‹ JournauxChapitre 38 sur 123 · PREFACE. LI · texte numérisé non relu

PREFACE. LI

elle le voudra , autant qu'elle le voudra , et pas davantage. La liberté absorbera l'autorité, ou l'autorité la liberté. Les lois constitutives de la nature humaine seront renversées de fond en comble.

Voila , encore un coup , la question qui fermente sourdement dans les esprits, qui les agite et les inquiète. On ne gagneroit rien, tout au contraire, à la dissimuler. Nous avons cru de notre devoir de l'exposer nettement : d'autres la résoudront ; ce n'est pas notre tâche. Nous ne faisons ici que l'histoire critique de nos propres idées et des discussions auxquelles nous, avons pris part.

Le premier article de 1682 déclare que le pouvoir civil est immédiatement établi de Dieu : expression vague et susceptible de plusieurs sens qu'il importe de distinguer , à cause des conséquences diverses qui se rattachent à chacun d'eux. En tant que, par cette maxime^ on rapporte à Dieu l'origine essentielle du pouvoir, elle est manifestement incontestable. Car le pouvoir en général est un des moyens de l' ordre nécessairement voulu de Dieu ; et comme

TJI I RÉFACE.

il enferme de plus , sous toutes les formes possibles de gouvernement , la notion de droit , il est encore de Dieu en ce sens , puisqu'on ne peut concevoir aucun droit qui n'ait pas en Dieu son primitif principe. Mais si le pouvoir essentiel a son origine en Dieu, et vient de lui immédiatement , il n'est pas vrai que Dieu le confère immédiatement ou à tel homme ou à telle collection d'hommes déterminée ; et c'est la distinction que faisoit , dès le quatrième siècle de l'ère chrétienne , saint Jean Chrysostôme. A qui donc appartient l'immédiate collation du pouvoir , le choix de l'individu ou du corps qui l'exerce? Le sentiment commun parmi les catholiques est que le pouvoir réside radicalement dans la communauté qui le délègue ; et Bossuet lui-même accorde au peuple un droit d'intervention, qu'à la vérité il ne définit point, dans cet acte constitutif du gouvernement sous lequel il vit. D'autres , lui refusant ce droit , livrent la société à un despotisme absolu et sans remède ; puisqu'on ne sauroit se défendre contre lui sans attaquer Dieu même, qui l'a directement institué : effroyable système , qui , entre

PUÉFACE. LUI

antres conséquences , oblige k nier Dieu ; ou à le rendre complice de toutes les tyrannies, même les plus exécrables !

Quelques uns , se fondant sur des faits assez nombreux durant le moyen-âge, et sur une théorie d'unité qui, au premier aspect, ne manque pas d'une certaine grandeur, ont prétendu que le pouvoir civil , inférieur à la papauté et soumis à sa direction , devoit recevoir d'elle son investiture. Cette opinion , qui se forma tard et que personne aujourd'hui n'oseroit soutenir , appartient aux siècles où les papes , après avoir glorieusement défendu contre la force brutale les droits de l'intelligence , fondement sacré de la liberté morale et sociale , se laissèrent induire à un système de théocratie qui l'auroit non moins complètement détruite. L'Église dominant le monde par sa puissance souveraine, sous laquelle toute tête se seroit courbée ; et cette puissance divine , qui eût embrassé dans sa sphère les deux sociétés religieuse et civile désormais confondues, impliquant une obéissance explicite, sans examen, sans discussion, sans bornes aucunes,

LiY PRÉFACE.

le mot même de liberté , dépourvu de sens, eût disparu des langues humaines.

S'il étoit cependant nécessaire d'opter entre deux despotismes, le despotisme spirituel de la papauté et le despotisme matériel de la force brute, le premier auroit Favantage tel quel de reposer sur un principe moins ignoble , lequel finiroit cependant, et bientôt , par se matérialiser aussi lui-même.

Pour bien entendre ce qui suivra , il est à propos de s'arrêter quelques instans sur une question vivement agitée depuis deux siècles , la question de la souveraineté. Elle se lie d'ailleurs intimement aux sujets que nous venons de traiter. Selon la notion que l'on s'en formoit, la souveraineté ne différoit en aucune manière du pouvoir ; elle étoit le pouvoir même, ou le droit de commandement. Et comme le droit de commandement , qui constitue le pouvoir civil indépendant par son essence , s'étendoit, de l'aveu de tous, à des choses de l'ordre moral, à l'ordre entier de justice, et à la religion même dans son existence extérieure , l'idée absolue en soi de la souveraineté ou du

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