‹ Juarez et Maximilien histoire du MexiqueChapitre 14 sur 17 · EMPIRE · texte numérisé non relu

EMPIRE

« J'ai ajouté que le discours que vous a adressé M. Johnson appelait cependant de ma part une observation. Je ne pouvais, en effet, me dispenser d'exprimer quelque étonnement de voir le président inaugurer les rapports de son gouvernement avec le représentant de celui de l'empereur en indiquant la préoccupation d'événements qui seraient de nature à les troubler. Ce soin de prévoir « en dehors de toute prévision ordinaire, des éventualités tout à fait invraisemblables » qui pourraient compromettre les bonnes relations que l'on déclare avoir à cœur d'entretenir, ne me paraissait pas le meilleur moyen d'en assurer la durée. Je ne pouvais donc que regretter l'expression de cette prévoyance excessive, dans la circonstance surtout où elle avait trouvé place.

« Cette partie du discours de M. le président Johnson s'adresse sans doute, ainsi que vous le faites remarquer, à une portion du public américain, et a été inspirée par le désir de ménager certaines susceptibilités nationales. Je le comprends ainsi; mais il ne faut pas oublier, et j'ai dû le dire à M. Bigelow, que le peuple français aussi a ses susceptibilités non moins respectables, et qu'il importe également de ne pas blesser. »

Le 12 juin, un incident se produit. M. Bigelow réclame auprès de M. Drouyn de Lhuys contre certaines expressions employées au corps législatif dans la séance du 9, par M. Rouher, expressions qui dénaturent un peu, selon lui, la pensée que le ministre américain avait exprimée relativement aux dispositions du gouvernement de Washington. On lui donne acte de sa réclamation qui ne changeait en réalité rien à la situation. M. Seward, guéri de ses blessures reçues lors de l'assassinat de M. Lincoln, arrête les enrôlements juaristes à New-York, puis il écrit sa première dépêche, dans laquelle il se plaît à prévenir les appréhensions que la vivacité de certains journaux américains peut avoir fait naître en France. Cette démarche est naturellement bien accueillie par M. Drouyn de Lhuys qui la mentionne dans une dépêche transmise le 6 juillet à M. de Montholon;et

telle est la loyauté de nos dispositions que, le 20 juillet, le ministre des affaires étrangères écrit à notre représentant pour qu'il ait ù informer le cabinet de Washington des mesures prises à Mexico, en vue de l'immigration des confédérés.

Mais à Washington on parait chercher bien plus des prétextes de se plaindre que des occasions de se féliciter de l'attitude de la France. Dans ses recherches, il découvrit des lettres volées ou perdues, d'après lesquelles le docteur W. Gwin et sa famille, « traîtres au gouvernement des États- Unis, » ont obtenu des concessions de terrains métallifères sur le territoire mexicain, dans le voisinage des États-Unis, et que ces établissements supposés patronnés par l'empereur des Français sont une menace pour le gouvernement fédéral. S'appuyant sur ces lettres, M. Bigelow remit le 1 er août, à M. Drouyn de Lhuys, une note aussi ridicule qu'insolente, à laquelle il fut répondu dignement le 7 août. Dans cette réponse on lit les passages suivants :

« Nous serons toujours prêts, monsieur, à répondre loyalement aux demandes d'explications qui nous viendront d'un pays allié, lorsqu'elles seront inspirées par un esprit de conciliation, présentées sur un ton amical, et fondées sur des documents réguliers ou des faits positifs. Mais je dois ajouter que l'empereur est résolu a repousser toute interpellationiqui nous serait faite sur un ton comminatoire, à propos de vagues allégations et sur la foi de pièces d'un caractère équivoque

« Quant a la France, elle a, monsieur, en plusieurs occasions et avec une entière franchise, témoigné sa résolution d'observer dans toutes les questions intérieures qui peuvent agiter ou diviser l'union, une impartiale et scrupuleuse neutralité. Nous n'avons à offrir, comme gage de nos intentions, que notre parole; mais nous estimons que la parole de la France est une garantie qui doit suffire à une puissance amie, de même que nous nous contentons de la parole que le gouvernement fédéral nous a donnée de- conserver fidèlement la neutralité à l'égard des affaires du Mexique. »

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Dans une dépêche du 17 août, M. Drouyn de Lhuys fait plus que de rapporter à M. de Montholon les termes de sa réponse du 7, il entre de nouveau dans la question de la neutralité des États-Unis à l'égard du Mexique, et en montre la raison politique. Après l'incident Gwin, il s'en présente un autre. L'empereur Maximilien écrivit à Washington et le président Johnson refusa de recevoir sa lettre. M. Drouyn de Lhuys crut devoir juger dans une note celte démarche inopportune à laquelle le gouvernement français était resté étranger. En attendant la réponse du cabinet de la Maison-Blanche à la note du 7 août, une autre dépêche du 2 septembre nous apprend que M. Seward regrette de plus en plus la chute de la république mexicaine.

« M. le secrétaire d'État, dit M. Bigelow dans la note qu'il a laissée au ministre des affaires étrangères, exprime la confiance que les nations américaines continueront à prospérer sous le régime républicain. Au Mexique, notamment, il désire et il espère voir cette forme de gouvernement se perpétuer et se consolider. Il n'en reconnaît pas d'autre, et le gouvernement de ce pays est toujours, à ses yeux, personnifié dans le président Juarez II reconnaît un état de guerre existant entre la France et la république mexicaine ; il n'a pas à réexaminer les causes ni à émettre une opinion sur les griefs qui l'ont amené; le gouvernement fédéral est résolu à observer une stricte neutralité entre les belligérants; mais il espère que, la guerre terminée, les institutions républicaines lui survivront au Mexique. »

M. Drouyn de Lhuys se refuse avec raison à entrer dans une dissertation dogmatique sur les mérites comparés des institutions monarchiques et républicaines, mais il manifeste son étonnement « de voir méconnaître à ce point les faits existants et l'incontestable autorité qu'ils ont reçue des libres suffrages de la nation mexicaine. »

« Il ne m'était pas possible, cependant, de ne pas opposer une protestation formelle aux assertions de M. le secrétaire d'État, persistant à considérer M. Juarez et ses bandes er-

rantes, non seulement comme un belligérant, mais encore comme le chef reconnu d'un gouvernement régulier. Je ne pouvais ici me défendre d'un rapprochement qui se présentait de lui-même à l'esprit. Lorsque nous avons reconnu aux États du sud le caractère de belligérants, le gouvernement fédéral le leur a énergiquement contesté, et cependant un pouvoir constitué résidait à Richmond; il était obéi sur de vastes territoires, levait des impôts, était défendu par de nombreuses et vaillantes armées commandées par des chefs renommés; c'était là un belligérant; nous avons constaté le fait sans aller pourtant jusqu'à reconnaître le gouvernement qui faisait mouvoir ces forces imposantes, et sans entrer en relations avec lui. Or, je cherchais vainement, je l'avoue, la trace d'une situation analogue au Mexique. J'y voyais un ancien président, fuyant de village en village, et, je le répète, je me demandais par quelle méprise on peut le supposer encore investi, non seulement des droits d'un belligérant, mais encore des attributs d'un chef de gouvernement. »

Dix jours après l'envoi de cette dépêche, M. Drouyn de Lhuys recevait la réponse du gouvernement américain au sujet du docteur Gwin. M. Seward dit dans sa note qu'il a appris avec satisfaction que les projets Gwin étaient abandonnés, qu'il regrette que M. Drouyn de Lhuys ait blâmé, dans le fond et dans la forme, la réclamation du 7 août, destinée à prévenir des difficultés et de calmer des craintes qui auraient pu altérer les bons rapports existants entre les États-Unis et la France. « Le président est reconnaissant d'avoir reçu une nouvelle assurance de la résolution de l'empereur d'observer une impartiale et scrupuleuse neutralité dans toutes les questions intérieures qui peuvent agiter ou diviser les Etats-Unis. »

Au mois d'octobre, la durée de l'occupation française au Mexique est mise sur le tapis; M. Bigelow avait ouvert la voie à cette question dans une entrevue avec le ministre des affaires étrangères. Dans une dépêche du 18 octobre, M. Drouyn de Lhuys déclare que le gouvernement français

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désire retirer le corps auxiliaire aussitôt que la situation le permettra; il ajoute « qu'il dépendait beaucoup des États- Unis de faciliter le départ de nos troupes, en adoptant envers le gouvernement mexicain une attitude amicale qui aiderait à l'affermissement de l'ordre et dans laquelle nous pourrions trouver des motifs de sécurité pour les intérêts qui nous ont obligés à porter nos armes au delà de l'Atlantique. »

Plus d'un mois s'écoule ensuite sans que de nouvelles dépêches soient échangées ; mais, vers la fin de novembre, M. Bigelow vient saisir M. Drouyn de Lhuys de réclamations sur l'affaire Iturbide, et sur le décret du 3 octobre. Dans la réponse faite le 28 novembre au gouvernement américain, M. Drouyn de Lhuys dit : « que Juarez, dont le mandat légal vient d'expirer, ne représenta plus rien, même aux yeux de ses rares partisans; que changeant constamment de résidence, n'ayant ni armée, ni finances, ni administration, il n'est, en droit comme en fait, revêtu d'aucun des caractères qui constituent un chef d'État. L'empereur Maximilien peut-il, dans de pareilles conditions, accorder aux bandes qui tiennent encore la campagne les droits des belligérants? Le gouvernement fédéral n'a-t-il pas contesté cette qualité aux confédérés du sud? Et cependant la confédération avait un vaste territoire, des pouvoirs partout obéis, des généraux d'un rare talent, des armées dont les troupes fédérales n'ont pu vaincre la résistance qu'à force de patience et de courage.

« La prétendue autorité de Juarez n'est au contraire qu'une fiction. Où est le siège de son gouvernement? Qui sait le nom de ses fonctionnaires ou de ses officiers? Quelle est la province, quelle est la ville qui lui est soumise? Où trouve-t-on des traces régulières de son administration? Qu'en reste-t-il, sinon quelques bandes indisciplinées ne vivant que de brigandage? Si aujourd'hui les débris des armées du sud formaient des guérillas parcourant le territoire fédéral, les États-Unis s'aviseraient-ils de les traiter comme des belli-

gérants? Dans une pareille situation, il ne s'agit pas de loi internationale; il n'y a plus qu'une question intérieure, et le premier devoir d'un gouvernement bien organisé, c'est de maintenir l'ordre dans le pays. »

Non seulement Juarez avait terminé son temps légal, mais encore ses propres partisans protestaient contre la prolongation de ses pouvoirs, qu'il prorogeait de sa propre autorité. La première nouvelle de ces protestations parvint à l'empereur Maximilien par la lettre suivante du maréchal Bazaine.

« Mexico, 9 décembre 1865. — Sire. — En rentrant j'ai trouvé la dépêche suivante du général de Castagny :

— « Durango, 5 décembre. — Le général Manuel Ruiz, « président de la cour suprême — de Juarez — s'est rendu « au commandant Billot le 1 er décembre, au Rio-Florido, « déclarant se séparer du gouvernement de Juarez. Il a « adressé au président, à la date du 30 novembre, une pro- « testation contre la prorogation de pouvoirs que s'est « attribués Juarez par décrets du 8 novembre. Un courrier « extraordinaire porte une dépêche détaillée avec toutes les « pièces. »

« Cette nouvelle est importante, et Juarez n'est plus aux yeux de son parti, qui s'intitule de la légalité, qu'un usurpateur, si les gens de bonne foi veulent rester dans la constitution. Je suis, etc. — Maréchal Bazaine. »

Voici le décret par lequel Juarez prorogeait ses pouvoirs :

« Art. i. Dans le présent état de guerre, les fonctions du président de la république doivent être et seront prorogées pour tout le temps nécessaire au delà de la période constitutionnelle ordinaire, jusqu'à ce qu'il puisse remettre le gouvernement entre les mains du nouveau président qui sera élu, aussitôt que l'état de guerre permettra de procéder légalement à'son élection.

« Art. 2. De même doivent être et seront prorogés les pouvoirs de la personne qui remplit les fonctions de président de la cour de justice, pour tout le temps nécessaire au

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delà de la période ordinaire, afin qu'il puisse remplacer le président, s'il vient à manquer.

« Et j'ordonne que ce décret soit imprimé, publié, mis en circulation et dûment exécuté.

« Donné à Paso del Norte, le huit novembre mil huit cent soixante-cinq. — Benito Juarez. »

Afin de paralyser la protestation du général Onega, qui devait lui succéder, en sa qualité de président de la cour de justice, sur le fauteuil présidentiel, Juarez destitua Onega par un autre décret daté du môme jour et le déclara passible des tribunaux pour avoir été à l'étranger, en temps de guerre, sans autorisation du président de la république. En effet, le général Onega adressa à M. Lerdo de Tejada, ministre de Juarez, une protestation datée de Paso del Aguila, 21 décembre 1865, et qui commence ainsi :

« Protestation du président constitutionnel de la suprême cour de justice de la république mexicaine. — L'acte immoral et impolitique qu'a consommé D. Benito Juarez en vous faisant expédier les décrets du 8 novembre dernier, m'ont placé dans le cas pénible de protester devant la nation contre le contenu de ces décrets,

1° Parce qu'ils sont contraires à ce qui a été expressément prévu par la constitution, et en conséquence, illégaux, arbitraires et injustes;

2° Parce qu'ils créent une dictature au profit de D. Benito Juarez, lequel peut abolir ou remplacer, selon son bon plaisir, les autorités de l'un des pouvoirs fédéraux, lequel est indépendant et souverain, et est émané du vote de la nation. De cette manière il détruit un principe républicain et la base de l'ordre légal qui est la forme de gouvernement établie par la constitution.

5° Parce qu'ils sont une insulte pour le peuple mexicain et pour ceux qui ont combattu pour ses droits et autour du drapeau national, en ce qu'ils laissent supposer clairement que le sang versé par ce même peuple, que ces milliers de

victimes n'ont eu d'autre but que la défense de la personne de Juarez...

6° Et parce que enfin pour les bases sur lesquelles s'appuient ces décrets, on a eu recours non seulement à un sophisme, mais encore à la calomnie, pour ce qui me concerne, etc. — Jésus G. Ortega. »

De même que dans l'histoire de la république on a vu la marche progressive des ambitions américaines, vis-à-vis du Mexique, de même ont voit dans le langage de M. Seward vis-à-vis des puissances européennes un progrès dans ses prétentions les plus inqualifiables à mesure qu'on lui répond par la modération sinon par des concessions. En Europe, on connaît peu les habitudes et les nécessités politiques du gouvernement américain; par des ménagements imprudents et maladroits, on exagère l'opinion qu'il a déjà de son importance, de sorte que cette importance grandit en réalité chaque jour, comme influence sur la politique européenne, et qu'elle deviendra menaçanteet même désastreuse pour les intérêts matériels de l'Europe si l'on ne se hâte d'y opposer un frein.

Après les élections du New-Jersey, M. Seward s'aperçut que le parti radical ou républicain allait devenir en majorité dans les Chambres; le gouvernement, poursuivant alors avec une sage persévérance le projet de reconstruction, il dut, pour s'assurer le concours de la majorité, sacrifier, en paroles, la politique étrangère à la politique intérieure. Il arbora donc la doctrine Monroë pour se rallier les radicaux ou mettre une barrière à leur hostilité; il se mit à la tête du mouvement pour le diriger; par une manœuvre très habile, il alla si loin que les Chambres eurent peur d'un conflit réel avec l'Europe. Aussi, renvoyèrent-elles immédiatement à la commission des affaires étrangères, la question mexicaine, c'était la renvoyer aux calendes grecques, comme le désirait le cabinet de Washington.

Dans sa correspondance diplomatique comme dans toute sa vie politique, M. Seward obéit à l'inflexible nécessité, déjà

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signalée, de compter avec les partis, de ménager les exigences électorales, de couper l'herbe sous les pieds des adversaires de l'administration qu'il personnifie. Il ne peut ni , veut laisser a l'opposition le monopole du langage patrio- I tique et de la doctrine Monroë. Il prend les devants sur elle j et s'approprie l'attitude que comptaient prendre ses ennemis ; pour battre en brèche sa politique intérieure. C'est là un genre d'habileté particulier aux hommes d'État de l'Amérique du nord, qu'on ne connaît qu'après les avoir longtemps pratiqués, et qu'il faut se rappeler pour ne pas se méprendre sur la portée de leurs actes.

Je n'exposerai pas ici la doctrine Monroë, si contraire, dans son principe, à la signification qu'on lui donne aujourd'hui; j'en ai suffisamment parlé dans le cours de cette histoire et dans mon Mexique tel qu'il est. Je dirai seulement que cette doctrine était plutôt un drapeau qu'une arme pour M. Seward, parce que l'opinion publique aux États-Unis ne voulait pas de son application; elle avouait hautement, par la voie des journaux que « la doctrine Monroë, — telle J qu'on l'entend actuellement — était la négation du droit des / nations et l'extinction de l'indépendance nationale de tous ' les États auxquels on pourrait la faire appliquer ». Mais si M. Seward ne pouvait imposer la doctrine Monroë aux États voisins, par la force, il pouvait en essayer le triomphe par l'intrigue et créer par ce fait des embarras sérieux à la France. Profitant des vacances parlementaires, M. Seward partit un jour pour Saint-Thomas, sous prétexte de raison de santé. La dépêche qui annonçait à l'empereur Maximilien v cette nouvelle est ainsi conçue : « Il est arrivé un navire de guerre américain à Saint-Thomas. Le général Santa-Anna, en grand uniforme se transporta sur ledit vapeur et fut salué de vingt et un coups de canon ». M. Seward, s'imaginant que Santa-Anna jouissait encore au Mexique de son influence d'autrefois, songeait à se servir de l'ex-dictateur pour diriger à son gré la question mexicaine. Ils convinrent ensemble que le gouvernement de Juarez serait écarté parce

que la France refuserait toujours de traiter avec lui. Maximilien devait abdiquer et Santa-Anna le remplacerait comme président de la république, après avoir reconnu les créances françaises et les emprunts contractés par Maximilien. M. Seward devait appeler Santa-Anna aux Étals-Unis, aussitôt que le rappel de notre corps expéditionnaire serait décidé.

Ce projet ne se réalisa pas; M. Seward, voyant les partisans d'Ortega, de Romero et de Santa-Anna se déchirer de leur mieux aux États-Unis, fut bientôt convaincu que l'exdictateur n'avait plus d'influence dans son pays; ensuite, il était préférable pour les États-Unis de voir le Mexique revenir sous la férule de Juarez qui pourrait le démembrer encore, au profit de la grande république. Juarez, déjà lié par des traités, triompha donc de ses rivaux, par l'intermédiaire de M. Romero. Plus tard, madame Juarez fut conduite à Vera-Cruz sur un navire de guerre américain et Santa- Anna, pris à l'ombre du drapeau des États-Unis fut abandonné par M. Seward qui n'avait plus besoin de lui pour ses projets politiques.

On suit aisément, dans la conduite et les dépêches successives de M. Seward, les plans qu'il se propose et la pression croissante sous laquelle il écrit. Tant que l'interrègne législatif le laisse maître de la situation, il prépare ses moyens et se borne à des indications générales sur le mauvais effet moral produit aux États-Unis par les événements du Mexique. A mesure qu'approche le moment où il va se trouver en face du congrès, ses représentations s'accentuent davantage et prennent le caractère d'une chicane. C'est alors qu'il proteste contre certaines mesures du gouvernement mexicain et nomme le général Logan représentant auprès de Juarez. Cette nomination avait pour but de montrer au congrès que la dépêche de M. Drouyn de Lhuys du 2 septembre n'avait point influencé le cabinet de la Maison-Blanche et que le gouvernement impérial de Mexico ne serait point reconnu. Le général Logan ne se trompa point sur le caractère de la mission dont on semblait l'investir; il savait qu'elle

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était purement fictive et refusa de partir, à moins qu'on ne lui donnât le pouvoir d'intervenir en faveur de Juarez. M. Seward le laissa tranquille. Le 8 décembre, M. Drouyn de Lliuys, dans une dépêche regrette cette nomination dont il révèle l'inconvenance et les inconvénients.

Pourtant, le parti d'hostilité contre le sud parle de plus en plus haut. L'idée de rendre aux vaincus leurs droits constitutionnels est repoussée avec une énergie croissante par les ultra, et tout fait prévoir une lutte acharnée sur le point de savoir si les représentants des anciens États confédérés doivent ou non être admis à siéger dans les chambres. M. S'eward, pour conjurer l'orage, se rejette sur le Mexique; il repousse la transaction que lui propose la France; il écrit ' à M. Bigelow sa dépêche du 16 décembre, qui aurait l'air d'une mise en demeure, si les ménagements de la forme ne disaient clairement que l'on ne songe ni à menacer, ni à offenser, ni à défier.

Le but de cette tactique est de s'avancer tellement que, le jour où les pièces seraient communiquées au congrès, celui-ci, au lieu de déborder le gouvernement, se trouvât presque débordé lui-même. En demandant communication des pièces, la chambre ne s'attendait pas à en voir l'allure si tranchée ; elle avait en vue d'accuser le secrétaire d'État de faiblesse et de se donner à elle-même, vis-à-vis du pays, le relief d'une attitude de fierté nationale, pour quelque déclaration à grand effet. Elle a été surprise et déjouée dans son calcul, en découvrant que ce qu'elle voulait faire, M. Seward l'avait déjà fait ; aller plus loin c'était la guerre, et personne ne la voulait. M. Seward pressentait qu'on jouerait avec le feu tant qu'on le verrait de loin; pour éviter un danger, il mit le congrès à deux pas de l'incendie ; puis, il fit reculer en permettant les événements de Rio Grande.

Préparée ouvertement sur le territoire américain, exécutée par des soldats nègres de l'armée fédérale, dont une surveillance complaisante avait favorisé la désertion, l'affaire de Bagdad est une preuve évidente de la coupable duplicité

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«4 HISTOIRE DU MEXIQUB.

du gouvernement américain. Le commandement des bandes juaristes recrutées aux États-Unis est donné, au mois de décembre, aux généraux Crawford et Reed qui viennent à Brownsville. Le 2 janvier, le général Weitzel, commandant ' les troupes fédérales au Texas, écrivit au général Mejia, sur une réquisition de Crawford, pour empêcher la justice d'avoir son cours, relativement à dix-sept bandits juaristes, accusés de vol à main armée. A cette injonction le général Mejia répondit par la lettre suivante :

« Division Mejia, quartier général, Matamoros, 2 janvier 1866. — Général, je vous accuse réception de votre communication en date de ce jour. Je me trouve dans la nécessité de repousser hautement la participation à laquelle vous prétendez dans les affaires intérieures de ce pays. La question qui fait l'objet de la protestation contenue en votre note a été portée actuellement devant des tribunaux compétents, et nul n'a le droit de suspendre leur action. Pour votre gouverne personnelle, j'ajouterai que les individus dont vous parlez sont accusés d'avoir enlevé par. force et les armes à la main treize chariots, trente-six mules et dévalisé treize personnes. Il serait vraiment étrange, général, qu'au milieu du dix-neuvième siècle des bandits et voleurs obtinssent l'aide et la protection du monde civilisé. Par la même occasion, je me vois obligé de vous rappeler le contenu de la lettre que j'eus l'honneur de vous adresser le 21 décembre dernier.

« Je renverrai sans réponse toutes communications de la nature de celle que j'ai sous les yeux en ce moment et conçues dans le même langage, — Acceptez, général, etc. — Thomas Mejia. — Commandant la ligne du Rio-Grande. »

Le lendemain, 3 janvier, les troupes de Crawford se mirent en route pour Bagdad , afin d'y commettre une scène de meurtre et de pillage que la Liberté n'a pas osé justifier, tout en cherchant à justifier, dans son numéro du 21 octobre 1867, l'exécution de Mejia, appellée des répresailles à propos de la reproduction de la correspondance du 2 janvier de ce général, avec le général Weitzel. Voici sur cette

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affaire le rapport du Monitor de Vera-Cruz, qui est exactement le même que ceux publiés aux États-Unis.

« Dans la nuit du 4 au 5 janvier, vers quatre heures du matin, Bagdad a été surpris par un nombre considérable de soldats nègres des États-Unis, qui se sont répandus de tous côtés en déchargeant leurs carabines et leurs revolvers, dans le but de jeter la terreur parmi les habitants et de les obliger à s'enfermer chez eux. Cette attaque inattendue, que personne ne pouvait prévoir, a rempli la ville d'effroi et paralysé tous ceux qui auraient pu se défendre en d'autres circonstances. Les envahisseurs se dirigèrent d'abord du côté du corps de garde mexicain, dont le factionnaire fut tué, ainsi qu'un des soldats de poste ; deux autres furent blessés et le reste fut fait prisonnier. Deux soldats parvinrent à s'échapper en se jetant à la rivière; ils gagnèrent la rive opposée et se rendirent à Clarksville. Une fois maîtres du port, cinquante noirs s'emparèrent de la caserne, après avoir tué le clairon, au moment où il allait sonner l'alarme. Après une courte résistance, qui coûta la vie à cinq soldats mexicains, la garnison, composée de deux cents hommes, fut enfermée dans la maison de ville et gardée par des soldats nègres. Le vapeur Antonia, descendu de Matamoros pour remettre à bord de la Tysiphone quelques marins envoyés par le général Mejia, se trouvait en ce moment à l'ancre dans la rade de Bagdad. Les noirs, après avoir mis en liberté M. Forster, détenu par ordre des autorités impériales, le mirent à leur tête et se disposèrent à attaquer YAntonia. Embusqués dans les maisons environnantes, ils commencèrent par diriger sur le vapeur un feu nourri, appuyé d'une pièce d'artillerie dont deux projectiles atteignirent la coque du navire. Il y eut une lutte assez vive qui coûta de grandes pertes aux assaillants, et à YAntonia, un caporal français et un sergent autrichien ; enfin le vapeur s'éloigna dans la direction de Matamoros. Suivant les personnes venues de Bagdad qui nous donnent ces détails, les soldats nègres portaient l'uniforme de l'armée fédérale; à l'attaque de YAntonia, ils étaient

accompagnés de leurs officiers, mais avec des rubans blancs à la casquette, sur lesquels on lisait le nom de Cortina.

« Aussitôt après le départ de YAntonia, le pillage commença au milieu des scènes les plus atroces. Escobedo, venu pour prendre part au pillage, se retira en voyant que les pillards de la côte du Texas travaillaient pour leur propre compte et non pour sa cause. Les Mexicains de la basse classe et la police se joignirent aux nègres pour saccager la ville. Un Français, nommé Roque, fut assassiné, sa femme violée. D'autres malheureuses femmes subirent le même sort; deux d'entre elles furent tuées. Le juge Alonzo fut massacré par un nègre; le juge Ceroza ne dut son salut qu'à une rançon de cent piastres qu'il versa entre les mains du major Sears. Le désordre dans les rues était indescriptible ; les maisons étaient mises à sac ; les marchandises, les meubles et tout ce qui pouvait avoir un peu de valeur, partagés entre les officiers et les soldats. M. L., l'un de ceux qui ont réussi à gagner Glarksville, a donné sa voiture au colonel Hall, qui se fit signer un reçu de 200 piastres, comme s'il avait payé cette somme, afin de mettre son honneur à couvert. Le major Sears s'était emparé de plusieurs chevaux et d'une riche selle, appartenant également à M. L. En apprenant ces lamentables événements, le général Weitzel avait envoyé, pour empêcher le pillage, un détachement de 150 noirs, sous les ordres du colonel Hudson. Mais ces noirs né purent résister à la tentation et se joignirent aux premiers, pour achever la ruine de cette malheureuse ville, dont les richesses ont passé au Texas, sur les vapeurs qui vont et viennent d'une rive à l'autre. La qualité de citoyen américain n'était même pas une sauvegarde aux yeux de ces bandits, qui ont dévalisé leurs compatriotes comme les autres. Tout individu qui voulait passer à Glarksville, devait livrer tout ce qu'il avait sur lui, bijoux et valeurs. M. de la S. a dû se défaire de sa montre et de sa chaîne, outre l'argent qu'il portait sur lui, afin de pouvoir traverser la rivière, a Bagdad est ruiné ; tout ce que contenait cette malheu-

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reuse ville a été transporté au Texas comme butin; une partie a été envoyée à Brownsville , le reste a été embarqué sur des chaloupes à destination de Brazos Santiago. »

Les événements de Bagdad soulevèrent l'opinion publique aux États-Unis ; une réaction se produisit et le 25 e corps d'armée tout entier, le général Weitzel en tête, fut licencié et renvoyé dans ses foyers. Crawford fut arrêté et interné au fort Jackson près de la Nouvelle-Orléans. Malheureusement, nous considérâmes le sac de Bagdad comme une simple affaire de flibustiers; aussi, notre modération fortifia-t-elle l'audace de M. Seward qui écrivait en février à M. Bigelow : « Vous informerez M. Drouyn de Lhuys, en toute franchise, que les sympathies du peuple américain se manifestent tous les jours avec plus d'ardeur en faveur de la république du Mexique, et qu'il est disposé a regarder avec impatience l'intervention prolongée de la France dans ce pays. »

La note du 6 avril fut une déception pour M. Seward; il s'était flatté d'obtenir, non pas davantage en fait, mais mieux en apparence. Pour M. Seward, le terme fixé à l'intervention n'était pas le point essentiel; ce qu'il avait à cœur c'était une constatation officielle qu'en fixant ce terme, la France se rendait au vœu des États-Unis et donnait gain de cause à sa diplomatie. La forme dans laquelle l'empereur Napoléon annonça sa résolution lui a enlevé ce triomphe, puisque la note du Moniteur s'adresse au gouvernement français et non à celui de Washington. Le chef du cabinet en conserva un secret dépit, se promettant de prendre sa revanche tôt ou tard, et comme ce n'est pas un homme disposé à laisser tomber une question où trouvent si bien leur compte sa popularité et sa réputation d'homme politique, il a tourné ses batteries contre l'Autriche, prétendant lui interdire le droit de laisser recruter chez elle pour la légion étrangère de l'empereur Maximilien. Néanmoins dans sa note du 23 avril, c'est à dire deux jours après la remise officielle de celle du Moniteur, M. Seward révèle sa rancune par le ton de

maître qu'il s'arroge, comme on peut le juger parles lignes suivantes :

« Le gouvernement a reçu des assurances satisfaisantes de l'empereur des Français, que toutes les troupes françaises seront retirées du Mexique, et que la France poursuivra une politique de non-intervention absolue dans les affaires mexicaines. Notre gouvernement exigera la même politique de la part de toutes les puissances européennes. On a reçu de Paris et de Vienne des avis officiels que l'empereur d'Autriche s'est engagé à fournir des troupes à Maximilien pour remplacer celles de France, et qu'un grand nombre de soldats autrichiens sont au moment de s'embarquer pour Vera-Cruz. M. Seward a donné à M. Motley l'ordre de demander ses passe-ports aussitôt que le premier navire serait parti avec des troupes pour une expédition de ce genre, et de notifier au gouvernement de Vienne que le ministre autrichien à Washington recevrait ses passe-ports au reçu d'une semblable nouvelle. L'intervention de toute puissance européenne dans les affaires du Mexique sera désormais considérée par notre gouvernement comme une cause de guerre. La France a été engagée dans une guerre avec le Mexique en cherchant le redressement de torts et d'injures qu'elle avait subis. Elle a maintenant accepté la politique de non-intervention dont les États-Unis, en ce qui regarde le Mexique, se feront désormais eux-mêmes les gardiens. »

La prétention d'interdire les enrôlements des volontaires autrichiens était bouffonne de la part d'un gouvernement qui, pendant la guerre du sud, n'avait presque que des Allemands et des Irlandais à son service et avait étendu ses enrôlements au monde entier. Cependant ce fut avec le plus grand sérieux et avec une raideur plus grande encore que M. Seward la mit en avant. Cette fois il n'y va pas par quatre chemins, et l'on reconnaît de suite combien il se sent à son aise de n'avoir plus affaire à la France. Si le gouvernement autrichien laisse embarquer un seul soldat pour le Mexique, les États-Unis rompront toute relation avec lui. Voilà du

même coup le premier et le dernier mot de cette sommation peu respectueuse.

On n'a pas été surpris de voir le secrétaire d'État soulever ce nouvel incident; on sait qu'il excelle dans ces chicanes, d'où il trouve toujours moyen de tirer parti pour son renom d'habileté. Mais les termes absolus avec lesquels il a posé de suite cette question ont étonné tout le monde; il fallait qu'il fût persuadé que la France n'interviendrait pas, sinon, selon son habitude, il aurait d'abord sondé le terrain, puis se serait ménagé une porte de sortie. M. Seward pousse sa hardiesse juste' jusqu'au point où il sent que ce serait imprudent d'aller plus loin. Il sait s'arrêter à temps, et même, si d'aventure il s'avance trop, entraîné par une illusion, il se ménage une retraite et né craint pas de reculer. L'homme qui, en novembre 1861, déclarait urbi et orbi que jamais on ne relâcherait MM. Slidel etMason,etqui, six semaines après, faisait reconduire les deux prisonniers à bord d'un navire anglais, cet homme-là ne sera jamais embarrassé pour sortir d'un mauvais pas. Il n'a plus la question mexicaine pour combattre l'opposition parlementaire, mais il a ressuscité la la question de VAlabama et créé celle des Fénians. Le point important pour le cabinet de Washington est de dominer la politique intérieure au moyen de la politique extérieure,

Dans la question mexicaine il ne s'agissait pas pour lui de la promesse faite par la France de rappeler ses troupes ; c'était là, si paradoxal que cela puisse paraître, le côté secondaire de la question. Le vrai but de la correspondance à grand effet du secrétaire d'État consistait à traverser la session sans que le congrès pût s'opposer au projet de reconstruction, et s'avisât de lancer une bombe impossible à éteindre. M. Seward était sûr de maîtriser la situation tant qu'elle ne sortirait pas de ses mains; il n'en aurait plus été de même, si la question du Mexique lui avait échappé pour tomber dans le domaine parlementaire. Éviter que cela arrivât fut sa constante occupation, c'est dans cette pensée qu'il faut chercher le secret de sa conduite et de toute sa

correspondance. En se montant au diapason où on l'a vu, il a beaucoup moins obéi à une intention d'exigence envers la France, qu'à un calcul de politique intérieure. Lorsque la question des Fénians et celle de YAldbama seront résolues, le gouvernement américain sera obligé d'en chercher d'autres pour empêcher les États-Unis de se diviser en deux ou plusieurs républiques, et s'il ne s'en trouve pas, il lui deviendra impossible de prévenir une inévitable et prochaine dislocation de l'Union américaine.

La suite de la correspondance diplomatique de M. Seward et de M. Drouyn de Lhuys, pendant l'année 1866, n'est plus que la conséquence de deux situations à peu près identiques. D'une part, M. Seward, sous la pression d'une nécessité politique, continue ses instances auprès du cabinet des Tuileries pour accélérer l'évacuation de nos troupes ; la forme de son langage varie selon les difficultés de sa position et notre condescendance. Il risqua pourtant de perdre le terrain gagné, car au milieu de l'année 1866, notre mouvement de concentration qui devait précéder notre départ du Mexique, fut un moment suspendu, par suite de son attitude. M. Seward recula. D'autre part, M. Drouyn de Lhuys, voyant l'opposition en France semer et développer dans l'opinion publique la crainte, humiliante pour notre amour-propre, désastreuse pour nos intérêts, d'une guerre avec les États- Unis, voyant cette crainte devenir générale et le pays presque entier demander l'évacuation du Mexique, sachant d'une autre côté que l'empereur Maximilien, n'ayant plus de partisans ni aucun élément de stabilité, ne pourrait jamais constituer l'empire, M. Drouyn de Lhuys, dis-je, conserve dans ses notes cette modération que les Américains prirent pour de la timidité, et qui n'était, après tout, que l'aveu officiel de notre désir de nous retirer d'une position désormais insoutenable.

Après avoir tracé le rôle joué par les États-Unis dans la question mexicaine, il ne reste plus qu'à relater les faits généraux qui ont précédé la tragédie de Queretaro. Le 13 mai,

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l'empereur étant enfin convaincu que les décrets devaient être remplacés par des faits, écrivait à son ancien chef du cabinet militaire qui revenait d'une mission à Paris :

«Mon cher Loysel. — Je me félicite de votre heureux retour qui ne pouvait se produire dans des circonstances plus opportunes, car par suite des dernières résolutions... J'ai plus que jamais besoin du concours de votre inaltérable dévoûment et de votre grande connaissance de l'organisation des armées.

« Le gouvernement français, en retirant prochainement ses troupes, nous met dans l'obligation de pourvoir par nous-mêmes au prompt achèvement de la pacification. Vous trouverez mes idées à ce sujet esquissées à grands traits dans le mémoire ci-joint, et je vous serais reconnaissant de me rédiger un plan d'opérations actives basé sur ces idées et les nombreux documents que l'état-major général vous fournira sur la situation actuelle.

« Il est encore un autre point pour lequel vos lumières me seront bien précieuses. Le maréchal Bazaine m'a proposé la formation de bataillons franco-mexicains : ce projet m'a paru fort sage quoique susceptible de légères modifications, et je désire que vous organisiez ces bataillons d'accord avec le ministre de la guerre et le quartier général, en prenant leurs éléments parmi les meilleurs, car ils devront être plus tard un des plus fermes appuis de l'ordre. Recevez, mon cher Loyel, les assurances de la bienveillance de votre très affectionné. — Maximilien. »

Il était urgent d'adopter l'excellente mesure proposée par le maréchal Bazaine, et cette fois l'empereur laissa faire notre quartier général qui s'empressa d'organiser ces bataillons appelés « chasseurs du Mexique. » L'organisation de ce corps qui devait constituer le noyau d'une armée nationale fut poussée activement dans les villes principales de l'intérieur. Il devait se composer de quarante bataillons d'engagés volontaires, avec un cadre d'officiers, sous-officiers et soldats français et mexicains. Une prime de 25 piastres était

payée à chaque engagé. Ces bataillons étaient commandés par des chefs de bataillons français. Ces corps étaient traités d'après les règlements de l'armée française, payés avec régularité et pourvus de tout le nécessaire. La durée de l'engagement fut fixée à 2, 3, 4, 5, 6 et 7 ans. Les engagés devaient avoir de 18 à 35 ans. Leur temps de service une fois accompli, on leur délivrait un congé en forme et ils ne pouvaient être rappelés sous les drapeaux contre leur gré. Les grades supérieurs étaient accessibles à tout soldat mexicain qui aurait donné des preuves de courage et d'intelligence. Si l'empereur avait fait en 1864 ce qu'il fit en 1866, relativement à l'armée, il aurait eu de bons soldats et d'excellents officiers pour le défendre en 1867. Mais on a vu qu'il priait sans cesse le maréchal Bazaine de lui faire des projets d'organisation d'armée, qu'il ne les avait jamais exécutés et qu'il avait confié au général Thun une tâche que des Français seuls pouvaient remplir au Mexique.

En 1866, la situation empirant chaque jour, les nuages survenus entre l'empereur Maximilien et le maréchal Bazaine ne firent que grossir. Le maréchal placé, d'une part, entre sa responsabilité personnelle, les intérêts de la France, les ordres de son gouvernement et, d'autre part, les indécisions de l'empereur Maximilien, l'excessive faiblesse de Sa Majesté à l'égard des Mexicains, son penchant à ne laisser aucune autorité importante à des Français, son ignorance de l'art de la guerre et des nécessités d'une armée, le maréchal, dis-je, avait eu jusqu'alors une position très difficile qui devait soulever bien des tiraillements entre lui et le gouvernement mexicain. Toutes les lettres contradictoires publiées par M. de Kératry, comme dans cet ouvrage, témoignent que l'empereur montrait tantôt une grande affection pour le chef du corps expéditionnaire et tantôt un désir de le voir remplacé par un autre général.

En 1866, l'empereur, qui s'était révélé jusqu'à cette époque fort au dessous de sa situation, dont l'indulgence et la bonté lui avaient fait perdre la considération publique, devient

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plus décidé; il profite un peu de l'expérience acquise et finit en 1867 par se montrer un souverain digne de sa race. Malheureusement, son énergie se réveilla trop tard. Des intérêts se groupent encore autour de son trône, mais les Mexicains l'ont abandonné pour la plupart, il ne trouve guère de sympathie que dans les rangs de l'armée française. Quelques-uns des personnages mexicains qu'il a comblés de bienfaits, d'autres dont il a méconnu le caractère et l'influence, travaillent au Mexique comme en Europe à sa chute. En France, au Mexique, partout on désire son abdication, on la prépare, on la croit indispensable pour sauver la patrie, comme deux ans plus tôt on travaillait à son élévation et l'on attendait de lui le salut de cet infortuné pays. On se hâta trop de conspirer le retour de ce prince a Miramar. On savait ce qu'on avait alors, on ignorait ce qu'on aurait après son départ.

Je ne crois pas que l'empire pût encore être sauvée en 1866, mais en voyant l'empereur changer non pas de principe, mais de tendances, revenir insensiblement dans le bon chemin ; en songeant que le Mexique ne retrouverait probablement jamais une autre occasion de se régénérer et de prendre son rang parmi les nations civilisées, il était permis de croire que tous les intéressés tenteraient un dernier effort pour consolider ce trône si près de l'abîme. On n'en fit rien. Lorsque le sentiment d'un danger commun vint opérer une réaction en faveur du souverain, on avait trop attendu pour faire ce suprême effort, il devint stérile.

Bien des Mexicains regrettent aujourd'hui leur défaillance ou leur apathie lorsqu'ils auraient encore, sinon pu prévenir la chute de l'empire, au moins éviter les désastres qui l'ont suivie.

Pendant les six premiers mois de l'année 1866, des améliorations s'opèrent; on voit encore bien des décrets promulgués, mais ils sont utiles et pratiques. Le 8 janvier, Sa Majesté concède le privilège d'un chemin de fer de Puebla au Pacifique ; le Bulletin des lois publie durant ce mois d'au-

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très concessions d'utilité publique. Le 10 février, parut la loi d'internement et de droit de contra-registro qui devait donner au trésor bien des sommes que la contrebande et la fraude lui enlevaient. Le 15 mars, l'empereur réduisait sa liste civile au chiffre mesquin que j'ai déjà signalé. Le 5 avri 1, Sa Majesté prenait également des mesures pour faire recouvrer a l'État les créances que lui devaient les détenteurs de biens nationaux. Le lendemain, il prescrivait l'établissement d'un séminaire à Zamora dans leMichoacan. A la fin d'avril, la réorganisation des finances nationales, si souvent commencée, si souvent interrompue par le départ, la maladie ou la mort de nos agents, était à peu près achevée. ' L'économie, la réduction des dépenses au strict indispensable, telle était le point de mire du gouvernement. Les réductions, arrêtées dans toutes les branches de l'administration, furent appliquées dès le mois de mai. La révision des biens du clergé désamortisé révéla que leur montant s'élevait à plus de 62 millions de piastres. Sur cette somme, 25 millions étaient entrés dans les caisses publiques avant l'intervention ; on aurait donc pu diminuer de 37 millions de piastres la dette de l'État. Ces révélations ne laissèrent pas de produire une certaine impression sur la moralité des gouvernements antérieurs à l'intervention.

Le 29 mai parut un décret déclarant que la contribution sera prélevée sur le revenu et non plus sur le capital; un autre décret instituait en dehors de cette contribution un droit d'un demi-réal sur chaque 50,000 vares carrées — la vare est un peu moins d'un mètre — sur les propriétés rurales. La correspondance officielle disait à ce sujet : « L'État va donc se trouver en mesure d'offrir à l'émigration des avantages qu'elle n'a pas eus jusqu'à présent, en mettant à sa disposition des terrains sur lesquels chacun avait établi ses droits selon ses convenances ou ses convoitises. Il pourra également commencer l'affranchissement de la race indienne, si dévouée au nouvel ordre de choses, en la faisant passer, en partie, du prolétariat à la condition sociale

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qui offre le plus de garanties à l'ordre public et au progrès, c'est à dire à la dignité que donne la conscience de la possession et le sentiment de l'indépendance.

« Enfin, si on envisage cette mesure au point de vue de l'économie politique, on voit qu'elle est conforme aux plus saines doctrines de cette science. En assurant au pays un revenu permanent, elle le mettra à môme, dans un temps donné, de baisser les tarifs de douane dont l'élévation forcée nuit à son développement commercial et industriel, et elle lui permettra surtout de faire faceàses dépenses sans avoir recours à des emprunts qui sauvent quelquefois le présent, mais presque toujours en compromettant l'avenir. »

Le Code civil fut pareillement publié, ainsi que d'autres lois, règlements et décrets d'un intérêt général. En théorie l'empire commençait à marcher; mais en réalité, il n'était guère soutenu que par nos soldats et quelques sacrifices d'argent que le maréchal Bazaine avait eu le courage de prendre sous sa responsabilité dans un moment où l'empereur ne pouvait plus payer ni l'administration, ni l'armée. Sa Majesté ne s'apercevait pas du vide qui se faisait autour d'EUe et conservait encore des illusions sur l'impossibilité de se maintenir ainsi longtemps avec ses propres ressources. Je crois, néanmoins, que ces illusions n'étaient point sans un mélange de quelques éclaircies qui lui montraient la vérité dans toute sa nudité ou sans quelques velléités d'abandonner la partie et de revenir à.Miramar. L'horizon politique devenait menaçant pour l'Autriche; Maximilien avait pris ses précautions, en prévision d'un retour possible; au mois de décembre 1864, il avait protesté contre le Pacte de famille, au mois de septembre 1865, il adopta moralement le petit fils d'Iturbide, au mois de janvier 1866, il renvoya M. Éloin sonder l'opinion publique en Autriche sur la popularité de sa personne et s'informer en Europe d'autres particularités secrètes non moins importantes. L'empereur songeait- il à quitter déjà le Mexique dans un temps plus ou moins rapproché? Ces faits semblent l'indiquer.

Je dois publier ici un brouillon de lettre que Sa Majesté écrivait à l'empereur Napoléon, à la fin du mois de mai, et dont l'importance n'échappera à personne. Pour l'intelligence de cette lettre je suis obligé de mettre entre deux tirets des mots oubliés, effacés ou illisibles.

« Monsieur mon frère, — j'ai reçu avec grand plaisir votre lettre du 12 avril... Rien ne peut être plus utile à l'œuvre que nous avons entreprise en commun, qu'une grande franchise » — pour éviter — « de petits malentendus qui » — grâce — « à la largeur de l'océan ne peuvent manquer de se produire... Pour mon compte nul ne désire plus vivement que les légers nuages qui viendraient à surgir soient dissipés par des explications franches et immédiates.

« Votre Majesté paraît croire que j'aurais songé à ne pas exécuter les clauses du traité de Miramar; M. César, soussecrétaire des finances, au mois de décembre dernier, avait, il est vrai, démontré à cette époque la difficulté, sinon l'impossibilité de payer les sommes dues à la France d'après le traité ; mais ses observations reposaient plutôt sur des considérations de politique que de finances; car alors comme depuis, la pacification marchait peu et les ressources des douanes et des impôts commençaient à se tarir d'une manière effrayante. Malgré tout, l'ordre de payer jusqu'au mois de juin de cette année » — mot illisible — « tracé par le traité de Miramar, a été religieusement donné; je pense donc que c'est par un malentendu seulement que Votre Majesté a pu être induite à croire que nous n'avions pas jusqu'à présent accompli les stipulations du traité.

« Quelque effet que ces tiraillements aient pu produire, je compte qu'une entente cordiale avec Votre Majesté me permettra de conduire à bien l'œuvre que j'ai entreprise. Vous me recommandez les finances et l'armée; je continue à m'occuper des premières et j'espère dans la venue prochaine d'un haut fonctionnaire qui continuera les travaux du regrettable M. Langlais. Quant à l'armée, le jour même où je re-

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cevais la lettre de Votre Majesté, j'écrivais au maréchal Bazaine pour l'inviter à se réunir à moi une fois au moins par semaine, afin de traiter la question militaire. Dans ces séances auxquelles devront assister le ministre de la guerre, l'intendant Frîant et le commandant Loysel, je veux régler l'organisation immédiate de 20,000 hommes de troupes nationales, la formation solide des corps mixtes qui prendront le nom de « Cazadores de Mexico », la pacification systématique du pays et assurer l'exécution rapide de toutes les mesures jugées nécessaires pour atteindre ces différents objets ».

Le brouillon de cette lettre se termine ainsi brusquement. Il paraît justifier la dépêche du 31 mai publiée par M. de Kératry comme document accusateur contre le gouvernement français, et que je vais expliquer. Mais il ne faut pas oublier que Sa Majesté avoue dans sa lettre que son ministre lui avait « démontré, au mois de décembre, la difficulté sinon l'impossibilité de payer les sommes dues par le traité deMiramar. «L'empereur ajoute, il est vrai, qu'il a donné les ordres de payer, mais il ne dit pas si M. de Germiny avait de l'argent pour exécuter ces ordres. Il peut paraître naturel à M. de Keratry qu'un gouvernement écrive à un autre : « Vous ne payez plus ; » et que l'autre réponde : « Mais si, je paie toujours ; » mais à tout esprit impartial cela paraîtra peu vraisemblable, car les faits sont ou ne sont pas, on n'en discute pas l'existence , puisqu'ils portent avec eux des preuves. Voici la dépêche dont j'ai parlé plus haut : —Paris, 31 mai 1866. — Le général Almonte a remis à l'empereur les lettres de S. M. l'empereur Maximilien et s'est acquitté des communications dont il était chargé pour le gouvernement français. Sa Majesté a le regret de voir exprimer ici la surprise que lui ont causée ces communications. Depuis plus d'un an, les instructions adressées aux agents français au Mexique, inspirées parle sentiment des devoirs et des obligations réciproques que nous avons contractées, avaient pour objet de faire parvenir au gouvernement mexicain des

conseils dictés par les intérêts des deux pays, non moins que par la sincère amitié que Sa Majesté porte à l'empereur Maximilien.

« Ces conseils ne semblent pas avoir été compris. Les propositions formulées par M. le général Atmonte l'indiquent assez, en même temps qu'elles révèlent la méconnaissance complète d'une situation sur laquelle on ne peut pas différer d'éclairer la cour du Mexique.

« On n'a pas à rappeler l'origine de l'expédition française ; sa légitimité ressortait de nos griefs : obligés de nous faire justice, l'expérience du passé nous commandait de rechercher pour l'avenir des garanties contre le retour des actes qui avaient si souvent attiré sur ce pays, au prix d'expéditions onéreuses, des répressions sévères, mais toujours inefficaces. Ces garanties devaient surtout résulter de la fondation d'un gouvernement régulier assez fort pour rompre avec les traditions de désordre que s'étaient léguées des pouvoirs éphémères. Quelque désirable que fût l'établissement d'un tel gouvernement, moins que tout autre, nous pouvions songer à l'imposer, et nous avons toujours désavoué hautement un pareil dessein. Nous n'avons pas voulu croire cependant que les éléments d'une régénération politique indispensable fissent défaut à la société mexicaine, et nous nous étions promis de seconder tous les efforts qui seraient tentés par le pays lui-même pour l'arracher à l'anarchie qui le dévorait. Cette entreprise avait sa grandeur; elle a séduit l'empereur Maximilien. A l'appel de la nation mexicaine, sans se laisser arrêter par les difficultés et les périls de la tâche, il s'y est courageusement dévoué. Il pensait, comme l'empereur Napoléon, que de grands intérêts de conciliation et d'équilibre se rattachaient à l'indépendance du Mexique, à l'intégrité de son territoire, garanties par un gouvernement stable et réparateur, et il savait que notre appui ne lui manquerait pas pour l'aider à réaliser une œuvre profitable au monde entier.

« Les devoirs de l'emperèur envers la France lui com-

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mandaient toutefois de mesurer, à l'importance des intérêts français engagés dans cette entreprise, l'étendue du concours qu'il lui était permis d'offrir au Mexique pour en assurer le succès. C'est à cet effet qu'a été conclu le traité de Miramar

« Or, du contrat qui avait établi nos droits et nos obligations, la France a largement acquitté les charges qu'elle avait acceptées, et elle n'a reçu que bien incomplètement du Mexique les compensations équivalentes qui lui étaient promises. C'est un fait que nous devons constater, parce qu'il ne dépend pas de nous d'en supprimer les conséquences. Nous sommes loin de méconnaître les obstacles et les difficultés de toute nature contre lesquels S. M. l'empereur a eu à lutter. Si nous avons déploré souvent que ses loyales intentions ne fussent pas mieux secondées, nous avons toujours applaudi à son active sollicitude et à sa généreuse initiative

« Le gouvernement français facilitait la conclusion d'emprunts qui venaient en aide aux embarras du trésor mexicain, et cependant nos charges n'étaient compensées que par des règlements de compte illusoires. Des conseilé amicaux ont été donnés ; mais la résistance systématique des conseillers de Sa Majesté se manifestait sur tout ce qui touchait les intérêts de la France. Doit-on rappeler au prix de quels efforts la légation de France a pu obtenir enfin une insuffisante réparation des dommages subis par nos nationaux, alors qu'étaient réglées sans conteste les réclamations anglaises; alors qu'on trouvait des ressources pour acquitter, sans délai et argent comptant, des créances douteuses et non exigibles, nous avons vu contester le principe même des réclamations françaises, reconnues cependant, par le traité de Miramar, comme la cause déterminante de notre expédition et qui, à défaut de toute stipulation, auraient constitué une dette d'honneur irrémissible et indiscutable.

« Après avoir, en toutes circonstances, signalé au gouvernement mexicain la nécessité de pourvoir par lui-même à

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