‹ JournauxChapitre 78 sur 123 · PRÉFACE. CVII · texte numérisé non relu

PRÉFACE. CVII

l'État sont-ils les intérêts de celui qui le gouverne ? Les intérêts de sa famille sont-ils les intérêts de toutes les autres familles? Il tendra sans cesse à augmenter ses richesses , sa puissance , ne fût-ce que pour se défendre si on l'attaque , pour se maintenir s'il advenoit qu'on essayât de le renverser. Vous le faites fort , vous le faites inviolable , et vous vous figurez que perpétuellement il n'usera de sa force que pour votre avantage et non pour le sien ! Est-ce parce qu'il pourra tout sans avoir rien à craindre ^ qu'il ne voudra jamais que ce qui est juste et bien ? Est-ce parce qu'il aura plus de moyens que personne de satisfaire son ambition , qu'il sera dépourvu d'ambition ? Voilà ce que vous vous promettez non d'un seul homme ^ mais de ses descendans , de génération en génération , pendant une durée indéfinie. Vous fondez la paix , la sécurité, la liberté publique sur l'espérance d'un prodige inoui , d'un miracle permanent. Il y a de quoi être tranquille. On peut choisir , mais point d'illusions ; elles n'enfantent que des maux et des regrets stériles. Vous plaît-il de dépendre d'un

GVIII PUÉFACE.

maître , à la bonne heure ; établissez que le pouvoir parmi vous se transmettra héréditairement. Tenez-vous, au contraire, à la liberté , gardezvous d'engager l'avenir ; retenez soigneusement et votre droit etTusage de votre droit ; ayez un mandataire éligible et responsable.

Mais ce que vous proposez , c'est la république. Eh ! certainement , la république : croyez-vous donc qu'aucun autre genre de gouvernement soit aujourd'hui possible en France ; y puisse être autre chose , pendant sa pénible et courte existence , qu'une guerre civile organisée par la loi ? Voyez plutôt. Le développement de l'intelligence , de la notion du droit , du sentiment du juste ; la division des propriétés, la diffusion des connoissances , ont produit un immense besoin d'égalité : et l'égalité réalisée, qu'est-ce sinon la liberté politique et civile ? Est-ce avec ces deux élémens désormais impérissables que vous construirez une monarchie? Écoutez cependant. La république qui monte peu à peu sur l'horizon, la république devenue nécessaire et qui subsistera , ce ne sera point le règne d'une fraction

PIleFA.CE. CÏX

du peuple imposant à la société ses opinions pour règle, ses volontés pour loi. Supposé qu'elle vînt à sortir du désordre présent, celleci ne seroit, n'en doutez pas, qu'une catastrophe passagère. Rien de ce qui ne reposera pas sur les bases éternelles de l'ordre, sur le respect des droits d'autrui , des propriétés , de la conscience , sur l'égalité , en un mot , et la liberté véritable^ n'aura de durée. En de si graves circonstances , on ne doit pas puérilement reporter dans l'avenir la mémoire d'un passé qui ne peut renaître. On vous effraie , pourquoi ? parce qu'on a bon marché des gens effrayés. Rejetez toutes ces indignes craintes. Quand les vieux Romains s'approchoient des autels de la Peur, c'étoitpour la conjurer, ce n'étoit pas pour y chanter des hymnes en l'honneur de la tyrannie. Le mot de république , tel que la France l'entend , ne signifie que l'exclusion d'un pouvoir héréditaire , le gouvernement de la nation par la nation , et c'estlà dessus qu'on doit se décider. Entre cela et le pur despotisme , heureusement impossible, point de milieu stable, mais des déceptions

ex PRÉFACE.

fugitives, des troubles perpétuels , d'indicibles souffrances, desluttes acharnées; et chaque jour, à chaque heure, en perspective une révolution.

Vous avez , depuis quatre ans , une monarchie nouvelle , purgée , dit-on , des vices de celle qui l'a précédée. Supputez ce qu'elle vous coûte , regardez ce qu'elle a fait. Je laisse de côté les turpitudes , l'exploitation des places , les marchés honteux , les sales tripotages de Bourse et de budget, les dilapidations, les corruptions publiques et secrètes. Considérez seulement les nécessités où a été produit le principe dynastique pour sa propre conservation ; ses actes au dedans de la France , sa politique au dehors.

Neuf cents millions ajoutés au déficit , voilà d'abord votre gain à vous, peuple, qui payez. On vous a gracieusement ménagé ce placement de vos fonds , comme le plus avantageux de tous , selon la doctrine économique du ministère. Peut-être demanderez-vous pourquoi ces dépenses énormes ? Pour solder quatre cent mille soldats qu'exige la défense du trône. Faudroit-il quatre cent mille soldats pour dé-

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