‹ JournauxChapitre 107 sur 123 · FAUSSE DIRECTION DU GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

FAUSSE DIRECTION DU GOUVERNEMENT

27 janvier 1831,

C'est une grande erreur de s'imaginer que Ton puisse faire un gouvernement à priori ^ d'après certaines idées théoriques que l'on aura conçues dans son esprit , et que Ton enchaîne l'une à l'autre avec plus ou moins d'exactitude logique. Ce stérile travail ne sauroit produire que des formes vides , des combinaisons abstraites^ quelque chose de semblable aux chimériques entités de l'école, ou tout au plus à ces machines qu'on expose dans un musée, et qui, quelque ingénieuses qu'elles puissent être en soi, manquent cependant de ce qui seroit nécessaire pour les rendre applicables, et demeurent dépourvues d'utihté pratique. Un gouvernement véritable et fait pour durer doit sortir, par sa force interne et propre, d'un germe antérieur, comme tout ce qui est animé ; il est l'expression de la vie du peuple qu'il résume en quelque façon , et les conditions de son existence ne sont que le fait même de l'état intellectuel et matériel de ce peuple, état indépendant de la législation, qu'elle ne crée jamais, mais qu'elle doit fidèlement représenter, sous peine de varier sans cesse

DANS LE JOURPfAL l' AVENIR. 235

et de maintenir la société dans une sorte de contrainte, de malaise , de trouble ou de maladie parmanente , qui amène tôt ou tard ces crises terribles appelées révolutions.

Que si nous considérons la France sous ce point de vue , nous recounoîtrons qu'au milieu des événemens extraordinaires qui se sont succédé depuis un demi-siècle , il y a eu dans la société une tendance perpétuelle vers un but dont elle a pu être détournée momentanément, mais qu'elle s'est constamment efforcée d'atteindre toutes les fois qu'une force étrangère n'est pas venue suspendre sa marcbe, ou en changer violemment la direction ; et alors même, réagissant contre cette force tyrannique , elle a toujours fini par la renverser, rentrant aussitôt avec une ardeur nouvelle dans la route qu'on avoit voulu lui fermer.

Ce but vers lequel tend la société , non seulement en France, mais dans l'Europe entière et partout où le christianisme a pénétré , est la liberté religieuse politique et civile, c'est-à-dire, d'un côté l'affranchissement de l'intelligence plus ou moins asservie , sous tous les gouvernemens modernes, à la force brute dn pouvoir, et, de l'autre, une extension de la sphère d'activité publique et particulière, proportionnée aux développemens de cette .même intelligence , avec les garanties nécessaires des droits résultant de ce nouvel état social.

Sous ce rapport, le mouvement qui s'opère dans le monde, mouvement dont le catholicisme est le

principe et dont il deviendra le régulateur, ressemble entièrement à celui qui, provoqué et dirigé par les papes au moyen-âge, sauva la civilisation que le despotisme des souverains , et principalement des empereurs, menaçoit d'une ruine inévitable. Aussi, de nos jours, la réaction populaire contre la force brute qui dominoit exclusivement, a-t-elle commencé au moment même où l'Église , progressivement subjuguée par elle , ne pouvoit plus lui opposer de résistance efficace , et où dès-lors les peuples , dénués de protection contre l'excès du pouvoir et contre ses abus , ont dû songer à se protéger eux-mêmes : sans quoi, en très peu de siècles, toute idée de droit, toute loi morale auroit disparu de la terre, et le genre humain, supposé que, dans cette inexprimable dégradation, il eût pu conserver quelque reste de vie , bc roit tombé au-dessous, beaucoup au-dessous de l'état sauvage.

Le désir instinctif qui pousse les peuples à la liberté n'est donc au fond que e désir de l'ordre , puisqu'il n'est que le besoin eenti de subordonner la force au droit, la matière à l'intelligence. Et, pour descendre à des détails qui rendront cette vérité plus évidente , examinons quels sont dans la France, telle que réellement elle est aujourd'hui , les conditions essentielles de l'ordre.

Il est visible , en premier lieu , que la société primitive des esprits s' étant peu à peu dissoute par l'abandon progressif du principe de foi qui en étoit le lien, il existe maintenant, à la place d'une croyance

DANS LE JOURNAL l' AVENIR. 237

commune, une infinité d'opinions diverses réciproquement incompatibles, depuis le catholique jusqu'à l'athée, et depuis le juif jusqu'au saint-simonien. Or il faut nécessairement que le pouvoir ou les domine (outes en les asservissant également, ou, prêtant à l'une un appui spécial, lui donne, en l'adoptant, une existence politique, ou enfin, se séparant d'elles, à raison de son incompétence pour les juger, les laisse toutes entièrement libres.

La première hypothèse supposeroit que naturellement l'intelligence doit être assujettie à la force brute, et ne seroit en réalité que l'application de ce principe. Mais ce principe monstrueux et contradictoire aux lois fondamentales des êtres , n'est lui-même que le plus complet renversement de l'ordre et sa négation absolue. Le gouvernement qui en feroit sa règle, tenteroit donc, d'une part, l'impossible, et, de l'autre, se constitueroit dans un état de crime permanent, puisqu'il établiroit un combat à mort entre les élémens dont l'union harmonique forme la société , et tendroit constamment à la détruire en violant les conditions essentielles de sa vie.

La seconde hypothèse renferme la première, puisqu'elle implique dans le pouvoir le droit de juger de ce qui est vrai et de ce qui est juste, et de là deux conséquences également funestes; car le droit de juger, que suppose le choix que le pouvoir fait entre plusieurs croyances ou plusieurs rehgions, lui soumet celle qu'il a choisie, de sorte qu'à l'instant où il l'adopte, il en devient le chef et le maître, parce qu'il

a fait en l'adoptant un acte de puissance et d'indépendance , et non un acte d'obéissance à une autorité d'une autre nature que la sienne et plus haute que la sienne. En second lieu , il n'a pu déclarer vraie la religion de son choix , sans déclarer fausses les religions contraires, et sans les soulever par là même contre elle et contre lui. Et comme en l'adoptant il lui donne un caractère et une existence politique, qui emporte avec soi des avantages, des privilèges de diverses sortes, une prépondérance extérieure garantie par les lois, il n'excite pas seulement la jalousie, la défiance, la crainte des sectes moins favorisées, mais encore il les transforme en de véritables partis politiques , qui sans cesse agitant l'Etat, en bannissant la concorde , divisent les cités et les familles mêmes, ébranlent les institutions et, tour-à-tour opprimés et oppresseurs, n'offrent, à la suite des guerres intestines et des révolutions qu'amène le triomphe alternatif de chacun d'eux, que le dégoûtant spectacle d'une tyrannie variable et d'une servitude perpétuelle.

Reste donc la liberté égale pour tous, entière pour tous, liberté de croyance et d'enseignement, de discipline et de culte. Voilà ce que réclament les peuples, voilà ce que veut la France en particulier, parce qu'elle a l'expérience des maux qu'entraînent les deux autres systèmes, parce qu'elle sait qu'il n'y a maintenant d'ordre et de paix intérieure possible que par la pleine jouissance de cette hberté qui place la conscience au-dessus des caprices arbitraires de

DANS LE JOURNAL l'àVENIR. 239

l'homme et ne la soumet qu'à Dieu. Et de quel front aujourd'hui un ministre , un roi , un souverain quelconque viendroit-il nous imposer sa raison pour règle, inspecter notre foi, surveiller nos doctrines, apposer à nos symboles le timbre de l'État, ouvrir ou fermer à son gré la maison de prière et les lèvres du prêtre, interdire ou permettre les chants et les rites sacrés, commander dans le temple, et instituer au milieu des peuples le sacerdoce hideux , impie , exécrable de la force? Non, non, il ne se peut, et malheur à qui s'obstineroit à le tenter!

Que si a présent nous tournons nos regards sur l'ordre politique et civil, que voyons-nous en France? La destruction totale de ce qui existoit sous l'ancienne monarchie, destruction commencée par la violence et consommée par la législation. Plus de noblesse réelle et privilégiée , plus de droits héréditaires, plus de corporations, plus de maîtrises, mais une masse homogène de trente-deux millions d'individus que la loi déclare égaux , et entre lesquels ils n'existe de fait nulle distinction de classes, nulle hiérarchie, nul lien d'autorité et de dépendance, d'oii ne résulte pour aucun d'eux une supériorité transmissible ou permanente : c'est-à-dire que de tous les élémens qui peuvent entrer dans la constitution d'un État, l'élément démocratique est le seul qui subsiste en France. Il suit de là qu'elle n'a le choix qu'entre deux gouvernemens, celui du sabre ou celui de l'opinion , le despotisme militaire ou la république ; et après le despotisme militaire de Napoléon , nous

avons eu effectivement, de quelque nom qu'on la (lég^uisât , la république , sous Louis XVIII et sous Charles X, comme nous l'avons encore et continuerons de l'avoir par la raison bien simple que , le despotisme exclus, il n'y a de possible qu'elle.

Mais la république entraîne avec elle des conséquences inévitables , et contre lesquelles il est d'autant plus inutile et plus absurde de lutter, qu'elles ne sont au fond que l'ordre naturel de la démocratie et ses conditions rigoureuses d'existence. Ainsi là où tous sont égaux , chacun a un égal droit à tout, c'està-dire que la liberté est la première loi et le fondement nécessaire de toutes les autres ; et cette liberté, absolue dans son essence, n'a de bornes qu'elle-même, et ne s'arrête que là où elle deviendroit, dans son exercice , la violation de la liberté ou du droit d'autrui. Sous le rapport particulier où nous considérons en ce moment la société , tel est le fondement de la liberté religieuse et de la liberté d'opinion, intimement liées à la liberté d'enseignement et à la liberté de la presse ; et dès qu'on prétend leur imposer une limite arbitraire quelconque, on tombe en contradiction avec le principe qui régit invinciblement l'Etat, et l'on introduit dans son sein le germe de la tyrannie la plus effrayante, parce qu'elle n'a ni règles possibles , ni bornes assignables.

De l'égalité naît l'indépendance , et de l'indépendance l'isolement. Comme chacun est circonscrit, pour ainsi parler, dans sa vie individuelle, il n'a non plus que sa force individuelle pour se défendre s'il

DANS LE JOURNAL l' AVENIR. 241

est attaqué; et nulle force individuelle ne pouvant offrir de garantie suffisante de sécurité contre l'abus de cette force incomparablement plus grande qu'on appelle pouvoir, de là encore la nécessité d'une liberté nouvelle , la liberté d'association : et nul état démocratique ne pourroit sans elle subsister deux jours ; il se transformeroit immédiaten>3nt en un despotisme absolu. La liberté d'association a la même étendue et la même limite que toutes les autres : elle a pour règle ce principe très simple, que tout ce qu'un seul peut faire légitimement, plusieurs le peuvent faire ensemble aussi légitimement.

De plus : là où tous ont les mêmes droits , tous sont également appelés à les exercer; car nul ne pourroit être exclus, par voie de catégorie, de l'exercice des droits essentiellement communs à tous , que par une volonté arbitraire qui ne seroit encore qu'un vrai despotisme. Mais les droits politiques communs à tous, ne pouvant être simultanément exercés par tous , se résolvent dans le droit électoral, qui appelle toutes les opinions et tous les intérêts à concourir au cboix de ceux qui sont chargés de les représenter et de les défendre comme législateurs. Donc, à moins qu'on ne mette l'arbitraire et le despotisme dans la loi, le droit électoral doit être universel.

Mais ce droit seroit illusoire et on ne le concevroit en aucune façon , si , borné dans son application aux conseils suprêmes du pays, il ne descendoit pas , en quelque sorte , jusqu'aux élémens mêmes de l'administration, pour devenir en chaque lieu

la garantie des intérêts propres à chaque lieu et des droits personnels de ceux qui l'habitent : d'où la nécessité de comprendre dans le système électoral les magistrats locaux. Que chaque commune donc élise son maire et ses officiers publics , dans les hameaux comme dans les villes ; car la liberté doit être partout , et nulle part elle n'est plus sacrée que près de la chaumière du pauvre..

Et puisque chaque lieu a ses intérêts propres^ distincts des intérêts généraux de l'Etat , chaque lieu, c'est-à-dire chaque commune, chaque arrondissement , chaque province , a le droit naturel , imprescriptible , d'administrer librement ses intérêts, comme la famille a le droit d'administrer librement ses intérêts, sans que l'État doive intervenir, si ce n'est pour protéger les droilsd'autrui dans le cas où ils seroient violés : autrement il n'y a pas de raison pour qu'un jour le gouvernement ne frappe tous les Français d'interdiction légale, et ne déclare que désormais il administrera seul leurs affaires.

Toutes ces nécessités de notre état social sont en partie des conséquences des droits généraux de l'humanité, contre lesquels rien ne prescrit , et sont , dans leur totalité, les conséquences de ce fait incontestable : qu'aujourd'hui la France n'est qu'une vaste démocratie; de sorte que les combattre, c'est combattre les lois premières de la nature humaine , et les lois non moins invincibles qui résultent de tel état spécial de cette même nature humaine.

DANS LE JOURNAL l' A VENIR. 243

La Restauration entreprit ce combat. Elle lutta pendant quinze années contre la force des choses qui tendoit à développer le principe démocratique des institutions, c'est-à-dire à constituer la France sous la seule forme de police que permette d'établir l'état matériel et moral de sa population , et par conséquent la seule aussi qui, cet état étant donné , puisse nous conduire , sans de trop vives secousses , à un ordre définitif , dernière et durable expression de la liberté nécessaire aux peuples et qu'ils sont résolus à conquérir. Au lieu de favoriser ce mouvement et d'y entrer avec franchise pour le régler et le diriger, le pouvoir aveuglé conçut l'extravagant projet de reconstruire la monarchie absolue , ou pour mieux dire un despotisme affranchi de tout contrôle, élevé au-dessus de tout, vivant , pour ainsi parler , de lui-même , et ne rendant compte de ses actes qu'à soi : despotisme qui, voilant d'un nom sacré sa source illégitime, se disoit de droit divin , au moment même où il se plaçoit insolemment au-dessus de Dieu , pour s'imposer comme loi suprême à la conscience , à l'intelligence , à tout ce qui , par sa nature , est le plus indépendant de l'homme et de ses volontés ; despotisme enfin qui pré tendoit courber sous le même joug la religion , l'enseignement , la presse , la législation , l'administration , tous les droits naturels et tous les droits acquis , pour régner seul arbitrairement sur un muet troupeau d'esclaves : et c'est ce que , dans l'esprit de vertige qui l'a

perdu , lui et beaucoup d'hommes d'un caractère honorable et droit, mais fascinés par de vieux souvenirs et d'insurmontables préjugés, appeloient de bonne foi , avec une conviction profonde , le rétablissement de l'ordre !

Il n'étoit certainement pas difficile de prévoir où aboutiroit une tentative semblable. Des voix indépendantes avertirent le pouvoir, incapable désormais de rien entendre et de rien écouter, qu'il marchoit vers un abîme. On lui prédit qu'il se briseroit contre la religion qui conserve impérissable le sentiment de la liberté de conscience et d'intelligence ; contre la résistance invincible qu'opposoit à ses desseins l'état moral et matériel du pays ; contre la force de l'opinion, la force des mœurs, la force des institutions. Toutes ces paroles furent vaines : le pouvoir s'obstina dans ses voies. Il s'en alloit comme le somnambule posant un pied assuré sur le bord du précipice. Vous l'auriez cru certain de lui-même. Il a voit eneifet des soldats, des tribunaux, des agens dévoués, des armes, de l'or, un reste d'amour et d'habitude d'obéissance qui lioit à sa cause une partie de la population : quel trône sembloit mieux affermi ? Tout-à-coup la terre tremble , et ce trône disparoît.

Alors furent proclamées de nouveau et dans les formes les plus solennelles les libertés qui avoient vaincu. On les écrivit dans la Charte avec le sang versé aux jours de juillet. Elles furent jurées à la

DANS LE JOURNAL L'AVENir». 245

face du ciel, en présence de l'Europe. L'immense majorité des Français répondit à ces sermens par des acclamations de joie et d'enthousiasme. Voilà ce qui se passa.

Aux différentes ciuses qui faisoient , sous le règne de l'ancien pouvoir, du développement de nos libertés une nécessité rigoureuse , se joignent donc aujourd'hui des causes nouvelles qui rendent cette nécessité plus irrésistible encore : les promesses expresses consignées dans la Loi fondamentale et qui n'admettent point d'interprétations évasives ; le désir plus vif qu'elles ont fait naître , et le besoin mieux et plus généralement senti d'un affranchissement complet ; les craintes fondées que produiroit un manquement de foi sans excuse à des engagemens solennels , l'inquiétude vague et l'irritation qu'inspire une autorité en contradiction avec le principe de son existence, enfin l'exemple d'une nation voisine qui , s'étant levée comme nous et après nous pour ressaisir ses droits , est déjà en pleine possession des libertés qu'on nous refuse encore.

Il y auroit donc dans le gouvernement , s'il ne tenoit pas les promesses jurées , une folie plus grande que celle de l'ancien pouvoir : car, d'une part , toutes les forces contre lesquelles la Restauration a vainement lutté, subsistent avec un immense accroissement d'énergie , et, d'une autre part^ le gouvernement est plus foible pour lutter contre elles. En effet , la révolution de juillet a jeté dan, le parti de la liberté des masses entières qui en

étoient séparées auparavant , et qui aujourd'hui conçoivent qu'elles ne peuvent trouver de sécurité que là. D'un autre côté , le pouvoir actuel , environné d'embarras de toutes sortes , intérieurs et extérieurs , n'a aucune racine dans le passé , dans les habitudes et les affections des peuples , dont il n'a que trop déjà , dans sa courte existence , trompé les justes vœux et froissé les intérêts. Sans doute la bonté familière du roi et les qualités qui le distinguent lui ont acquis personnellement un haut degré de confiance , et autour de lui nous aurions à louer de grandes et touchantes vertus , si l'asile sacré de la famille n'étoit pas inviolable même à la louange. Mais autre chose est l'homme , autre chose est le prince , et le prince même n'est pas et ne peut pas être le gouvernement dans une société constituée comme la nôtre. Or, ce gouvernement, qu'on me dise oii est sa force? en a-t-il d'autre que celle que lui prête l'assentiment des peuples ? Et s'il tourne les peuples contre lui en contrariant leurs vœux, en trompant leur attente , en ramenant , sous des noms et des formes mensongères, un régime qu'ils abhorrent et dont ils ont dû se croire délivrés , combien d'heures subsistera-t-il ? Nous désirons de toute notre àme qu'il subsiste, car la révolution la plus juste, même quand elle réussit, traîne après elle de longues et pesantes calamités. Et c'est parce que nous tremblons devant une révolution nouvelle , qu'en ce moment , du fond de notre con-

DANS LE JOURNAL l'aVENIR. 247

science , nous la déclarons inévitable , si le pouvoir, marchant sur les traces de celui qui s'est perdu , et se laissant aveugler par les conseils de je ne sais quels échappés de tous les despotismes qui ont tour-à-tour écrasé la France, se persuade qu'il ne peut vivre qu'en tuant la liberté ; qu'elle est incompatible avec son existence , aussi bien qu^avec l'ordre , ou qu'au moins les Français ne sont pas mûrs pour elle , que le moment n'est pas venu de les affranchir, qu'ils ont besoin d'être tenus encore sous la salutaire discipline de leurs tuteurs législatifs et administratifs, qui soigneront tendrement leurs consciences et leurs propriétés, qui leur dispenseront avec choix et mesure , par un enseignement exclusif dont ils seront les maîtres, la nourriture de l'esprit , et , moyennant un honnête salaire , les soulageront du pénible soin de s'occuper de leurs propres affaires, de penser, de parler, de vouloir et d'agir. Tel est le système qui a jusqu'ici prévalu dans nos lois. La religion, l'enseignement sont encore esclaves; la presse n'est affranchie qu'à moitié , le droit d'association et le droit électoral , ainsi que les libertés administratives , existent à peine en germe, et il semble qu'on en redoute plus que jamais le développement, sans lequel nul ordre et nulle paix ne sont possibles en France. Voilà les faits, ils sont notoires; les voilà dans leur pure et simple vérité, et l'on croit rêver en les racontant, et une douleur profonde, inexprimable saisit Fâme. Car, nous le répétons, si le pouvoir s'opiniâtroit à

suivre une si fausse direction, s'il s'abusoit sur les impérieuses nécessités de l'époque, s'il s'imaginoit pouvoir arrêter ou suspendre le mouvement qui emporte les peuples, s'il rappeloit à lui des promesses sacrées, avant peu , bien peu de temps , il iroit rejoindre les ombres des pouvoirs passés.

RÉPONSE A LA LETTRE DU PÈRE VENTURA (1). ^ 12 février 1831.

Mon Révérend Père ,

Les rédacteurs de V Avenir sont loin de trouver mauvais que vous ayez usé à leur égard du droit qu'a tout homme d'examiner et de juger, selon ses opinions propres, les opinions et les paroles d'un autre homme. Rien ne contribue davantage au progrès de la raison publique et au triomphe de la vérité que ces nobles luttes de Tintelligence, dans lesquelles le vaincu, s'il n'est aveuglé par un cou-

(1) La lettre à laquelle celle-ci répond avoit été écrite dans un moment de préoccupation trop facile à conceyoir pour qui sait ce qu'un jour on saura , lorsque le temps de le dire sera venu. Mais nous ne pouvons publier de nouveau cette défense de l'Avenir sans éprouver le besoin d'y joindre l'expression de nos sentimens à l'égard du P. Ventura. Les relations intimes que nous avons eues avec cet homme qui honore le nom d'homme , nous ont mieux que personne mis à même de connoître tout ce qu'il y a de pur, de noble , de généreux en lui , et nous sommes sûr de n'être que le simple interprète de quiconque l'a vu de près, en disant que, par l'étendue de ses lumières, par l'élévation de son esprit, et par les qualités plus hautes encore et plus rares qui viennent de l'âme et que Tàme apprécie , nul n'est plus digne de tous les respects des gens de bien. Il nous est d'autant plus permis de lui rendre ce juste hommage , qu'il n'est certes , sous aucun rapport, solidaire de nos opinions.

pable et sot orgueil, est aussi heureux de sa défaite que le vainqueur l'est de sa victoire. Mais ils croient que votre procédé eût été plus conforme aux règles des convenances, telles du moins qu'elles sont admises et senties parmi nous, si vous leur aviez adressé directement vos observations, qui eussent aussitôt reçu par eux la publicité que vous désiriez ; comme , en même temps , ils s'étonnent ( et ils ne seront pas les seuls à s'en étonner ) que vous , prêtre romain et chef d'ordre, vous ayez choisi pour votre organe précisément l'interprète et le défenseur le plus opiniâtre du gallicanisme si justement réprouvé à Rome. Ce n'est pas qu'ils s'en plaignent, au contraire ; car ce sera pour eux une occasion , assurément inespérée , de repousser, en vous répondant, des insinuations et des attaques que le journal qu'il vous a plu de rendre le dépositaire de vos protestations pouvoit impunément se permettre contre eux , parce qu'il savoit ce que tout le monde sait en France , et que vous ignorez , à ce qu'il paroît, que quiconque se respecte ne peut descendre à aucune discussion vraiment sérieuse avec lui.

Les sentimens que vous leur inspirez, mon Révérend Père , sont trop différens , pour qu'ils ne s'empressent pas , quelque peu importante que soit aujourd'hui , dans les immenses questions qui remuent le monde , l'opinion d'un simple individu quel qu'il soit ; pour qu'ils ne s'empressent pas , dis-je, d'examiner à leur tour les reproches que vous

DANS LE JOURNAL l' AVENIR. 25 1

leur adressez , afin de montrer combien ils sont dépourvus de fondement ; et la confiance que je veux conserver dans la droiture de votre esprit et de votre caractère me fait un devoir de penser qu'après avoir lu cette lettre, vous n'hésiterez pas à en convenir vous-même.

Je dois reconnoître d'abord que vous rendez justice aux doctrines qui dominent dans V Avenir. C'est déjà beaucoup plus que bien des gens ne vous pardonneront ; mais peu importe. Voyons ce que vous y blâmez. Ce que vous dites à cet égard se réduit à deux points que je discuterai successivement : L'Avenir soutient la souveraineté du peuple ; l'Avenir semble avoir pris depuis un mois une mauvaise tendance^ c'est-à-dire ^ comme vous l'expliquez , une tendance révolutionnaire.

Sur le premier point voici vos paroles : (c Je ne » saurois pardonner à l'Avenir l'article intitulé : La » souveraineté de Dieu exclut- elle la souveraineté du » peuple ? Cet article me paroît renfermer tous » les principes subversifs des trônes, de la société , )) de la religion même que vous défendez ; car de la » souveraineté du peuple en politique à la souverai- » neté des fidèles en religion il n'y a qu'un pas » bien glissant et bien facile à faire. Aussi ces deux » principes marchent toujours ensemble et conju- )) rant amicè. Je ne m'arrête pas à relever tout ce » que cet article contient de faux , d'absurde , de » ruineux. »

Certes, mon Révérend Père, ce sont là des pa-

rôles tranchantes et d'injurieuses imputations , s'il en fut jamais ; et quand tout-à-l'heure on verra sur quoi elles reposent , on admirera comme moi cette espèce d'aveuglement soudain dont Dieu frappe quelquefois les esprits les plus pénétrans , pour nous apprendre à tous le peu que nous sommes , et nous raffermir , en quelque sorte , dans une salutaire défiance de notre raison si débile et si incertaine.

L'auteur de l'article que vous attaquez avec tant de violence résume ainsi , dès les premières lignes , la doctrine qu'il a dessein de prouver :

(c II est de foi que la souveraineté est de Dieu. Il » est de foi que c'est de Dieu que les souverains re- » çoivent leur autorité. » Jusqu'ici , mon Révérend Père , il n'y a probablement rien qui vous choque. Continuons : « Mais il n'est pas de foi qu'ils la re- » çoivent de Dieu immédiatement. La doctrine com- » mune des théologiens et des canonistes est au » contraire que Dieu communique la souveraineté » immédiatement au peuple , et par le moyen du » peuple à la personne ou à la communauté gou- » vernante (1).

Ici tout se réduit à une question de fait. Est -il vrai que la doctrine attribuée à la plupart des théologiens et des canonistes soit réellement leur, doctrine ? J'ose assurer, mon Révérend Père , que vous ne le nierez pas. Faudroit-ilvous citer de nouveau saint Thomas, qui enseigne en termes exprès que « la » puissance législative appartient, non pas à aucun

(1) avenir du 14 décembre 1830.

DANS LE JOURNAL l'aVFNIC. 253

» particulier , mais à la multitude ou au prince qui » la représente (1)? » Faudroit-il tous citer Suarez qui, s'appuyant de l'autorité de saint Ambroise, de saint Grégoire-le-Grand, de saint Augustin , de Bellarmin , établit « qu'il n'y a point d'intermédiaire )) entre Dieu et le peuple ; mais que le peuple est l'in- » termédiaire entre Dieu et le roi, et que c'est par » cet intermédiaire que le roi reçoit la puissance )) souveraine (2) ? Faudroit-il vous citer saint Liguori (3) , Fénélon (4) , Bossuet lui-même , le défenseur (5) le plus outré de la puissance royale ? Ou, embarrassé de leurs témoignages et ne les pouvant contester, direz-vous que saint Ambroise, saint Grégoircle-Grand , saint Augustin , saint Thomas , Bellarmin,

(1) Cùm lux ordinet hominem in bonum commune , non cujuslibet ralio facere potcst legem , sed mullitudinis, vel principis yicem multitudinis gerentis. 1, 2, gf. 90. a. 3. — Ibid. 97, ad. 3.

(2) Cardinalis Bellarminus non inter populum et Deura mcdium posuit , sed inter regcm et Deum voluit populum esse médium , per quod rex lalera accipit potestatem. Suarez, Dcfens. fidei calhol. lib. III , cap. 2. — Haec resolulio , quoad omnes partes , communis est non solum theologorum , sed etiam jurisperitorum. Ihid. — Fid. et. eod. cap. n. 1 1 , et de Legib. lib. III.

(3) Cerlum est dari in hominibus potestatem ferendi leges; sed potestas hase, quoad leges civiles , à naturà nemini competit nisi comraunitati hominum , et ab hàc transfertur in unum , vel in plures , à quibus communitas regatur. De Lcgibus, 1. I, tract. 2. n. 104.

(4) La puissance temporelle vient de la communauté qu'on nomme nation. La spirituelle vient de Dieu par la mission de son Fils et de ses apôtres. OEiwres de Fénelon , iqme XXII , page 583 , édit. de f^ersailles.

(5) Nous ne nous arrêterons point à ce que l'anonyme prouve longuement, savoir, que la puissance des rois n'est pas tellement de Dieu, qu'elle ne soit aussi du conseiitcment des peuples ; personne ne nie cela. Defena. lib. IV, c. 21 .

Suarez , Fénélon , saint Liguori, et tant d'autres qu'on pourroit nommer, Billuard , Bianchi, le plus savant réfutateur de la déclaration de 1 682 ; que tant de personnages pieux , des saints que l'Eglise a mis au rang de ses docteurs, ont soutenu, en ce qui regarde le pouvoir qui est le fondement de la société humaine , une doctrine fausse , absurde ^ ruineuse ? Et il faut bien que vous le disiez, ou que vous recounoissiez que vous vous êtes emporté injustement contre l'auteur de l'article , qui allègue leurs propres paroles et déclare s'en tenir à ce qu'ils ont enseigné. Je présume trop bien de votre bonne foi, pour douter un instant que vous hésitiez à convenir de votre méprise. Quant à la distinction que vous faites entre la canaille et le patriciat , elle est tout-à-fait hors de la question , car dans la tradition de l'Église , dont il s'agit ici uniquement, je ne trouve pas qu'il soit parlé ni de patriciat ni de canaille ; et je vous dirai en passant qu'en France il n'existe de patriciat d'aucune sorte , et que je ne connois point de canaille parmi ceux qui chez nous jouissent du droit de cité.

Toute la suite de votre discussion portant sur la supposition que l'écrivain que vous attaquez soutient la souveraineté du peuple dans le sens de Rousseau et de Jurieu, sens qu'il a lui-même expressément rejeté (1), et qui implique contradiction avec ses paroles que j'ai remise sous vos yeux, rien n'oblige de s'occuper des conséquences, assez vagues d'ail -

(1) avenir du 30 janyier.

DANS LE JOURNAL l' AVENIR. 255

leurs, que vous tirez de cette fausse supposition. Toutefois pour ne laisser à la chicane la plus subtile et la plus opiniâtre aucun subterfuge, nous répéterons ici ce que nous disions il y a peu de jours dans l'exposition de nos sentimens sur le même sujet :

(c En adhérant aux principes de saint Thomas et » des autres théologiens , nous ferons deux obser- » vations.

» Premièrement, leur doctrine ne peut pas être » confondue avec celle que Jurieu et Rousseau ont » défendue sous le nom de souveraineté du peuple. » Celle-ci , en effet , consiste fondamentalement à » supposer que le peuple n'a d'autre loi que sa vo- » lonté , laquelle crée la justice : doctrine qui ren- )) ferme évidemment l'athéisme, et dont il ne peut » jamais sortir que d'épouvantables calamités. Les » théologiens catholiques , au contraire , posent en )) principe que chaque peuple est soumis , comme les » individus, à la loi divine de justice, essentielle- » ment indépendante de sa volonté , et promulguée » par la conscience du genre humain ; en consé- » quence ils établissent que le droit de résistance , )) réglé par cette loi , ne peut s'exercer que lorsque » ce droit est nécessaire pour faire prévaloir la jus- )) tice contre la force perturbatrice de la société.

» En second lieu , les théologiens ne se sont point « dissimulé les énormes abus qui pouvoient vicier, » dans plusieurs cas, l'exercice de ce droit terrible. » Mais ils ont pensé qu'en cette matière , comme » dans toutes les autres , les abus ne détruisent pas

» un droit réel. Personne ne nie la légitimité de la » défense personnelle contre un assassin , bien que >) chaque individu puisse se tromper dans l'applica- :» tion de ce droit , et dépasser les limites de ce que » les jurisconsultes appellent moJeramm inculpatœ tu- )) telœ. Les théologiens ont raisonné de même à l'é- » gard d'un peuple qui se trouveroit placé par un » tyran dans une sorte de guet-apens social. La seule » conséquence que l'on puisse tirer de ces redouta- » blés luttes, c'est que l'humanité doit hâter par ses » vœux l'époque où les peuples concourront d'eux- » mêmes au rétablissement de l'ordre social catho- » lique , de cet ordre qui substitue à l'état de guerre » entre le pouvoir et les sujets , inévitable en tout » autre système, l'intervention d'une autorité essen- » tiellement pacifique (1). »

11 me semble, mon Révérend Père, que cela doit suffire pour vous tranquilliser sur ce qui concerne la souveraineté du peuple. Votre zèle, trop prompt à s'alarmer , s'est , je le présume , échauffé de certaines paroles qui ont pu retentir autour de vous : la réflexion le calmera, (c Je passe, ajoutez-vous, sur le reste » de l'article, car ce sont des mots qui n'ont point de » sens. » Vous auriez pu dire peut-être, qui nont point de sens pour moi. Que si vous n'avez pas assez l'habitude de notre langue pour les avoir compris, je le regretterai sans doute pour l'auteur ; mais rigoureusement , vous l'avouerez , cela ne conclut rien contre lui.

fï) ^r^mr du () février.

DANS LE JOURNAL l' AVENIR. 257

Venons maintenant au second reproche que vous adressez à V Avenir ^ c'est-à-dire, la mauvaise tendance qu il semble avoir prise depuis un mois. lia, selon vous^ incité, exeitéy poussé les peuples, avec toute la puissance de la parole; approuvé j, loué toutes les révolutions faites^ applaudi d'avance à toutes les révolutions à faire. Apparemment, mon Révérend Père, vous êtes en état de fournir les preuves de ces violentes inculpations. Où sont-elles ? je les cherche en vain dans votre lettre ; et j'ai droit d'être surpris qu'un homme tel que vous, qu'un prêtre se permette des accusations de cette nature, conçue en termes si généraux qu'ils ôtent presque toute possibilité de défense. Nous nous défendrons pourtant , non pas devant vous à qui nous ne devons nul compte de nos paroles ni de nos doctrines, mais devant le Saint-Siège, qui en estle juge suprême; devant nos frères de touslespays, àquil'on pourroitvous supposer le dessein de rendre notre catholicisme suspect.

En droit donc nous avons soutenu et nous continuerons de soutenir avec saint Thomas « que le régime » tyrannique est injuste, parce qu'il a pour fin, non le » bien commun , mais le bien particulier de celui qui » gouverne ; qu'en conséquence, la destruction de ce )) régime n'a point le caractère de la sédition : excepté )) le cas oii elle entraîneroit de si grands désordres que » la multitude des sujets souffriroit plus de cette destruc- » tiou que du régime tyrannique lui-même (1). » En un mot, nous avons soutenu, et nous continuerons de

(1) Regimen lyrannicum non est justum , quia non ordinatur ad bonum commune , sed ad bonum priyatum regentis..., ideo perturbatio TOME 10. i7

258 ARTICLES Plir.LlÉS

soutenir^ que lorsque le souverain, violant fondamentalement la loi divine de justice qui est la source unique de toute vraie légitimité, opprime le peuple et lui ravit ses droits religieux, politiques , civils , ce peuple a le droit incontestable de se donner un autre souverain ; et vous-même vous reconnoissez que le principe de Ugitimilé ( vous eussiez mieux dit de légalité) y dans les cas extraordinaires ^ est subordonné au principe du salut public ^ qui est la loi souveraine des Etats. Si donc il existe des pays où le peuple gémisse sous une oppression semblable , 7ious applaudissons d'avance auœ révolutions à y faire^ et , à moins de renoncer à vos principes, vous devez y applaudir comme nous. Nous vous défions de montrer que jamais nous ayons dit autre chose ; et certes ce seroit aussi une trop exécrable maxime que de prétendre , avec les gallicans , qu'un prince une fois établi peut tout se permettre impunément, et que la tyrannie n'a d'autre remède que la volonté du tyran même. Au surplus nos doctrines à ce sujet , fondées , croyons-nous , sur l'enseignement des pontifes romains et la tradition de l'Église , ont été clairement exposées dans la déclaration que nous avons soumise , avec une docilité sans réserve, au jugement du Siège apostolique (1), et je ne pense pas que, sur ces doctrines, il y ait entre vous et nous aucune opposition.

hujus regiminis non habet rationem seditionis ; nisi forte quandô sic inordinatè perturbalur tyranni regimen , quôd multitudo subjecta majus detrimentum patitur ex perturbatione conséquent! qiiàra ex tyranni regimine. Sum. 22 , q. xliii, art. 11, ad. 3. (1) Voyez l'avenir du 6 février.

DANS LE JOURNAL l'aVKNIR. 259

En fait, nous avons applaudi à l'insurrection de la Belgique et de la Pologne ; et nous y applaudissons encore de toutes les forces de notre âme : car nous croyons qu'il ne fut jamais d'oppression plus inique , plus odieuse et plus accablante que celle qui écrasoit ces deux malheureux peuples^ chez lesquels il n'existoit plus de sécurité réelle ni pour les personnes ni pour les propriétés , et à qui le despotisme , infidèle à ses sermens, s'efforçoit de ravir leurs droits politiques et civils, leur religion et leur langue même. Et lorsque , ignorant ce que l'Europe sait , vous pourriez à cet égard vous faire illusion , il s'ensuivroit bien que , n'admettant pas les faits dont nous tirons la conséquence , vous devez rejeter cette conséquence , mais non pas que nous sommes des révolutionnnaires dans le sens où vous usez de ce mot ; car vos principes vous obligeroient à tirer de ces faits la même conséquence que nous, si vous en admettiez la vérité comme nous. Et peu importent vos prévoyances sur le résultat final des efforts généreux de ces deux nobles peuples. Nous ne doutons pas du succès des Belges, malgré les ruses d'une ténébreuse diplomatie ; nous tremblons pour la Pologne, seule en face des Tartares prêts à se précipiter sur elle : mais quand ces deux belles nations , lâchement abandonnées, succomber oient dans une lutte inégale ; quand, au lieu des palmes de la liberté, elles ne cueilleroient que celles du martyre ; quand il ne resteroit d'elles que deux grands tombeaux, tout ce qui a un coeur d'homme, une âme catholique, s'en

260 ilRTICLES PUBLIÉS

iroit mouiller de ses larmes les froides pierres qui recouvriroient les ossemens de ceux qui , sans tant de calculs , se confiant dans le ciel qui protège la cause juste et sauve quelquefois miraculeusement les pauvres opprimés, s'écrièrent d'une voix unanime : Mourons pour Dieu et pour la patrie !

Et en vérité, quoi qu'il arrive, il faut que vous ayez, mon Révérend Père, un singulier courage , pour venir attrister par vos paroles lugubres et vos conjectures désolantes ces infortunés catholiques qui, pour sauver leur foi et tout ce qui , avec elle , donne du prix à la vie humaine, ont appris de leurs évèques et de leurs prêtres à ne reculer devant aucun danger ni devant aucun sacrifice. Ah! jusqu'à ce que la Providence ait décidé dans ses impénétrables conseils , qu'après tout elle ne vous a pas plus dévoilés qu'à nul autre, que leur subîime dévouement demeureroit encore stérile pour un temps, laissezleur , mon Révérend Père , laissez-leur au moins l'espérance !

Continuant de gourmander V Avenir avec je ne sais quel ton de maître qui régente des écoliers mutins, vous voulez bien nous avertir qu'à d'autres égards encore nous avons encouru votre désapprobation. (c Je ne puis non plus, dites-vous, pardonner à » V Avenir de s'extasier devant la révolution de juillet. » Je ne suis ni carliste ni philippin. Je sens aussi la )) nécessité où s'est trouvée la France de se ranger )) autour du roi Philippe pour échapper à l'anarchie . . . » Mais je ne puis passer à V Avenir cette exprès-

DANS LE JOURNAL l'aVENIR. 261

» sioD : La nation a recouvré ses droits. . . Dans » votre bouche, qu'est-ce que cela signifie? Quels )) droits avez-vous ? La liberté de la presse? vous, » sur lesquels pèsent deux procès? La liberté de » la religion? tandis qu'on brise ses croix, qu'on )) incarcère ses prêtres, qu'on expulse ses curés, » qu'on régente ses évêques? La liberté de l'ensei- » gnement? tandis qu'on pousse le despotisme uni- » versitaire au-delà des bornes posées par MM. Frays- » sinous et Feutrier 1 »

Sachez bien, mon Révérend Père, en premier lieu, que revenir ne demande ni n'accepte de pardon de personne; et, en second lieu, qu'en ce qui touche aux affaires intérieures de notre pays, la doctrine catholique et la conscience une fois à l'abri, rien au monde ne nous importe moins que l'opinion individuelle d'un étranger quel qu'il soit. Il est à croire que nous , nés en France et qui ne l'avons jamais quittée, nous la connoissons un peu mieux qu'un homme qui ne la vit jamais et qui en est à quatre cents lieues. Nous pouvons, sans trop de présomption , nous flatter d'être des juges plus compétens que lui de nos propres intérêts ; et quelque honorable que puisse être d'ailleurs sa tutelle, avant de l'exercer comme de plein droit il eût été plus convenable peut-être d'attendre qu'elle fût sollicitée.

Du reste, placé sous l'empire d'une préoccupation inexplicable, vous nous avez, encore ici, lu sans nous entendre ; et après vous avoir lu moi-même, je doute s'il existe en Europe un homme moins instruit de

262 AllTlCLES PUBLIÉS

l'état de la France, de ce que, pour les catholiques, il est sage de craindre , de ce qu'il est raisonnable d'espérer. Reprenons yos paroles. Vous ne nous pardonnez pas de nous extasier devant la révolution de juillet. L'expression , mon Révérend Père , est aussi juste que si nous disions de vous que vous vous extasiez devant le despotisme moscovite. En général, comme nous le répétions encore dernièrement, nous tremblons devant toute révolution, « parce que la ré- » volution la plus juste, même quand elle réussit, » traîne après elle de longues et pesantes cala- » mités (1). )) C'est ainsi que nous sommes révolutionnaires.

Et pour ce qui est en particulier des événemens de juillet, sur lesquels d'ailleurs vous n'avez pas cru devoir vous expliquer nettement; nous qui n'avons point de position à ménager ou à compromettre , nous n'avons non plus rien qui nous empêche de dire hautement toute notre pensée. Nous disons donc d'abord que cette révolution étoit inévitable, par différentes raisons qu'il est inutile de rappeler , et il y a en effet plusieurs années que nous l'annoncions comme imminente. Nous admirons de plus la modération qui en a fait une sorte de combat régulier, et l'espèce de sentiment élevé et généreux qui, dominant une multitude ardente d'indignation et momentanément affranchie de tout pouvoir qui pût la contenir, a maintenu un ordre merveilleux dans une armée sans chef,

(I) avenir du 27 janvier.

dans une population palpitante des émotions les plus fortes, et prévenu les horreurs qui accompagnent d'ordinaire ces commotions terribles : exemple , je ne dis point rare , mais unique dans l'histoire , et que sans doute il est beau , il est glorieux aux Français d'avoir donné.

Enfin, en plaignant le pouvoir qui s'est perdu luimême par un aveuglement qui n'exclut ni des intentions droites ni des vertus dignes de respect, nous nous sommes réjouis d'un changement politique dans lequel nous avons vu comme le signal de la délivrance de l'Eglise et de l'affranchissement de la religion, condamnée parmi nous à périr sans retour peut-être si le régime précédent s'étoit prolongé encore quelques années. Opprimée par les lois et l'administration, enveloppée de servitude , avilie par les honneurs mêmes dont elles subissoit l'opprobre et qui n'étoienî que le prix de sa docile obéissance, le peuple se détachoit d'elle rapidement, et l'on pouvoit compter les jours qui lui restoient à vivre , les jours après lesquels le dernier chrétien , fermant ses yeux appesantis d'angoisse , Temporteroit avec lui dans la tombe. Tel étoit notre état, lorsque soudain la terre a tremblé. Alors nous avons dit : Dieu est grand; il se souvient de ses promesses ! et notre foi s'est élevée au dessus des pensées et des affections humaines, pour admirer les conseils suprêmes et bénir le salut qui nous venoit d'en-haut. Tout en effet étoit changé, et nous avons pu, nous avons dû dire que la nation avoit recouvré ses droits ^ et non seulement ses droits reli-

gieux, mais encore ses droits politiques, foDdés sur des engagemens réciproques, sur un contrat sacré que des ministres, honorables d'ailleurs en tant qu'hommes privés, yiolèrent ouvertement par les ordonnances de juillet. Car, à moins que vous ne reconnoissiez aucuns droits aux peuples , aucuns droits que le pouvoir ne puisse leur ôter à sa volonté; à moins que vous n'admettiez d'autre pouvoir légitime que le despotisme illimité , doctrine qui implique l'athéisme, il est plus clair que le jour qu'en 1830 le pouvoir, dont encore une fois nous ne scrutons pas les intentions et dont nous respectons l'infortune , enleva aux Français des droits légitimement acquis, et renversa de fait la Loi fondamentale, c'est-à-dire la société telle qu'elle existoit. La question dès lors n'étoit plus s'il y auroit révolution, mais si elle s'accompliroit au profit de l'absolutisme , ou au profit de la liberté. Or entre ces deux alternatives désormais inévitables , je vous demande à vous-même, mon Révérend Père , ce qui étoit le plus désirable et le plus juste en soi; je vous demande ce qu'auroient fait les catholiques du moyen-âge, alors que le sentiment de la dignité des peuples, et de la sainteté des promesses qui formoient le lien entre eux et le pouvoir , étoit si vivant dans les âmes ; je vous demande ce que les pontifes romains , choisis pour juges , auroient décidé, je ne dis pas sur les intérêts qu'ils se seroient sans doute et avec succès efforcés de concilier, mais sur le fond même du droit. Ecartez de votre esprit toute préoccupation relative aux temps

et aux hommes, et, la main sur la conscience, répondez.

Mais, laissant à part les conséquences purement politiques des événemens de juillet , et ne considérant que celles qui nous touchent en qualité de simples catholiques, avons-nous en effet recouvré nos droits? Vous le niez, et en outre vous faites entendre que nous ne les recouvrerons jamais. Que Dieu détourne un pareil augure î et qu'il nous préserve de prêter Toreille à ces prophètes de servitude , dont la parole glacée ne descend dans l'âme que pour la frapper d'un mortel engourdissement, pour y tuer, dans leur germe ^ tout courage, tout mouvement, toute espérance ! Là où vous voyez, mon Révérend Père, un nouveau triomphe du mal, nous apercevons, nous, le commencement d'une magnifique régénération , l'aurore du jour o{i s'accomplira cette solennelle promesse : Et erii unum ovile et unus pastor. Oui, le catholicisme se réveille, et, brisant ses fers, il s'élance comme un géant dans l'immense carrière qui s'ouvre devant lui : Exultamt ut gigas ad currendam viam. Craignez donc , craignez qu'il ne vous soit dit : Homme de peu de foi, pourquoi as-tu toute? Il semhle que vous attendiez tout des rois, et alors nous concevons comment l'espoir fuit de votre âme ; pour nous, nous n'en attendons rien; mais nous attendons beaucoup des peuples qui, malgré ce qui leur manque encore, malgré la direction une et fixe dont ils sont privés et que bientôt peut-être ils recevront de Rome , quand la liberté aura prévalu , nous sem-

blent être les instruraens choisis de Dieu pour rétablir son règne sur la terre.

Mais, pour vous faire comprendre ce que le catholicisme a gagné à notre dernière révolution, lisez la Charte du 7 août , et vous y verrez la liberté religieuse et la liberté d'enseignement stipulées d'une manière bien plus formelle qu'elles ne l'étoient dans l'ancienne Charte. Nous avons donc recouvré sinon l'exercice, au moins la reconnoissance de notre droit. Et ceci c'est beaucoup, c'est tout , car la Charte nouvelle nous fournit de plus des moyens légaux d'arriver à la jouissance effective et pleine de ce droit reconnu; et ces moyens sont principalement la liberté de la presse et la liberté d'association.

Ici vous m'arrêtez. La liberté de la presse? vous, sur lesquels pèsent deu^ procès? Oui, mon Révérend Père, deux procès nous ont été intentés ; et nous en rendons grâces aux magistrats qui, par une erreur de bonne foi sur le sens de nos paroles , nous ont fourni l'occasion précieuse de les expliquer plus clairement devant la justice du pays. Et le pays nous a entendus, et le ministère public a loué nos doctrines , et nos concitoyens, nos juges, les ont sanctionnées par leur arrêt ,* et quelles que fussent les opinions religieuses de chacun, la foule qui assistoit à cette mémorable audience a salué de ses acclamations le catholicisme , qui lui apparoissoit pour la première fois sous ses traits véritables , le catholicisme romain. Que n'avez^ vous , mon Révérend Père , été témoin d'un spectacle si nouveau en France ! vous n'auriez pas à regretter

DANS LE JOURNAL l'aVENIR. *2i}7

le faux jugement que vous portez d'elle sur de vieux souvenirs qui obsèdent votre esprit et l'enveloppent comme d'une voile funèbre.

Nous avons à vaincre , il est vrai , la résistance du ministère enseveli dans les traditions du despotisme de tous les régimes , et l'opposition du libéralisme persécuteur que dominent encore les préjugés de la philosophie du dix-huitième siècle. Mais le ministère ne peut^ quoi qu'il fasse, empêcher de sortir de la Charte ce qu'elle contient, ce que ly» volonté ferme de la nation y a mis; et à l'ancien libéralisme qu'animent des idées de tyrannie a succédé un libéralisme véritable, éclairé, généreux, qui repousse toute oppression, et qui veut fortement la liberté réelle, une liberté égale pour tous, entière pour tous. Unis à ce libéralisme loyal, les catholiques seront invincibles ; et déjà partout cette union s'opère. On s'est expliqué, on s'est entendu ; la confiance naît et se manifeste par des efforts communs. Voilà l'état delà France; et, quoi qu'en puissent penser ceux qui ne la connoissent pas^ quelles que soient les épreuves qui lui sont réservées encore, elle peut fixer un regard tranquille sur l'avenir qui se prépare pour elle . Pour vous qui semblez ignorer ces choses , pour vous qui n'avez encore devant les yeux que la révolution de Voltaire et de Rousseau et le fantôme sanglant de 93 , nous concevons vos terreurs, mais nous ne les partageons pas.

Je finis, mon Révérend Père, cette lettre déjà trop longue peut-être. Vous avez complètement méconnu les doctrines et travesti les intentions des rédacteurs

de l'Avenir ; vous vous êtes permis à leur égard des imputations aussi fausses que violentes , vous êtes descendu jusqu'à l'outrage. Vous savez à quoi vous oblige, en cette occasion, le devoir rigoureux de l'honnête homme et du chrétien. L'offense a été publique, la réparation doit l'être; et, pour user de vos propres mots, ce?>i a cette condition que je vous assure la continuation de mon estime et du respect avec lequel je suis

Votre très humble serviteur,

F. DB La Mennais.

DANS LE JOURNAL l'aVENIR. 269

Page 1