, voilà le régime actuel. »

4 mai. — La Chambre s'est occupée de la question de l'abolition de l'esclavage dans nos colonies. Une pétition, signée de plusieurs milliers d'ouvriers de Paris, a donné lieu à un grave et imposant débat, auquel ont pris part MM. Agénor de Gasparin, Ledru-Rollin et de Tracy. L'auteur du rapport est M. le duc de Broglie. En face de ce travail, le Siècle constate que le ministère reste inactif. Mais ce qui a un sens profond, c'est le sentiment de sympathie pour la cause de l'émancipation qui, pendant toute cette discussion, a dominé l'assemblée tout entière.

27 mai. — Le Siècle annonce la mort de Jacques Laflitte; il est allé, dit-ii, rejoindre Manuel, Foy, Benjamin Constant, le général Lafayette, dont il partageait les sentiments, les espérances, les travaux, et dont les noms resteront, comme le sien, dans la mémoire du peuple.

30 mai. — La Chambre ne siège pas pour assister aux obsèques de Jacques Laflitte. Pour tous ceux qui

ont vu le spectacle admirable de cette journée, dit le Siècle, il rappelle, sans affaiblir la grande impression qui en était restée, le mouvement spontané, immense, qui entraîna, il y a bientôt vingt ans, le peuple de Paris aux funérailles du général Foy.

30 juin. — Le Moniteur contient un article sur la question de la dotation. Il s'efforce de démontrer que les fils du roi ne peuvent se passer de dotation, et que le domaine ne pouvant les leur donner, c'est le budget qui doit en faire les frais. Que signifie, s'écrie le Siècle, ce manifeste officiel? Une seule chose lui paraît évidente, c'est le vertige dont semble frappé ce ministère qui ne sait rien vouloir, ni renoncer à rien, qui, après s'être montré dans cette affaire cauteleux et pusillanime, prend des airs d'insolence et d'audace, et ne sait répondre à ses adversaires que par l'injure et la forfanterie.

21 août. — La police correctionnelle a condamné des ouvriers en papiers peints, depuis huit jours jusqu'à huit mois d'emprisonnement, pour délit de coalition. Les prescriptions du Gode pénal, dit le Siècle, prouvent combien nos lois industrielles auraient besoin d'une révision prompte et radicale.

29 octobre. — Le ministère atteint la quatrième année de son existence; il est le dix-septième ca-

binet qui ait été formé depuis quatorze ans : il représente plus intimement le système qui s'est incarné en lui. Dans l'état actuel des choses, le Siècle ne croit pas qu'un ministère national puisse se former; c'est au corps électoral à voir s'il veut se rendre complice d'un régime qui efface les w scandales du ministère Villèle. Pour lui, tant que sa voix pourra se faire entendre, il protestera contre les pratiques infâmes de ces roués politiques qui, pour dominer la volonté et contenir l'ardeur généreuse d'un grand peuple, commencent par le démoraliser.

19 novembre. — Le Siècle, répondant à diverses questions que lui pose le National, déclare qu'il veut : une modification à la constitution de la Chambre, le vote au chef-lieu, l'indemnité aux députés, la réforme des lois de septembre, l'indépendance du jury, et une enquête sur l'état des classes laborieuses qui peuvent compter sur ses sympathies.

22 novembre. — Le Siècle, qui reçoit les félicitations de la Réforme pour avoir parlé de l'enquête sur la situation des travailleurs, publie à sa premiriv pige la pétition demandant l'enquête que les ouvriers ont adressée aux membres de la chambre des députés.

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C'est la deuxième fois que les ouvriers prennent une initiative.

1845. — 2 janvier. — C'est toujours en vain que le Siècle signale l'inopportunité et le danger des harangues politiques qui se substituent à un simple échange de compliments les jours où les corps de l'État viennent présenter au roi leurs hommages.

4 janvier. — Sous ce titre : la Séance royale, le Siècle insère une pièce de vers de Barthélémy. Le poëte s'adresse aux députés :

Réhabilitez-vous par six mois de travaux ; Le peuple universel attend des droits nouveaux : Du titre électoral, dotez l'intelligence; Levez-vous, suscitez, comme une loi d'urgence, Le salaire aux sueurs, le pain à l'atelier; A l'esclave souffrant, desserrez le collier.

6 janvier. — Le Siècle combat contre le Commerce pour la liberté commerciale. La science pure, dit M. Wolowski, conduit à des théorèmes d'économie politique qui sont tout aussi vrais que ceux de la géométrie. Il est étonné qu'un journal, qui s'intitule le Commerce, défende les doctrines les plus propres

à contrarier le développement des rapports commerciaux.

8 janvier. — M. Quinet ouvre son cours; il a pris pour sujet l'histoire des révolutions religieuses dans ses rapports avec les arts, les sciences, les lettres du Midi. Le Siècle reproduit en entier le discours de l'illustre professeur; il mentionne en ces termes le succès de M. Quinet : « Les applaudissements de la jeunesse, qui se montre si digne d'entendre ce noble langage, prouvent en même temps que l'esprit de vie et de liberté n'est prêt de succomber en France ni sous les embûches du parti ultramontain ni sous les séductions d'un grossier matérialisme. »

10 janvier. — A voir ce qui se passe, ie Siècle conçoit les vœux et les espérances des partis extrêmes; ils sont en droit de supposer qu'un détestable gouvernement ne peut être durable en France; le passé justifie leurs prévisions. Ce qui a perdu la Restauration, c'est son système, c'est son désir aveugle, mais tenace, ardent, invincible, de ramener la France en arrière, de dompter la révolution de 1789, comme aujourd'hui on veut dompter la révolution de 1830.

11 janvier. — Le projet d'adresse de la chambre des pairs est publié par le Siècle, convaincu que si elle n'est pas modifiée, elle portera un tort irré-

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parable à la considération de la Chambre. La louange est permise, l'erreur est trop souvent inévitable; mais dans la louange comme dans l'erreur, il est une mesure qu'on ne saurait dépasser sans encourir le blâme universel.

19 janvier. — M. Michelet publie un livre, sous ce titre : Du prêtre, de la femme, de la famille. Le Siècle, qui en donne quelques citations, exprime sa vive sympathie pour la pensée qui anime ce beau livre, pour cette nécessité d'une régénération de l'église catholique, qui la mette enfin d'accord avec la raison publique et avec l'État,

28 janvier. — Le Siècle publie les noms des députés qui ont voté pour l'indemnité Pritchard, ils sont 213. Trois voix de majorité. Le ministère devrait donner sa démission; mais, dit le Siècle, l'homme qui a manqué en 1815 à son pays; en 1830, à ses engagements anciens et nouveaux; au commencement de 1839, à son parti; six mois après, à ses alliés; en 1840, au ministère dont il était l'agent; toute sa vie, à ses propres maximes, cet homme, M. Guizot enfin, ne se croira jamais obligé de se soumettre aux règles du gouvernement représentatif.

3 février. — M. Drouin de l'Huys, député, est destitué de ses fonctions de directeur de la division

commerciale au ministère des affaires étrangères. A la nouvelle de cette destitution, il s'est manifesté sur tous les bancs de l'opposition une très-vive indignation, selon le Siècle, qui rapporte les paroles que M. Philippe Dupin aurait dites à M. Dumon, ministre : « Quoi! des destitutions pour un vote silencieux, et mon frère est épargné après son discours! Ce n'est pas de la modération, c'est de la lâcheté! »

11 février. — On ne sait pas comment le ministère vit encore; car, dit le Siècle, il doute de sa position, de ses amis et de lui-même; il n'ose s'aventurer dans aucune route, car il craint de n'y être point suivi. A peine ose-t-il se redresser et relever la tête depuis sa chute; chacun de ses mouvements est une douleur, et il sent qu'à chaque pas qu'il fera on verra mieux qu'il est blessé.

27 février. — Réception à l'Académie de M. de Sainte-Beuve. Le Siècle publie les deux discours, celui du récipiendaire, et la réponse par Victor Hugo : dans son appréciation du discours de Victor Hugo, le Siècle dit qu'il ne pouvait être donné à personne de parler de Casimir Delavigne dans un style plus beau, plus grandiose, plus majestueux. L'auteur a obtenu le plus grand triomphe qu'on puisse espérer; il a exprimé avec son originalité

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puissante les sensations, les opinions, les désirs, les regrets des amis et des admirateurs de l'homme, du citoyen et du poëte.

12 mars. — MM. Ledru-Rollin et Grémieux ont déposé des propositions tendantes à introduire diverses modifications à la loi électorale. Le Siècle a déjà exprimé son opinion à ce sujet; il regrette seulement que les diverses fractions de l'opposition ne se soient pas encore entendues pour présenter une proposition de réforme qui leur soit commune.

14 mars. — On commence à apprécier le ministère Guizot, comme il est jugé en France. Mais M. Guizot se cramponne. Il ne comptera pour rien les humiliations, dit le Siècle, les échecs, l'abandon même, tant qu'on le laissera debout. Il ressemble, par le côté matériel, à ces soldats russes dont un grand général disait après la bataille d'Eylau : « Ce n'est pas assez de les tuer, il faut encore les jeter par terre. »

7 avril. — La Chambre a discuté la proposition de M. Crémieux relative à l'adjonction des capacités. Cette proposition, après une première épreuve douteuse, dit le Siècle, a été rejetée par 179 voix contre 131; mais plus de 00 membres de l'opposition ont manqué à l'appel.

10 avril. — M. Ledru-Rollin a déposé diverses

pétitions pour provoquer une enquête sur la situation des travailleurs en France, elles portent 40.000 signatures qui, réunies aux signatures des autres pétitions, forment le chiffre de 80,000. La Chambre, dit le Siècle, a été faiblement émue de l'acte et des déclarations du député radical.

23 mai. — M. Havin a rendu facile, par son lumineux rapport, l'appréciation du projet de loi sur les justices de paix, qu'il fallait conformer au principe de la gratuité de la justice. Les diverses dispositions du projet ont été adoptées à une forte majorité.

17 juin. — M. Ledru-Rollin a demandé, du haut de la tribune, qu'un jour fût fixé avant la fin de la session pour l'examen de la pétition des travailleurs. A ce mot, des exclamations peu bienveillantes, le Siècle en convient, sont parties de certains bancs des centres, en réponse à cette proposition.

12 juillet. — Sur l'invitation du ministère, les professeurs du collège de France doivent examiner s'il y a lieu de porter un blâme contre MM. Michelet et Quinet. Quoi qu'il arrive, dit le Siècle, la liberté du haut enseignement ne sera point désertée par ceux qui l'ont représentée avec le plus d'éclat. Tant que le droit n'aura pas fait place à la violence, MM. Michelet et Quinet sauront le faire respecter en leur personne.

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14 juillet. — Les ouvriers charpentiers ont suspendu leurs travaux, les chantiers sont déserts. Les entrepreneurs se plaignent de ce que les travaux ont été arrêtés brusquement, les ouvriers répondent qu'on n'a pas voulu les entendre. Le Siècle pense qu'une discussion sérieuse conduirait probablement à une solution favorable aux deux grandes fractions de la famille des travailleurs. Bien triste serait le calcul, dit le Siècle, de ceux qui compteraient sur l'épuisement de l'épargne du travailleur pour l'amener à se rendre à grâce et à merci.

16 juillet. — Le Siècle publie la circulaire du comité du centre gauche aux électeurs, comme il a publié celle du comité de la gauche, en prévision de la dissolution des Chambres. Ces circulaires prouvent que le ministère trouvera l'opposition préparée à combattre.

18 juillet. — Dans l'affaire des ouvriers charpentiers, de nouvelles arrestations ont eu lieu, celle de la mère des charpentiers, madame Linard, et de M. Linard, son mari. Le Siècle blâme cette intervention de la justice dans une question de salaire, lorsque nulle violence n'était commise.

1er août. — Le conflit entre les maîtres et les ouvriers charpentiers est en voie d'arrangement. Le Siècle ne voit pas dans un accroissement de salaire

un péril pour l'industrie. Rétribuer convenablement le travail humain, tel doit être le premier but de tous les efforts sociaux, car il n'est pas de plus déplorable économie que celle qui porte sur l'existence des travailleurs,

5 août. — La Réforme attaque le Siècle, qu'il accuse de s'être prononcé en faveur des maîtres. Celui-ci répond qu'il n'est personne qui attache plus de prix que lui à l'amélioration du sort des travailleurs, personne qui soit plus disposé à prendre en main la défense de leurs droits.

20 août. — Le tribunal de police correctionnelle a rendu une décision sévère contre les ouvriers charpentiers; il a appliqué la loi dans sa rigueur, quelques prévenus ont été frappés d'une peine plus forte, comme chefs et moteurs. Le jugement du tribunal va être frappé d'appel. Le Siècle espère que la cour royale en tempérera la rigueur.

11 octobre. — L'arrêt rendu par la Chambre des appels de police correctionnelle, dans l'affaire des ouvriers charpentiers, confirme la sentence sévère des premiers juges. Le Siècle déplore ce résultat; mais il espère que, le procès des ouvriers charpentiers amènera une meilleure interprétation des articles 415 et 416.

26 décembre. — La session va s'ouvrir. Le Siècle

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ne saurait trop redire que la tutelle de la Chambre est plus que jamais nécessaire à côté de ce cabinet frappé d'une sorte d'interdiction politique et administrative. Chacun, dans un pareil moment, assume, en présence du pays, une immense responsabilité.

28 décembre. — Une pétition se signe parmi les ouvriers pour la fondation d'une caisse de retraite. Le Siècle approuve cette idée qui est entièrement dans ses vues. Pour résoudre le problème de l'amélioration des classes laborieuses, il faut adopter successivement des créations modestes en apparence, mais d'une utilité incontestable, en élevant pierre à pierre l'édifice de l'avenir.

31 décembre. — M. Sauzet, nommé président de la chambre des députés, prend pour texte de sa harangue la vie de Royer Collard. En entendant l'éloge de cet illustre citoyen, le Siècle dit qu'on se rappelait de quels ineffaçables stigmates sa puissante ironie marquait au front V austérité intrigante. M. Royer Collard occupait le fauteuil de la présidence par l'estime qu'il imposait à tous les partis, non pas, comme aujourd'hui, en servant tous les caprices du pouvoir.

1846. — u2 janvier. — Les harangues officielles de cette année contiennent les éloges de la paix à tout prix et la glorification de la pensée du règne. Le Siècle constate avec regret que, par la faute des courtisans, cet usage dégénère en une démonstration politique. Un discours a fait exception cette fois; ce discours, prononcé au nom de l'Institut par M. de Rémusat, a prouvé qu'il est possible de conserver le sentiment profond des droits du pays et de la dignité du corps au nom duquel on a l'honneur de porter la parole, tout en rendant un respectueux hommage au roi et à la dynastie.

6 janvier. — L'idée de la caisse de retraite pour les ouvriers fait son chemin ; les conseils généraux des manufactures et du commerce se prononcent en leur faveur. Tout se réunit, dit le Siècle, pour hâter la réalisation de cette pensée, qui est le complément nécessaire de l'institution des caisses d'épargne.

1 1 janvier. — Un congrès réformiste s'est formé entre les journalistes de Paris et ceux de province.

Le Siècle s'est tenu en dehors de ce congrès; il pense que le journaliste est plus puissant du haut de la tribune qu'il fait tous les jours retentir, qui sert d'écho à des croyances communes, à des volontés réunies, qu'au sein d'un congrès où il ne conserve plus que l'influence d'une personne et d'une volonté particulière.

30 janvier. — Le plan financier de sir Robert Peel est publié entièrement par le Siècle, qui en fait le plus grand éloge; il dit que ce discours est une véritable révolution dans le monde industriel et économique. Par cette mesure hardie, les droits prohibitifs vont être réduits de tout ou partie, tandis que notre gouvernement s'obstine à les conserver intacts.

9 février. — Un projet de loi sur les livrets des ouvriers est soumis aux délibérations de la chambre des pairs. Le Siècle approuve le projet, et il demande un ensemble de dispositions nouvelles, un code industriel, afin de mettre la législation en rapport avec la liberté inaugurée par la révolution.

14 février. — Le projet de loi sur les modèles et dessins de fabrique est en discussion à la chambre des pairs. Ce projet à été l'occasion du début de M. Victor Hugo, qui, dit le Siècle, a été trèsbrillant.

15 février.— Des députés nouveaux, envoyés pour combattre la déplorable politique du cabinet, ont passé au ministère avec armes et bagages. Le Siècle flétrit ces défections parlementaires, ainsi qu'il les qualifie. Ces funestes manœuvres, s'écrie-t-il , n'atteindront pas leur but; cette école de corruption ne comptera pas de nombreux adeptes. La nation appréciera, déposera devant elle le bilan des votes, les scandaleux articles du tarif des consciences passeront sous ses yeux, et elle décidera de la sévère sanction que réclame la loi morale trop longtemps méconnue avec impunité.

26 février. — Une association pour la liberté des échanges vient de se constituer à Bordeaux parmi les négociants, propriétaires et industriels. La société des Économistes de Paris correspond avec l'association de Bordeaux. Le Siècle^m est pour la liberté, approuve ces efforts.

5 mars. — La Pologne est en pleine insurection. Les deux documents officiels publiés par les chefs de l'insurection à Cracovie sont insérés complètement dans le Siècle avec sympathie. . . Quelle que soit l'issue de la lutte désespérée, dit-il, cette héroïque résistance à l'oppression excitera une vive émotion dans le monde.

7 mars. — Plusieurs articles sont consacrés à la

Pologne. Une pièce de vers de madame Louise Colet, commence ainsi :

Elle se lève, elle appelle la vie, La nation qu'on veut anéantir!

Sublime effort de ce peuple martyr, Son aigle blanc plane sur Cracovie!

8 mars. — Le Siècle est tout entier à la Pologne, comme le National qui a ouvert une souscription en faveur de la Pologne, avec le nom de Béranger en tête ; le Siècle recevra les fonds qu'on voudra bien déposer dans ses bureaux.

40 mars. — Cent vingt-deux députés se sont réunis, avant l'ouverture de la séance, pour s'occuper de la situation actuelle de la Pologne. Une souscription est immédiatement ouverte. Le Siècle rend compte de cette manifestation. Ah! dit-il, ne laissons pas périr, faute de leur tendre la main, ces sublimes infortunés qui, dans les grandes guerres de la Révolution et de l'Empire, ont été les compagnons d'armes de nos soldats, et qui ont eu réellement pour nous, depuis cinquante ans, un dévoûment de frères.

30 mars. — Insertion dans le Siècle de circulaires du comité de la gauche constitulionelle, et

du comité du centre gauche, en prévision de la dissolution de la Chambre.

21 avril. — Les trois puissances qui se sont distribué la Pologne préparent un nouveau partage. En lisant les renseignements qu'il a recuillis, le Siècle éprouve un sentiment d'horreur à la vue de cette conjuration permanente de rois ambitieux qui dévorent un territoire comme un héritage, et partagent un peuple comme un troupeau.

26 mai. — Évasion du prince Louis Napoléon du fort de Ham. Le Siècle ne voit pas quel inconvénient peut avoir l'évasion d'un prisonnier dont le malheur, bien que mérité, inspirait un intérêt général, et a qui, grâce aux progrès de la raison publique, aussi bien que par ses propres fautes, il n'est rien resté des prestiges d'un prétendant.

14 juillet. — La Chambre est dissoute, on se prépare aux élections. Le Siècle dit que ce qu'il faut combattre en ce moment et avant tout, c'est la corruption qui s'est répandue partout; la souillure de l'administration, le crime des ministres, le grand danger de la couronne, la plus grande honte pour le pays, le vice interne qui mine les institutions, la contagion qui envahit et dégrade les âmes, c'est la corruption, ainsi que tout le monde le proclame.

21 juillet. — La lutte électorale est engagée dans la France entière. Le Siècle s'évertue à donner des avertissements. C'est l'heure des catastrophes qu'il faut écarter ; ce sont les conflits de pouvoir, c'est la réaction terrible des esprits emportés au delà de toute limite qu'il faut prévenir. Vous avez votre moyen, nous avons le nôtre. Vous espérez dompter, asservir le pays en le démoralisant; nous voulons le satisfaire par des réformes. Est-ce avec nous qu'est le péril ? Est-ce avec vous qu'est l'honneur ? Voilà ce que les électeurs ont à décider.

22 juillet. — Le Siècle publie, dans un supplément , la liste des députés qui ont voté pour et contre l'indemnité Pritchard. Il publie en outre, une satire dans laquelle M. Barthélémy a encadré les noms des deux cent treize pritchardistes.

4 septembre. — L'état de la Chambre provoque ces réflexions au Siècle : « La classe moyenne, dit-il, nous parlons de celle qui est restée pure, doit reconnaître qu'en s'isolant des masses, elle amoindrit son droit et perd la moitié de ses forces. L'épreuve des élections, huit ou dix fois renouvelée, prouve que le pays légal, quand il est restreint aux proportions d'un corps privilégié ou d'une caste, peut se laisser intimider ou corrompre. La nation dans sa masse est incorruptible, c'est là qu'il faut puiser,

avec discernement sans doute, mais avec confiance, les éléments qui rendront la vie à un corps malade et épuisé.

14 septembre. — Le Siècle soutient le libre échange en s'appuyant sur les bons effets de la liberté commerciale, et il conseille aux prohibition nistes de renoncer aux arguments vieillis; il cite la Suisse comme exemple, la Suisse qui vient donner un démenti à ceux qui taxent d'utopie le régime du libre-échange.

20 septembre. — Sous ce titre : Des espérances de l'Italie, le Siècle signale de nouvelles dispositions en Italie; il conseille aux princes des concessions et une large amnistie; aux patriotes, de la sagesse. Au nom et pour l'amour de l'Italie, dit-il, qu'aucun élément de désordre ne vienne troubler les commencements de ce grand travail, et la cause italienne sera bientôt gagnée.

2 octobre» — Le Siècle insère une communication de M. de Lamartine sur la crise des subsistances, qui agite profondément les populations. M. Wolowski consacre deux articles au même sujet, il conclut à la liberté, dont il ne voudrait pas laisser le monopole à l'Angleterre.

fi novembre. — Le Siècle publie un manifeste énergique relativement à la Pologne vaincue, signé

des membres de la commission executive : Lamennais, de Courtais, Ledru-Rollin, Guinard, Goudchaux, Flocon, Armand Marrast.

Le gouvernement, dit le Siècle, laisse aux radicaux le soin de protester au nom de la démocratie française, comme si le gouvernement moral du pays, en attendant le pouvoir matériel, avait déjà passé entre leurs mains.

14 décembre. — L'œuvre protectrice des traités de Vienne, dit le Siècle, se trouve complètement anéantie, de l'aveu et par la honteuse complicité de la Prusse et de l'Autriche. La Pologne se relèvera un jour pour l'épouvante de ses bourreaux et pour le salut de la civilisation européenne, menacée à la fois par les emportements de la force brutale et par les excès de la corruption.

31 décembre. — Le Siècle trace le bilan diplomatique du cabinet du 29 octobre pour l'année 1846 Tous les vœux et les sacrifices faits à la paix, dit-il, aboutissent à une conspiration diplomatique contre la France. Voilà les fruits de cette sagesse, de cette habileté consommée. Tout autour de nous une ceinture d'influences ennemies; pas un allié qu'on ose avouer, et au lieu de la quadruple alliance de 1834, une alliance anti-française des quatre principales puissances de l'Europe.

1847. — 2 janvier. — Ce qu'a bien souvent dit le Siècle sur l'inconvénient ou l'insignifiante banalité des harangues débitées solennellement devant le roi à des jours convenus, des conservateurs commencent à le répéter. On est fatigué de ces flagorneries incroyables, de ce style boursouflé ou grotesque.

(> janvier. — Rappelant le mot de M. Guizot : Enrichissez- vous, le Siècle montre les tristes fruits de ces conseils : l'agiotage, le vol, la fraude, infestent la société. Pour arriver plus vite à la fortune, les uns infestent les boissons, les substances alimentaires, les autres profitent de leurs fonctions publiques pour réaliser des bénéfices illicites. Quel est donc le gardien de la morale publique contre un pareil débordement de la cupidité la plus ébontée? Le ministère public semble partout avoir perdu le sentiment, de sa mission sociale.

8 janvier. — Des divisions et des alarmes éclatent au sein du parti conservateur. L'opposition. 'lit le

Siècle, ne fera aucun effort poiir accabler le ministère qui succombe sous le poids de ses fautes. La Presse lui offre comme refuge l'alliance russe! Une telle proposition, s'écrie le Siècle, sur les ruines fumantes de la Pologne, en présence des terreurs qui agitent l'Italie, l'Allemagne, les États secondaires, les villes libres, n'est pas concevable. Ce serait le pacte du diable.

9 janvier. — On se préoccupe de ce que pourra contenir le discours de la couronne. La difficulté n'est pas dans la manière de poser la question, elle est dans la situation même. Plate ou fanfaronne, dit le Siècle, la prose n'y fera rien. Il n'y a plus personne à tromper ni à éblouir par des harangues. Ce sont les événements qu'il faut dénouer aujourd'hui; il y faut une main ferme; tôt ou tard il y faudra peut-être une épée. C'est dire que le système est fini.

11 janvier. — Le discours du roi contient des paroles convenables sur la misère publique, mais le Siècle craint bien qu'elles soient stériles. Il verra quelles mesures, dignes d'une grande nation, seront prises pour adoucir les souffrances de tant de milliers de malheureux et pour prévenir, autant que possible, des calamités nouvelles.

12 janvier* — ■ Les repus et les cupides du régime

actuel ferment les yeux sur les périls qui menacent le gouvernement représentatif. Le Siècle croit que si on ne fait pas appel aux réformes, on peut s'attendre à voir se précipiter la ruine de notre société officielle. Ce qui se passe dès à présent, au milieu du dégoût des uns, de la violence et du cynisme des autres, ressemble à quelque chose qui finit, et l'on ne sait au juste de quoi ce peut-être le commencement.

13 février. — La corvée vient d'être supprimée en Autriche. La loi du progrès, dit le Siècle^ domine jusqu'aux plus tenaces représentants du passé, tout sert la cause du mouvement, les secousses les plus terribles ne font que hâter le développement des idées de justice et de liberté.

17 février. — Les désaveux et les démentis sont des moyens de gouvernement pour M. Guizot: Dans son ambassade, il n'est pas cru; dans ses instructions, il n'est pas compris. Corrompre ses concis toyens,dit le Siècle , abandonner ses agens, tromper 966 alliés, compromettre ses amis, flatter ou calomnier ses amis, est-ce là le secret de la grande politique?

18 mars. — Aujourd'hui ont eu lieu les obsèques de M. Martin (du Nord), ministre. Pas de discours sur la tombe, pas de réflexions de la part du Siècle

qui rapporte brièvement les faits de la cérémonie et les noms des assistants. Passons.

21 mars. — L'Angleterre vient de réduire par une loi le travail des enfants et des femmes: à G heures par jour pour les enfants au-dessous de 13 ans; à 12 heures, de 13 à 18 ans. Les femmes sont placées dans cette dernière catégorie. Le Siècle, par la plume de Léon Faucher, condamne cette intervention de la loi dans l'industrie; il oppose, pour l'Angleterre, le danger de résister à la concurrence des peuples étrangers.

24 mars. — On discute à la chambre la proposition de la réforme électorale. Le Siècle recommande à l'opposition la vigilance. Il ne faut pas qu'une seule voix indépendante manque à la protestation de la minorité.

La proposition a été rejetée par 252 voix contre 154.

8 avril — M. Léon Faucher a publié dans le Siècle plusieurs lettres sur la réforme électorale : « Faisons de l'intelligence, dit-il, un titre qui se place à côté de la richesse, appelons les forces de l'ordre moral à concourir avec l'énergie des intérêts matériels ; que le corps électoral représente tous les principes d'émulation, de progrès et de stabilité que la société renferme.

2 juin. — La chambre des pairs a expédié un message à la chambre des députés pour obtenir l'autorisation de poursuivre M. Emile de Girardin, rédacteur de la Presse, qui a publié, dans son n° du 12 mai, que des promesses de pairie avaient été vendues 80,000 francs au bénéfice de l'Époque.

14 juin. — La chambre des pairs discute et vote sur la pétition dans laquelle le prince Jérôme demandait qu'il lui fût permis de mourir dans son pays, au milieu de ses concitoyens. M. Victor Hugo monte à la tribune pour soutenir la pétition. Il déclare qu'il est du parti des exilés; l'exil est une désignation à la couronne, l'exil fait des prétendants de ceux que l'air de la. patrie rendrait citoyens dévoués.

27 juin. — Deux anciens ministres sont accusés de s'être laissés corrompre, l'un dans l'exercice de ses fonctions, l'autre sous la prévention de corruption ou d'escroquerie. Nous rougissons, dit le Siècle, pour le pouvoir qu'il se soit élevé, contre des hommes qui ont eu l'honneur de s'asseoir dans les conseils du gouvernement, des charges assez graves pour que la mise en, accusation soit décrétée.

1er juillet. — Le Siècle pense que le premier intérêt du pays, c'est d'avoir un gouvernement honnête, et le plus grand malheur pour lui, c'est d'être cor-

rompu par ceux qui lui doivent l'exemple de l'honneur et de la probité ; mieux vaudraient à la France les guerres de la République et de l'Empire que le régime infâme des Dubois et des Barras.

8 juillet. — Le Siècle publie au long le procès Cubières qui doit avoir une haute portée politique. Sont compris aussi dans le procès MM. Teste, et Parmentier, écroués à la prison du Luxembourg .

10 juillet. — Douze cents électeurs de Paris se sont réunis au Château-Rouge, dans un immense banquet en faveur de la réforme électorale. Des discours ont été prononcés par MM. Lasteyrie, Recurt, Odilon Barrot, Sénart, Marie, Grisier, Gustave Beaumont, Riglet, Chambolle, Fr. Degeorges, Hamelin, Léon de Malleville. A l'intérieur, dit le Siècle, le spectacle était vraiment magique.

11 juillet. — Le Siècle reproduit tous les discours prononcés la veille au Château-Rouge: à la souveraineté, à la révolution, à la réforme, à l'amélioration des classes laborieuses, à la presse, aux députés de l'opposition ; ces discours occupent quatre pages du journal.

17 juillet. — L'arrêt de la cour est prononcé. Le Siècle éprouve quelque commisération pour un brave soldat dont le sang a coulé par neuf ou dix

blessures sur le champ de bataille de Waterloo, et qui s'est laissé égarer vers la fin de sa vie..

22 juillet. — Le Siècle reproduit le discours que M. de Lamartine a prononcé à Mâcon le 18 courant, dans un banquet qui lui était offert par les habitants de cette ville. 2,000 convives y assistaient. Les souscripteurs arrivaient par les voitures et les bateaux à vapeur, des principales communes de l'arrondissement ; quarante villes avaient envoyé des députations à cette fête.

30 juillet. — Anniversaire de la révolution de 1830. Il rappelle à la France des souvenirs trop grands pour que les tristes déceptions de ces derniers temps surtout ne s'effacent pas ce jour-là. Le Siècle veut que l'union des bons citoyens s'achève, que l'opposition légale déploie d'autant plus de vigueur que le peuple montre plus de calme, que les intérêts soient confondus, que tous les droits soient garantis.

3 août. — Enfin, dit le Siècle, il n'y a plus personne en France qui puisse être dupe au point de juger M. Guizot sur ses théories et sur ses phrases. Que prouve, après tout, l'insolence des dédains qu'il se plaît à étaler ? C'est ainsi que Marat répondait autrefois à ses accusateurs; c'est ainsi que M. Teste parlait, en présence de ses juges.

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