‹ Jubilé de Paul BourgetChapitre 18 sur 52 · LÉONCE DE GRANDMAISON · texte numérisé non relu

LÉONCE DE GRANDMAISON

Voilà donc un demi-siècle exactement révolu, Paul Bourget, à peine majeur, publiait sa première page. Date grande et heureuse que célèbre et honore tout ami des lettres, de la pensée et de l'action. Si pourtant j'écoutais la tendance qui m'est commune avec quelques amis d'esprit, ce n'est pas d'un cinquantenaire, c'est d'un « quarantenaire » que je voudrais fêter l'importance, l'autorité, les conséquences incalculables : ce qu'il faudrait commémorer, c'est l'avènement des premières lignes où Paul Bourget amorça son action et « l'action tainienne î) sur le siècle nouveau.

N'en restons pas à 1873, avançons jusqu'à 1883 ; les dix années passées en études, voyages, observations et méditations ont vite mûri la jeune pensée attentive et fine, étendue et profonde. Elle a sa haute vigueur propre. Mais une partie de sa force et de son charme tient à ce qu'elle apparaît partagée entre son mouvement et le souci constant du mouvement de l'esprit des autres. Chose rare en des jours où fleurissent les doctrines de l'art pour l'art et de la science en tour d'ivoire : en se cherchant, nous le voyons chercher ce que pense et ce que va penser son temps. Il aime ses auteurs, ses idées, ses pro-

blêmes, ses solutions : peut-être aime-t-il encore davantage les auteurs, les idées, les problèmes et les solutions qui passent et qui repassent autour de lui. Non qu'il en estime la faveur ou la mode. Mais c'est qu'il en conçoit l'intérêt palpitant de puissance future. Nulle pensée abstraite ne lui semble pratiquement séparable des hommes et des femmes qu'elle intéresse. Ni les sauvageries secrètes du poète, ni les voluptés du critique et du dilettante ne l'empêchent de se poser, avec la vivacité d'une sympathie toujours anxieuse, la question des résonnances intérieures de chacun des objets, thèmes et motifs à considérer. Pas de logique, ni d'esthétique, ni même de physique sans ce retour constant à la psychologie du logicien, de l'esthéticien, du physicien et de leur public. A tout propos se manifeste son désir ardent de connaître d'abord et le plus tôt possible la réaction vivante des esprits et des cœurs.

Mais on ne connaît pas pour rien. On veut connaître parce qu'on aime. La conservation ou la perte des personnes, de leurs efforts et de leurs biens formaient déjà la préoccupation latente, le souci amoureux de Paul Bourget ; peut-être que déjà, même à son insu, le p.sychologue était devenu moraliste, le moraliste médecin. Je répète : il avait trente ans ou, pour être exact, trente et un. Les Essais de psychologie contemporaine paraissaient chez Mme Adam. Ce jeune homme écrivait d'un crayon qui ne tremblait pas :

« Il y a un mouvement secret des inteUigences. Les conceptions de Darwin et de Herbert Spencer se répandent dans l'atmosphère spirituelle et pénètrent les nouveaux venus. Ayons confiance dans la vertu de ces doctrines qui bouleversent la politique comme elles bouleversent les lettres après avoir bouleversé les sciences naturelles. Le temps approche où la société n'apparaîtra plus au regard des adeptes de la philosophie de l'évolution comme elle apparaît au regard des derniers

héritiers de l'esprit classique. On y verra non plus la mise en œu\Te d'un contrat logique, mais bien le fonctionnement d'une fédération d'organismes dont l'individu est la cellule. »

Je crois bien, sans en être absolument sûr, que tel est le premier texte explicite de philosophie pohtique et sociale à relever dans l'Œuvre complète de Paul Bourget. En tout cas, c'est le texte qui en contient et annonce le plus grand nombre d'autres. Dans la direction que ce texte indique ou précise, et non point dans les autres, la pensée de Bourget n'a cessé d'avancer et, en s'étendant, de se définir et de s'approfondir. Seule d'abord. Puis avec un petit nombre de compagnes. Puis suivie et flanquée d'une multitude pressée. Il a fallu du temps. ]\Iais le temps n'y aurait peut-être jamais suffi s'il n'avait été abrégé par les insistances, les éclaircissements, les démonstrations supplémentaires de l'écrivain. L'astronome ne peut rien sur le cours des astres ; mais, au rebours de ce qui se passe pour les corps célestes, tout mouvement des intelligences doit quelque chose et doit beaucoup à ses annonciateurs. Cette doctrine de sociétés fondées sur autre chose que le vote arbitraire de volontés étant dégagée et exphcitée, l'autem: des Essais ne s'est jamais lassé d'y reporter l'attention de ses lecteurs avec une sorte de constance rythmique dont il est bon de voir les points successifs et les formes diverses.

Huit années nouvelles se passent. Page 13 d'un hvre où l'on n'irait chercher rien de tel, la Physiologie de l'amour moderne, se détache la curieuse silhouette d'un M. Accard, pubhciste conservateur, bon Français, qui voit l'Europe et qui la craint, qui tremble un peu pour sa patrie : il partage sa vie entre la correction des épreuves de son journal et la méditation des problèmes sociaux en vue de certcun grand ouvrage qu'il a intitulé : Du droit divin dans ses rapports avec le droit historique.

DE M. PAUL BOURGET 29g

M. Accord, dit Paul Bourget, « y établit cette thèse d'où dépend, d'après lui, et d'après moi, l'avenir du pays, l'identité entre la conception mystique de la royauté et sa conception moderne et scientifique. »

Le paradoxe, comme on disait, est accueilli avec un vague intérêt. Nous sommes en 1891. On approuve ou on raille. Mais patience. Deux ans plus tard, la quarantaine vient de sonner, Paul Bourget entreprend un voyage de vérification. A Saint-Pétersbourg, chez le tsar, ou à Vienne? Non pas. A Berlin? Pas davantage. A Rome? Pas encore. A Londres? Il y est allé trop souvent pour avoir besoin de se renseigner de ce côté-là. M. Paul Bourget s'embarque pour New-York. Il en rapporte les inestimables volumes à.' Outre-mer et ces puissants et profonds retours sur nous-mêmes, inspirés du spectacle de la force, de l'efficacité de la tradition en un pays qui passe pour le plus neuf du monde :

« Nous devons chercher tout ce qui reste de la vieille France et nous y rattacher par toutes nos fibres, retrouver la province d'unité naturelle et héréditaire sous le département artificiel et morcelé, l'autonomie municipale sous la centralisation administrative, les universités locales et fécondes sous notre Université officielle et morte, reconstituer la famille terrienne par la liberté de tester, protéger le travail par le rétablissement des corporations, rendre à la vie religieuse sa vigueur et sa dignité par la suppression du budget des cultes et par le droit de posséder Ubrement assuré aux associations rehgieuses; en un mot, sur ce point comme sur l'autre, défaire systématiquement l'œuvre meurtrière de la Révolution française. »

Aujourd'hui, les ennemis intéressés d'une pensée rénovatrice ne cessent de se repasser les uns aux autres, avec une horreur comique, les derniers mots de cette sentence. C'est que la parole a agi. Après avoir lentement germé, elle a fleuri et fructifié. Mais elle avait commencé par tomber.

semblait il, dans le silence et l'indifférence. En réalité, elle ébranlait puissamment la réflexion d'un public nouveau et obscur que Bourget ne connaissait guère, s'il le connaissait, mais auquel il dévouait d'instinct ce mémorable effort :

Jeunes hommes des temps qui ne sont pas encore, O bataillons sacrés \

Franchissons quatre ou cinq médiocres années. Ce que l'on peut nommer le nœud de la tragédie de la France se forme entre 1897 et 1898. Un assaut révolutionnaire est donné à la volonté de vivre du pays. Cette volonté est profonde, mais, diffuse, elle se traduit mollement. Au contraire, l'assaut n'exprime que des forces superficielles qu'il eût été facile de réduire et de vaincre : mais il est violent et organisé. Il l'emporte. Il l'emporte faute d'une bonne tête française et d'une poigne à la mesure de la difficulté. Les dégâts de 1789, 1830 et 1848 sont renouvelés, aggravés peut-être, dans cette Révolution drej^usienne, qui aboutit au pillage des églises et au désarmement national. Par la défaite provisoire qu'elle impose ainsi à la France, la démocratie libérale désorganise notre armée et lui crève les yeux : elle prononce dans ses journaux et dans ses prétoires la condamnation capitale des quinze cent mille jeunes morts de la guerre future.

Il était difficile d'espérer en un tel moment ; mais on l'a vu, les premières paroles d'espoir de Paul Bourget avaient coïncidé avec l'aurore de la République républicaine, les secondes étaient contemporaines de la défaite du boulangisme nationaliste, les troisièmes d'une épidémie d'attentats anarchistes : il n'est pas étonnant que les quatrièmes aient jailH de circonstances où toute ébauche de réalisation était et devait être considérée comme le plus lointain, le plus inabordable des rêves ! Néanmoins ^ écoutez 1^'^ tprnv^'? d^ns lesquels le premier

volume des Œuvres complètes, paru en 1899, reprend les pronostics de 1883 en les fortifiant soit de raisons nouvelles, soit de corrections qui les précisent et les^ accentuent. L'accroissement et les modifications apportés à cette belle page font partie de l'histoire de l'esprit français. Donnons-la tout entière, avec ses reprises :

« Il y a un mouvement secret des intelligences. Les conceptions des Darwin et des Herbert Spencer se répandent dans l'atmosphère .spirituelle et pénètrent les nouveaux venus avec une force d'autant plus grande que leurs résultats se trouvent identiques aux principes que l'instinct séculaire avait proclamés. Cette rencontre imprévue est le fait le plus fécond peut-être de notre âge en conséquences plus imprévues encore. Ayons confiance dans la vertu de ces doctrines qui bouleverseront la politique par contre-coup, comme elles bouleversent les lettres après avoir bouleversé les sciences naturelles. Un temps approche où la société n'apparaîtra plus aux adeptes de la philosophie de l'évolution, comme elle apparaît aux regards des derniers héritiers de Rousseau. On y verra, non plus la mise en œuvre d'un contrat logique, mais bien le fonctionnement d'une fédération d'organismes dont l'individu est la cellule. Une semblable idée est grosse d'une morale pubhque complètement différente de celle qui nous régit à l'heure présente. Elle aboutit, dès aujourd'hui, à une conception du droit historique qui justifie les adeptes du droit divin, à mic conception de l'hérédité qui justifie le principe de l'aristocratie transmise, à une vue des rapports de la terre avec l'homme, qui comporte le rétablissement des biens de main-morte et des majorats. Bref, cet enseignement de la science est la négation totale des faux dogmes de 1789, et û faudra bien que le dix-neuvième siècle s'y conforme, mais il lui faudra, poru cela, lutter contre la démocratie et ranger définitivement cette forme inférieure des sociétés à son rang de régression mentale. »

302 LES IDÉES POLlTigUES

Comme la pensée coule en flots limpides à travers la souple et ferme canalisation du langage ! De tels discours retiennent le profil de l'objet en fixant l'atmosphère des sentiments qui le colorent. M. Paul Bourget n'a point de rival dans cet art d'évoquer l'innervation délicate et complexe d'une idée dans les réseaux flottants de l'esprit public. Ce qui suit et décrit le flottement de la pensée collective traduit une philosophie qui ne change pas. Mais le langage serait moins beau si la pensée était moins forte, moins utile, et ne laissait paraître tant de pitié des hommes et de généreux amour de l'humanité !

Cela ne se voit pas? Cela se verra. Patientons tous un peu. En 1899, il ne manque rien à la doctrine sociale de Paul Bourget. Il n'y changera plus qu'un terme. En souvenir de Taine et de Spencer, l'individu lui paraît être encore la cellule sociale. Bonald et Le Play vont lui révéler que la dignité cellulaire appartient à la famille. Toutes les autres corrections et additions de cette page de maître expriment quinze années d'observations et de réflexions siu le même objet douloureux, sur la même nation éprouvée et vivace. La flamme de l'esprit passe et repasse avec une attention et vme sympathie passionnées sur chaque trait des vérités à faire ressortir. Le texte de 1883 portait une épigramme erronée à l'adresse des derniers héritiers de l'esprit classique ; c'était le vocabulaire de Taine; le texte de 1899 substitue à ce signe imparfait le nom exact de l'objet qu'il représentait : « l'héritage de Rousseau. « Le premier texte parlait d'une action directe des sciences naturelles sur la politique. Le second, plus précis, stipule : « par contre-coup. » Mais le développement décisif se marque au point vital du système dessiné par M. Accard. Sur la précieuse rencontre des inductions et déductions de la science avec l'instinct séculaire et le sens commun de l'histoire, sur le concours significatif de la tradition et de la raison, le

nouveau texte ouvre la féconde série de ces grands tableaux parallèles où Paul Bourget, romancier et sociologue, fera bientôt saisir au vif les accords de la pensée pure et de la vie pour peu que la pensée ne tende pas à sa propre mort, pour peu que cette vie dise sincèrement la pensée spontanée de sa loi intime. Ce qu'a trouvé en tâtonnant l'expérience des ancêtres se vérifie, se justifie par la réflexion méthodique des descendants. ,

A quarante-huit ans la pensée de Bourget entrait ainsi à pleine voile dans les directions qu'il avait repérées au sortir de sa laborieuse jeunesse. Directions pathétiques par les rumeius d'idées qu'elle éveille dans tout honrnie bien né, et direction fertile par les certitudes et les espoirs qu'elle épanouit.

Néanmoins, le dix-neuvième siècle se ferme sur la victoire de la Révolution, par le triomphe d'une République personnifiée dans son ordre administratif par M. Loubet, dans son progrès moral par M. Jaurès, et j'ose dire avec une égale médiocrité des deux parts. Cette victoire, avec des apparences de force et de durée, ne se soutiendra pas plus de quatre ou cinq ans, jusqu'aux premiers heurts du poing et du fer étranger à la porte de la patrie. Mais, dès les premiers temps de cette période, une espèce de découragement fut sensible chez plusieurs des vainqueurs, les plus intelligents, les plus droits. Une réaction morale, nourrie d'un mouvement de contrerévolution intellectuelle latente, se frayait une voie secrète et rapide vers les sommets. M. Daniel Halévy a constaté ce malaise suivi de revirement graduel, dans son Apologie pour notre jeunesse. En a-t-il dit la cause? Qu'il relise les méditations, les suggestions politiques et sociales que Paul Bourget accumulait en France depuis près de vingt ans : toutes les strophes du nouveau chant séculaire s'y retrouveront vers à vers.

Je voudrais l'engager aussi à relire la très belle lettre

datée de Douvres, le 19 août 1900, adressée à l'autenr de VEnqttête sur la monarchie. Quand j'y serais moins intéressé, je ne saurais oublier ce témoignage mémorable rendu à « la ïtaute doctrive de construction et de réparation qui se dégage avec une égale netteté des traités de Bonald et des études de mœurs de Balzac, des monographies de Le Play et du vaste ouvrage historique de Taine, les plus grands génies de philosophie sociale qu'ait eus la France du dix-neuvième siècle. « Paul Bourget écrivait :

« Si j'avais à caractériser cette Enquête, je dirais que son trait saillant est celui-là : l'emploi de la bonne méthode intellectuelle qui fut aussi celle des quatre adversaires de la Révolution, dont je viens de citer les noms. C'est une démonstration, après tant d'autres, de cette vérité... que la solution monarchique est la seule qui soit conforme aux enseignements les plus récents de la science.

« Il est bien remarquable, en effet, que toutes les hypothèses sur lesquelles s'est faite la Révolution se trouvent absoliunent contraires aux conditions que notre philosophie de la nature, appuj^ée sur l'expérience, nous indique aujoiurd'hui comme les lois les plus probables de la santé poHtique. Pour ne citer que quelques exemples et de première évidence : la science nous donne comme une des lois les plus constamment vérifiées que tous les développements de la vie se font par continuité. Appliquant ce principe à ce que Rivarol appelait déjà le corps social, on trouvera qu'il est exactement l'inverse de cette loi du nombre, ou — pour parler le langage électoral : de la souveraineté du peuple — qui place l'origine du pouvoir dans la majorité actuelle et, par suite, interdit nécessairement au pays toute activité prolongée. Que dit encore la science? Qu'ime autre loi du développement de la vie est la sélection, c'est-à-dire l'hérédité fixée. Quoi de plus contraire à ce principe dans l'ordre social que l'égalité? Que dit encore la science? qu'un des facteurs les

plus puissants de la personnalité humaine est la race, cette énergie accumulée par nos ancêtres, par ces morts qui parlent, pour emprunter sa saisissante image à M. de Vogue. Rien de plus contraire à ce principe que cette formule des Droits de l'homme qui pose, comme donnée première du problème gouvernemental, l'homme en soi, la plus vide, la plus irréelle des abstractions... On continuerait aisément cette revue, et l'on démontrerait sans peine que l'idéal démocratique n'est, dans son ensemble et dans son détail, qu'un résumé d'erreurs, toutes aussi grossières.

« Que l'on essaie la même critique sur la formule monarchiste. Que trouvera-t-on? Pour nous en tenir aux trois points indiqués tout à l'heure, qu'est-ce que la permanence de l'autorité royale dans une même famille, sinon la continuité assurée? Qu'est-ce que la noblesse ouverte — elle le fut toujours, — l'aristocratie recrutée de l'ancien régime, sinon la sélection organisée? Qu'est-ce que l'appel à la tradition, sinon l'appel à la race? Et ainsi du reste.

« Cette conformité de la doctrine monarchique avec les vérités reconnues aujourd'hui par la science est un des faits rassurants de la triste époque que nous traversons. Il est aussi gros de conséquences qu'autrefois l'accord de la forme républicaine avec la philosophie de Rousseau. Qu'un homme comme Taine soit arrivé, par la seule étude des documents et avec une psychologie toute expérimentale, à une vue de la Révolution identique à celle de Bonald, c'est, dans l'histoire de la conscience française, un événement énorme et dont la portée commence à se révéler. Nous voyons grandir autour de nous une génération instruite par l'histoire et qui va recherchant la vitalité nationale où elle est, dans la plus profonde France. Cette génération doit nécessairement aboutir à ce que vous avez appelé, d'un terme si juste, le nationa- Hsme intégral, c'est-à-dire à la monarchie. Il était bon

qu'à ceux d'entre ces jeunes gens, les ouvriers de demain qui hésitent encore, il fût démontré que le programme de la restauration monarchique est le plus large, le mieux étabU, le plus intelligent de ceux qui s'offrent aujourd'hui aux bons Français. »

Retenons le nouveau recours à la jeunesse ! Et comprenons bien ce que le maître enseigne. La Renaissance nationale était en chemin, orientée par des considérations très diverses, quelques-unes très contiguës, quelques autres éloignées et hétérogènes, toutes sympathiques et convergentes. Pour certains esprits, le retour à la plus profonde France procédait de leur expérience personnelle ; ils suivaient la voix claire et distincte de leurs sentiments naturels les plus nobles. D'autres subissaient les justes conséquences de leurs spéculations sur l'essence des Lettres et des Arts. D'autres encore voyaient l'Eiuope autoritaire et nationahste, organisée et menaçante. D'autres suivaient tout bonnement les préceptes de l'histoire de leur pays. Il en était enfin que menait le souc de faire la synthèse de tout ce que le dix-neuvième siècle avait laissé de constructeur, ou de non destructeur. Entre eux tous, mais à leur tête, Paul Bourget occupait ime position très particuhère et la mieux définie : à la différence d'un Renan, d'un Barrés, de leurs disciples ou compagnons, Bourget, fidèle à la leçon de Taine, avait écouté presque uniquement le conseil des sciences de la nature. D'après ses références continuelles à Spencer et à Darwin, on peut dire, en termes barbares, que sa sociologie sort tout entière de la Biologie.

Que vaut ce processus? Mais d'abord ne nous trompons pas sur sa nature. Il serait absurde de prendre une extension des lois de la vie animale à la vie sociale pour un processus de démonstration ; on ne déduit pas l'in-

connu du mal connu. L'identité, l'analogie des lois vitales et des lois sociales peut être vraie, ou peut être fausse : c'est une hypothèse plausible sans doute, mais dont on discute ; on ne fait pas la preuve à l'aide de ce qui demeure à prouver. Les publicistes démocrates-chrétiens ou radicaux qui ont échaf audé sur ce point tant de doctes remarques enfonçaient une porte ouverte, et jamais Bourget n'a songé à établir, dans un syllogisme, une conclusion sociale sur des prémisses de science médicale. Mais il a fait deux autres choses infiniment plus intéressantes et, dans leur ordre, décisives.

D'abord, historien des idées pour l'histoire des hommes, il s'est placé au point de vue des conséquences humaines des doctrines avant de traiter de leur vérité intrinsèque. Que l'assimilation des organismes et des sociétés soit ou non légitime, que l'on ait ou non le droit de conclure de la discipline imposée aux corps vivants pour condition de leur vie, à la discipUne des personnes humaines pour les conditions de leur société (et de leur vie encore), qu'il y ait ou non des sanctions égales (la maladie, la mort) pour les infractions à ces deux sortes de disciplines, un fait préalable s'impose : la naissance, le succès, le progrès de ce rapprochement dans l'esprit public forment un phénomène qui, par lui-même, menace la doctrine de l'individu-roi, de l'individu-Dieu, de l'individu inconditionné, doctrine qui gouverne toute la démocratie libérale. Or, le fait de ce rapprochement n'est pas douteux. Ce ne sont pas des Uvres, mais des bibliothèques, c'est le vocabulaire courant tout entier, qui manifestent la vulgarisation de l'esprit scientifique appUquée au domaine politique : les Gambetta et les Ferry eux-mêmes invoquaient déjà la science pour dernier recours quand il fallait « sérier » les réformes, ou défendre l'opportunisme contre les vieilles barbes de 1848, absolutistes, métaphysiques et mystiques. Bourget a donc bien vu. II a aussi bien prévu ce qui devait suivre. Le crédit de la science dans la

politique y devait accréditer ce principe que l'homme législateur n'est pas maître de faire ses quatre volontés, qu'il y a des lois, non seulement des lois morales, mais des lois physiques, capables de le châtier ou de le récompenser : que l'État et les sociétés assurent leur vie en observant ces lois, mais encourent de graves dangers quand ils les violent- Ce n'est pas tout. Plus encore que l'existence des lois, la teneur de ces lois naturelles dérivées de l'évolution animale choque directement le principe du contrat social. Une société peut tendre à l'égalité, mais en biologie, l'égalité n'est qu'au cimetière ; plus l'être vit et se perfectionne, plus la division du travail entraîne J'inégaUté des fonctions, laquelle entraîne une différenciation des organes et leur inégaUté, même l'inégalité de leurs éléments, de quelque identité originelle que ces éléments primitifs se prévalent : l'égalité peut être au bas degré de l'échelle, au départ de la vie, elle est 'détruite par les progrès de la même vie. Le progrès est aristocrate. Cela ne prouve certes pas (pas encore) que notre progrès social doive s'accomplir de même manière que le progrès animal, aux dépens de l'égalité des individus ; cela ne prouve pas (pas encore) que les fonctions et les organes de l'État doivent être inégaux. Toutefois cela introduit dans les esprits réfléchis, avec les notions claires des démarches constantes de la nature, le sentiment que ces démarches ne sont pas du tout celles que nous propose le dogme révolutionnaire. Ces esprits réfléchis sont ainsi conduits à hésiter entre deux conjectures : peut-être existe- t-il dans la nature universelle un règne humain, étabh comme un empire dans un empire et dont la réglementation générale, différant de toutes les autres lois naturelles, leur est tout à fait opposée et' en comporte le renversement absolu ; peut-être aussi, car la première hypothèse, peu vraisemblable-, choque toutes les idées du temps, peut-être l'esprit révolutionnaire se trompet-il et le statut du genre humain doit-il faire aussi une

large part aux lois d'autorité et de hiérarchie qui sont la providence visible des autres êtres...

Tel est le premier résultat obtenu par Paul Bmirget. Voici le second. Il ne lui suffisait pas d'ouvrir un grand et vaste public nouveau à l'autorité de la science, il en chassait, en même temps, une superstition qu'il y avait rencontrée. Pour combattre toutes les traditions religieuses, morales et sociales, l'esprit révolutionnaire s'était tout d'abord présenté comme le lieutenant de la science, son ayant droit, son héritier présomptif. Et l'esprit révolutionnaire enseignait la science contre les religions, mais aussi contre les gouvernements. Si, jusqu'à un certain point, la négation du métaphysique et du révélé, du surnaturel et du miraculeux, pouvait se prévaloir d'un certain progrès général de la connaissance du monde physique, celle-ci n'apportait rien ni ne pouvait rien apporter à la critique des autorités et des inégalités à laquelle s'appUque essentiellement la démocratie. La critique démocratique n'est pas physique, elle est métaphysique. Elle n'est pas née de la science, mais d'ime religion, et fausse. Néanmoins, la confusion était générale, elle a été faite longtemps. Ni Gambetta ni Ferry ne s'imaginaient de quelles verges ils allaient se faire fouetter quand ils patronnaient le culte de l'instruction et la religion de la science. Quand l'internationahste Pottier proclamait que « la raison tonne en son cratère », il voulait dire, comme ses maîtres, qu'avec la raison, la connaissance des minéraux, des végétaux et des animaux militait pour la cause sacrée de la Révolution. Nous avons assisté à un assez rapide changement de front sur ce point. Le principal critique de M. Paul Bourget et le plus obstiné défenseur de la démocratie, M. Bougie, a dû reconnaître que la science ne disait absolument rien en faveur des « idées modernes » et que de ce côté la voie était libre à l'affirmation comme à la négation. La voie libre : le bel aveu ! Et pour Bourget, la belle victoire ! Elle est comparable à celle de Bossuet

quand l'Histoire des variations eut obligé les réformés à renoncer à la thèse de l'unité de leur église, à convenir de la diversité et de la discontinuité de leurs confessions, par conséquent à renverser du tout au tout leur apologétique. L'adversaire était délogé de positions indues, une arme déloyale lui était arrachée, le chœiu- des probabilités et des vraisemblances était retourné contre lui : comme l'astronomie du seizième siècle et la physique du dix-septième avaient détaché les imaginations du concept médiéval qui faisait de l'homme en prière le centre absolu de la terre et des cieux, le préjugé biologique du dix-neuvième les détachait de tout ce qui accréditait le concept démocrate et libéral du peuple souverain ; la mystique révolutionnaire en devenait provisoirement impossible.

Toutefois, l'avantage n'aurait pas eu de lendemain dans le cas où l'argumentation biologique de Paul Bourget eût reposé, comme celle de Voltaire et de son école, sur des confusions de points de vue ou des assimilations sans support. Mais le cas est tout autre. Autant la méthode biologique comportait de danger si on l'eût maniée au titre de preuve, autant elle offre d'intérêt comme stimulant de la réflexion et instrument de la découverte, les idées sociales obtenues par cette voie pouvant être vérifiées et démontrées par une autre voie.

Ne craignons pas de trop accorder à l'analogie dans cet ordre. Elle est la reine de l'investigation poiu: toutes les disciplines du savoir. Quelque différence qu'il y ait entre l'intestin, le foie, le cerveau chez l'homme et chez les divers mammifères, personne n'hésite à instituer entre ces organes des observations et des comparaisons dont profite la connaissance. Comment les lois très générales qui sont valables, pour tous les degrés de l'être, depuis le bathybius jusqu'au chimpanzé, n'auraient-elles aucun sens pour l'humanité ! Cela reviendrait à dire que le rocher, la plante, la bête sont des êtres pesants, mais

que l'homme social n'a rien à voir avec la balance et les poids. L'unité du plan de la vie s'interromprait absolument et sous tous les rapports au seuil de la société humaine. Même en admettant que nous soyons placés en dehors de la série animale, pétris et façonnés d'un autre limon que tout ce qui vit, est-il moralement possible que nous n'ayons aucune sorte d'affinité avec cette nature qui nous entoure et qui nous presse? Les précautions banales qui empêchent de mourir l'universalité des races animées ne prendraient pas la moindre part à la sauvegarde de notre vie ! Si les « sublimes animaux » chers au poète romantique sont aptes à nous offrir des modèles de stoïcisme moral, il serait tout au moins raisonnable de ne pas refuser non plus leurs leçons de persévérance dans l'être, de résistance matérielle, de prospérité et de durée physiques. Tel est au surplus le réflexe spontané de l'esprit humain : la sagesse des nations ne s'en est jamais privée ; ses fables, ses dictons ont souvent fait valoir les rapports parallèles des membres et de l'estomac, des rois et des nations. Les langues humaines identifient couramment le corps social et le peuple, les têtes et les chefs. Pure présomption? Peut-être. L'immense ratification générale apportée par les sciences de la nature n'est pareillement qu'une présomption. Mais cette présomption est corroborée : lorsqu'on aborde l'étude et l'histoire propre des phénomènes spéciaux à l'homme, la doctrine aristocratique et monarchique est démontrée à sa place et à sa manière. Comte et Fustel peuvent confirmer Taine et Bourget, les lois spécifiques qui gardent de la mort l'homme en société ne sont pas celles des abeilles et des fourmis, elles sont du même ordre, de la même famille et s'accordent à refouler tout système de démocratie dans les conditions du mal et de la mort. Dès lors, toutes les présomptions qui avaient annoncé ou fait pressentir la preuve directe, l'enveloppent de ce doux rayonnement d'évidences persuasives qui sont

à la vérité, contemplées face à face, ce qu'est le jeu flatteur de la phosphorescence aux flèches rectihgncs, aux coups droits de la lumière pure. Celle-ci fait son œuvre, le reste tient la place du plus utile des ornements. L'évolution peut passer de mode, le fanatisme de la science peut être ramené aux mesures du « scientisme », même pour Bourget et pour ses proches disciples ; leur construction sociale et pohtique tient par sa force et par sa masse, elle ne sera pas ébranlée.

Au surplus, ces raisons strictement humaines, strictement issues de sciences sociales et politiques, pour vouloir le mariage indissoluble, la famille stable, l'héritage transmis, le métier continué de père en fils, la province autonome, l'État aristocrate ou royal, la religion souveraine, Paul Bovirget n'a pas cessé de les amasser, de les attester et de les préciser. Il n'eût pas été l'homme de la « soumission à l'objet » s'il eût négligé d'appréhender ses principes régulateurs dans l'humanité de chair et d'os pour laquelle il avait toujours travaillé. Surtout il a voulu voir ces principes briller, parler, agir en des hommes et des femmes animés du feu de la vie. Le romancier est un rêveur de destinées, un inventeur d'êtres : il vient au secours de l'analyste clinicien en lui permettant de représenter de façon concrète i'involution et l'évolution des personnes aux prises avec les lois de leur milieu social.

Le roman d'idées morales lui était famiher depuis h Disciple. C'est vers le roman d'idées sociales que l'orienta ce souci de vérifier sa doctrine, ce désir d'y ajouter des confirmations imagées. L'hypothèse du récit, l'hypothèse du drame se forme dans le voisinage de telle crise sociale flagrante, crise déterminée par telle erreur observée et déterminée : étant donné le cœur et l'esprit de l'homme, étant donné telle ou telle carence publique

des lois, des mœurs, des institutions, qu'arrivera-t-il? Ce qui arrive, ce qui peut et doit arriver nous est déroulé comme une suite d'observations idéales où l'expérience et la logique se soutiennent et se stimulent l'une par l'a-utre ; tout ce que le poète sait de la vie, tout ce qu'il en imagine est apporté en contribution sous le contrôle vigilant d'un esprit critique aiguisé qu'oriente une doctrine supérieure.

Si les conclusions de ces récits, lem- morale étaient arbitraires, il serait facile de le montrer : soit que l'excès de la logique eût faussé la vie, soit que la complaisance du conteur eût fait plier l'idée directrice. Malheureusement pour eux, la plupart des critiques de Bourget ont été condamnés à fausser leur compte rendu et à frauder leur analyse toutes les fois qu'ils ont voulu le trouver en défaut sur l'article essentiel : tous ressemblent un peu à ce critique genevois qui, pour triompher de l'Etape, racontait tout d'abord que le livre, écrit en haine du protestantisme, était destiné à établir la nécessité fatale de l'infortune et de la déchéance au foyer d'un universitaire protestant. Ce beau critique n'oubliait qu'un point : l'universitaire de l'Etape n'est pas un protestant.

Ainsi pour réfuter, il faut dénaturer : quel signe et quel honneur!

Certaines de ces fraudes sont volontaires, conscientes, délibérées : payées. Elles expriment un désir et un intérêt. Ceux dont la démocratie pétrit le pain quotidien seraient bien empêchés de gagner leur vie autrement. On comprend qu'ils refusent de se laisser éliminer sans combat. S'il n'en coûtait qu'un assortiment de mensonges, ce ne serait pas cher au gré de ces messieurs. Les erreurs du public sont plus innocentes que celles de ces mauvais maîtres : de fort braves gens supposent encore qu'un doctrinaire antidémocratique, étant aristocrate, redoute ou méprise le peuple, et veut l'enfermer à perpétuité, de père en fils et en petit- fils, dans la catégorie des travaux ma-

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nuels et des médiocres fortunes. Ces sottises proviennent en grande partie d'une lecture mal conduite de l'Étape, livre type auquel il est juste de s'arrêter.

J'ouvre le premier dictionnaire, et je vois qu'une « étape » est le lieu où s'arrêtent les troupes en mouvement, non pas des troupes immobiles : il ne devrait pas être possible de reprocher à l'auteur d'une Étape d'avoir prêché l'immobilité des familles et des métiers. J'ouvre l'Histoire de l'ancienne France. On y voit à toutes les pages comment les hautes classes n'ont cessé d'y être renouvelées par l'arrivée de familles et de tribus entières venues du peuple : la guerre de Cent ans avait fait un énorme carnage de l'aristocratie militaire ; comment s'est-elle renouvelée? Les guerres de rehgion n'avaient pas été beaucoup moins meurtrières : comment pût-il rester des « nobles » sans le mouvement de transfert qui faisait passer la « robe » dans « l'épée » et qui renouvelait la « robe » presque d'un bout à l'autre? Comment expliquer autrement ce règne de Louis XIV, « règne de vile bom-geoisie », disait Saint-Simon, qui porta la bourgeoisie à tous les sommets? Bien avant Louis XIV, la règle constante de l'État royal était de recruter ses hommes parmi les clercs et les bourgeois : un royaliste comme Bourget doit savoir la politique de ses rois ! Est-ce qu'il l'a contredite? Je reviens à son livre et qu'est-ce que j'y vois, au premier plan? Une silhouette de jeune aristocrate en train de déchoir. Reconnaître le fait de la déchéance possible, c'est aussi reconnaître que le déchu, s'il continue à rouler, laissera une place vide et que cette place à prendre sera acquise ou conquise par de plus dignes, venus de plus bas ou de moins haut. Tout esprit loyal se rend compte d'ailleurs que le difficile n'est pa^ à' arriver, mais de tenir de père en fils : les hauteurs sociales et même les places moyennes sont extrêmement malaisées à conserver au delà de la première ou de la seconde génération : les tentations sont fortes, l'amollis-

sèment est aisé, la chute probable. Comment les tâches de direction sociale seraient-elles exercées, au gré du romancier-philosophe, sans ce puissant et vaste mouvement spontané de translation séculaire qui apporte les bons, emporte les mauvais? La merveille n'est pas que beaucoup se remplacent, c'est qu'un petit nombre ne soit pas remplacé. Quelques familles ont la vie dure par l'énergie de la fibre, la solidité de la tradition et la qualité de l'effort. Elles sont peu. L'État doit plutôt les aider : c'est l'élimination qui est le droit commun.

Bourget en doute- t-il? Non seulement il l'admet, mais il l'enseigne. Ce qu'il ajoute c'est que, le mouvement naturel se faisant de lui-même, il est, en général, nuisible de le stimuler et de le provoquer artificiellement, comme le fait l'État dans les démocraties. Il ajoute que la vitesse de ce mouvement ne doit pas être accélérée contre tout bon sens. L'être qui se déclasse, s'il le fait sans raison ou trop vite, risque de se faire du mal et d'en faire aux autres : un mal double et triple dont il faudrait faire l'économie dans l'intérêt de chacun et de tous.

L'esprit révolutionnaire croit la poUtique appelée à distribuer des prix aux individus, il ignore que la fonction politique est de faire prospérer la communauté. Où la sagesse universelle pense bonheur collectif, bien pubUc, unité collective, c'est-à-dire famille, État, nation, l'esprit révolutionnaire pense bonheur et satisfaction du privé. Naturellement, au premier bruit de la nouvelle, l'individu accourt, frémissant, demandant sa part. Mais il y est trompé et cette part est vaine. Ce qui fait le malheur des groupes qui l'engendrent fait très rarement son bonheur ; ce qui ferait la paix et l'ordre de ces groupes ferait très fréquemment son ordre et sa paix. L'on appauvrit la substance d'un pays, l'on anémie un peuple quand on soutient que tout enfant inteUigent doit passer, comme de roture en noblesse, du travail manuel des champs au travail manuel de la plume, échanger sa blouse contre la

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jaquette ou le veston du petit employé et de l'instituteur ; l'ordre de la communauté en souîïre évidemment, mais le titulaire de ce transfert n'en est pas enrichi ni amélioré nécessairement; s'il peut l'enorgueillir, cet avancement comporte aussi une rupture d'habitudes par défaut de préparation, qui peut le faire souffrir en l'exposant à des déboires et à des chagrins qui ne seront pas compensés. La tragique histoire des Monneron ne signifiapas que la famille ne doive pas avancer, mais qu'il serait avantageux pour elle de commencer par avancer sans se déplacer ni se déclasser. Le fils du laboureur qui s'arrondit sur son sol et progresse dans son métier, s'il se développe et se cultive sur place, représente sans doute un ordre de richesses morales et sociales incomparables : élément de progrès certain, exemple de transformation bienfaisante, modèle vivant d'une prospérité mesurée incorporée à la substance même de la vie populaire, peutêtre aussi qu'en outre, il représentera une féUcité personnelle supérieure à celle du fils de paysan transplanté dans la bourgeoisie par réquisition de l'État,

Même les aptitudes Uttéraires ne devraient pas suffire à déterminer cette migration sociale : le Monneron de Paul Bourget est un lettré d'un goût exquis. N'aurait-il pu trouver la voie de son destin particuHer sans troubler l'ordre du développement de sa race? Si on l'imagine fidèle au champ et à la charrue de ses pères, le talent et l'amour l'auraient tourné peut-être à quelque poésie ; au heu d'enseigner Virgile et Cicéron à de petits potaches, il aiu-ait forgé pour son compte entre deux sillons quelqu'une de ces merveilleuses complaintes que se transmettent nos paysans et nos pâtres, comme l'honneur durable de leur patrie rustique : toutes choses égales d'ailleurs, une bonne petite édition du Songe et du Coq pour les classes est-elle nécessairement supérieure à la chanson triste ou joj'^euse léguée à la solide mémoire d'un vieux Ijavs!* Ou'e>ît-c<^ qui est hji;s- Ou'ost-ce qui est moins?

Le préjugé démocratique se croit capable de choisir, il prononce, il préfère sans appel ni débat. L'expérience montre si le choix de la vanité et de l'ambition inconsidérées est aussi sûr et favorable qu'il le paraît ! Que de dégâts ! Que de naufrages ! Un peu de réflexion aurait dû éveiller, à défaut de prudence, les sourires de la pitié.

Pourquoi la réaction du bon sens, encore timide aujourd'hui, était-elle presque muette aux temps où Paul Bourget entreprenait de populariser en les illustrant ces retours aux vérités premières qui sont le salut? Ni l'honneur, ni la vertu, ni la bonté, ni l'énergie, ni l'intelligence, ni, à raison plus forte, ce qu'on appelle le bonheur, ne sont enchaînés à un palier social quelconque : aucun de ces biens, les vrais biens, ne varie avec les barreaux d'une échelle de cursus honorum. Le cœur et l'esprit de l'homme moderne seraient moins misérables si les idées fausses dont la circulation est officielle ne les avaient complètement aveuglés sur ce point. Bourget s'occupe d'ouvrir les yeux. Lorsque le mal est incurable, il le plaint. L'analyse inspirée par la sympathie se résout en compassion douloureuse.

Ainsi ce qui semblait hautain et rigoureux, algébrique, insensible et presque méchant découvre son vrai fond, qui est juste, cordial et bon. Il en est de ces vues comme du livre de l'Apocalypse, amer aux lèvres, doux au ccem" : la satisfaction virile qu'elles rayonnent suppose chez l'auteur un désir vigilant, une robuste volonté d'agir, de servir, de guérir. On ne comprendra tout à fait ce que sont le démocrate et l'antidémocrate qu'en se rendant compte de ces éléments de la sensibilité puissante, profonde, voilée qui anime l'œuvre et qui passionne la doctrine de Paul Bourget. Que l'on compare cette large et tendre amitié humaine aux envies, aux jalousies, aux cupidités, à la haine semées et cultivées avec tant de soin, par ses censeurs et ses ennemis! Il est naturel que ces basses

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passions se dépensent, de temps immémorial, à fabriquer d'absurdes fables, plus nuisibles encore que flatteuses ou spécieuses. Il est naturel qu'une démophilie généreuse, corollaire naturel du patriotisme, compose et offre au peuple les simples et fortes nourritures du vrai. Mais il faut bien aimer ce peuple et beaucoup l'estimer et le respecter, pour lui proposer ce "que lui refuse ou lui cache l'assemblée de ses courtisans ! Bourget écrivain est plus et mieux que populaire ; Bourget politique et sociologue ne l'est pas encore. Il le sera. Il faut qu'il le soit. Sinon, quelle ingrate injustice ! Nous sommes quelques-uns à le savoir et dont le nombre va croissant : il n'est point de piété, si profonde soit-eUe, qui atteigne aux magni^cences du bienfait que ce bon génie distribue à sa patrie depuis si longtemps !

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