III
10Î HISTOIRE DU MEXIQUB.
dérée comme une humiliation par l'armée mexicaine, mais bien comme une avance dont le gouvernement français sera remboursé dès qu'un gouvernement régulier sera établi à Mexico. »
Avant de commencer les opérations à l'intérieur, on aurait dû s'emparer des ports d'Alvarado, Tuxpan, Tampico et Matamoros. En bloquant Tuxpan, on empêchait l'introduction des secours en hommes, équipement, etc., envoyés de la Havane par Ramon Diaz, agent de Juarez, à son gouvernement. Alvarado, Tampico et Matamoros nous auraient procuré des mulets et des chevaux au prix de vingt-cinq à trente piastres; plus lard, nous dûmes payer ces mêmes animaux quatre fois plus cher; quant à ceux que nous fîmes venir de la Havane et de New- York, ils nous revinrent à des prix fabuleux. Sans doute, pour ne pas déplaire aux Anglais, nous laissâmes libres Matamoros. La guerre des États-Unis fit diriger tous les cotons du sud sur cette ville ; les Anglais les embarquaient ensuite en payant aux autorités juaristes les droits de douane; ces droits s'élevaient à trois ou quatre cent mille francs environ par mois, et procuraient ainsi d'abondantes ressources au gouvernement avec lequel nous étions en guerre. Pourquoi ne pas profiter de celte situation pour notre propre compte? n'était-ce point notre droit et le devoir d'une bonne politique? Dans cette circonstance, nous avons fait preuve d'une ineptie remarquable ou d'un Don Quichotisme naïf, en faveur d'une puissance qui venait de nous abandonner.
Pour occuper Matamoros et les frontières du Rio-Grande,il aurait suffi d'un bataillon d'infanterie, de quelques pièces d'artillerie, de trois ou quatre officiers mexicains pour mettre le chef de l'expédition en rapport avec les principaux habitants de la ville, et de promettre à Vidaurri, alors gouverneur du Nuevo Léon , de lui conserver provisoirement la position qu'il s'était faite. Pour Tampico, il fallait opérer de la même manière, et nous eussions trouvé dans la personne du général D. Thomas Mejia un puissant auxiliaire. Les trois
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bateaux à vapeur, portant le pavillon mexicain, mais appartenant au Texas, pouvaient être mis à notre disposition par l'entremise de M. Supervielle, et auraient suffi au transport de chacune de ces colonnes. Mais, lorsqu'on se décida à s'emparer d'Alvarado et de Tampico, il était trop tard, les mulets et les chevaux avaient disparu. A Tampico, on envoya un officier qui se voyait toujours attaqué par une armée de trois à quatre mille hommes. Cette armée n'existait que dans son imagination, mais le général en chef finit par ordonner l'évacuation de ce port. Ces trois ou quatre mille hommes, sous la forme de trois cents bandits, arrivèrent après notre départ de Tampico ; ils pendirent onze personnes qui s'étaient compromises pour l'intervention et rançonnèrent la ville. On comprendra facilement que. lorsque nous y retournâmes, notre réception fut moins enthousiaste que la première fois. Des faits semblables ont eu lieu maintes fois dans l'intérieur, jusqu'à notre retraite.
Mes correspondants du commencement de l'année 1863 se réjouissent d'une « bonne nouvelle ». Le 26 janvier, on écrivait d'Orizaba : « Enfin, nous avons ici de très heureux événements. M. de Saligny est chargé de la politique et M. Billard est tombé. » M. Gutierrez de Estrada écrivait aussi de Paris , le 14 février : « Je sais de bonne source que l'on a prévenu le général Forey que dans toutes les affaires politiques on suive exclusivement la direction de M. de Saligny, qui est le seul à les comprendre. L'intervention du commandant Billard dans cette branche importante cesse donc. » Les affaires de Juarez n'allaient guère bien. « Le 15, me dit une autre lettre datée d'Orizaba 22 février, le général D. Severo Castillo nous a envoyé un courrier de Mexico. Traconis, Parrodi, Parra, Prieto, etc., avaient voulu faire un pronunciamiento en faveur de Comonfort, mais il avorta par son impopularité. Traconis fut destitué, Parra relégué dans l'île de Cavallos, et les autres sont emprisonnés. A l'intérieur, Lozada occupe les environs de Guadalajara où se trouve Doblado; Mejia empêche les troupes démagogues de
quitter Queretaro. Le général Mirandol a battu Carvajal et Aureliano à S. Juan de los LIanos. » C'est à dire que les mêmes divisions intestines qui déchiraient la république lorsque les Américains avançaient sur Mexico, se renouvelaient pendant l'intervention française.
Le lu avril, M. Gutierrez de Estra<ta écrivait de Paris au général Woll... « Ici l'on est toujours dans les mêmes bonnes dispositions, et pour preuve je dirai que este senor, » — l'Empereur, sans doute, — « dans une lettre de fin de mars, prévient le général Forey : — 1° que si, malgré ce qu'il a dit et répété, M. Billard persiste à se mêler, en quelque manière que ce soit, de la partie politique de l'expédition, il devra revenir s'incorporer dans son régiment, et qu'à son arrivée il lui manifestera son mécontentement ; 2° que le même général assure à la nation, dans les termes les plus énergiques et les plus catégoriques, la permanence des troupes françaises pour tout le temps nécessaire à la consolidation d'un ordre de choses régulier et stable, afin que les Mexicains ne s'abstiennent pas, » ne soient pas passifs. — « Je puis, en outre, vous assurer, ajoutait-il le 15 mai, que c'est la volonté formelle de l'Empereur qu'on ouvre franchement les portes du pays au général Santa-Anna et à tous les Mexicains. A cette heure aussi solennelle et décisive, nous devons nous montrer unis et désintéressés. Vous êtes, heureusement, dans ces mêmes idées, et votre influence contribuera à les généraliser. — J. M. Gutierrez de Estrada. »
Le général Douay, parti au mois de décembre, avec une colonne d'avant-garde, se trouvait le 1 er janvier à San Augustin del Palmar, lorsque le mouvement de concentration et la marche sur Puebla s'exécutèrent définitivement. Le gégéral Bazaine quitta alors Perote pour se réunir à la division Douay. Le général Forey partit enfin d'Orizaba vers le 23 février. Le 18 mars, la ville de Puebla était à peu près complètement investie, à l'ouest et au nord par la division Douay, au sud et à l'est par la division Bazaine. Le petit corps d'armée de Marquez, composé d'environ 2,500 hommes, assez
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bien armés et bien équipés, campa à Manzanilla, non loin de la brigade de M. L'Heriller, devenu général, et de la légion d'honneur,- petit corps de 300 officiers, sans emplois, commandés par le général Taboada. La cavalerie du colonel Pena occupait la route de Totimehuacan. Je crois inutile d'entrer dans les détails du siège de cette ville et de raconter les événements qui se passèrent dans les environs, h cette époque. L'impartialité me fait pourtant un devoir de dire que les Français comme les Mexicains sont unanimes à critiquer les lenteurs et la manière avec lesquelles on procéda pour prendre cette ville. Au lieu d'attaquer Puebla, comme on l'avait toujours fait, et comme l'expérience prouvait que c'était le moyen le plus expéditif et le meilleur, on suivit la méthode de ces médecins qui préfèrent tuer leurs malades en se conformant aux ordonnances de la faculté, plutôt que de les guérir en agissant selon les nécessités de la maladie. Lorsque nos soldats pénétraient dans les rues, ils recevaient des coups de fusil à droite, à gauche, devant et derrière eux. Cette manière de se battre déconcertait le général Forey qui s'imaginait ne trouver l'ennemi que devant lui.
Le 29 mars, le général Bazaine enleva le fort de Saint-Xavier et le général Douay prit le Pénitencier, cette dernière position nous donnait les clefs de la ville et nous permettait d'avancer jusque sur la place, centre de la défense; le général Forey la trouva périlleuse, ordonna la retraite et résolut de prendre là ville maison par maison. C'était nous faire tuer vingt fois plus de monde que dans un assaut et remettre la reddition de Puebla à la saison des pluies. « Le 28, m'écrivait un témoin oculaire, la quatrième parallèle, à cinquante mètres du Pénitencier et de Saint-Xavier était achevée; le 29, l'assaut fut donné sur ces deux points; l'ennemi laissa quatre cents cadavres, deux cents prisonniers et sept pièces d'artillerie — en notre pouvoir. — L'ennemi est très fort; il a de 20 à 25,000 hommes dans Puebla, et pour chefs Gonzalez Ortega » — Zaragoza était mort , — « Mendoza le
fou, — La Llave, Gillardi, Mejia » — le fils de celui qui fut fusillé par Santa-Anna, — « Berriozabal, Hinojosa, etc. Comonfort est à San Martin sur notre arrière-garde... Nos soldats sont impatients de donner l'assaut et très satisfaits de la manière dont les reçoivent les habitants de Puebla dans les maisons qu'ils prennent. On leur donne du chocolat et des renseignements sur les endroits où se trouvent les forces ennemies, ce qui les rend très contents. »
Les rapports des espions du quartier général des Mexicains nous apprennent que plusieurs Français détenteurs de biens ecclésiastiques s'étaient réunis en association pour amener la désertion dans nos rangs. Les proclamations des généraux Alatorre, Ortega et autres, écrites en français et lancées à profusion dans les villes, les villages et même sur les chemins par lesquels passaient nos soldats, ne réussirent, ainsi que l'association dont je viens de parler, qu'à tromper un très petit nombre de troupiers. Juarez fit mieux, il prit trois mille onces d'or, — 240,000 fr. — pour corrompre un commandant d'artillerie, mais il échoua complètement. Au mois de mars, il n'y avait dans la capitale que deux mille hommes de garde nationale. Presque toutes les troupes juaristes, ayant eu le temps de se concentrer, depuis les quinze mois que les alliés étaient débarqués à Vcra-Cruz, se trouvaient à Puebla ou dans les environs. A Mexico, on s'attendait d'un moment à l'autre à un pronunciamiento en faveur de l'intervention, et le général Mejia, avec quinze cents cavaliers, occupait S. Juan del Rio, entre la capitale et Queretaro.
Un mois après le commencement du siège, le colonel Gonzalez» qu'on a vu remplir les fonctions de sous-secrétaire d'État dans le gouvernement provisoire du plan d'Orizaba, écrivait à l'un de ses compagnons d'arme. — «Voilà un mois que nous sommes en face de Puebla, et l'on a pris seulement le Pénitencier, Saint-Xavier et le Parral. Puebla n'est pas en notre pouvoir parce qu'on ne veut pas attaquer,» — donner l'assaut. — « Nous ne faisons que manger, boire
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et dormir. La troupe est désespérée. Il y a eu des moments, comme lors de la prise du Pénitencier, qu'on eût pu prendre la place; mais, au contraire, on a retenu l'impulsion des troupes, et commandé la retraite. Comonfort est à San Martin; c'est très facile de le mettre en déroute, mais on ne le fait pas: lui, de son côté, ne nous moleste guère. C'est par force que le général Almonte a obtenu qu'on occupât Gholula et Atlixco. A ce dernier point se trouvait Carvajal avec sept cents hommes; il se sauva en toute hâte, en apprenant l'arrivée de nos soldats; il passa à Matamoros qu'il a saccagé, après avoir violé les femmes et jusqu'à de petites filles; puis, il rejoignit Comonfort qui lui donna deux mille hommes pour retourner à Atlixco et attaquer nos troupes, mais cela lui réussit très mal, car il a été battu, et a perdu cinq cents hommes blessés ou tués, et deux cents prisonniers. »
En effet, nous avions trente mille hommes, et nous agissions avec une prudence inqualifiable. Les assiégés faisaient des sorties, Comonfort venait se promener aux environs de notre camp, et nous ne bougions guère. C'est ce qui fit écrire à M. de Morny, par le général X. cette lettre dans laquelle on lisait la phrase suivante : « Les Mexicains agissent envers nous, comme des canards qui mordraient le fusil des chasseurs. Avec la moitié de notre effectif nous pourrions anéantir les troupes mexicaines, mais comme nous n'osons pas bouger, ce seront les troupes mexicaines qui nous anéantiront. »
Cependant, le général Forey, reconnaissant, après l'assaut infructueux de Santa-Inez, qu'il faudrait beaucoup trop de temps pour s'emparer de la ville, maison par maison, renonça à son premier plan. Le 6 mai, Comonfort descendit des hauteurs de San Lorenzo, à la tête de huit mille hommes environ et attaqua les avant-postes du général Marquez, mais il fut repoussé par nos troupes venues au secours de nos alliés. Le lendemain, Comonfort paraissant vouloir se retrancher fortement sur le plateau de San Lorenzo, le général Bazaine fut chargé de le déloger; il enleva la position
à la baïonnette, après une marche de nuit et une résistance acharnée. Notre artillerie mitrailla l'armée mexicaine; la cavalerie du général Mirandol et celle de Marquez la poursuivirent pendant longtemps. Comonfort s'échappa, laissant huit ou neuf cents hommes tués ou blessés sur le champ de bataille. Mille prisonniers, huit canons, trois drapeaux, onze fanions, la plus grande partie d'un convoi destiné au ravitaillement de Puebla et quantité de munitions restèrent en notre pouvoir.
Comonfort n'avait plus d'armée; sa défaite jeta la consternation dans la garnison de Puebla; elle demanda à capituler . le 16. Pendant la nuit, elle détruisit une partie de son armement. Le 47 mai au matin, le 1 er bataillon de chasseurs à pied prit possession de la place. Le 19, le général en chef fit son entrée solennelle dans Puebla. Nos troupes furent accueillies en libératrices par la population. Parmi les généraux mexicains qui devinrent nos prisonniers, on comptait Ortega, Mendoza, devenu préfet politique de Mexico sous l'empereur Maximilien, Paz, Garcia Berriozabal, Prieto, Antilion, Lamadrid, également devenu impérialiste, Alatorre, Pinzon, Patoni, le boucher du nord, Osorio, La Llave, Escobedo, le bourreau de l'empereur, Huerta, Ignacio Mejia, Mora, Hinojosaet Porfirio Diaz. Ortega, La Llave, Diaz, Antilion et Berriozabal s'échappèrent, malgré leur parole donnée de rester nos prisonniers. La Llave fut assassiné par son escorte pour le voler. Nous traitions ces individus comme des généraux européens; si nous les eussions mieux connus, nous nous serions évité plus tard bien des ennuis.
Ortega, bateleur dans sa jeunesse, puis voleur, mis en prison à Zacatecas pour ses méfaits, devint le coryphée de la populace qui le fit député du congrès particulier de la province. Il poussa à l'assassinat du général Manero qu'il avait promis de sauver, et se fit nommer gouverneur de Zacatecas, au moyen d'une révolution suscitée par lui contre son prédécesseur. Il se fit lui-même général, et, quoique déclamant sans cesse contre le luxe militaire, il portait ordinairement
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un uniforme surchargé de broderies. On n*a pas oublié qu'en 1859, il enleva les fonis baptismaux en argent, de Zacatecas et les fit fondre à Fresnillo, mais ce qu'on ignore sans doute c'est que dans les environs de Puebla comme dans le district de Zacatecas, il ût faire maintes razzias en chevaux, mules, fourrages et approvisionnements divers, sous prétexte de les soustraire aux Français et qu'il nous faisait revendre ensuite pour son propre compte.
Francisco Lamadrid était un soldat sans instruction, mais hâbleur; il dut son avancement dans l'armée à ses fréquentes défections.
Patoni n'a jamais servi que dans les rangs des révolutionnaires; il fut gouverneur de Durango où ses exactions et ses assassinats le rendirent redoutable.
Escobedo est un ancien muletier indien sans valeur, mais astucieux, ambitieux, parvenu, par ses intrigues, à s'emparer du gouvernement de S. Luis Potosi. Il a été nommé général, bien plus par lui-même que par Juarez.
Felipe Berriozabal, capitaine de garde nationale en 1858, fut nommé général de brigade par Juarez, en récompense de ses opinions exaltées. Fait prisonnier par Miramon à Toluca, il ne dut la vie qu'à l'intervention de M. de Saligny.
Porfirio Diaz n'appartenait pas à l'armée; l'exaltation de ses idées et son amitié pour Juarez l'ont seuls élevé au rang de général des troupes juaristes. Il est brave et très audacieux.
Ignacio Mejia, conducteur et propriétaire de mules doit ses épaulettes à son influence sur la populace de Oajaca et à la protection de Juarez. Il n'a aucune valeur et aucune instruction.
Luciano Prieto est un militaire qui a obtenu tout son avancement dans l'armée régulière. Il dut le grade de général à l'influence du général Robles et finit par s'unir aux assassins de son protecteur.
Tels sont les principaux généraux que nous fîmes prisonniers à Puebla. On sait qu'après la prise de cette ville, les alliés
restèrent encore quelques jours dans cette place, avant de se décider à marcher sur la capitale. Le général Forey finit par commander la marche en avant. Marquez arriva le 1 er juin à Ayotla ; le général Bazaine entra dans Mexico, évacuée par Juarez, le 7 juin. Le 10 du même mois et non pas au mois de juillet comme le dit M. Kératry, le général Forey fit son entrée solennelle dans la capitale du Mexique, au milieu des acclamations de la foule. Les généraux Almonte, Marquez et tous les chefs mexicains reçurent, comme les officiers français, leur tribut de fleurs et d'acclamations. Grâce à la diplomatie du général Prim et aux fautes de nos chefs d'armée, nous avions mis dix-sept mois pour arriver à Mexico, où nous aurions dû être à la fin de janvier 1862!
Le 30 juin 1863, M. Gutierrez de Estrada annonçait dans les termes suivants, au général Woll, l'impression produite en Europe par la prise de Puebla qui nous ouvrait les portes de Mexico : « La reddition de cette place, avec toutes les circonstances qui l'ont signalée, a produit un effet immense dans toute l'Europe, et particulièrement en France, comme c'est naturel. La joie de l'empereur est supérieure, dit-on, à celle que lui produisit la prise de Sébastopol, ce qui est une preuve de plus du grand intérêt que Sa Majesté prend à cette expédition et dont nous n'avons jamais douté.
« Nous attendons tous maintenant la deuxième partie du drame militaire, bien facile à prévoir, une fois Puebla rendue. Alors s'ouvrira la scène politique et commenceront les difficultés d'un autre genre qui ne seront pas les moins transcendantes ni les moins graves, le résultat final devant dépendre, en grande partie, des premiers pas. Vos observations et votre influence pourront beaucoup servir dans cette affaire. — J. M. Gutierrez de Estrada. » —
Le 11 juin, le général Forey fit afficher sur les murs de Mexico une proclamation adressée aux Mexicains. Voici les principaux passages de ce programme politique sagement inspiré
« Après la chute de Puebla, nous allions marcher sur la
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capitale qui, disait-on, se préparait à une sérieuse résistance... Mais Dieu n'a pas permis une nouvelle effusion de sang, et le gouvernement, qui savait très bien qu'il ne pouvait s'appuyer sur le peuple de cette capitale, n'a pas osé nous attendre derrière ses remparts ; il s'est enfui honteusement, laissant cette grande et belle cité à elle-même. S'il doutait encore de la réprobation générale dont il était l'objet, la journée du 10 juin 1863, qui appartient désormais à l'histoire, doit lui enlever toute illusion et lui faire sentir son impuissance à conserver les débris d'un pouvoir dont il a fait un si déplorable usage.
« La question militaire est donc jugée.
« Reste la question politique.
« La solution, Mexicains, dépend de vous. Soyez unis dans des sentiments de fraternité, de concorde, de véritable patriotisme; que tous les honnêtes gens, les citoyens modérés de toutes les opinions se confondent en un seul parti, celui de l'ordre; n'ayez pas pour but mesquin et peu digne de vous la victoire d'un parti sur un autre ; voyez les choses de plus haut.
« Abandonnez ces dénominations de libéraux, de réactionnaires qui ne font qu'engendrer la haine, que perpétuer l'esprit de vengeance , qu'exciter enfin toutes les mauvaises passions du cœur humain. Proposez - vous avant tour d'être Mexicains et de vous constituer en une nation unie, forte, par conséquent grande, parce que vous avez tous les éléments nécessaires pour cela.
« C'est à quoi nous venons vous aider; et nous arriverons ensemble à créer un ordre de choses durable si, comprenant les vrais intérêts de votre pays, vous entrez résolûment dans les intentions de l'empereur que je suis chargé de vous exposer.
« Ainsi à l'avenir il ne sera plus exigé aucune contribution forcée, ni réquisition de quelque nature et sous quelque prétexte que ce soit ; il ne sera commis aucune exaction sans que leurs auteurs ne soient punis.
« Les propriétés des citoyens, ainsi que leurs personnes, seront placées sous la sauvegarde des lois et des mandataires du gouvernement.
« Les propriétaires des biens nationaux, acquis régulièrement et conformément à -la loi, ne seront nullement inquiétés et resteront en possession de ces biens; les ventes frauduleuses pourront être l'objet d'une révision.
« La presse sera libre, mais réglementée d'après le système des avertissements établi en France : deux avertissements entraînent la suppression du journal.
« L'armée sera soumise à une loi de recrutement modéré, qui mettra fin à cette odieuse habitude de prendre de force et d'arracher à leur famille les Indiens et les laboureurs , cette intéressante classe de la population, que l'on jette dans les rangs de l'armée la corde au cou, et qui ne peuvent que donner ce triste spectacle de soldats sans patriotisme, sans la religion du drapeau, toujours prêts à déserter ou à quitter un chef pour un autre, et cela se conçoit, par cela seul qu'il n'y a point au Mexique d'armée nationale, mais des bandes aux ordres de chefs ambitieux qui se disputent le pouvoir, dont ils ne se servent que pour détruire de fond en comble les ressources du pays, en s'emparant des richesses d'autrui.
« Les impôts seront réglés comme dans les pays civilisés, de manière que les charges pèsent sur tous les citoyens proportionnellement à leur fortune, et l'on recherchera s'il ne convient pas de supprimer certains droits de consommation, plutôt vexatoires qu'utiles, et qui frappent principalement les producteurs les plus pauvres de la campagne.
« Tous les agents qui ont le maniement de la fortune publique seront convenablement rétribués, mais ceux qui n'exerceront pas leur emploi avec la probité et la délicatesse que l'État est en droit d'exiger d'eux seront remplacés, indépendamment des peines qu'ils auront pu encourir pour malversation.
« La religion catholique sera protégée, et les évêques
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seront rappelés dans leurs diocèses. Je crois- que l'Empereur verrait avec plaisir qu'il fût possible au gouvernement de proclamer la liberté des cultes, ce grand principe des sociétés modernes.
« Des mesures énergiques seront prises pour réprimer le brigandage, cette plaie du Mexique, qui en fait un pays a part dans le monde et paralyse tout commerce, toute entreprise d'utilité publique et privée qui, pour prospérer, ont besoin de sécurité.
« Les tribunaux seront organisés de manière à ce que la justice soit rendue avec intégrité et qu'elle ne soit plus le prix du plus offrant et dernier enchérisseur. »
Tel était le programme de l'intervention , et s'il avait été poursuivi activement, jusqu'à sa réalisation, si l'on eût continué la politique nationale, conseillée par l'empereur Napoléon, le Mexique serait déjà constitué en une puissance riche, prospère et forte. En Europe, on a jeté gratuitement beaucoup de doutes sur la généralité et la sincérité des adhésions mexicaines à l'intervention française et au gouvernement issu de notre entrée dans Mexico. Les journalistes, les publicistes les moins compétents et les moins renseignés, ne cherchant point à faire de l'histoire, mais des articles d'opposition ou des brochures fantaisistes, ont induit en erreur l'opinion publique sur les faits, les dates, les causes et l'esprit des événements qui se passaient au Mexique. Sur cette question , comme sur celle du traité de Mac-Lane, l'opinion publique s'est manifestée dans tout le Mexique par de nombreux articles de journaux et des brochures publiés en 1863, et dont je me suis procuré une certaine quantité. La conversation de M. Echaverria reproduite par la dépêche de M. Wyke, que l'on connaît déjà; une lettre de M. Zamacona, autre ministre de Juarez, et que je publierai plus loin, prouvent que les libéraux comme les conservateurs étaient unanimes à reconnaître l'exactitude de la situation telle que l'a dépeint le Venacruzano, à cette époque.
Voici les principaux extraits de ce que disait ce journal à propos du gouvernement de Juarez.
« La pression tyrannique que le gouvernement mexicain cherche à exercer même sur les consciences des habitants me fait recourir à votre feuille pour faire connaître nos trop justes doléances. Grâce à ce despotisme atroce, nos oppresseurs ont pu, sans réclamation possible de notre part, dire que les gouvernements européens ont été indignement trompés par ceux qui ont peint nos souffrances ; que la république est parfaitement constituée et dans la voie d'un véritable progrès, tant moral que matériel ; que les Mexicains chérissent le système politique qui les régit; que l'intervention étrangère leur est antipathique et que d'une extrémité du territoire à l'autre, on se prépare avec enthousiasme, à repousser les envahisseurs.
« ... Telles sont les fables qu'on a imaginées pour tromper les hommes éclairés de l'Europe et pour fausser l'opinion publique sur les affaires du Mexique. Je me propose de dévoiler toutes ces supercheries en exposant les faits-tels qu'ils sont et tels qu'ils apparaîtront aux yeux des soldats de l'armée d'occupation le jour heureux où, arrivés à Mexico, ils pourront juger des hommes et des choses d'après leur propre expérience, et non d'après des rapports aussi inexacts que passionnés.
« Au moment même où les soldats de Juarez, après avoir renversé le gouvernement de Miramon, prenaient possession de Mexico, l'assassinat de l'éditeur du journal Diario de Avisos, l'ennemi politique des vainqueurs, inaugura le système des démagogues en ce qui concerne la liberté de la presse. » Suivent d'autres faits de ce genre contre les journalistes indépendants.
a Néanmoins, ce système de terreur ne suffisait pas à nos despotes... La nouvelle de la convention de Londres et les premières mesures prises par la France, l'Angleterre et l'Espagne, alarmèrent le parti libéral. Mais avant de réunir ses troupes pour résister aux étrangers, Juarez crut devoir
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pourvoir à sa propre sûreté et, à cet effet, il promulgua un décret contre les traîtres. Ce décret, appelé ironiquement loi mortuaire, punit de mort non seulement tous ceux qui, par des faits, des paroles ou des pensées, prêtent aide et assistance à l'intervention, mais encore ceux qui diffèrent des opinions de M. Juarez. Il ne faut pas croire que des mesures aussi exagérées soient restées lettre morte. On les a déjà mises à exécution, ainsi que le prouvent les nombreuses exécutions capitales et les fusillades innombrables. Le ministre Doblado s'est vanté d'avoir envoyé à l'échafaud, dans l'État de Guanajuato, dont il était gouverneur pendant un peu plus d'une année, environ 1,500 traîtres réactionnaires. » — Le chiffre exact des personnes fusillées par ordre de M. Doblado, pour leurs opinions politiques, se monte
à dix-sept cents !
a II importe ici de faire remarquer que ces mêmes hommes qui ont promulgué le décret contre les traîtres, sont les mêmes qui, à l'époque de l'invasion par l'armée des États- Unis, ont fraternisé avec les Américains qui venaient d'humilier notre drapeau ; que ce sont les mêmes hommes qui, alors, portaient dans les banquets des toasts aux Américains, en exprimant le vœu d'une prompte annexion aux États-Unis, qui ont signé le traité M ac-Lane. . . Au Mexique, tout le monde, sans exception, est fermement persuadé que la république ne peut être sauvée sans une intervention étrangère. »
« Depuis deux longues années, Juarez a épuisé ce qui restait de fonds au trésor pour s'enrichir; la rente publique n'existe actuellement que de nom, et malgré les exactions et les violences on ne peut plus trouver d'argent.
« ... A peine le corps législatif eut-il voté — la constitution de 1857 — qu'il se trouva aussitôt forcé d'accorder des pouvoirs extraordinaires à Comonfort. On n'ignore pas que « pouvoirs extraordinaires » veut dire suspension des lois constitutionnelles, suspension des garanties prescrites par le code, suspension enfin du régime normal au profit de
l'arbitraire et de la tyrannie d'un dictateur... Les libéraux ont la faiblesse de pencher vers le despotisme... Les démocrates ne veulent ou ne peuvent gouverner au Mexique avec les entraves que leur impose la volonté du peuple
« La révolution progressiste triompha par l'entrée de Gongalez Ortega à Mexico, et, cependant, les lois exceptionnelles furent maintenues... Pourtant on parvint à réunir un congrès; mais la législature abdiqua en faveur du pouvoir exécutif qui s'empressa de suspendre toutes les garanties assurées aux citoyens par le code... Tel est l'état actuel des choses... La charte de 1857 n'a jamais été mise en vigueur, même par ceux qui s'en sont déclarés les partisans les plus dévoués... » D'après la constitution, les juges et les magistrats sont élus par les habitants du pays au scrutin. Leur traitement est très minime, et, comme les parties ne doivent payer ni frais ni dépens, il en résulte que leur position est très malheureuse... Actuellement, c'est le gouvernement qui nomme les juges et les magistrats, choisis pour la plupart parmi ses partisans, tous d'une ignorance et d'une nullité' complètes; de sorte qu'aujourd'hui les plaideurs préfèrent recourir aux arbitres... Les tribunaux sont tombés si bas dans l'opinion publique que les seules causes dont ils sont saisis aujourd'hui sont celles des adjudicataires des biens du clergé
« Le résultat nécessaire d'un pareil état de démoralisation est l'insécurité personnelle. Les innombrables déserteurs de l'armée, les voleurs qui, sous le nom de victimes politiques, pillent les communes et les villages; les brigands de profession, les vagabonds sans feu ni lieu, les artisans sans travail, les mendiants et les gens sans aveu encombrent la voie publique. En outre, par une circulaire bien connue, le gouvernement ayant déclaré biens de l'État les biens des particuliers, ordonne et dirige des expéditions nocturnes pour dépouiller les habitants de leurs biens ou les priver de leur liberté en les jetant en prison, où ils se trouvent exposés à mourir de faim
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« L'administration de la guerre ne nous présente pas un tableau plus rassurant. » Suivent les détails sur la démoralisation et les crimes commis par les officiers supérieurs. « Il va sans dire que les simples soldats ne sont pas plus dignes de notre estime. On les a ramassés dans les bagnes, dans les carrefours et parmi la lie de la populace; il n'y a ,dpnc pas lieu de s'étonner des excès qu'ils commettent au préjudice de la partie honnête de la société.
« Les célibataires, les hommes mariés, les pères de famille, les domestiques, les jeunes gens, les vieillards, et même les malades, n'ont qu'une seule pensée : celle de se soustraire aux violences de cette soldatesque effrénée, qui les jette en prison s'ils ne veulent se soumettre aux exactions les plus éhontées. Une fois en prison, il n'y a plus qu'un moyen d'en sortir; payer une forte rançon à l'officier supérieur commandant la place. Quant au moyen de recrutement de l'armée, il me suffira de raconter la manière dont le général Huerta, gouverneur de Morelia, a procédé à la conscription. Ayant reconnu que les mesures prescrites par la loi avaient été inefficaces pour fournir le nombre d'hommes voulu, il fit parcourir les rues à minuit par une patrouille, musique en tête. Cette démarche extraordinaire attira nécessairement une grande foule, dans laquelle des détachements de soldats prirent tous les hommes valides, les conduisirent en prison jusqu'au lendemain où ils furent enrôlé de force. Dans une autre circonstance, il donna gratuitement un combat de taureaux ; puis, quand tout le monde fut assemblé, il fit saisir par ses soldats tous les jeunes gens pour en faire des militaires, et tous les citoyens aisés pour en exiger des sommes plus ou moins fortes, destinées à vêtir ses troupes. » Ces faits se sont renouvelés plusieurs fois dans différentes parties de Ta république. Ce système des levées forcées s'appliquaient souvent de la manière la plus bizarre et toujours d'une manière odieuse, même sous d'autres gouvernements que celui de Juarez.
«... Les soldats sont réduits à l'état de mendiants, sans