‹ Jubilé de Paul BourgetChapitre 17 sur 52 · HENRY BORDEAUX · texte numérisé non relu

HENRY BORDEAUX

LES IDEES RELIGIEUSES i DE PAUL BOURGET

« Un écrivain, chrétien d'inspiration et de pensée, sinon de pratique », c'est ainsi que M. Paul Bourget se définissait dans la Préface du plus libre de ses ouvrages (i), d'assez longues années avant de mettre sa conduite d'accord avec les préceptes positifs de l'Église catholique. Si l'on put, à propos de ce dernier fait, parler de conversion, ce n'est donc pas sur le terrain des idées : « J'ai, quant à moi, dit-il, toujours protesté contre ce mot, quand il m'a été appliqué. Il n'est pas exact... le traditionahsme était déjà enveloppé .dans nos apparentes hésitations d'il y a trente ans (2). » Essayons de marquer, dans ce « traditionalisme », ce qui ressortit à la religon.

La position fondamentale de M. Bourget, en matière de philosophie générale, et par conséquent rehgieuse, peut se définir, semble-t-il, par l'exclusive initiale donnée à toute sorte de monisme. Ramener tout ce qui existe à une catégorie unique, celle par exemple du divin, comme si

(i) Préface de la Physiologie de l'amour moderne, 1890 : reproduite dans les Œuvres cotnplètes, t. Il, p. 312.

{2) Préface des Pages de critique et de dudrine, Paris, 1912, t. I, p. 3. La préface est adressée à Jules Lemaître.

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tout le reste n'en était qu'une émanation provisoire ; nier, ou traiter de superficielle et d'illusoire la distinction qm oppose le nécessaire au contingent ; le spirituel (ou psychique) au matériel (ou corporel) ; le bien moral au mal moral ; bref, céder au mirage unitaire a toujours semblé à l'auteur du Disciple une erreur la plus lourde du monde. Avant de dénoncer, dans ses Essais de psychologie, ces vues comme désolantes, désespérantes, il les a jugées fausses. Sa raison a anticipé là-dessus les conclusions de cette enquête sur la sensibilité contemporaine qu'il a poursuivie dans tous ses livres.

On devait noter d'abord cette attitude, à cause de son importance. Il faut remarquer encore qu'elle allait à rencontre du mouvement d'idées qui entraînait presque tous les compagnons de route de M. Bourget, et ceux-là même que le jeune écrivain saluait comme ses maîtres, un Ernest Renan, un Hippolyte Taine. Il écrivait plus tard à ce propos :

Le dogme en train (alors) de conquérir les esprits... c'était le Scientisme... Il y a quarante ans, presque tous ceux qui en avaient vingt eussent vraisemblablement écrit la Science avec une majuscule, et ils auraient accompagné ce terme, avec des frémissements d'initiés, du commentaire que Taine en a donné, presque mystique, dans son Essai sur Lord Byron : « La Science approche enfin et elle approche de l'homme... Dans cet emploi de la Science et dans cette conception des choses, il y a un art, une morale, une politique, une religion nouvelle, et c'est notre affaire à présent de les chercher. » Encore à cette heure, pour ma part, je ne transcris pas ces lignes sans émotion. Elles ont été le Credo de ma jeunesse...

Si l'on veut bien se reporter à ce passage de la Littérature anglaise, on constatera que le mot Science est toujours écrit au singulier : c'est en cela précisément que consiste le Scientisme, dans un spécieux monisme intellectuel qui enveloppait inconsciemment un monisme métaphysique (i).

Au fond de ce vaste mouvement des esprits, progressant

(i) Nouvelles pages de critique et de doctrine, préface du i"' février 1922 Paris, 1923, t. I, p. 5-6.

R. H, 1933. — XII, ii zo

alors sous le pavillon respecté de la science, M. Bourget a toujours senti qu'il y avait une confusion. De quelque façon qu'on s'y prît, et à tous les niveaux d'élévation mentale ou morale, depuis l'idéalisme raffiné qu'un Spinoza, im Hegel avaient légué à Taine, jusqu'au lourd matérialisme d'un Ernest Haeckel, le monisme fait profession, en effet, d'unifier des êtres pourvus d'attributs manifestement incompatibles. Il prétend identifier jusqu'aux contradictoires ; il tend à justifier comme rationnel tout le réel, même le pire. Écho sonore de cette doctrine d'anarchie, Victor Hugo prévoit le temps où Dieu ne distinguera plus :

... Père ébloui de joie, Bélial de Jésus.

De leur côté, les grands philosophes romantiques allemands, de Fichte à Schopenhauer, d'Ed. de Hartmann à Frédéric Nietzsche, « déduisent » tout ce qui existe d'un élément que chacun définit à sa mode : Moi, Volonté, Insconscient, Atome, mais que tous prétendent unique.

C'est là contre que M. Bourget s'insurge, servi dans cette réaction par son clair génie latin, sa culture classique et chrétienne, par une sensibilité aussi que Pascal régissait déjà. Quoi qu'on en dise, considère l'auteur des Essais de psychologie, il y a mal et bien. Les confondre est une erreur. Contre Stendhal, artiste admirable mais faible penseur, Charles Baudelaire, non moins grand artiste et préservé, sur ce point, par un reste de foi chrétienne, de l'intoxication générale, a raison. Pour la société comme pour les individus, il existe des conditions de santé et de maladie. Erreur, de ne pas admettre ce fait ; erreur, de le croire fatal et irréformable. Contre Renan et Taine, contre les dilettantes ou les pessimistes, Bonald a raison là-dessus ; de Maistre, Balzac, Le Play ont raison. Erreur enfin, et des plus graves, que de résorber avec tant de cliniciens, d'ailleurs éminents, tout le

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psychique dans la matière, ou les conditions matérielles, cérébrales, nerveuses, de l'acte intellectuel. Loin de s'abîmer dans le corporel, le spirituel seul explique le corps, et le déborde, et donne un sens à tout le reste. Contre Broussais et Charcot, Laënnec et Grasset ont raison.

Ces vues, qui sont devenues familières à presque tous les esprits cultivés, en dehors même de l'Église, depuis que, chacun a sa manière, — qu'on ne songe pas à canoniser ici — Emile Boutroux, Henri . Poincaré, William James, Henri Bergson les ont remises en honneur, Paul Bourget les a toujours tenues pour vraies, en elles-mêmes et dans leurs conséquences morales. Le plus célèbre de ses ouvrages, le Disciple, n'est, à le bien prendre, qu'une démonstration expérimentale et pathétique de la faillite . du monisme.

Rompant ainsi en visière à l'engouement général, isolé relativement, ou plutôt rejoignant déjà sur ce point le groupe des penseurs catholiques dont ses habitudes de vie ne le rapprochaient pas encore, M. Bourget rentre dans l'ambiance de son temps par son goût du concret, du positif et du réel. Dans la mouvance de Claude Bernard, de Louis Pasteur, d'Hippolyte Taine, c'est aux faits qu'il va demander d'éprouver les idées qu'il croit vraies. C'est l'expérience qu'il charge de départager ce qui, dans le donné confus et divers, est bon et sain, de ce qui est malsain et dangereux ; ce qui s'embellit du reflet de l'institution divine, de ce qui porte le stigmate de la déviation humaine.

Dans la vaste enquête, où sa profession de romancier, « docteur es sciences sociales », l'engage, il adoptera en conséquence la règle évangélique, qui conseille de juger l'arbre par ses fruits. Son goût de la recherche psycholo-

g'quc', poussée jusqu'aux racines physiologiques de l'action humaine ; son amour de l'analyse et du diagnostic ; l'amitié qui l'unit aux grands idéalistes d'outre-mer, Henry et William James, tout inclinait l'auteur de Mensonges vers l'emploi de cette méthode. On sait qu'elle est d'ailleurs irréprochable, du point de vue de l'orthodoxie catholique, tant qu'on ne l'érigé pas en norme exclusive de discernement, ou en moyen unique de découvrir la vérité. C'est sous cette forme abusive et implicitement agnostique que l'Église l'a désavouée. Ce que nous avons rappelé plus haut montre assez le mal fondé du grief de « pragmatisme », que des critiques, parfois libres-penseurs, ne se sont pas lassés d'objecter à M. Bourget.

Il est véritable, après cela {ne quid veri non audeat historia), que certaines formules pouvaient prêter à confusion. J'en emprunte une à une page qui, par surcroît, explique admirablement la façon dont l'auteur conçoit la tâche de ce qu'il appelle « l'apologétique expérimentale », qui est la sienne :

Cette apologétique consiste à établir, sui\ant une expression chère aux mathématiciens, qu'étant donné une série d'observations sur la vie humaine, tout dans ces observations s'est passé comme si (i) le christianisme était la vérité. C'est le témoignage que j'apporte pour les observations que j'ai pu faire sur la sensibilité de mon temps. La religion n'est pas d'un côté et la vie humaine (le l'autre. Lçrsque le CatécJiisme du Concile de Trente, dans les dix admirables chapitres de sa 3® partie, commente les articles du Décalogue, c'est bien les passions vivantes des hommes vivants, de vous, de moi, de vos amis, qu'il entend caractéri.ser et régir.

(i) (."'est ce comme si qu'il faudrait expliquer. Si on l'entendait à la façon de l'Als ob du philosophe allemand Hans Vaihinger, prétendant établir une conception du monde et une morale entière dans une hypothèse non admise comme sûrement vraie, mais inconnaissable, et seulement utilisée comme si elle était vraie, nous serions ici nettement dans le pragmatisme agnostique. Mais le contexte et l'œuxTe entière de M. Bourget indiquent qu'il faut prendre ce compte si dans le sens d'une anticipation provisoire que la suite justifiera ; comme un moyen de discerner le vrai dans un ensemble mêlé où l'on sait sûrement qu'il existe, et qu'il est discernable.

Si donc ce commentaire est la vérité, votre existence, la mienne celle de vos amis doivent démontrer cette vérité. Or comment une loi se démontre-t-elle dans le domaine de la vie morale, sinoti en constatant les désordres qui suivent sa méconnaissance et en marquant les signes de santé et de guérison qui suivent son accomplissement (i)?

C'est donc à l'aide des faits et par les leçons de ïexpvrience, que la maturité de M. Bourget a justifié son adhésion renouvelée aux pratiques de la foi catholique. Est-il téméraire après cela de rechercher quelles sont, dans un ensemble de dogmes qu'il professe intégralement et parmi lesquels, certes, moins qu'homme du monde, il choisit au sens hérétique du mot, les doctrines qu'il préfère? Tout lui plaît sans doute dans le christianisme catholique ; mais il est certains traits de cette figure auguste qu'il contemple avec prédilection.

C'est, avant tout le caractère raisonnable de notre n ligion. Dans le mot de Pascal qu'il aime à citer : « Nul n'est heureux comme un vrai chrétien, ni raisonnable, iii vertueux, ni aimable (2) », Paul Bourget met volontiers l'accent sur la seconde épithète, et c'est pourquoi, £U moment des querelles modernistes, il a pris parti si hautement pour Pie X, à une heure où beaucoup de gers tenaient rancune à ce grand pape d'avoir publié le décret Lamentahili et l'Encyclique Pascendi (3). Le romancier magnifia au contraire ces pages admirables qui ont montré le Saint Père dans son rôle providentiel de défenseur de

(i) Préface générale à l'édition des Romans, dans les Œuvres complètes, Paris, 1900 suiv., t. I, p. .x-xi.

(2) Pensées, éd. L. Brunschvicg, n° 541.

(3) Le premier de ces documents (17 juillet 1909) relève dans des ouvrages de théologie moderniste, une série de thèses analogues, et parfois identiques, à celles que soutenaient les protestants libéraux ;' l'encyclique Pascendi (16 septembre 1900) expose et réfute les mêmes thèses, :"i basp iiiiinanentiste et sentimentaliste.

la raison humaine (i). Intellectualiste décidé, M. Bourget ne pouvait qu'en savoir à Pie X un gré infini.

C'est encore la fécondité du christianisme en tout bien, qui provoque l'admiration de l'auteur du Divorce et de l'Etape. Je m'en voudrais d'insister, dans ces pages forcément brèves et incomplètes, sur un point si connu et tant de fois mis en relief.

Il faut d'aiUeurs passer plus avant, si l'on veut connaître ce qui constitue le nœud et l'âme de la religion de M. Bourget. Le réseau sacramentel du christianisme, cet organisme spirituel qui établit entre Dieu et ses amis, puis entre tous les amis de Dieu, une sohdarité, une parenté, une communion étroite, dont le Christ est l'artisan divin ; le culte en esprit et en vérité fondé sur la présence réelle, voilà où se complaît avec prédilection la pensée du maître auquel la Revue hebdomadaire rend hommage aujourd'hui. Sans doute, les fruits prodigieux de la communion eucharistique avaient frappé jusqu'à des incroyants de bonne foi, Taine entre autres, et Maxime Du Camp ; mais ces témoins clairvoyants ne pouvaient en juger que du dehors. Ce n'est pas ainsi qu'en juge leur ancien ami : lui, peut « réaliser » ce qu'ils ne faisaient que pressentir. Aussi, toutes les fois que, dans son œu\Te, les sacrements de l'Église interviennent, un certain frémissement de plume, un air de grandeur et de pureté avertissent île lecteur qu'il s'agit de quelque chose de très grand, de très pur, et que l'auteur parle de ce qu'il adore. Dans le Sens de la mort, dans un Drame dans le monde, il y a des descriptions qui sont, à leur m.anière, des témoignages.

Mieux que ces traits hâtivement ramassés, deux pages de nos auteurs classiques résument les goûts religieux de Paul Bourget. L'une et l'autre sont des morceaux d'un

(i) " Les sophismes réfutés et les principes affirmés dans œs magnilîques pages » (l'Encyclique et le décret) ; préface, adressée à René Bazin, du Démon de midi, Paris, 1914, t. I, p. vi.

caractère intensément chrétien. La première est le Cantique spirituel de Jean Racine « sur les vaines occupations des gens du siècle » ; et il est peu de lettrés qui n'en sachent par cœur les strophes sur la communion :

De la Sagesse immortelle La voix tonne, et nous instruit.

« Enfants des hommes, dit-elle.

De vos soins quel est le fruit?

Par quelle erreur, âmes vaines.

Du plus pur sang de vos veines Achetez-vous si souvent. Non un pain qui vous repaisse, Mais une ombre qui vous laisse Plus affamés que devant?

« Le pain que je vous propose Sert aux anges d'aliment :

Dieu lui-même le compose De la fleur de son froment.

C'est ce pain si délectable Que ne sert point à sa table Le monde que vous suivez.

Je l'offre à qui veut me suivre.

Approchez. Voulez-vous vivre?

Prenez, mangez, et vivez. »

L'autre page favorite de M. Bourget, plus aimée encore parce que le tour en est plus personnel, et qu'elle vient de son cher maître Biaise Pascal ; la perle la plus rare de nos lettres françaises et le fragment qu'il faudrait sauver si, dans une ruine générale, on n'en pouvait garder qu'un seul, c'est le Mystère de Jésus.

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