HENRY DE CARDONNE
Une amitié de trente ans — qui fut d'abord une dévotion de disciple à maître et qui, avec le temps et le soin délicat de l'aîné, est devenue, malgré la différence d'âge, un de ces liens spirituels noués par la confiance réciproque et une parité de goûts et d'idéal — m'unit à Paul Bourget. Elle naquit un soir d'octobre 1894, dans le petit appartement que j'occupais au boulevard Saint-Germain, comme je rentrais de mon bureau. Le concierge m'avait remis une lettre. Je l'ouvris avant d'allumer la lampe. Elle était signée Paul Bourget. Au jour tombant, non sans peine, je déchiffrai la petite écriture serrée.
J'étais alors semblable à ce jeune homme que les Essais de psychologie représentent à la première page accoudé sur un livre : il paraît oublier la vie, et il vit à cette minute même « d'une vie plus intense que s'il cueillait les fleurs parfumées, que s'il regardait le mélancolique Occident, que s'il serrait les fragiles doigts d'une jeune fille ». Mon premier livre. Ames modernes, qui venait de paraître, était l'écho de ces lectures passionnées. Je l'avais envoyé à tout hasard à mes écrivains préférés, et M. Paul Bourget répondait à mon envoi par quatre pages où il me louait et reprenait tour à tour avec ce mélange de bienveillance et d'autorité que lui donnaient sa sympathie pour la jeunesse et le sens des directions intellectuelles. Au sujet de mes engouements peut-être un peu