‹ JournauxChapitre 121 sur 123 · RÉPONSE A UN ARTICLE DU MONITEUR · texte numérisé non relu

RÉPONSE A UN ARTICLE DU MONITEUR

14 septembre 1831.

Quelque habitude que nous ayons du langage officiel, quelque accoutumés que nous soyons aux assertions les plus étonnantes, aux contre-vérités les plus hardies, le ministère , nous devons l'avouer, vient de réussir à ce que nous aurions cru impossible , à surpasser, sous tous ces rapports ^ notre attente, et à exciter notre surprise, comme s'il parloit pour la première fois. A propos de la circulaire de M. l'archevêque de Paris, le Moniteur explique la conduite du gouvernement à l'égard de l'Église. « On sait, dit-il, quelles préventions malheureuses » étoient excitées depuis plusieurs années contre le » clergé en général ( et c'étoit un tort ) , par suite » des scandaleuses intrigues et de l'odieuse inquisi- » tion dont quelques ambitieux et quelques fanatiques » s'étoient rendus coupables. On sait quelles tristes » conséquences ces préventions pouvoient entraîner, » à une époque où on ne manquoit ni d'occasions ni » de dispositions pour les exploiter. L'administration )) comprit ses devoirs; elle étendit sa protection sur )) des choses saintes, sur des hommes vénérables, et

» en même temps elle renouvela aux hommes ardens » qui compromettoient les choses sacrées l'avertis- » sèment de veiller sur eux-mêmes aussi, et de ne pas » rendre impuissantes par leurs fautes ses bonnes in- » tentions pour faire respecter leurs droits.

» Elle vouloit protéger ce qui méritoit de l'être ; » et pour assurer d'autant mieux le succès de sa sol- » licitude , elle prit soin de séparer plus décidément » que jamais le temporel du spirituef. Elle demanda » au clergé , à qui elle vouloit accorder toute la pro- » tection des lois, d'obéir lui-même à celles qui ré- » gloient sa condition en France : elle voulut donc » réhabiliter les dispositions organiques du concordat » que la restauration avoit laissé tomber en désué- » tude , et que la signature du pape recommandoit au » moins au respect desévêques. »

Ainsi l'administration est contente d'elle-même ; et nous catholiques, nous lui devons une vive reconnoissance de ce qu'elle a fait pour nous. Elle a daigné étendre sa protection sur des choses saintes, sur des hommes vénérables. Veut-elle dire que toutes nos églises n'ont pas été abattues , tous nos sanctuaires pillés, qu'on a laissé vivre et notre culte et les ministres de ce culte ? Est-ce de cela que nous lui devons rendre grâces ? Entend-elle que les catholiques doivent lui tenir compte des crimes qu'elle n'a pas^ commis, de ce qu'elle s'est abstenue de proscrire la religion de la majorité des Français, de ce qu'elle n'a pas renouvelé les lois de 1 793, et relevé sur tous les points de la France les échafauds qui en étoient la

DANS LK JOIJUNAL l'aVENIR. 375

sanction ? Est-ce de cela , encore un coup , que nous devons lui rendre grâces? Que si ce n'est pas de cela, de quoi donc? de la démolition de quelques uns de nos temples? delà profanation de quelques autres? de l'envahissement à main armée de plusieurs de nos séminaires? des persécutions qu'elle a fait subir à nos écoles? de la prohibition prononcée par elle des cérémonies extérieures de notre culte, et de son intervention, au dedans même de nos églises, dans les rites , l'enseignement et les prières de ce culte ? des vexations que ses ministres ont eu à subir soit par ses ordres, soit par ceux de ses agens, soit de la part des ennemis de notre foi , dont les actes, quoique opposés à toutes les lois , sont restés impunis ? et c'est en présence de tous ces faits que le ministère viendra nous demander de la reconnoissance ! Il en mériteroit de nous une bien grande et que nous lui paierions de toute notre âme , s'il avoit, comme il s'en vante, pris soin de séparer plus décidément que jamais le temporel du spirituel. C'étoit là notre vœu, et c'est encore, et ce sera désormais toujours le vœu des catholiques, vœu que nous avons, ce semble, assez souvent, assez énergiquement exprimé. Et si nous nous plaignons du ministère, si nous l'accusons hautement, à la face de la France, d'avoir manqué tout à la fois à ses devoirs envers nous et envers le pays, c'est précisément parce qu'il n'a pas, ainsi que la Charte l'y obligeoit, sépare décidément le spirituel du temporel, en cessant de se mêler des choses religieuses , en nous donnant la liberté à laquelle nous avons droit. Nous

ne réclamons qu'une chose, cette liberté que nul pouvoir, nous le disons sans hésiter, ne sera assez fort pour nous ravir long-temps. Et nous ne la réclamons pas pour nous seuls ; car n'y eut-il que cet unique motif, ce seroit le plus sûr moyen de la perdre bientôt : nous la voulons pour tous nos frères, quelles que soient leurs croyances; nous la voulons entière pour tous, égale pour tous. Que si quelqu'un en abusoit, la loi commune est là pour le punir ou pour le réprimer. Et voyez un peu ce qu'osent nous dire ces hommes : ils ont imaginé de nous faire libres, comme nous étions libres sous Napoléon ! En vérité, on en riroit si la question n'étoit pas si grave. Ils prennent apparemment leur plume de procureur ou leur aune de marchand pour le sabre sous lequel l'Europe tremblante se courba pendant douze années. Ils ont voulu, disent-ils, réhahiliter les dispositions organiques du concordat, que la signature du pape recommandoit au moins au respect des évêques. Et quand le fait seroit vrai , vivons-nous sous l'Empire ? La Charte du 7 août n'a-t-elle rien changé à nos rapports avec l'État? ou sommes-nous seuls exclus du bénéfice delà Charte? Mais le fait est faux, matériellement faux. Loin d'apposer sa signature aux articles organiques, publiés à son insu , le pape n'en eut pas plus tôt connoissance qu'il se hâta de protester, de la manière la plus solennelle, contre des dispositions inconciliables avec les principes de la religion catholique , et tellement incompatibles que sous le règne même de Bonaparte elles demeurèrent, pour la plupart, sans exécution.

DANS LK JOURNAL l'aYENIR. 377

Quoi que que fassent les ministres, elles seront encore bien moins exécutées aujourd'hui : et nous ajouterons que le concordat même contient des clauses résolutives qui ne permettent pas au gouvernement de l'invoquer aujourd'hui sans violer directement et la lettre et l'esprit de notre Loi fondamentale. Mais poursuivons :

« En même temps que l'autorité ramenoit les re- » lations du gouvernement et du clergé, sous le rap- » port temporel, aux conditions qui les régissoient » sous l'Empire, elle s'appliquoit à restituer au » spirituel de l'Église plus de respect, plus d'indé- » pendance que jamais. Les familles pieuses con- » viendront que si le culte n'étale pas aujourd'hui, )) comme il y a quelques années, un luxe de démons- » tration et une ardeur de domination incompati- » hles, à notre avis, avec la modestie, l'abnégation » et la véritable piété, l'Eglise jouit, d'un autre côté, » d'une liberté intérieure et d'une protection bien- )) veillante qui ne lui étoit pas acquise à une époque » où un gouvernement absolu ne laissoit aucune in- )) dépendance s'établir, même en dehors des affaires }) politiques. Et cependant on se rappelle avec quelle » reconnoissance le clergé avoit accepté cette demi- » protection que lui accordoit le chef du gouverne- )) ment , et quelles formules de déférence et de res- » pect avoient été inventées pour la lui témoigner ! »

Encore un appel au respect et à la reconnoissance. Eh ! nous le disons avec une parfaite sincérité, notre joie seroit de vous devoir l'un et l'autre. Nous ne

378 AUilCLES PUBLIÉS

VOUS demandons point pour notre culte un luxe de démonstration f qui n'est pas nécessaire à son existence. Encore moins désirons-nous la domination^ car elle nous seroit mortelle, car elle est incompatible avec la liberté qui est notre vœu comme elle est notre droit. Vous nous parlez de modestie ^ d'abnégation , de maie 'piété : fort bien , pourvu que ces mots , sur vos lèvres et dans votre cœur, ne signifient pas esclavage. Car, ne vous y trompez point, le temps de la servitude est passé; vous ne le ferez pas renaître. Vous ne persuaderez point aux catholiques qu'ils jouissent de plus d' indépendance que jamais ^ lorsque, de votre aveu, vous les ramenez aux conditions qui les régissoieni sous l'Empire, Ces deux mots , Empire et indépendance, dans lesquels vous résumez leurs droits , ne sont , s'ils expriment votre pensée réelle , qu'une monstrueuse absurdité, et, s'ils ne l'expriment pas, qu'une dérision insolente. Apprenez donc une fois, si vous ne le savez pas, que ce qui nous pèse c'est votre joug, c'est la dépendance où vous vous obstinez à nmis tenir, votre intervention dans les choses de notre foi et de notre culte affranchi par la loi. Apprenez que ce que nous voulons ce ne sont point des richesses , ce n'est point du pouvoir : malheur au catholique qui aspireroit, comme tel, à la domination !nous ne le redirons jamais assez, nous répudions toute idée semblable. Ce que nous voulons, c'est la liberté : l'entendez-vous bien? la liberté ! non pas une liberté à votre façon , qui se borne à laisser l'Église maîtresse de ses sacremens et de ses cérémonies

DANS LK JOIJUNAL i/aVENIK. 379

jusguà la porte du sanctuaire^, et sous la seule réserve des droits que les articles organiques du concordat attachent à r administration publique; car ceci c'est l'esclavage, un esclavage honteux, insupportable à des hommes de cœur, et que nous ne supporterons pas ; mais une liberté qui nous suive partout où notre droit ne commenceroit pas à violer le droit d'autrui , dans les rues comme dans le sanctuaire ; une liberté de discipline comme une liberté de sacremens ; une liberté telle que vous n'ayez à vous mêler, sous aucun prétexte , de ce qui intéresse notre conscience , de ce qui touche à notre religion ; une liberté enfin qui ne réponde d'elle-même que devant la loi et les tribunaux.

Et quant à ce qui concerne l'archevêché de Paris, nous n'entrerons point dans une discussion que nous ne sommes pas appelés à suivre. Ce n'est pas pour quelques pierres que nous plaidons, et jamais un toit ne manquera pour abriter les têtes vénérables de nos premiers pasteurs. Mais nous dirons à l'écrivain ministériel du Moniteur qu'il y a, dans certaines circonstances , des paroles incompatibles avec la simple pudeur de l'honnête homme, et des insinuations qu'on ne sauroit relever, précisément parce qu'elles pourroient ressembler à des crimes.

Page 1