‹ JournauxChapitre 93 sur 123 · DE L* AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE · texte numérisé non relu

DE L* AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE

Les traditions religieuses des peuples forment une des parties les plus importantes de l'histoire de l'esprit humain : et c'est pourquoi nous avons cru qu'on ne liroit pas sans intérêt les détails suivans, extraits d'un ouvrage publié récemment à Londres sous le titre de Mémoires d'un captif chez les Indiens ou sauvages du nord de V Amérique.

n D'après les rapports invariables des personnes qui , à diverses époques depuis la découverte de l'Amérique , ont eu l'occasion de vivre au miheu des tribus indiennes , il n'y a rien de plus certain que la ferme croyance de ces sauvages non éclairés à l'existence , la toute-puissance et l'unité de Dieu , et à un état futur de récompenses et de punition. Ilsadorentle Grand Esprit qui donne la vie , et lui attribuent à la fois la création et le gouvernement de toutes choses, avec une sagesse, une puissance et une bonté infinies. Quant à l'origine de leur religion, ils croient en général qu'après que le Grand Esprit eut formé des terrains pour la chasse et qu'il les eut fournis de gibier, il créa le premier homme et la première femme rouges , qui étoient d'une très grande taille et vécurent fort longtemps; que souvent il s'entretenoit familièrement avec eux ; qu'il leur donna des lois à observer et leur apprit à prendre le gibier et à cultiver le blé; mais que

par suite de leur désobéissance il se retira d'eux et les abandonna aux vexations du malin esprit, qui depuis a été la cause de leur dégénération et de leurs souffrances. Ils croient que le Créateur est d'un caractère trop élevé pour être directement l'auteur du mal , et que , malgré les offenses de ses enfans rouges, il continue de répandre sur eux toutes les bénédictions dont ils jouissent. En conséquence de cette bienveillance paternelle pour eux, ils ont envers lui une piété vraiment fdiale et sincère , lui adressent leurs prières dans tous leurs besoins , et lui rendent grâces pour tous les biens qu'ils en reçoivent.

Selon leur manière de se représenter l'état futur, le paradis est une contrée délicieuse , située bien loin au-delà du Grand-Océan, où leurs occupations seront exemptes de peines et de trouble, sans cbanger pour cela de nature ; où le ciel sera sans nuage , le gibier abondant, et le printemps éternel. Là , dans la jouissance perpétuelle du plaisir et du bonheur, ils espèrent rentrer en grâce et jouir de la présence immédiate, des conseils et de la protection du Grand Esprit : avec cela ils ont une profonde conviction que la pratique des actions bonnes et vertueuses dans cette vie peut seule leur assurer un heureux avenir ; ils sont également convaincus qu'une conduite, opposée les entraîneroit au contraire dans des afflictions, des misères, des malheurs sans fin, dans une terre stérile et déserte, patrimoine et demeure des esprits méchans, dont le plaisir et l'occupation est de rendre les malheureux encore plus misérables. C'est encore un point de

DE l'amérique septentrionale. 65

croyance à peu près universelle que la bienveillance ou l'indignation du Grand Esprit se manifeste au moment que les bons et les méchans passent de ce monde en l'autre. Dans cette importante circonstance, tous sont munis de canots. Ceux qui ont été guerriers ou vertueux et recommandables de quelque manière , le Grand Esprit , soit directement ou indirectement , les guide à travers l'abîme au port de l'interminable bonheur et de la paix. Au contraire ceux qui ont été lâches, vicieux ou négligens à remplir leurs devoirs, sont abandonnés à la méchanceté des esprits malins qui submergent leurs canots et les laissent se débattre au milieu des flots , ou entretiennent leurs espérances par des perspectives trompeuses et les engagent dans des erreurs inextricables, ou bien les font échouer sur une côte aride et les transforment en certaines bêtes, reptiles ou insectes, selon Ténormité de leurs crimes.

Les Indiens en général croient à l'existence d^un malin esprit, quoique, comme nous l'apprenons de Hunter,il y en ait quelques uns qui ont des doutes sur son action; cependant il est certain que le grand nombre lui adressent des prières en certaines occasions, persuadés que par là ils apaiseront sa rage ou le porteront à modérer ses châtimens. Ils n'ont aucun doute qu'il ne soit inférieur au Grand Esprit, dont le caractère est tout-à-fait opposé; mais ils croient qu'il a reçu néanmoins la commission de tourmenter et de punir l'espèce humaine, et qu'il se plaît dans cet exercice.

Ils attribuent encore aux esprits subalternes une intervention qui s'étend bien loin : toutefois leurs idées là-dessus sont très divergentes. Les uns croient que ces êtres invisibles voltigent autour d'eux, influent sur toute leur conduite, et sont, même dans les occasions ordinaires, des instrumens immédiats de récompense et de châtiment; d'autres, qu'ils s'occupent seulement à exciter les hommes à faire le bien ou le mal; et d'autres , au contraire , qu'ils ne s'emploient que dans les grandes et importantes occasions. Le récit de Hec-Kewelder ( missionnaire morave) nous paroît pour le fond entièrement conforme à celui de Hunter sur cet article.

« C'est un point de leur croyance religieuse qu'il y a des manitous inférieurs à qui l'Etre grand et bon a donné de commander aux élémens, parce que, grand comme il est, il doit avoir, aussi bien que leurs chefs, des serviteurs pour exécuter ses ordres. Ces esprits subalternes^ en quelque sorte intermédiaires entre Dieu et l'homme, observent et lui rapportent tout ce qui se fait sur la terre; ils arrêtent particulièrement leurs regards sur les Indiens pour voir s'ils ont besoin de secours , et quand ceux-ci les implorent ils sont prêts à les assister et à les protéger contre le danger. Ainsi j'ai remarqué fréquemment qu'à l'approche d'une tempête ou du tonnerre, les Indiens s'adressent au manitou de l'air pour les préserver de tout péril : de même j'ai vu les Chippewais sur les lacs du Canada, prier le manitou des eaux d'empêcher les vagues de trop s'élever pendant qu'ils passoient. Dans

DE l'amérique septentrionale. G7

les deux rencontres ils exprimoient leur foi et leur reconnoissance en jetant du tabac en l'air ou en le répandant sur les eaux. Mais au milieu de toutes ces actions superstitieuses , le Manitou suprême , le Créateur et le Conservateur du ciel et de la terre , est toujours le grand objet de leur adoration. C'est sur lui que reposent leurs espérances , c'est à lui qu'ils adressent leurs prières et offrent leurs sacrifices solennels. » ffec-Kewelder.

Le culte des Indiens est peu réglé, soit pour les cérémonies, soit pour les époques de leurs exercices religieux , quoique dans leur particulier il soit assez fréquent. Mais cependant il y a de grandes occasions oii toute la tribu s'assemble à ce sujet : comme une déclaration de guerre, quand ils offrent leurs prières au Grand Esprit pour obtenir la victoire contre leurs ennemis : comme le rétablissement de la paix, quand ils lui rendent leurs actions de grâce ; comme encore quand il leur envoie quelque calamité extraordinaire, telle qu'une tempête , un tremblement de terre , etc. La levée du camp est accompagnée de quelque chose de semblable. « Au sortir de l'hiver, dit Hun ter, nous étant munis de toutes les choses nécessaires à notre situation, toute notre troupe se rendit à la fontaine d'où nous avions tiré l'eau dont nous avions besoin, et là nous offrions nos prières au Grand Esprit pour le remercier de nous avoir conservés sains et saufs, et d'avoir subvenu à tous nos besoins. » C'est la pratique constante des Osages, des KansaSy et de beaucoup d'autres nations indiennes sur la rive occidentale du

Missîssipi, quand elles lèvent leur camp, et ce n'est nullement une cérémonie sans importance.

Cette piété habituelle des Indiens a été remarquée par Hec-Kewelder, mais Hunter y insiste plus fortement; et, à notre avis, c'est une chose suffisamment prouvée par toute la teneur de ses descriptions , où il se dépeint lui-même tel qu'il étoit avec les sentimens particuliers de la vie sauvage. En effet, après avoir entendu dans une assemblée de sauvages des fragmens d'une harangue indienne , quelque mal rendus qu'ils fussent par un ignorant interprète, et après avoir lu le peu de morceaux d'éloquence indienne que la traduction nous a conservés, personne ne peut s'empêcher de remarquer une disposition habituelle et animée à rapporter tout à la bonté et à la puissance de Dieu. (( Mes frères , nous appartenons tous à la même famille , nous sommes tous les enfans du Grand Esprit. )) Ainsi Técumlhé commença-t-il sa harangue aux Osages; ensuite il leur dit : « Quand les hommes blancs ont mis la première fois les pieds sur nos terres, ils avoient faim ; ils n'avoient point de place pour étendre leurs lits ni allumer leurs feux. Ils étoient exténués, ils ne pouvoient rien pour eux-mêmes! Nos pères eurent pitié de leur détresse, et partagèrent volontiers tout ce que le Grand Esprit avoit donné à ses enfans rouges. » Et lorsqu'en 1813 nous (les Anglois) fûmes contraints d'évacuer le territoire du Michigan , Técumthé , au nom de sa nation, refusa de se retirer avec nous et il conclut son refus par ces mots : (c Nos vies sont entre les mains du Grand

DE l'amérique septentrionale. 69

Esprit. Il a donné à nos pères les terres que nous possédons ; si c'est sa volonté nos os blanchiront sur ces champs, mais nous ne les quitterons jamais! »

Quant à la morale des Indiens, la justice et la libéralité, la sincérité dans le commerce, la bonne foi dans leurs engagemens, l'hospitalité envers les étrangers, une conduite grave et posée, une habitude générale de bienveillance et de courtoisie, voilà ce qui certainement s'inculque dans l'éducation de leur jeunesse et ce qui se pratique parmi eux à un degré remarquable. Quiconque a eu occasion de vivre familièrement avec les tribus les plus éloignées doit avoir reconnu plusieurs de ces qualités dans leur conduite. Toutefois le courage et la fidélité à leurs nations et à leurs alliés sont les vertus qu'ils considèrent le plus. Si on peut en croire ce qu'en disent les Indiens , les naissances illégitimes étoient rares dans leurs tribus avant que les blancs vinssent parmi eux.

Après que leur langue (des Kansas) me fut devenue familière, dit l'auteur des Mémoires^ j'écoutois, comme les jeunes Indiens , avec un plaisir incroyable les sages conseils, les récits animés et les histoires traditionnelles de Tshut-che-nau. Ce vénérable vieux guerrier nous reprenoit souvent de nos fautes et nous exhortoit à ne jamais mentir. « Ne volez point, » si ce n'est l'ennemi, car il est juste que nous usions )) de tous les moyens pour lui nuire. Quand vous serez » devenus hommes soyez braves et rusés à la guerre, » et défendez le pays de vos chasses de tout envahis- )) sèment. Ne souffrez jamais que vos femmes et vos

» enfans soient dans le besoin. Protégez les femmes » et les étrangers contre toute insulte. Pour rien au )) monde ne trahissez votre ami. Ressentez les injures, » vengez-vous de vos ennemis. Ne buvez point de » l'eau forle et empoisonnée du peuple blanc : c'est le » mauvais esprit qui l'a envoyée pour détruire les » Indiens. Ne craignez point la mort : les lâches » seuls craignent de mourir. Respectez les vieillards, » obéissez-leur, particulièrement à vos parens. Crai- » gnez le mauvais esprit et apaisez-le , afin qu'il ne » vous fasse point de mal : aimez et adorez le Grand » Esprit, qui nous a tous faits, qui nous donne des » terres pour chasser et conserver nos vies. » Alors montrant du doigt les cicatrices dont son corps étoit sillonné , il disoit : (( J'ai souvent été engagé » dans des combats à mort avec les ennemis de notre » nation , et J'en suis presque autant de fois sorti » vainqueur. J'ai fait de longues marches sur la neige » et sur la glace, à travers les prairies et les marais , » sans aucune nourriture , en cherchant les ennemis » de mon pays; j'ai pris tels et tels prisonniers, j'ai » enlevé la chevelure de tels et tels guerriers. » Puis jetant autour de lui un regard dont la profonde expression ne sauroit se décrire , et étendant la main vers la campagne couverte de moissons et vers les cabanes remplies des produits de la chasse, il continuoit : (( La jouissance paisible de tout cela , vous la » devez à moi et à mes braves guerriers. Mais main- » tenant ils sont tous partis , et seul je reste : comme w le vieux arbre de la prairie je suis seul debout : les

DE l'amérique septentrionale. 71

» compagnons de ma jeunesse, ceux qui partageoient » mes jeux, mes travaux, ont reposé leur tête sur le » sein de notre mère; mon soleil descend rapidement » derrière les collines de l'ouest, et je sens que bientôt » il sera nuit pour moi. »

LETTRE

11 avril 182G,

(( L'état de la France et tout ce qu'il peut inspirer de craintes pour l'avenir , le désordre des esprits remués en mille sens divers par les passions et les opinions ; les vagues alarmes qui les agitent , l'incertitude qui les tourmente : toutes ces circonstances sont trop graves pour qu'il soit permis à un homme de se compter pour quelque chose au milieu des.grands intérêts qu'on a mis en discussion. Que le ministère, afin d'étouffer la voix d'un catholique étranger a tous les partis, qui ne sacrifia jamais ses principes à aucune puissance, qui toujours exprima sa pensée franchement parce qu'il n'a rien à dissimuler , rien à cacher non plus que la religion; que le ministère, dis-je, par une étrange complication de peurs , nous ait déféré aux tribunaux, cela est de ce temps-ci, et ne mérite pas qu'on s'y arrête. Lorsqu'il s'agit de défendre le christianisme et la société dont il est le fondement , contre les attaques de ceux qui essaient d'effectuer une révolution dans l'État à l'aide d'une révolution dans l'Eglise, nous ne nous occuperons point de notre défense personnelle : nous n'examine-

rons point si les lois nous autorisoient à soutenir avec une pleine liberté la cause catholique ; si l'on peut légitimement nous contester ce droit. Ce n'est pas là ce qui nous touche ; et nous ne cherchons pour nous, comme pour nos écrits , d'autre sauvegarde que la vérité même, que notre devoir est de proclamer.

» Qui osera nier, en effet, qu'il uq fut du devoir d'un prêtre de soumettre à un examen sérieux des maximes qu'on invoque, dit M. l'évêque d'Hermopolis , four nous précipiter dans le schisme (1)? et si nous avons prouvé qu'elles ont réellement des conséquences schismatiques^ qu'elles sont opposées à la doctrine professée par l'Eglise depuis son origine , opposées même à des vérités de foi ; quelle conscience droite , quel chrétien zélé pour l'unité pourroit ne pas applaudir à nos efforts? Peu importe les déclamations, les injures; il faut être bien foible de raison pour recourir à de pareils moyens, et, sous ce rapport, nous n'avons qu'à nous féliciter en voyant nos adversaires avouer eux-mêmes , par l'emportement de leur langage, l'impuissance où ils sont de nous répondre. Des poursuites judiciaires n'avancent pas davantage la discussion. Que peuvent dire les tribunaux , que peuvent-ils décider sur des questions dogmatiques qui resteroient encore tout entières quand la loi humaine auroit prononcé mille fois ?

» Le ministère en convient, pour ce qui concerne

{i)Les vrais principes de lÉglise gallicane. Avertissement, troisième edit.

les trois derniers articles de la déclaration de 1 682 (1 ) ; mais comme il étoit nécessaire de justifier le procès qu'il a cru de son intérêt de nous intenter, il soutient que {( le premier article est, sinon un point de doctrine )) théologique, au moins un article de foi politique... » Dogmatiquement parlant , cet article est une opi- » nion ; politiquement il est une loi : car l'opinion » contraire est attentatoire à la dignité royale , à l'or- » dre de successibilité au trône , aux droits que le roi » tient de sa naissance (3). »

» Telle est la doctrine du ministère , la doctrine sur laquelle il fonde une accusation criminelle. Le seul embarras que nous éprouvions, mais il est grand, est de trouver un sens , une idée qu'on puisse comprendre dans cette espèce de symbole révélé au monde par le journal du soir. Qu'est-ce qu'une foi politique, et qui jamais en avoit entendu parler? Comment un article de foi peut-il être une opinion ^ et comment une opinion peut-elle être une loi? Comment des évèques ont-ils pu faire des articles de foi politique? en vertu de quel droit? d'où ces articles tireroient-ils leur force obligatoire ? et quelle connexion naturelle existe-t-il entre une loi politique et les opinions dogmatiques de quelques prélats ? Ou les paroles que nous venons de citer ne signifient rien , ou elles signifient que l'épis-

(1) « Des quatre articles de la déclaration de 1682, le premier est » le seul qui soit véritablement important, ou plutôt qui intéresse la » politique, les autres étant des articles purement théologiques, et » placés par la même , hors de la connoissance des tribunaux ci- » vils. » L'Étoile du 16 avril.

(2) Ibid.

copat possède en France le pouvoir politique ou le pouvoir de législation, puisqu'il peut faire des articles de foi politique, qui dogmatiquemenl sont des opinions, et politiquement des lois.

)) L'Eglise en aucun temps ne réclama un pareil pouvoir , et il seroit étrange qu'on eût choisi pour le lui attribuer le prétexte inattendu de mettre les souverains à l'abri de ce qu'on veut appeler ses entreprises. Au reste, le ministère étoit nécessairement conduit à cette étonnante supposition d'une foi politique déterminée et promulguée par l'épiscopat, dès qu'il avoit résolu de transformer le premier article de la déclaration de Ï682 en une loi politique confiée à la garde des tribunaux, sans que ceux-ci Fussent pour cela investis du droit de juger des questions de l'ordre purement spirituel. Le même motif l'a forcé de dénaturer notre doctrine en nous accusant de soumettre au pouvoir du pape le temporel des rois. A cette occasion, il a rappelé un acte récent des évoques d'Irlande, lesquels déclarent qu'ils ne croient pas que le pape ou aucun autre prince étranger , prélat ou potentat j, ait ou doive avoir quelque juridiction ^ quelque pouvoir y supériorité ou prééminence civile et temporelle dans ce royaume.

)) Il n'est pas un catholique qui ne fût prêt à signer cette déclaration , et nous défions de trouver dans cet ouvrage un seul mot qui y soit contraire. Jamais les pontifes romains n'ont prétendu posséder, hors de leurs Etats, un pouvoir civil et temporel. « Il » y a quarante ans, disoit Boniface VIII, que nous

» sommes versé dans le droit, et que nous savons )) qu'il existe deux puissances ordonnées de Dieu. )) Qui donc pourroit croire qu'une si grande sot- » tise, une si grande folie, soit jamais entrée dans )) notre esprit? » Après avoir rapporté ces paroles de Boniface, Fénélon ajoute : « Les cardinaux aussi, dans une lettre d'Agnagni aux ducs, comtes et nobles du royaume de France, justifièrent le pape en ces termes.» «Nous voulons que vous teniez pour » certain , que le souverain pontife , notre seigneur, » n'a jamais écrit audit roi qu'il dût lui être soumis )) temporellement à raison de son royaume, ni le » tenir de lui (1). »

)) Gerson , dans un passage que nous avons cité en l'approuvant, professe la même doctrine : (( On ne doit )) pas dire que les rois et les princes tiennent du pape » et de l'Eglise leurs terres ou leurs héritages, de » sorte que le pape ait sur eux une autorité civile et » juridique , comme quelques uns accusent fausse- » ment Boniface de l'avoir pensé (2). »

» Conformément à ces principes, fondés sur l'Écriture et sur la tradition, nous reconnoissons en plusieurs lieux qu'il existe deux puissances distinctes, divines toutes deux par leur origine; que les papes ne peuvent disposer des royaumes à leur volonté, et que le roi possède dans son royaume la plénitude de l'autorité temporelle. Il y a donc ma-

(1) De summi ponlif. Auctorit., cap. XXVII: OEuvrcs de Fénélon, t. II, p. 333 , édit. de ï^ersailles.

(2) Serm. de pace et uniojic grœc. Consid 5,1. II , p. 147.

nifestement une ignorance profonde ou une insigne mauvaise foi dans le reproche qu'on adresse aux papes de s'arroger sur le temporel des rois un pouvoir, que J.-C. ne leur a pas donné. Ils ne s'attribuent d'autre pouvoir que le pouvoir spirituel qui leur appartient de droit divin , et que nul catholique ne leur conteste. La question agitée aujourd'hui avec tant de chaleur consiste uniquement à savoir jusqu'où s'étend ce pouvoir spirituel dans ses rapports avec la société politique chrétienne et la souveraineté qui la constitue : question, certes, d'une haute importance pour les rois et pour les peuples, et que nous tâcherons de nouveau d'éclaircir; bien convaincu, du reste, que rien n'est jamais clair pour ceux qui sont d'avance décidés à ne pas comprendre.

» Existe-t-il une loi de justice universelle et perpétuelle , qui est le lien des hommes entre eux et la base immuable de toute société humaine ? Tel est le premier point qu'il s'agit de résoudre, et nous le supposerons résolu affirmativement. L'athée seul peut nier cette loi, et nous ne disputons point contre l'athée. On ne sauroit d'ailleurs trouver qu'en elle le fondement du droit et du devoir, la raison du pouvoir et de l'obéissance : car comment concevoir le droit sans une loi d'où il dérive, sans une loi d'ordre obligatoire pour les êtres qu'elle doit régir ; et sans droit que seroit le pouvoir, sinon la force matérielle et brute?

)) Mais dès qu'il diffère essentiellement de la force , dès qu'on a reconnu qu'il repose sur une loi primordiale, indépendante des volontés de l'homme.

on est contraint de reconnoître encore que le droit cesse quand cette loi est violée fondamentalement, et avec lui cesse la raison ou l'obligation d'obéir ; autrement il faudroit admettre un devoir d'obéissance là où l'on nie le droit de commandement. Mais qu'on pense là-dessus ce qu'on voudra; toujours est-il qu'il se présente en même temps des circonstances où ce droit étant douteux, ou supposé douteux, le peuple et le souverain se divisent, et une décision devient nécessaire. Or à qui appartient cette décision indispensable? Que doit-on faire en cette occasion? y a-t-il une règle à suivre? et quelle est cette règle? Existe-t-il une autorité à qui le jugement de ces hautes questions de justice sociale soit dévolu? et quelle est cette autorité? Voilà ce que demandent de concert la raison, la foi, la conscience : et qu'on ne dise pas qu'il est indiscret et dangereux de répondre; car il est de fait que la force répond et décide seule, toutes les fois qu'un autre principe n'est pas établi dans la société : aussi sent-elle si profondément le besoin de ce principe régulateur, que lorsqu'il est devenu, par une cause quelconque , incertain pour un grand nombre d'esprits, il ne seroit guères moins facile d'interdire la pensée à l'homme, que d'interdire sur ce point les recherches et la discussion . C 'est auj ourd'hui l'état de l'Europe, partagée entre trois systèmes qu'on a jusqu'ici attaqués et défendus librement : le système catholique qui interpose entre les sujets et le pouvoir spirituel de l'Eglise; le système galhcan, soutenu aussi par l'Église anglicane, qui, établissant que

la souveraineté est de sa nature et dans tous les cas inamissible , l'affranchit par le fait de toute loi réellement obligatoire , et ne laisse contre la tyrannie, à quelque excès qu'elle puisse être portée , d'autre remède que la tyrannie même ; enfin le système philosophique qui rend le peuple juge de toutes les questions qui intéressent la souveraineté , et par là déclare que lui seul est véritablement souverain.

» Nous examinerons ces trois systèmes, dont les deux derniers nous paroissent également funestes aux peuples et aux rois ; nous les examinerons dans leurs rapports avec l'intérêt général de la société et avec la doctrine catholique : mais nous attendrons pour cela que les évêques, dont on annonce une déclaration, aient parlé, et que le livre annoncé aussi de M. l'évêque de Chartres ait paru.

» Au reste, en adoptant avec Fénélon les principes qui ont régi la chrétienté pendant dix siècles, nous n'avons pas dissimulé qu'ils ne sont point applicables en ce moment, parce qu'une doctrine, quelque vraie qu'elle soit, est sans effet tant qu'on la rejette, (c On » ne change point, avons nous dit, en quelques an- » nées l'esprit des peuples ; et jusqu'à ce que cet es- » prit ait changé, il est impossible que la société » chrétienne renaisse. Elle est le fruit , non de la » violence, mais de la conviction; sa base est la foi » et non pas l'épée. Elle existe quand on y croit , » elle cesse d'être quand on cesse d'y croire , et ja- )) mais les lois ne la recréeront qu'en aidant à la réw tablir dans la pensée et dans la conscience »

» Que si, au surplus, il nous étoit échappé quelque erreur contre la doctrine de l'Église catholique , apostolique, romaine, il y a un tribunal divin que tous les catholiques reconnoissent : qu'on nous défère à ce tribunal ; nous souscrivons d'avance pleinement et de tout notre cœur à son jugement. »

Page 1