‹ Jubilé de Paul BourgetChapitre 16 sur 52 · M, PAUL BOURGET AU PLANTIEK DE COSTEBELLE · texte numérisé non relu

M, PAUL BOURGET AU PLANTIEK DE COSTEBELLE

trop vifs pour Villiers de l'Isle-Adam et pour Ernest Hello, il me disait : « Pourquoi de jeunes hommes tels que vous, qui ont le courage de la pensée abstraite, n'ont-ils pas le courage du jugement d'art indépendant de cette convention à rebours qui est celle des cénacles et des coteries? » Et il me reprochait — avec quelle justesse ! — certaines confusions qui rassemblaient dans une même énumération des génies ou des talents trop dissemblables : « Il y a des échelles de formes intellectuelles, comme il y a des échelles de formes animales. Le psychologue doit reconnaître les premières avec autant de lucidité que le physiologiste les autres. C'est l'enseignement que j'ai reçu de M. Taine et que je vous transmets, comme il le ferait s'il n'était pas loin de nous... »

Cependant je ne devais rencontrer M. Paul Bourget que bien des années plus tard. Il vivait volontiers loin de Paris : un voyage en Orient — dont il n'a jamais publié les notes — , un autre en Amérique d'où il rapporta les deux volumes d'Outre-mer, des retours en Italie — de quoi donner plusieurs suites aux Sensations — , une installation sur la Côte d'Azur lui composaient une existence à demi nomade qui ne parvenait pas à ralentir sa production. Comme je m'étonnais un jour devant lui de la richesse de cette production, il protesta : « Mais non, mon ami, j'ai l'impression de ne rien faire... » Puis il ajouta dans un sourire : « Il est vrai que je travaille tout le temps... » C'est que tout lui est matière à méditation : une lecture, un paysage, une revue d'art, une causerie, le monsieur qui passe, la dame qui monte en voiture. Avec ces données, comme Balzac, il recompose la vie contemporaine.

Déjà hé avec lui par une correspondance qui le suivait à travers le monde, je le vis néarmioins pour la première fois à sa réception à l'Académie. Il y remplaçait Maxime du Camp et sa péroraison fut pour louer son prédécesseur de n'avoir été qu'un homme de lettres. « Je ne sais pas.

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coiicluL-ii, de plus bel éloge... » On devinait, dans cette fin qu'il prononça avec un frémissement dans la voix, quelle passion l'attachait à la littérature et quelle importance il lui attribuait. Lui aussi, et à quel degré supérieur ! n'est qu'un homme de lettres. Mais l'homme de lettres est alors le miroir de son temps : il en reflète, pour les avoir comprises et analysées, les mœurs, les tendances, la sensibilité, les idées. Et il en est aussi le guide en quelque sorte, ou tout au moins l'avertisseur : car il ne se contente pas de regarder et d'observer, il donne un sens à ses observations, il les rassemble en faisceau, il indique leur aboutissement et discerne ce qui maintient une société, une nation, une famille, un individu contre les puissances destructrices qui s'opposent à la durée.

Dès lors, je l'ai beaucoup fréquenté. Mon premier roman, la Voie sans retour, — dont l'action se passe à Port-Cros, dans ce pays d'Hyères qui a sa prédilection, — lui est dédié. Je lui ai offert encore la Neige sur les pas. Il m'a fait l'honneur d'inscrire mon nom en tête de l'un de ses plus beaux recueils de nouvelles, Anomalies. Ces échanges furent comme les étapes d'une amitié grandissante. Elle s'est épanouie tout spécialement à Costebelle où j 'ai eu la joie, deux ou trois printemps, d'être son voisin. Là il habite une propriété, le Plantier, qui, avant lui déjà, abrita des hôtes illustres. Elle appartenait à une Mme de Prailly qui fut une amie du P. Lacordaire et qui a publié des lettres de direction du célèbre dominicain. Le P. Lacordaire vint y bénir la première pierre de la petite chapelle édifiée à côté de la villa. Plus tard, Mgr Dupanloup y fit de fréquents séjours. Il aimait, le matin, dire son bréviaire en allant et venant sur le promenoir qui couronne e domaine. La vue en est belle et étendue : la mer qui porte, comme de grands navires, les îles d'or, PorqueroUes, Port-Cros, le Levant, et, plus près, les bois de pins où se cachent à demi les grands hôtels de Costebelle et le clocher blanc de Notre-Dame-de-Consolation, enfin

a ville d'Hyères toute colorée dans son abri de rochers mauves. De la maison, la mer n'est point visible. Mais les jardins, avec leurs arbres de toutes essences, en font une retraite verdoyante et paisible. « Il y a des coins de terre si beaux, a-t-il écrit dans les Sensations d'Italie, qu'on voudrait les presser sur son cœur. »

Là, M. Paul Bourget passe l'hiver et le printemps. Il y travaille et la plupart de ses dernières œuvres, depuis le Démon de midi, y furent composées. Il y reçoit aussi. Le vicomte de Vogiié y vint écrire son romantique Jean d' A grève. J'y ai rencontré, pour ma part, Mme Edith Wharton qui s'est elle-même installée au-dessus de la ville, dans un château arabe transformé plus tard en monastère — et l'auteur de ce beau livre. Un fils au front, où l'on voit grandir l'amitié américaine pour la France au cours de la guerre, apportait avec elle cette richesse, cette abondance de vie qui mêle à notre vieille civilisation latine la jeunesse d'outre-mer; M, Robert de la Sizeranne, l'évocateur des seigneurs et grandes dames fixés sur la toile par les peintres de la Renaissance italienne ; le docteur Dupré qui passionnait le maître de maison avec ses théories et ses observations sur les maladies nerveuses; et la jeune littérature, M. Edmond Jaloux, M. Gérard Bauer,

Quand Paul Bourget travaille- t-il? Jamais^ et tout le temps. Il a raison quand il le dit. A toutes heures, j'étais reçu au Plantier. A toutes heures il me faisait bon visage, interrompant la page commencée comme s'il en avait le loisir. Mais voici que dans la conversation, ou tout en se promenant — et que de promenades exquises faites ensemble lentement, à petits pas ! — il me ramenait insensiblement au sujet qui l'occupait. J'ai connu à l'avance les chapitres d'Un Drame dans le monde, de Laurence Alhani, de la Geôle. Il, me passionnait pour ses personnages. Il m'expliquait leur résistance, quand il prétendait la contraindre. Du moment qu'il leur avait

donné la vie, allait-il contrarier leur caractère ? Les buts de promenade sont nombreux dans ce pays de lumière et de charme, depuis le mont des Oiseaux d'où l'on aperçoit la rade de Toulon, l'Almanarre, villa contournée heureusement à demi noyée dans le vert, la presqu'île de Gien qui ressemble à la barre d'un T, jusqu'à de petits vallons sauvages dont je n'ai jamais su le nom. M. Paul Bourget est un marcheur infatigable qui se croit toujours fatigué. Et de même, quand je lui disais : « Comme vous êtes bien ici! » il me répondait volontiers : « On n'est bien nulle part... » Cependant, j'ai l'impression qu'il jouit au Plantier d'un calme favorable à son travail. Le travail s'ordonne de lui-même et ne connaît pas la fièvre de Paris. Songez qu'à Paris il lui arrive de donner à la Revue des Deux Mondes le début d'un roman qui est loin d'être terminé. Il vit alors des jours d'angoisse. Le cerveau du créateur est en ébullition. Il flamboie pour ainsi dire comme les cheminées des hauts fourneaux nuit et jour allumés.

— Quand j'écrivais Némésis, — m'a raconté un jour Paul Bourget, comme nous dépassions le jardin cultivé par le père de Laurence Albani, — le terrible directeur de la Revue des Deux Mondes, notre ami René Doumic, fort inquiet de mon retard, m'expédiait tous les soirs, rue Barbet-de-Jouy, un petit bossu qui était chargé de me prendre ma copie de la journée et de la lui rapporter. Comme je lui remettais le fruit de mon travail, trois ou quatre pages écrites au prix de quel effort ! le bossu, ayant soupesé le petit paquet, me jeta un regard soupçonneux et me dit : « Alors, il n'y a que ça? — Mais oui, lui répondis-je un peu confus, il n'y a que ça... » Et il s'en alla, mais je vis bien à l'expression de ses yeux qu'il avait passé du soupçon au mépris...

De ces longues conversations de Costebelle, je voudrais demander à ma mémoire quelques évocations. Les sauraic rapporter? Il y manquera l'accent. Cet accent est un

peu différent de celui des livres. Bourget apporte dans la causerie une spontanéité, une détente, et pour tout dire une bonhomie qui ne se retrouve que rarement dans son œuvre. A lire son œuvre, il semble qu'il pourrait laisser entendre la plainte de Lamennais : « Mon âme est née avec une plaie, d N'a-t-il pas lui-même parlé des affres de l'agonie métaphysique? Une jeunesse douloureuse a laissé des traces sur son esprit déjà naturellement porté au pessimisme. Il est de la génération qui arrivait à l'âge d'homme à l'heure de notre défaite et de notre humiliation. Avec quel pathétique il a analysé le drame intime de cette génération dans quelques pages à' Un Crime d'amour! Son observation n'a fait qu'accroître ce pessimisme. On a beaucoup de peine à le persuader que toutes les époques ont paru des temps de décadence et de ruine à ceux qui les étudiaient, et que l'on peut tout de même goûter le bonheur de vivre et avoir confiance dans l'aptitude des nouveaux venus à s'accommoder des pires difficultés, rien que parce qu'ils désirent à leur tour se composer une existence supportable.

— Vous êtes le plus heureux des hommes, lui as urai-je au Plantier, au retour d'une promenade.

Et, de fait, il en donnait l'image. Un foyer dont la plus fine délicatesse, et la plus intelligente en même temps que la plus dévouée, lui ménage la paix et la douceur quotidiennes, une maison à son goût, une vieillesse qui ne sent aucune atteinte et qui lui permet de donner la Geôle, ce pathétique roman de la libération des funestes hérédités et, dans V Illustration , ces admirables articles sur Pascal, sur Pasteur, sur Renan, avec la même puissance de production que dans sa jeunesse et avec l'enrichissement de l'expérience et d'une culture ininterrompue, l'estime et l'admiration des générations nouvelles, des honneurs qu'il n'a pas cherchés, la conscience d'avoir rempli à pleins bords, comme un vase précieux, sa destinée. Par surcroît, les parfums de son jardin entraient

par les fenêtres ouvertes et le thé que nous buvions était délicieux.

— Vous croyez? me dit-il avec un air craintif. Cela n'est pas.

A toute sa science aurait -il donc manqué l'art du bonheur? Ou bien la recherche incessante de la vérité et une clairvoyance trop certaine du travail souterrain de la mort peuvent-elles suffire à nous rendre précaire toute joie?

Comme je lui citais un jour cette parole du P. Gratry : « Une des plus fortes contrariétés qu'on puisse éprouver, c'est d'être forcé de mépriser l'artiste dont on admire la talent », il protesta : — Mais nous ne pouvons mépriser l'artiste dont nous admirons le talent. Que savons- nous des hommes? Les actes extérieurs de leur vie? Ils sont le plus souvent déformés par la légende. J'ai toujours protesté contre cette déplorable critique de racontars qui rapetisse à plaisir les grands hommes, pour satisfaire l'envie ou la haine. Les faits de la vie d'un homme sont si peu significatifs! L'apparence^ que nos actes dessinent de nous dans l'imagination des autres est si mensongère ! Non, non, il n'y a qu'un seul véritable document sur un artiste, un seul indiscutable, et c'est son œuvre. Celle-ci est le témoin essentiel, celui qu'il faut écouter, celui auquel il convient en dernière analyse de se référer.

Aussi l'ai-je entendu bien des fois s'élever avec véhémence contre ces divulgations de secrets intimes qui sont aujourd'hui matière courante dans l'histoire littéraire. Le Journal des Concourt, par ailleurs d'un jugement si borné, fut, à son avis, un exemple détestable. La vie ne serait plus possible si toutes les fois qu'on se laisse aller au plaisir de la conversation on s'aperçoit que votre interlocuteur prend des notes.

Comme je lui demandais, ravi du tableau qu'il me traçait de tous les personnages rencontrés au cours de sa vie, s'il ne publierait pas ses mémoires, il m'assura qu'il

déplorait ce genre de littérature qui oscille entre l'apologie et le roman chez la portière.

Nul ne connaît mieux que lui l'art du roman. Là encore, il préconise un art objectif où l'auteur ne se met pas en scène, et il préfère à la forme autobiographique ou épistolaire — utilisable seulement à titre de témoignage— le récit direct, plus libre, plus varié, plus maître de son dessein. Il faut l'entendre parler de cet art éternel qui fut jadis, pour les Grecs, l'épopée homérique, la chanson de geste au moyen âge, au dix-septième siècle la tragédie, et qui est aujourd'hui le reflet de la vie passée, l'histoire de nos changements apparents et de notre fond humain permanent à travers les agitations contemporaines. Art susceptible de tous les renouvellements : quand on parle de la décadence du roman, il ne peut s'agir que de celle des romanciers. Aussi longtemps qu'il y aura des hommes, ils voudront entendre conter la merveilleuse aventure, gaie ou triste selon les circonstances et les tempéraments, — cette merveilleuse aventure, la leur...

Un jour que nous parlions de Napoléon, à propos de son centenaire — et Maurice Barrés était là — Bourget, dont la mémoire est un ar enal et lui fournit sur tout sujet des matériaux de premier ordre, nous dit :

— Ce qu'il y a peut-être de plus étonnant chez cet homme prodigieux, c'est l'art de fixer exactement son esprit sur le problème proposé. Dans les conversations de lui que l'on cite, il est tou ours au point et il va droit au but, qu'il atteint sans difficulté. Il n'y a pas de nuages pour lui. Il se meut dans un temps clair. Après Wagram, quelqu'un lui parle de Werther et de l'épidémie de suicides provoquée en Allemagne par le roman de Gœthe : « Il faut vouloir vivre, dit-il, et savoir mourir. » Quelle formule I Sur la liberté de la plume et de la parole, dont il est question drvant lui, il définit d'un mot le danger de la pensée exprimée et sa tendance inévitable à se traduire

en actes : « Qui peut tout dire arrive à tout faire. » A Corvisart il définit la santé : « Le corps est une machine à vivre : elle est montée pour ça. » Rien de plus vrai au point de vue médical. En un mot, il n'est pour ainsi dire pas une parole de lui qui ne puisse nous servir de méditation et s'appliquer à notre temps. Car il n'y a pas de temps pour lui. Il n'a pas de passé et il projette le présent dans l'avenir...

Mais c'est encore des maîtres de la littérature que Bourget parle le mieux. Il a toujours à portée de la main son Balzac et son Pascal, qui sont, je crois, ses livres de chevet. Sur les origines de Pascal, il a écrit récemment vm essai où il le rattache à sa famille et montre en lui, non l'accident, mais le génie développé d'une race. C'est la thèse de Pasteur, fêté à Arbois et déclinant les honneurs qui lui étaient rendus devant la maison paternelle avec ces mots : « 0 mon père et ma mère, c'est à vous que je dois tout... » De Balzac, il sait par cœur des passages entiers de la préface des oeuvres complètes, et notamment celui-ci : « Le christianisme, et surtout le catholicisme, étant, comme je l'ai di tdans le Médecin de campagne, un système complet de répression des tendances dépravées de l'homme, est le plus grand élément de l'ordre social. » Et de Balzac il préfère, entre tous les romans, ce Médecin de campagne et le Curé de village.

Bourget est aujourd'hui notre Balzac. Lui aussi a mené une vaste enquête sur la société de son temps. Mais tandis que Balzac, par besoin de donner son avis, avait introduit l'essai dans le roman, Bourget, malgré sa réputation grandissante de romancier, n'a pas cessé d'exprimer dans une œuvre critique — presque aussi considérable que son œuvre de romancier — son opinion sur les problèmes contemporains. L'homme, chez lui, est pareil à l'œuvre. Pareil? Pas tout à fait. Il est plus indulgent, plus sensible, plus spirituel, plus aimable. J'admire et j'aime ses livres tout frémissants d'intelligence et tout

chargés de nos fièvres, de nos passions, de nos idées et qu'une composition toute lucide apparente à nos tragédies classiques, et cependant je suis presque tenté de leur préférer encore — tant mon admiration pour l'homme est affectueuse et vive ! — le promeneur de Costebelle qui, parmi les bois de pins et sur le sable au bord de la mer, disserte avec une gentillesse familière et une profondeur cachée de l'art et de l'histoire, de la vie et de la mort...

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