ÉPISODE DE LA VIE DE BOHÊBE
Notre ami N***, le millionnaire, nous avait invités à dîner au Café de Paris ; et, quoique le plus âgé d'entre nous ne comptât pas plus de trente-sept ans, personne au dessert ne se trouvait gris. Ce singulier phénomène moral , avee lequel notre tempérance n’avait rien à déméler, provenait tout bonnement de ce que les convive#, honnêtes bohémiens de Paris, s’il, en tyt
234 JPANITO LE ■ IIAüriSTE.
jamais, étaient tous, certes, inaccessibles h. l'excès du superflu comme à celui de la privation. Du reste , l’ivresse s’était réfugiée dans la conversation, et nos éclats de voix , par trop immodérés, eussent pu faire supposer à un étranger que notre dîner était un dîner donné par souscription.
— Mon Dieu t est-il heureux, ce drôle de N***, d’être si riche, que ce festin babylonien n’est pour lui qu’un ordinaire ! s’écria tout à coup une voix qui domina le tumulte.
— Bah! répondit N*** avec indifférence, la richesse ne fôit pas le bonheur.
— 8Ion cher millionnaire, ceci est de l’opérûfcomîque! laissez-moi donc tranquille !... Né tas-tu pas vouloir me prouver à préserit que tu n’es pas plus heureux avec tes millions, qui produisent des rentes sans que tu t’eu mêles, à chaque instant de la journée, même pendant ton sommeil, que moi, par exemple, qui gagno
dRrtfWÜ xÉnAflMsr*.
à péfetè qitelqué chose comme quatre à cinq mille francs par an, à force de travail... Parole d’honneur, ton paradoxe atteint jusqu’à la témérité. '
— Mon pauvre ami, répondit tranquillement notre ami N***, tu as tort de te plaindre; je te trouve fort heureux. Tu es jeune, gai, insouciant, aimant le plaisir et invité à toutes les fêtes ; ton nom, sans être illustre, est eonna; ét, quoiqu'il n’y ait pas un seul journal dont tu n’aies occupé le rez-de-chaussée, tu passes toujours pour un garçon d’esprit!... Va, croîs-moi, ne rêve pour ton avenir qu’une longue prolongation de ton présent, et prie Dieu surtout qu’il te garde, même au prix du bonheur que tu envies, de passer par les terribles épreuves quo fai eu à supporter.
— Toi, des épreuves !... Charmant !...’ Une femme qui faura fait marchander son amour tfe t$p î..^ •• *** “ >î - •*«!■**’■**** '**
236 JBAÎSrrO C* HARPISTB.
— Non, répondit notre ami N***, le millionnaire, eu souriant mélancoliquement ; mais la suicide, qui m’offrait pour ma misérable cxisr tence l’abri d’une tombe sans épitaphe, et avcg ^ lequel, un jour de plus, j’eusse fait marché. ,
Cette réponse de notre riche amphitryon, et surtout le ton dont il la fit, arrêta court la conversation, et Amédée ne put retenir un abt plein d’étonnement.
— Contez-nous donc cela, mon cher N***, lui dit-il. Vraiment, j’avais cru jusqu’à ce jour que la riehesse n’était pour toi qu’une habitude d’enfance.
Nous approchâmes nos chaises de notre ami N***, qui commença aussitôt de bonne grâce, et sans se faire prier :
— Je ne suis pas égoïste, mes bons amis, nous dit-il, et je ne veux pas profiter de votre étonnement pour vous raconter ma vie entière. Je pae contenterai d'un épisode... Bu reste* gar-
JUA51TG IÆ HARPISTE.
dez-vous bien, si mon récit vous ennuie, de pousser 1& condescendance jusqu’à attendre pour m’interrompre, une fin de phrase.
4 a Un soir d’hiver, je ne vous dirai pas en quelle année, vers les sept heures du soir, je franchis* sais le seuil d’un de ces abominables restaurants, affreuses sentines que la police ne tolère probablement à Paris qu’afin d’empêcher Ugolin de renaître de ses cendres. Je n’avais rien pris de la journée; il faisait un froid de dix degrés, et je tombais de faiblesse.
. «Mon appétit un peu calmé, — car à mon début j’aurais humilié un Cafre et battu un anthropophage, — je reconnus, assis à la même table que moi, un jeune homme dont j’avais fait la connaissance quelques jours auparavant, dans l’antichambre d’un bureau de placement, et dont la conversation m’avait vivement intô-
ressé. Il était fort pâle et paraissait accablé. . fija» salua poliment, ... . . , % .
JUANITO LE HARHSm
23fr
% a* Eli bien! monsieur, lui dis-jé après lu? avoir rendu sa politesse, avez-vous enfin obtenus une place? ' ■ . • s-
« — - Non, tau répondit-il après un soupir, et
vous? ■*’ **. ,■ * .-«*4
’* ^ L'on m’en promet tfde pour demain 1 « — Hélas ! jè fc’ose vous en féliciter. Fign^ rbü-ftms, monsieur, que lorsque j’eus le malheur de mordre à ces grappes d’annonces coquettement lithographiées qui pendent aui portes de ces décevants bureaux, j’avais encore quelques centaines de francs en réserve ; mais la nfisère me faisait peur, et je voulais prendre fties précautions à l’avance. Le premier jour, je fus si sottement généreux, que l’on me profit, grâce à une protection occulte, de me faire lîdittffier sous peu secrétaire d’ambassade! J’euS beau me défendre d’une telle position, que mon peü do mérité me rendait indigné d’occuper, mon lionnôte industriel ne voulut rien eüten-
JOANITO I1ARP1STS.
è», et me donna rendez-vous pour le lcnde-
' main. *■’ ’'' M - ‘•*‘ r
- «—Eh bien?
« •*-* Eh bien ! le lendemain il m’annonça avec désespoir qu’un vote maladroit de député avdifj la veille, momentanément suspendu son influence:''
* ti -*• Et vous avez pu ajouter foi à ces grossiers mensonges?
« *** Eh ! monsieur, mo répondit tristement mon voisin de table, dont la figure fine et intelligente portait une telle empreinte de souffrance résignée, que, malgré ma propre misère, ©lie me faisait peine à voir. — Eh ! monsieur, À quoi ne croit-on pas quand on n’â plus pouï
©e soutenir que la suprême espérance du ha-
sard ? Est-ce que le voyageur égaré dans les déserts d’Afrique ne rassemble pas, haletant, seà dernières forces pour courir vers une monta* gae de sable qui lui paraît, vue de loin, un lac
m «JHWte MS *4MWfc
pur et paisible, dormant à l’ombre de grands palmiers. Les mirages existent aussi bien dans ‘ la nature morale que dans la nature physique : toutes les douleurs sont sœurs et se donnent la main.
« — C’est vrai, vous avez raison , ot je dois avouer que moi-même j’ai été pris, malgré la sotte observation que je viens de vous faire, à des leurres qui valaient, certes, votre secréta* rjofc d’ambassade. — Continuez, je vous prie.
« — Du reste, l’industriel, en compensatioa de cette bonne occasion perdue, m’assura qu’ii me ferait entrer chez un prince russe en qualité de précepteur, l’enfant mourut quelques jouis j après, le ne vous dirai point, monsieur, la prodigieuse imagination de eet homme ; car je crois que, malheureusement, vous avez eu occasion de vous en apercevoir. Certes, si son goût ne le portait pas à vivre des drames de la yie privé», il serait un de nos plus féeoDds vau*
- - ----- r-ST*
JL'.Vfill'O LE HAiUXâT*» 2M
devillistcs. Pendant trois mois, et pour quelques containes de francs, il a fait avec moi du Molière en action. En vingt-quatre heures, — et il ne s’est jamais répété, — je l’ai toujours trouvé l’homme de l’espoir et celui de la catastrophe.
a — Dites du mensonge !
« — De la catastrophe, monsieur ! ne corapt tez-vous donc pour rien, dans la vie d’un malheureux, un espoir évanoui et un jour perdu }
« — Et à présent ?
« — A présent que je n’ai plus rien, il me sourit encore assez honnêtement, car il ignore qui l’emportera dans mon cœur, de l’abattement ou de la colère.
u Le jeune homme se tut un moment ; puis, élevant ensuite la voix:
a — Savez-vous, monsieur, quels mots on devrait forcer ces ignobles spéculateurs à graver sur le fronton de leurs boutiques?
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Non. ‘
^'ir — Honte ou suicide, me dit-il, mais cetti fois d’une voix basse et timide et en rougissant jusqu’aux oreilles.
« — Mais pardon, monsieur, reprit-il après un nouveau silence, peut-être manqu&je de tact en abordant un pareil sujet de conversa- «b«? t; ’■'*
* *- Du tout, vous m’avez tout bonnement Raconté ma propre histoire, o — Vous aussi ! »
« Ces deux mots furent dits avec tant d’âme, êt ibe révélèrent chez ce jeûne homme, qui m’était cependant presque ineonftu, une si sublime abnégation, que, safis me rendre Compte <fe mon action, je me levai vivement et serrai ses mains dans les miennes. *
' « — Vous pardonnez, n’est-Ce pas Ÿ balbutfai-j e toüt attendri; mais lé malheur rend frères . n '"' ' *• " - * •+■ -v. ü-
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, a Peut-être en ce moment étions-nous tous les deux de fort mauvais goût et parfaitement ridicules; mais je puis vous jurer, mes amis, que jamais de ma vie je ne fus plus délicieusement ému.
« Une fois que nous eûmes recouvré le sangfroid, nous reprîmes notre conversation : -
« — Et que comptez-vous faire.demain, pauvre victime ? lui demandai-je.
« — Ce que j’ai fait aujourd’hui : retourner voir cet homme que je méprise et dont je n’attends rien, mais qui est, au total, ma dernière planche de salut ; et qui sait, ajouta mon nouvel ami en accompagnant ses paroles d’un sourire qui me fit mal, peut-être trouverai-je en chemin un billet de banque... ü se perd des billets de banque tous les jours dans Paris, n’est-ce pas? Mais bah 1 ce doit être M. de Rothschild qui lés aperçoit en descendant de sa voiture... Et vous, quelles sont vos intentions ?
JÜANITO ME HARPISTE.
« — Gomme vous j’irai voir encore cet homme, mais j’emporterai une canne avec moi.
« — Do la violence ! soit... nous sommes au 'reste assez malheureux pour avoir le droit de satisfaire tout caprice qui se trouve à notre portée. Seulement vous semblez oublier que la misère vous empêchera de vous procurer cette canne que rêve votre vengeance, car l’extrême pauvreté a encore cela de charmant, qu’elle détruit tout projet sensé par l’impossibilité des moindres détails.
« — Très-bien ! alors j’irai comme un misérable... avec un bâton; tout le monde peut se procurer un bâton. »
« Après d’autres propos tout aussi affligeant», nous nous séparâmes assez brusquement; nous avions tous les deux besoin de pleurer; et, quoique nous nous lussions avoué notre profonde misère, nous nous conservions encore,
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chacun do notre côté, la dernière de tontes les pudeurs... celle des larmes. «
« l'ignore ce que devint cette nuit mon sosie social; quant à moi, je parvins à me glisser, sans être vu de mon portier, le représentant naturel de mon propriétaire, dans ma mansarde, où je restai jusqu’au lendemain matin en proie à une épouvantable fièvre de eolère et sans pouvoir fermer les yeux.
« Le lendemain, j'avais pris une détermination inébranlable. A peine levé, je me dirigeai vers le bureau de placement, portant sous mon bras une espèce de massue comme osent seuls en exhiber encore les voleurs de mélodrame.
« A mesure que j’approchais, je sentais ma résolution grandir, et, lorsque je franchis le seuil de la pièce obscure dans laquelle se tenait fimmonde courtier, j’eus toutes les peines du monde à ne pas anticiper sur ma résolution.
« Mon entrée dut être, malgré moi, je erdii,
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quelque peu dramatique, car mon homme s’arrêta au beau milieu d’une querelle assez animée qu’il avait avec un de ses commis, et recula Instinctivement de quelques pas. . , ,*
« —Ah 1 c’est vous, mon cher monsieur deN^*, s’écri'a-t-ti enfin en essayant de sourire, quel Imn hasard vous amène ?
u 'Sun- Une envie. » * . . . ,. v M ,*•,
« Il recula encore,
« — Une envie! répéta-t-il en voulant grossir sa voir, et... laquelle!
t . « — Celle de causer... sans être interrompu.
, -v « Je pris aussitôt une chaise et m’assis crâne^ ment dessus, à cheval, mon gourdin planté droit ,4evant moi : je devais être du dernier comjaann. • • > ..
^ «—Monsieur, dis-je à l’industriel, je ne viens ni pour vous traiter d’infâme, ni pour vous prouver que vous êtes un fripon ; je n’ai pas de |euips à perdre. Vous m’avez exploité, c’était
JUAMTO LS HARPISTE. 247
votre métier, et je ne vous en veux pas... Riais moi, je meurs de faim, et je tiens à vivre, c’est mon droit. Si d’ici à deux heures vous ne me trouvez pas une place, je vous tue. A présent, réfléchissez. 4 . . . .
« Les exploiteurs de la crédulité humaine, en petit comme en grand, sont généralement physionomistes, et se connaissent surtout en désespoir. Le mien était tellement réel et terrible, c{ue l’industriel, épouvanté, jugea à propos de eourber la tête.
. « « — C’est un délai bien court, que deux heuk res pour vous placer convenablement, monsieur, me dit-il avec amitié; car remarquez bien qu’en cette circonstance votre éducation vous nuit beaucoup plus qu’eile ne vous aide... Si yous étiez un lmmme dq peuple, rien ne me serait plus facile que de trouver un emploi 4 pire portée, mais comment vous parler sans
ftANTTO LE HARPISTE,
rougir, vous, jeune homme distingué, d'une occupation matérielle?... La fatigue...
« — Est un bienfait , comparée à la souffrance. J’accepterai ce que vous m’offrirez ; parlez.
« — Je n’oserai jamais, je le répète... v '
« Je haussai les épaules de pitié, a — Allons donc, trêve de pudeur... Je te
veux.
« — C’est bien, monsieur; vous allez être
4 " -".ri»
obéi. Jean, continua- t-il en s’adressant à une espèce de gamin débraillé, accroupi auprès du poêle ; conduis monsieur rue Saint-Maur, chez ce fabricant qui demande un homme de peine.
« Celui qu'il appelait Jean se dirigea sans ré- t pondre vers la porte, et j’allais également sortir, lorsqu’il me sembla que le commis qui, fors de mon entrée, se disputait avec l’industriel, me faisait des signes d’intelligence. Je pensai que le pauvre hère regrettait la pacifique issue (te cette entrevue, dont le début avait été
JüANTTO Et HAHPI9T*.
si menaçant pour son maître, et qu’il se lamentait. Du reste, n’ayant pas de prétexte pour rester, et. attachant très-peu d’importance à co petit incident, je suivis mon affreux petit conducteur.
« Une fois arrivé rue Saint-Maur, rue déjà si
solitaire et si délabrée, dans son ensemble, il
entra dans la plus vilaine de toutes ses maisons.
« Après avoir traversé une cour sombre, et tellement étranglée entre de hautes murailles qu’elle eût pu très-convenablement remplir le rôle d’oubliette aux temps de la féodalité, il ouvrit une vieille porte toute vermoulue.
« — C’est ici, me dit-il.
<t Je fus pendant quelques instants sans rien distinguer, car la pièce dans laquelle je me trouvais était très- vaste, et à peine éclairée par un faible jour de souffrance : elle se composait de quatre murs crevassés, lézardés, couverts de
§80 nflwfito LtriuimsT*.
mousse et suintant Phumidité à travers leurs pores pierreux ; le sol inégal et flasque gardait ^empreinte du pied. '• v , * ^ -
Au milieu de cette espèce de cave, était placée une roue énorme s’enchevêtrant dans un mé* canisme assez compliqué et fort grossier. Il me fut impossible de me rpndre compte du but et de r utilité de cette machine. * .
« — Voici votre affaire, me dit mon conducteur, en me désignant du doigt cette rode, — tournez moi ça, — le plus que vous pourrez... c’est dur, c’est vrai... Mais dame ! les temps sont aussi durs... chaque tour que vous ferez sera marqué par un cran.,, chaque cran coûté dix centimes.
« Il me fît alors tm salut assez équivoque et partit sans me donner d’autres explications. » « Je vous ferai grâce, mes amis, des tristes réflexions qui m’assaillirent. — Un des grands mérites des conteurs est dé supposer à leurs
JUAKITO tE HARWSfE.
auditeurs l’intelligence du commentaire et du développement. — Amédée, je ne dis pas cela peur toi, mon garçon. — Toujours est-il que, prenant bravement mon parti, je jetai bas mon habit et commençai mes nouvelles fonctions.-* Mais hélas 1 triste déception ! malgré mes effort» surhumains, malgré ma rage même, la roua resta inébranlable.
«Ce contre- temps me Ht éprouver une des plus violentes douleurs que j’aie jamais ressenties de ma vie. Il était donc vrai que ma stupide éducation me rendait impropre même à gagner le pain de la misère a la sueur de mon front!... 'V-*»
« Cependant, mon premier mouvement de découragement passé, je me remis à ma tâche avec une obstination furieuse... Cramponné à l’informe machine, je fis des efforts désespérés. -v . ■;
« Au bruit du premier erau qui tomba, j’é-
HUNITO LE H à H P 1 STE.
prouvai un incroyable mouvement de triomphe. .. je me trouvais réhabilité. . . x
« Après un pareil travail de trois à quatre heures, exténué et brisé par la fatigue, je m’étais arrêté, lorsque la porte de mou espèce de eachot s’ouvrit, et mon affreux petit guide entra suivi d’une seconde personne. Je poussai un cri de joie et de surprise en reconnaissant moi jeune ami de la veille, mon frère de choix et de malheur. ' •' ;
« — Monsieur, me dit l’aide de camp de l’industriel, mon maître vous envoie, dans le cas où vous renonceriez à votre tâche, np successeur. T-.Î-P
« Il s’approcha alors de la machina, - ■<
« — Trois crans ! s’écria-t-il en me coasidé* rant avec une admiration inquiète et en quittant son air narquois.
« — Pauvre enfant, dis-jo à mon jeune ainif vous venez donc, vous, si faible et
Jt'ANITO LE HARPISTE.
vous, dont toutes les forces sont concentrées dans l’âme..'. recueillir mon héritage de travail... mais c’est folie, cher frère!...
« — Mon frère, me dit-il en m’interrompant, je ne suis ni assez faible, ni assez fort pour supporter la misère... Je n’ai point la force qui donne la résignation, ni la faiblesse qui conduit au crime... Mais tout cela pourrait changer... et j’ai peur... La question de force physique est donc pour moi une question de salut et d’honneur ; — ne me découragez pas ! , I
« A son tour il se dépouilla de ses vêtements et mit à nu ses pauvres membres blancs et délicats comme ceux d’une femme; puis, pliant son corps gracieusement et sans efforts apparents, il imprima à la roue un rapide mouvement de rotation :
< « — Gon venez-en mon frère, me dit-il sim 2
plement, vous m’aviez mal jugé.
*54 JOANITO LE HÀWPXSXE.
a Je restai stupide d’étonnement et d’admiration. .A
« — Mais, reprit-il éù s’avançant fers moi, embrassons-nous et partez; votre présence m’attristerait et votre souvenir, au contraire, me soutiendra.
« En me parlant ainsi, il avait l’air gai et tranquille; mais je remarquai sur Ses lèvres un
mince filet de sang!... H me parut sublime!
« l’entrais à peine dans ia rue, qu'un individu d’assez équivoque apparence m’arrêta par le bras.
« — Ab! monsieur, me dit-il, jë regrette bien que vous n’ayez pas remarqué ce matin mès Signes d’intelligence ; cela vous aurait épargné Une humiliation inutile.
« — Quelle humiliation ? demaridài-je à cet
betome que je reconnus pour le commis de l'in-
dustriel. yu* „y. *•> ^ -v*:. • «WC
JÉÜANITO LE HARPISTÏi 253
« ' — Voici le fait, me répondit-il en jetant un
regard d’espérance sur mon gourdin;
■ « Mon ex-patron, car il vient de me signifier mon congé, n’ayant qu'un but, celui d’exploiter les pauvres diables qui s’adressent journellement à lui, se trouve souvent exposé à leurcolère... or, ne possédant aueune relation d’affaires véritables, et incapable par conséquent de dis-, poser de là moindre place, il lui fallait cependant trouver un moyen pour se mettre à l’abri et se délivrer de toutes ces importunités menaçantes.^ et voici ce qu’il a imaginé. • .
« Lorsqu’un client est arrivé aux dernières limites de la patience, il s’excuse auprès de lui de ne pouvoir lui procurer de suite un emploi bien lucratif, car il n’a, ajoute-t-il, pour le moment qu'une place d’homme de peine chez un fabricant, et il n’ose l’offrir.
« — Tout cela m’est arrivé... dis-je au cqsfct
mis, et cette place, dont il parle, consiste tourner une énorme roue... '
« — Dont il est l’inventeur et le propriétaire sous un nom supposé de fabricant; car cette roue, qui n'est d’aucune utilité et ne produit absolument rien, a été construite par ses ordres pour dompter les récalcitrants... En effet, allez donc vous plaindre d'avoir manqué d’énergie et de vigueur... Il vous répondra qu’il est bien peiné ; que, quant à lui, il vous a trouvé de l’ouvrage, et qu’au total vous ne devez vous en prendre qu’à vous-même, de votre inertie ou de votre faiblesse... a
« Que répondre à cela, monsieur?... Rien ; à moins, cependant, que l’on ne sache comme moi le fin mot de cette infamie... qui est... que cette roue est de la force de trois chevaux l
« — Et comment le patron nomme-t-îl cette üw»? t ■ • .
« — ta roue de la Fortune, me répondit ingénuement le commis, et sans comprendre l’affreuse ironie de ce mot. a
Cet épisode lamentable raconté par son héros, millionnaire aujourd’hui, et après un admirable dîner, nous avait attachés au dernier point,' et notre ami N*** avait fini de parler que nous gardions encore le silence.
— Eh bien ! et toi, N***, comment es-^u sorti
de tout cela? demanda Amédée.
— Mon ami, répondit N***, tu aurais bien dû, en ta qualité de feuilletoniste, te dispenser de m’adresser cette question, et me laisser finir mon épisode par un mot. Cependant, pour te faire plaisir, je te répondrai que, le soir en rentrant chez moi, mon portier me remit une lettre volumineuse, venant d’Allemagne et cachetée
258 V JÜÀMTO LE nXlEPlSTÏS.
i Éh bien!... que contenait cette léltre?
— Mes chers camarades, dit notre amphitryon
en nous regardant à la ronde, pardonnez-moi de ne plus répondre à cette seconde question. Mais cette lettre renfermait le germe de ma fortune, et j’ai pour principe invariable qu’il ne faut jamais raconter à ses amis ce qui vous est arrivé ou ce qui vous arrive d’heureux.
— Encore un mot pourtant, cher N***, dit un des convives ; je suis un peu de ces gens qui prennent les feuilletons au sérieux, et veulent toutes forces, un dénouement... Apprenezjigus donc ce que .dçvfgt votre frère dî^ofitfep 0 de malheur?
V- *— • Sa nature énergique et d’élite, répondit N*** , ne pouvait le conduire qu’à la Conciergerie, à la Morgue ou au Panthéon... A présent, mon ami et mon frère d’une heure est-il devenu urte pauvre victime, un grand homme ou un
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abominable criminel? C’est ce que j’ignore, car le jour où nous nous jurâmes une amitié éternelle, nous oubliâmes d’échanger nos noms 1