ESQUISSES DE MŒURS CONTEMPORAINES
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Par une de ces chaudes et accablantes journées parisiennes, qui prodiguent si follement
en quelques heures le soleil de tout un été, un
homme d’une soixantaine d’années causait
amicalement, dans une des principales allées
des Tuileries, avec un jeune homme assis à scs
- n 1 1 pjimmm ***
Le jeune nomme pouvait avoir
178 JUANIT0 LS HAHPISTE.
à vingt-sept ans : sa figure franche et ouverte, sans être précisément remarquable de beauté, avait un certain air de distinction. Il était fils du baron de Vauvray, noble et riche légitimiste connu de toute la Normafidie, et se trouvait alors à Paris pour y terminer son droit. Louis de Vauvray eût, certes, préféré la carrière des armes à celle du barreau, mais son père, quoiqu’il n’éprouvât qu’une très-faible inclination pour ce qu’il s’obstinait encore à appeler, en i84., les gens de robe, ne voulut pas permettre que son fils engageât son épée par un serment, et il le contraignit, afin de ne pas le laisser dans l’inaction, à étudier les lois.
Depuis près de quatre ans que Louis était à Paris, il avait obtenu, à sa grande stupéfaction et surtout à son corps défendant, une inscription : en compensation, il mangeait régulièrement, en quinze jours, ses cinq c^nts frânes mehëUelë de pension. Louis de Vauvray, s’il
«ANITO XE HARPISTE. iW
travaillait peu, Remployait guêpe mieux pour côlales nombreux loisirs que lui faisait sa paresse. Préférant le sans -gène des plaisirs du quartier latin aux distractions plus sévères et moins décolletées du monde* il avait toujours négligé, sans remords, plusieurs maisons charmantes ou son nom l’eût fait favorablement accueillir. La seule connaissance qRil eût conservée, en dehors de son cercle d’intimes, était celle de ce môme vieillard, M. de Lqrmes, avec lequel nous le trouvons au début de cette histoire. C’est qu’aussi M. de Lprmes, vieil ami dp baron de Vquvray et ancien gentilhomme de la Chambre sous la Restauration, avait, grâce à sa tolérance et à son tact parfaits, mis tout à fttyt le jeune homme à son aise. Quelquefois, il est vrai, il effleurait le chapitre des remontrances, mais c’était toujours avec une {elle bonhomie et un si charmai laisser-aller, qu’il e$t été ij^j^ssibie à Vauvray de se fâgbpy. npofif$#t
180 JVAtttVO LE HARP18TB,
où nous mettons en scène ces dette pecson nages, voici ce qu’ils disaien t :
— Elle est charmante, monsieur de Lormes.
— Vous trouvez, mon cher Louis? cela m’étonne de votre part.
— Gomment donc! J’aurais cru que, dans cette circonstance, mon opinion avait la fidélité de l'écho...
— Certes, aussi ce qui m’étonne n’est point que vous trouviez mademoiselle de Gauvitie une personne accomplie... mais bien au contraire, que lui rendant si parfaitement justice, vous vous priviez si facilement de la voir.
— Bah ! il faudrait pour la voir aller dans le inonde...
‘ __ ce qui est terrible, cher Louis?
— Pis que cela : ennuyeux,
— Oh ! sur ce point, je suis tout à fait de votre avis... Seulement, je vous avouerai qu’à force d’abuser de cet ennui, j’ai si bien fini par
JCANITO LE HARMSTÏ. (4N
en prendre l’habitude, que je ne pourrais plus
aujourd’hui m’en passer... sans m’ennuyer beaucoup.
Le jeune homme ne répondit à ce commencement d’attaque, ainsi qu’il en avait coutume* que par un bon et franc sourire, et continua à suivre du regard, avec beaucoup d’attention* mademoiselle de Gauville, qui passait alors avec son père et sa mère dans l’allée voisine. G’était , en effet, une délicieuse enfant, et les épithètes laudatives dont s’étaient servis M. de Lormes et Louis de Vauvray en parlant d’elle n’avaient rien d’exagéré.
Ce ne fut qu’après l’avoir tout à fait perdue de vue, que Louis reprit la conversation.
— Vraiment, dit-il, si le hasard me la faisait rencontrer de nouveau j’aurais * peur pour ma misanthropie.
— Ce sacrifice que vous lui feriez ne serait
m JUANITO LE HARPISTE.
que l’^cnomplissement d’un devoir imposé par ^reconnaissance.
— Je ne vous comprends pas!
M. de Lormes sourit, regarda son jeune ami dhin air tout paternel, quoique mêlé cependant d’une certaine dose de bienveillante raillerie.
— Vous n’êtes pas fat, mon cher Louis, dit-il enfin ; eh bien ! je vous apprendrai alors, sans détour, que mademoiselle de Gauville vous aime. C’est une petite découverte que j-ai faite dernièrement et dont je suis on ne peut plus certain.
— Moil s’écria Louis de Vauvray, dont le visage, devenu d’abord aifreusement pâle, se colora aussitôt d’une vive rougeur. Moil monsieur de Lormes... c’est impossible!...
— Mon cher enfant, le mot impossible n’existe pas en amour.
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— Maïs, c’est que je n’ai rien fait pour le mériter, cet amour.
— Règle générale : lorsqu’un homme a réellement mérité l’amour d’une femme... il n’obtient que son amitié.. Ce que je vous dis là esf élémentaire.
— Mais, c’est qu’en outre de cela, je suis un jeune homme perdu de réputation... Le monde que j’ai délaissé... Mes études, n’en parlons pas... Ma conduite...
— Oui, votre conduite?
— Non, non, mon cher monsieur de Lormes, mademoiselle de Gauville ne peut m’aimer et ne m’aime pas! s’écria de Vauvray d’une voix émue.
— Mon pauvre enfant, dit M. de Lcrmes toujours souriant, si yous étiez bien convaincu dq ce que vous dites, vous -y mettriez moins de chaleur. Du reste, j’avais oublié de vous prévenir que mademoiselle de Gauville a trouvé
184 JSANITO Lli HAllfiSTK.
moyen de vous faire inviter à dîner, chez ses parents, pour demain. On voulait vous écrire, il y a quatre jours, mais j’ai pris sur moi de vous avertir sans façon. — Serez-vous libre demain?
— Comment donc, mais tout à fait à vos ordres! répondit le jeune homme, que cette nouvelle rendit radieux.
— Eh bien! soyez assez aimable pour venir me prendre chez moi vers les cinq heures, nous nous rendrons chez les Gauville ensemble. — Est-ce convenu?
— Très-volontiers.
M. de Lormes, se levant alors, prit le bras de Louis de Vauvray qui, silencieux, semblait réfléchir, et se dirigea vers une des grilles de sortie : l’horloge des 'Tuileries marquait alors six heures. Arrivé à la grille, M. de Lormes s'arrêta.
JUANITO LE IIAKPrSTE.
— A propos, Louis, dit-il, il est six heures, voulez-vous venir dîner avec moi?
— Merci raille fois, répondit le jeune homme, que cette question tira de sa rêverie, je ne puis accepter aujourd’hui.
— Vous êtes déjà engagé?
— ■ Pas précisément, répondit Louis de Vauvray avec un commencement d’embarras, mais il faut que je rentre chez moi avant ce soir.
— Eh bien! alors j’insiste, nous dînerons vite, et je mettrai ma voiture à votre disposition.
— Je vous remereie bien sincèrement de nouveau, mais cela m’est impossible.
— Vous avez donc bien de l’amitié pour elle?
dit M. de Lormes en souriant.
— Pour qui ? demanda le jeune homme, cette fois tout à fait décontenancé.
— Mais pour votre entrave?
Aucune, dit Louis de Vauvray, qui aima
mieux, à ce qu’il paraît, comprendre ce mot que d’en demander l’explication.
— Alors de l’amour?
— Oh! non, certes!
— Mon Dieu! mais vous m’effrayez, et votis êtes déjà à moitié perdu, mon pauvre ami! De l’amitié! cela s’oublie sans grands efforts. De l’amour! c’est plus violent', mais guère plus difficile à combattre... Tandis que l’habitude... l’habitude est une chose inexorable et dont on sort rarement vainqueur. Prenez garde, mon pauvre Louis, à notre époque de découragement et d’ennui, les plus belles natures se brisent presque toujours sur de grossiers écueils !
Du reste, nous reprendrons cette conversation un de ces jours. A demain.
— Au revoir.
Une fois que Louis de Vauvray eut vu s’éloigner la voiture de M. de Lormes, il prit vive-
JIÎANITO LE IUnPIStfc,. i8t
metit sa course vers le quartier latin. Les pensées du jeune homme étaient, pour le moment, fort tumultueuses.
— : Maudit vieillard, se disait-il à demi-voix, tout en traversant lés quais sans prêter la moindre attention aux avertissements des cochers, maudit vieillard! il m’a tout attristé en réveillant en moi des pensées qui ne cadrent guère avec le monde dans lequel je vis : Un drôle de monde tout de même, où les femmes mettent le début de pair avec le dénouement, et où l’on ne reconnaît, pour ainsi dire, la différence des sexes qu’aux coups d’ongles et aux coups d’épées... Une jolie société dans laquelle j’ai dû prendre de bien excellentes manières... Aussi, je parierais qu’elle me trouve ridicule,
de mauvais goût, déplacé... Ah bah 1 après tout,
qu’est-ce que cela me faitl... Les femmes du
monde ne valent certes pas les grisettes !
A cette dernière réflexion, formulée à demi-
J 88 JOANITO LE HARPISTE.
voix, Louis de Vauvray s’arrêta brusquement et se frappa le front avec colère.
— Ce que je dis là, je ne le pense pas, s’écriat-il à haute vois, et sans se soucier des passants, je veux me donner du courage à force de lâcheté. Non, ce serait une profanation que de mêler le nom de mademoiselle de Gauville avec celui de la première Amanda venue... Les Amanda sont de bonnes filles, si l’on veut, seulement, je ne sais trop comment elles s’y prennent, mais elles ne vous permettent pas un quart d’heure d’illusion d’aucun genre, tandis que mademoiselle de Gauville, avec cette retenue qui enchante et cette pudeur qui enivre lorsqu’elle disparaît à vos yeux par la force de la pjassion, es,t un rêve du ciel.
Tout en se livrant ainsi à ses réfligbas, Louis de Vauvray, qui avait coirtWitfê de marcher d’un fort bon pas, était arrivé rue Racine, Il
ttnutt» LE HATtPfSTE.
s’arrêta devant un hôtel garni d’apparence assez propre et respectable, puis il entra.
Au moment même où il franchissait le seuil de la porte, deux fenêtres , dont la première faisait partie de l’hôtel et dont la seconde appartenait à la maison située en face, se refermèrent vivement; la première sur une assez jolie fille, et la deuxième sur un étudiant fort débraillé et très-barbu.
Louis monta sans aucune précipitation les deux étages qui le séparaient de son logement (car c’était dans cet hôtel qu’il demeurait) : arrivé sur le palier, il trouva la porte de son appartement toute grande ouverte, et sur le seuil une jeune fille qui retendait.
— Mon Dieu! que tu es en retard, lui ditelle.
— Est-ce que je ne suis pas libre, Amélie?
répondit-il de mauvaise humeur.
JÜANITO EB HARPISTE.
— Tiens, quel genre! Bien obligée de l’accueil! . i*.
— Quel langage! dit Louis de Yauvray à demi-voix.
— Comment, quel langage!.... Il me parait pourtant que je parlé français,., mais j’oubliais que monsieur ne fréquente plus que les femmes du grand monde! s’écria la jeune fîjie, dont les yeux commencèrent à briller de cût 1ère.
Louis de Yauvray, voyant qu’un ridicule
orage planait sur sa tête, se tut pour l’éviter, mais il était déjà trop tard. Pendant une heure Amélie l’attaqua bravement, et ce ne fut pas sans avoir ingénieusement épuisé les mêmes reproches, sous vingt formés différentes, qu’elle arriva enfin à lui dire :
— Et vous m’aimez toujours?
— Peux-tu en douter? répondit Louis de Yauvray avec résignation.
jt'AÜtlrtfiB irAHPisfË. #&•
— Eh bien ! alors, je te pardonne, lui dit* elle, mais, en vérité, je suis trop indulgente,.. A présent, mettons-nous à table, car te dîner est servi depuis une heure et je meurs dd faim. *
La manière dont Louis de Vauvray avait fait la eônnaissancè d’Amélie ti’a rien d’assez értginàl pour que nous en parlions, il avait suivi cette filière commune de eadeaux, de dîners et de protestations banales, par laquelle passent
tous les jeûnes gens dans ees amours aussi fa-
feiles que fréquents, et il était arrivé àU dé# Uouement sans surnumérariat; Le hasard, aidé peut-être par le charmant caractère de la grfcdette, empêcha cette liaison éphémère de mourir lé premier jour. La facilité et la persuasion d’une rupture prochaine la prolongèrent Wê core, puis enfin ^habitude la cimenta et l'établit solidement. Louis fut charmé de trouvai en hiver, son déjeuner arrangé près da f e%
JUAHITO LE HARPISTE.
a*ec cette régularité consciencieuse que mettent les grise t tes dans ces sortes de détails; ensuite de n’avoir plus à se mêler en rien des Arrangements de la vie matérielle, et, enfin, de posséder un intérieur envié par ses amis et padnàà son café.
- Du reste, sans être nullement distinguée par son langage, ainsi qu’on a déjà pu le voir, Amélie ne manquait pourtant pas d’une certaine élégance d’instinct qui se révélait par le choix modeste et heureux de sa toilette. On pouvait très-bien lui donner le bras dans la rue sans peur de se compromettre, et la faire passer, dans un cas extrême, pour sa cousine.
Douée d’une grande fraîcheur, elle jouissait de cette beauté un peu fade que Ton retrouve reproduite invariablement dans toutes les lithographies des journaux démodé. Aussi étaiiade considérée, par la jeunesse des ecufcss, gomme le type de l’idéal et l'or net u rut du
quartier. Au moral, bonne fille et bohémienne comme ses pareilles, rieuse et impudente dans les moments difficiles, et d’un magnifique enthousiasme dans les plaisirs; elle n’avait ni grandes qualités ni grands défauts, et devait facilement séduire un jeune caractère; cependant, quelqu’un d’habitué à la vie eût trouvé en elle, malgré l’élan et l’ardeur de sa nature, une désespérante monotonie.
A l’époque actuelle de cette histoire, les sentiments de Louis de Vauvray à son égard venaient de subir une baisse assez sensible. Ce changement, préparé par M. de Lormes chaque fois qu’il le voyait, fut achevé par la rencontre qu’il fit de mademoiselle de Gau ville, qu’il connaissait un peu déjà, dans une de ses rares apparitions dans le monde. Cette fois il avait eu un objet de comparaison.
Aussi, certain de passer une partie de la journée du lendemain auprès d’elle, il ne put
de la nuit se livrer au sommeil; il dormit
éveillé en se promenant dans des riants châ- «*
teauî en Espagne qu’il bâtissait à plaisir.
— Bah ! se disait-il parfois , lorsque la respiration d’Amélie , couchée dans une chambre voisine, le rappelait à la réalité. Bah ! si mademoiselle de Gauville m’aime, qui pourrait s’opposer à mon bonheur ? car les craintes exprimées par M. de Lormes au sujet de mon entrave, comme il dit; sont positivement exagérées... Si j’avais enlevé Amélie à sa famille, cela serait compromettant à tout jamais, je le conçois, mais Une brave fille que l’on a courtisée pendant vihgt-quatre heures peut fort bien se renvoyer en cinq minutes... Au total , Amélie n’a rien à me réclamer pour son passé , car loin de l’avoir détournée de ses devoirs , je l’ai, au contraire, trouvée errante dans les champs de la bohème , et je suis plutôt pour elle , selon sa manière de voir, une réhâbilitation qu’un re-
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mords... Elle couvrira maintenant avec mon soavenir beaucoup d’autres souvenirs malheureux... Le seul devoir que m’impose vis-à-vis d’elle ma rupture prochaine, — car je ne puis ni ne veux la garder, — est de ne point l’abandonner sans ressource. Toute la difficulté de cette rupture se réduit donc à une question d’argent., la chose la plus facile du monde à se procurer...
Le lendemain de cette huit et du jour où s’était passée cette scène entre Amélie et de Vauvray, scène que nous n’avons fait qu’indiquer de peur d’être trop fidèle historien , Louis eut encore un nouveau combat à soutenir lorsqu’ibannonça qu’il allait dîner en ville. AU moment où il «filait sortir pour se rendre chefc M. de Lormes, Amélie, après une certaine hésitation, l’arrêta:
— Ecoute, Louis, lui dit-elle, j’ai un aveu ù te faire. Dans la maison située en face de la nôtre demeura un jeune étudiant, nommé Verdi-
«JANm> BS -HARPISÎ*.
nand, qui me poursuit de seshommages. C’est un jeune homme très comme il faut, qui me déplaît beaucoup.
— J’aime assez cet éloge et la conséquence que tu en tires ; mais à quoi bon me dire cela?
— C’est pour te prouver , Louis , que je n’ai rien de caché pour toi, et te faire sentir combien tu serais coupable si tu ne me rendais pas confiance pour confiance. — A présent, au revoir.
— Au revoir, répéta Louis de Vauvray qui, songeant qu’il allait voir mademoiselle de Gauville sous peu d’heures , descendit l’escalier quatre à quatre, sans penser davantage à M.
Ferdinand. Cependant, le jeune homme n’était pas encore arrivé à l’extrémité de la rue Racine, — qui est fort courte, que déjà M. Ferdinand, la bouche armée d’un énorme calorifère en ' écume de mer et la tète abritée sous un muret
basque, se montrait à son balcon. Amélie resta à sa croisée , afin de juger, en dernier ressort sans doute, si l’étudiant lui déplaisait réellement autant qu’elle voulait bien le dire.
Deux heures plus tard, Louis de Vauvray sè trouvait assis dans le salon de M. de Gauville, entre son vieil ami M. de Lormes et mademoiselle de Gauville.— La contenance embarrassée de Louis décelait une véritable émotion ; aussi, ne fût-ce point sans plaisir qu’il entendit M. de Lormes réclamer une promenade dans le jardin.
Ce jardin, quoique situé dans Paris, au beau
milieu du faubourg Saint-Germain, était vasto et présentait, grâce à de magnifiques arbres séculaires, un air de campagne et de grandeur fort heureux. Une serre attenante au salon fut dignement appréciée par M. de Lormes, qui eut le bon goût de s’extasier à propos, et sans en être sollicité, sur toutes les plantes rares qu’elle renfermait.
— C’est, en effet, un grand dédommagement pour nous que cette serre et ce jardin, dit madame de Gau ville, car nous sommes, hélas!
cloués pour toute la saison, à Paris, par d’importantes affaires.
Ces paroles causèrent un grand plaisir > Louis de Vauvray, qui, du reste, gardait un silence embarrassé et s’obstinait avec opiniâtreté à détourner les yeux de mademoiselle de Gauville, chaque fois que son regard renconr trait celui de la jeune fille. 11 eût pourtant «jqnné dix années de sa vie pour oser la cpn-
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terïipler à son aise, mais il y avait une si grande différence entre le faubourg Saint-Germain et le quartier latin r et surtout entre mademoiselle de Gauville et Amélie, que le pauvre garçon ne se sentait plus sur son terrain et manquait de confiance.
Au sortir de la serre, un petit sentier;, coquet-, tement recouvert de sable fin, serpentait dans le jardin, seule route que Ton pût suivre, à travers les plates-bandes. Il était impossible d’y tenir quatre de front... D’où il en résulta qu’une fois que madame de Gauville, son mari et M. de Lormes furent passés, Louis et Gabrielle se trouvèrent forcément l’un près de l’autre. Le jeune homme, pendant quelques instants, effleura de sa botte la bordure de buis qui se trouvait de son côté ; il eût été impossible de se donner plus de mal pour éviter le contact d’un être informe et malfaisant qu’iln’en prenait pour s’éloigner de la charmante
202 juàsitq le harpiste.
enfant qui marchait près de lai. Il faut cependant rendre justice au pauvre étudiant, qu’il sentait sa gaucherie, et qu’à vingt reprises il fut sur le point de la réparer; mais à chaque résolution nouvelle, il reculait épouvanté de sa hardiesse, et rendait ainsi sa position de plus en plus difficile et désespérée.
Dieu sait combien de temps eût duré cet embarras extrême, si M. de Lormes ne fût venu au secours de Louis de Vauvray, en lui adressant quelques questions qui le forcèrent à en-
gager la conversation avec mademoiselle de Gauville ; Louis respira, il lui sembla qu’on venait de lui enlever de dessus la poitrine un poids énorme qui l'étouffait.
Une fois la glace rompue, une réaction s’opéra, ainsi que cela devait être, et de ridiculement taciturne qu'ü avait été, Louis devint d’une expansion charmante. Sa hotte, loin de
JÜANIT0 LE HARPISTE.
penacer encore les bordures de buis, marquait
sur le sable son empreinte près de celle à peine
visibie qu’y laissait le mignon petit pied de mademoiselle de Gauville.
Jamais il ne s’était senti si heureux.
Mademoiselle de Gauville lui ayant demandé, pendant la conversation, s’il comptait passer les vacances cette année auprès de son père : f — Je devais partir dans deux mois, lui répondit-il.
— Cela vous reposera de vos études , repritelle avec un gracieux sourire de doute.
— Mon Dieu! mademoiselle, répondit-il en souriant également, les vacances sont un usage inventé par les professeurs.
— Usage que vous pratiquez toute l’année, messieurs de l’école, n’est-ce pas? Vraiment,
monsieur de Vauvray, on raconte des choses
fabuleuses sur l’existence que mènent les étu-
diants ; sur vos bals , vos usages , vos querelles de corps, vos complots pblitiques et sur fris duels! Tout cela me paraît effrayant, et je ne conçois pas que des parents osent livrer à de telles chances l’existence de leurs enfantât... Peut-être allez-vous me trouver bien indiscrète; mais je vous avoue que je serais fort aise si vous vouliez bien soulever un peu pour mdi le voile qui couvre tous ces mystères, et me raconter quelques-uns de ces épisodes.
Cela doit être bien curieux.
A cette question, Louis frémit ; la Chaumière et son allure décolletée, ses dîners fins le matin, ses mœurs aussi faciles que peu voilées, se représentèrent à son esprit; l’image d’Amélie, rapide comme une vision, — car il l’avait, certes, bien oubliée en ce moment, passa devant ses yeux; de telles pensées lui semblèrent, près de mademoiselle de Gauville, un affreux éaCiilége, et il garda le silence.
JDANITO LE HABPISTE. 205
11 paraît cependant que la belle fille d’Eve tenait à satisfaire sa curiosité, car elle reprit d’une voix insidieuse et contrariée à la fois à laquelle il n’était guère possible de résister :
— Je vois, monsieur, que ma demande, à part son indiscrétion, est encore très-embarrassante; veuillez donc m’excuser, je vous prie... Il est peut-être dans votre vie des mystères que l’on doit respecter!...
Ces dernières paroles, que mademoiselle de Gauville se fût, certeâ, gardée de prononcer si elle eût pu en comprendre la portée véritable, causèrent à Louis de Vauvray une vive douleur.
— Hélas! mademoiselle, dit-il après un moment de pénible silence, si je n’ai pas répondu de suite à votre demande, c’était par honte et par remords. Jusqu’à présent, j’ai
mené une vie indigne de moi, une vie de paresse et de laisser-aller qui m’a fait descendre au niveau des tristes camarades qu’elle m’a donnés. Aveuglé que j’étais par une coupable indifférence, je ne me suis point aperçu de toutes ces erreurs; il a. fallu, mademoiselle, que le ciel , pour me sauver , me fît rencontrer un de ses anges.
Mademoiselle de Gauville rougit, et Louis reprit avec plus de feu encore :
— Ce n’est qu’aujourd’hui, mademoiselle, que j’ai compris, en faisant justice de mon triste passé, tout ce que l’on peut espérer de bonheur dans ce monde. Aussi , à partir de ce moment, ma vie va-t-elle prendre une face nouvelle ; je sens en moi une énergie dont je ne me croyais pas capa^e, et je puis vous engager solennellement ma parole que si vous voulez bien remettre à un autre temps la question que vous m’adressiez tout à l’bçure, j’y ré-
JÜAMTO LE bARPISTE. 207
pondrai alors franchement et sans avoir à roügir. Une fois montée à ce diapason , la conversation devint si intéressante pour Gabrielle de Gauville et Louis de Vauvray, que lorsqu’à dix heures du soir, M. de Lormes se leva pour prendre congé, les deux jeunes gens regardèrent la pendule avec ébahissement. — Ils Croyaient avoir à peine passé une heuré ensemble. '
— Je vous fais des compliments sur votre jeune ami M. de Vauvray, dit à demi-voix l’amphitryon en reconduisant M. de Lormes. Il est fort bien.
— Oui, et il aura un jour trente mille livres de rentes, répondit celui-ci.
— Et, de plus, il est de fort bonne famille, ajouta madame de Gauville. — Je compte sur vous pour nous l’amener quelquefois.
Ofei quant à cela, mon concours est tout
JDANITO LE HARPISTE.
à fait inutile, répondit M. de Lormes en souriant.
— ■ Vous croyez ? dit M. de Gauville en souriant également. — Eh bien ! nous verrons.
Aussi, sur le seuil de la porte, M. de Gauville serra-t-il avec expression la main de Vauvray dans la sienne.
— Eh bien ! mon jeune ami , demanda M. de Lormes à Louis lorsqu’ils furent montés en voiture, m’en voulez-vous pour la corvée que je vous ai imposée aujourd’hui? — Le monde est si ennuyeux !
— Oh! mon cher monsieur, répondit celui-ci avec un soupir, ne gâtez point par vos railleries votre bienfait.
— Soit; mais alors ne me laissez pas au moins mes vieilles craintes. Et votre entrave?
Je suis trop heureux, mon chef monsieur, pour n’être point, en ce moment, avec vous, d’une entière franchise, Cette entfavédont vous
JUAN1T0 I.S IIABfiSTE.
me parlez sans cesse, n’est qu’une pauvre üUe qui a partagé mon oisiveté... et rien de plus. Notre liaison, formée par la paresse, ufcçt fondée sur aucun antécédent, aucune responsabà* lité, aucun passé... C’e^t une de ces liaisons qui n’engagent à rien; qqe pouvez-vous don® craindre ? , , >
— Parbleu ! mon cher Lpujis, si vous étiez dans votre tort , et qu’au lieu d’une simple et insignifiante étourderie de jounesse vous eussiez commis une vilaine action , vous pourriez peut-être bien perdre l’estime de vous-même, mais non point à coup sûr votre avenir. On ne songe généralement à briser ses chaînes, que lorsque ces chaînes sont presque saintes, sacrées, car alors la conscience de la responsabilité qui pèse sur vous vous conduit par la peur à l’infamie. Aussi, n’y a-t-il que les liaisons que l’on juge éphémères qui durent toujours...
*— Oh ! vous exagérez. {
ta.
gin
jMttîTO LE HARPISTE.
^ — Prentez garde, Louis, dit sérieusement W. de Lormes, prenez garde! les naufrages, mon cher enfânt, n’ont ordinairement lieu que sur des bas-fonds de peu d’importance, qu’on be redoute pas, et que les géographes, dans leur orgueil, ont dédaigné de marquer sur les cartes... Voilà où l’on se perd corps et biens.
En ce moment la voiture s’arrêta rue Racine, (levant l’hôtel de de Vauvray où M. de Lormes avait ordonné de toucher , et le jeûne homme descendit.
En entrant, il trouva Amélie déjà couchée et h moitié endormie.
**- Ah ! c’est toi, dit-elle.
- Louis s’attendait à une foule de questions auxquelles ii était bien résolu de ne pas répondre ; aussi fut-il assez étonné en entendant ta jeune fille lui dire simplement i
— Tu devrais bien laisser pousser ta barbe !
r- Gomme qui ? demanda-t-il.
JDAKITO LE HARPISTE. 2il
Amélie se retourna dans son lit, sans répondre, et ferma tout à fait ses yeux engourdis par le sommeil.
— Parbleu ! dit Louis en riant en lui-même,
comme M. Ferdinand 1
Notre întention n’est pas de raconter les scènes plus orageuses que pathétiques, qui suivirent la déclaration do rupture que fit de Vauvray à Amélie. La jeune étudiante, qui se trou-
irait fort bien de sa position , fit une résiétaoce désespérée. Elle parla d’abord d’aller voir M. de Gau ville, puis de lui écrire et enfin de se tuer ; mais comme le jeune homme, de son Côté, montra une résolution inébranlable.
Amélie finit par accepter, tout en poussant d’affreux sanglots, les propositions pécuniaires qu’il lui faisait.
— Rosine mourra de dépit en me voyant le cachemire français que je vais acheter, s’écriat-elle au milieu de ses larmes.
Cependant, à force d’obsessions, elle obtint de Louis de Vauvray qu’ils passeraient encore ensemble, selon son expression, une journée de garçon. Cette journée fut fixée au lendemain. Le soir même, le cachemire fut acheté, et le
jour suivant Amélie fit honte au soleil en se le-
vant avant lui.
Amélie, profitant d’un amour au déclin
comme elle eût profité d’un amour naissant, dressa un magnifique programme pour la journée. — Une voiture de remise devait les con-
duire à Montmorency. — A Montmorency courses à cheval, puis de là séjour à Enghien et promenades en bateau sur le lac. — L’avant-
JUANIT0 LE HARPISTE.
dernier acte de cette journée suprême était un dîner champêtre, et le dernier une loge b l’Opéra.
Louis se décida b subir en entier tous ces projets; le bonheur de devenir libre lui rendait la résignation facile.
Une voiture dp remise, fort convenable, vint en effet les chercher à sept heures et emporta rapidement Louis de Yauvray résigné et Amélie triomphante.
— Quel malheur que les voitures ne soient point conduites par des postillons ! dit la jeune fille en s’étalant complaisamment sur la banquette de devant.
-pr Pourquoi cela ? demanda Louis.
— Mais parce qu’ils feraient claquer leurs fouets, et que toutes les femmes du quartier me verraient passer, répondit-elle avec modes tje*
, 4>eux heures plus tard i\s qtaipit.à cfceval
JDANITO LE HARPISTE.
dans les bois de Montmorency. La promenade durait déjà depuis assez longtemps, au grand soulagement de de Vauvray, qui la prolongeait le plus possible; car il pensait qu’il y avait moins de danger, pour lui, d’être rencontré dans les bois que partout ailleurs, lorsqu’au détour d’une allée Amélie poussa une exclamation de surprise.
— Tiens, quel hasard ! s’écria-t-elle.
Louis leva la tête et aperçut une cavalcade de jeunes gens montés, comme ils l’étaient euxmêmes, sur de mauvais chevaux de louage. — Parmi ces jeunes gens, il y en avait un surtout de fort remarquable par le débraillé de sà toilette et par son air tapageur : il semblait être le chef de la bande.
Un berret basque, crânement incliné sur sa tête, garantissait à peine sa ligure barbue contre les atteintes du soleil. Du reste, il semblait fort gai, et des yeux brillants permettaient de
supposer que le punch et I’eau-de-Yie n’étalent pas tant à fait étrangers à cette gaîté.
Messieurs, s’écria-t-il en, se retournant vers ses compagnons, attention à la politesse française, voici une fée. • .
Dirigeant alors son cheval vers Amélie, 11 tendit une main à la jeune fille. - . : .
Comment ça va-t-il ce matin, mon petit ange ? lui demanda-t-il.
— Port bien, monsieur Ferdinand, réponditelle en rougissant jusqu’aux oreilles.
— Nous nous promenons avec m’sieu?... Eh bien! c’est peu gai... mais en tous cas bonne chance.
Et suivi de ses camarades, qui admiraient son aplomb et son rare savoir-vivre, M. Ferdinand s’éloigna en entonnant un larifia, et en saluant Ironiquement Louis de Vauvray qui fit un suprême effort sur lui-même pour maîtriser sa
JÜAMTÔ kE HAHP1STE.
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<*•*• Est-il drôle! est-il drôle! s’éeria Amélie»» lorsqu’elle eut perdu de vue le brillant Ferdi*^ nand. En voilà un garçon qui doit être aimé des femmes!. ».
Louis de Vauvray était de trop bon goût pour) songer à faire des reproches à la jeune fille, et, quoiqu’il [s’applaudissait en lui-même de la modération qu’il avait montrée pour éviter une scène scandaleuse dont le bruit eût pu parvenir jusqu’aux oreilles de mademoiselle de Gauville, sa figure pâle et ses traits contractés prouvaient qu’il regrettait cependant, jusqu’à un certain point» son sacrifice. •«. •». • ■ ».
La journée s’acheva tant bien que mal, et Louis vit arriver avec joie d’heure du dîner. Le diner fini, il ne lui restait plus à subir que l’Opéra, mais il avait loué une loge, grillée.
A peine de Vauvray et Amélie étaient-ils installés à Eüghicn dans le jardin dq restaurant;: qu’ils avaient choisi, qu’une bande de jeunes A?
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getis f 1U bruyamment irruption? ni tint sd place* à une table située à côté de la leur. Ceé jeunes gens étaient M. Ferdinand et ses amis. *
— Bon! le voilà encore! dit Amélie à vol* basse, et en arrangeant à la hftte le désordre m sa coiffure. Est-il donc drôle et amusant !... "*
**• Tiens, ma fée ! s’écria Ferdinand en dpef* oevant Amélie. En v’ià une chance. — Ëh bien, petite! continua-t-il en désignant dé Vatyraf par un clignement des yeux, m’sieu nous 8*t*ît bien ennuyée fa. a . **
Cette charmante et heureuse plaisanterie So# leva parmi les amis du brûlant étudiant üti immense éclat de rire, *' • V «r- 4 ‘%tnftHtr.v4Wi
Louis de Vauvray seleva’d’tin btmd; puis foi* sant un nouvel effort sur lui-même, potir ê£ rendre maître de la colère qùi grondait dans sa poitrine, il s'avança vers M. Ferdinand, <JÜ# ce Mouvement avait tout déconcerté.
— Monsieur, lui ditdt froidément; tpiatfd f#
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donne le bras à une femme, fût-elle la dernière de toute la terre, j’exige qu’on la respecte comme on me respecterait moi-même. J’ai pu dêjà>, une première fois, pardonner à votre insolence, en faveur de votre manque de savoirvivre, cette fois-ci la commisération est au-dessus de mes forces. Je regrette de me trouver engagé dans une aussi sotte affaire, je l'avoue, mais ma foi, tant pis pour vous. — Vous i’aves voulu. v . •
In parlant ainsi, de Vauvray retira une carte de son carnet de visite, et la présenta avec portasse à M. Ferdinand, qui semblait [stupide d'étonnement, puis il regagna tranquillement sa place et se mit à dîner comme si rien ne s'était passé.
, — Tu viens de faire du joli, lui dit Amélie à voix basse et d’un ton de reproche. — Un jeune homme si gentil et si drôle... C’est. sa manière de s’amuser. Voilà tout.
JBANITO LE IUBPIST».
Après avoir ainsi défendu M. Ferdinand la grisette ne s’occupa plus qu’à terminer promptement le dîner, car l’Opéra l’attendait, et quoi qu’il Ütune chaleur de vingt-cinq degrés Réaumur, elle n’eût point consenti à perdre le lever du rideau.
— Cocher 1 à l’Opéra ! dit-elle assez burlesquement en montant dans sa voiture de remise.
Pendant tout le temps du dîner, M. Ferdi* nand avait gardé un farouche silence ; mais, en compensation, il avait vidé coup sur coup plusieurs bouteilles de vin. Il sentait fort bien que sa conduite envers de Vauvray et la fermeté de ce dernier l’avaient un peu dépopularisé auprès de ses amis, et il se reprochait avec rage
de n’avoir point montré plus d’énergie et d’à-
propos.
— Messieurs, dit- il en se levant sur ses jambes chancelantes, nous allons partir.
^2 ^sriïfàrtô tÈ nfnlistE.
--Pôurquoi donc? s’écrièrent ses! amis Jivec étonnement.
1 — Parce qu*H faut que je me trouve à l’entrée de l'Opéra avant le voisin... J’ai besoin de lui ^parler. * V
—.Eh bien! pourquoi ne lui as-tu pas parié plutôt ici, lorsqu’il y était tout à l’heure? demanda un jeune homme de la bande des étudiants.
— Parce qu’il n’y avait pas assez de témoins pour Paire honte à ce monsieur... Vous comprenez que si je n’ai rien dit, c’est que j’avais mes raisons pour cela... Or, voici ce que je compte faire : — Je lui retirerai sa fée du bras lorsqu’il Sera au moment d’entrer avec elle à l’Opéra, puis, la prenant par la taille, je l’embrasserai publiquement... Qu’en pensez-vous?
Les amis de Ferdinand tombèrent en extase èèvant cette cr&neriè, et s’empressèrent de prendre une vôiture qui les conduisit à Cotom-
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■ fces, d’où ils montèrent en chemin de for. — ©rûce à cette correspondance, fis arrivèrent?! 'FOpëra une demi-heure avant de Vauvray et Ateélie.
— Qu’un dé vous, messieurs, reste en sentinelle, dit Ferdinand, pendant que je vais prendre un verre d’eau sucrée, car j’ai les nerfs agacés, et je ne voudrais point tuer ee petit monsieur. On viendra m’avertir lors de son arrivée. " *
• ■' Ferdinand entra alors dans le divan qui fhit îë coin du passage de l’Opéra. Une demi-heuro Après, l’ami de Ferdinand accourut lui annoncer que le remise débouchait par le coin de la 'Tue Le Pelletier.
' Le belliqueux étudiant se leva avec peine, ses jambes tremblaient ; il avait le teint animé, fe fës yeux hagards. Il paya sept grogs au garçon ‘au lieu d’un verre d’eau sucrée, et sortit.
Quelques secondes après il se trouvait feëe à
JÜANITO Ut HAItBfSTE.
face avec Louis de Vauvray, qui venait de descendre de voiture et donnait son bras à Amélie.
En voyant la contenance tranquille de son adversaire, Ferdinand sembla hésiter. Cependant, la présence de ses amis le ramena à son triste projet ; il marcha donc résolûment vers la jeune fille, et la retirant violemment du bras de Vauvray, ainsi qu’il l’avait annoncé, il déposa sur ses lèvres un bruyant et cynique baiser. Au même instant la canne flexible que tenait de Vauvray à la main, s’abattit en sifflant, et Ferdinand, poussant un rugissement de colère et de douleur, tomba lourdement par tem.
Lorsqu’on le releva, on vit une honteuse balafre qui lui coupait le visage. Ses amis déd- \
dèrent qu'un duel devait avoir lieu le lendemajp au point du jour, puis ils l’emmenèrent.
Quant à de Vauvray, afin d’éviter le scandale d’un rassemblement populaire, il était entré à i’Qpéra,
îl. *
te Iendemin, dés cinq licüres du matin, Lonïs 8e Vauvray, assisté de deux de ses amis, attendait M. Ferdinand dans une des prairies de ©eatilly.
— Ma foi, mon opinion est que nous devons partir, dit un des-^eux témoins en regardant sa montre qui marquait six heures. Puisque ces messieurs, contrairement à l’usage, n’ont point voulu nous accorder le temps nécessaire pour
régler ce duel, et qu’à présent ils se font attendre, je ne vois pas pourquoi nous n’userions pas de nos droits.
— Mon cher ami, dit Louis de Vauvray, dont la toilette irréprochable, — il était tout en noir, — contrastait avec l’heure matinale du rendezvous, l’injure est trop grave pour que nous n’ayons pas un peu d’indulgence.
— Bah! dit le second témein, un attaché d’ambassade, vous exagérez, de Vauvray. Est-co que vous croyez bonnement que des gens qui fixent une rencontre à cinq heures du matin font susceptibles dé sepUr upc injure?... Tiens, pourtant... les voilà... ma foi!... c’est bCUa
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Enrdiasnd, jgfc®ipe à la ïtoueb^ co^MLiïie des plus négligés, s'amn* çait, suivi par ses deux témoins* d’un a|r sutemps en temps, il poussait un éclat de rire bruyant, ou entonnait un commence-
JDAUITO LB HARPISTE. <*f
ment de chanson ; seulement il était affreuse* ment pâle. .
' -t Messieurs, dit l’attaché d’ambassade, après avoir salué très-poliment les témoins de la partie adverse, veuillez, je vous .prie, pour ré* parer le temps que vous nous avez fait perdre* nous indiquer quel est d'endroit le plus près d’ici, convenable pour terminer cette affaire ; car, en vérité, ajouta le jeune homme avec dé* dain, ces parages me sont tout à fiait inconnus» Il y a à cent pas d’ici une carrière désert#, cria M. Ferdinand d’une voix formidable.
— Pardon, monsieur, se hâta de dire l’atta* ché d’ambassade, ce n’est point vous que j’ai eu l’honneur d’interroger. Jusqu’au moment du combat, votre, rôle est tout à fiait passif, et il vous est parfaitement permis de garder le si* lence. » • , r
M. Ferdinand baissa la tête. Cette prétendue politesse, froidement impertinente, lui çn ipa*
posait; c’était pour lui quelque chose ^inconnu. '
Cinq minutes après, les * six jeunes gens étaient arrivés à la carrière désignée ; les armes avaient été chargées (car M. Ferdinand avait choisi le pistolet) et la distance (mesurée,
on devait se battre à vingt pas.
~*4 l’espère, mon cher monsieur, dit à voix basse l’attaché d’ambassade à Louis de Yauvray, que vous n'allez point me tuer ce vilain sapajou. Le motif du duel est si malheureux et les témoins de notre adversaire si peu... choisis, que nous serions couverts de ridicule en Cour d’assises.
— Ne craignez rien, mon cher Charles, répondit de Vauvray sur le même ton, cette folie est ma dernière, et je désire qu’elle ait le moins de retentissement possible, r — Du reste, reprit l'attaché d’ambassade, le sapajou a perdu son sang-froid, et les pistolets
JBASWO LE HARPISTE,
oui d’affreui guidons. Vous ne courez guère do iangeF.
Se retournant alors pour placer les adversaires, l’attaché d’ambassade aperçut M. Ferdinand en manches de chemise; son habit était k ses pieds. Le jeune homme haussa imperceptiblement les épaules.
«•* Mais, monsieur, dit-il en s’adressant à Ferdinand, nous ne sommes pas ici pour nous battre à coups de poings. — Cachez-moi donc votre chemise toute maculée de points de mire. — C'est bien assez déjà que vous ayez une cravate rouge. Que diable, quand on se bat on devrait savoir ces choses-là!
M. Ferdinand, évidemment troublé, remit son habit sans rien dire.
— Allons, monsieur, reprit l’attaché d’ambassade, M. Louis de Vauvray vous a si gravement insulté, qu’il désire que vous tiriez le premier ; faites feu.
230 JTAIfWO LE HARPrSTE.
M. Ferdinand parut ne pas entendre. •*'
— Mais, tirez donc, lui cria de nouveau le témoin de Vauvray, qui s’était mis d'une di-
f^iftedepas de côté, ‘ ...*
S’étudiant, comme s’il eût été réveillé en sursaut, ouvrit de grands yeux, puis avançant brusquement le bras, sans viser, ii appuya machinalement le doigt sur la détente de son pistolet. K. ... :. ,v >.-•*•••• *
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Louis de Vauvray fit un pas en avant, étendit ses deux bras, ferma les mains comme s'il eût voulu se retenir au vide, et tomba lourdement par terre. - ; - ; •>*■.
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