‹ Jubilé de Paul BourgetChapitre 19 sur 52 · CHARLES MAURRAS · texte numérisé non relu

CHARLES MAURRAS

C'est une joie pour moi, qui aime Paul Bourget d'une affection profonde, mais c'est en même temps un honneur qui m'effraye que d'avoir, en ce jour qui consacre la pure gloire d'un écrivain sincère et cinquante années d'un labeur magnifique, à venir parler ici des idées médicales éparses dans son œuvre.

C'est qu'en effet les choses de la médecine y tiennent une grande place, — de plus en plus grande, à mesure que cette œuvre se développe, que les études s'ajoutent aux études, que les romans, souvent d'une si grande puissance dramatique, s'ajoutent aux romans : car Paul Bourget ne connaît pas le repos ! Il se repose dans le travail — qu'il soit dans son modeste cabinet de Paris, avec sa table surchargée de papiers et de livres, ses murs tapissés de bibliothèques ou animés par l'image des hommes qu'il considère comme les maîtres de sa pensée — ou qu'il soit dans son admirable ermitage de la côte enchantée, maison charmante, demeure hospitalière où le travail est doux, au milieu des arbres, qu'il aime, près de ce bois sacré où il promène chaque jour son rêve solitaire.

Et d'abord, que faut-il entendre par « idées médicales »? Il y a en médecine des faits, parfois éclatants, souvent obscurs, d'une observation difficile et d'une interpréta-

tion plus difficile encore. Et cela est vrai surtout dans le domaine de la médecine mentale, de cette pathologie de l'esprit à laquelle Bourget s'est attaché avec passion. C'est dans cette interprétation des faits, ce n'est pas dans leur simple constatation, que ceux qui les étudient peuvent manifester des idées et que chacun, suivant ses goûts, ses tendances, son éducation ou la tournure de son esprit peut, soit adopter les idées reçues, soit, quand il est de ceux qui ne suivent pas aveuglément les sentiers battus et qui conservent la liberté de leur esprit, en formuler de nouvelles.

Mais pour pouvoir parler, sans errer à chaque mot, des choses de la médecine, il faut s'en être beaucoup occupé. Il n'est peut-être aucune science qui soit, aussi peu précise que la médecine, et dont il soit, pour ceux qui la connaissent mal, aussi difficile de parler sans risquer de commettre à chaque instant les plus impardonnables erreurs ! Or ces erreurs n'existent pas dans l'œuvre de Bourget oii cependant les allusions médicales sont à la fois si nombreuses et si variées. Elles n'existent pas, parce que Paul Bourget n'a jamais parlé que de ce qu'il connaissait — et connaissait bien. Il y a là un admirable exemple de probité littéraire ! Il est si facile pour un homme doué d'une imagination puissante de se laisser entraîner à des descriptions d'allure un peu incertaines, dont les termes imprécis s'accommodent fort bien des obscurités de la médecine et peuvent même paraître à ceux qui ne connaissent pas le fond des choses, et qui sont le très grand nombre, comme autant de témoignages de la sincérité de l'auteur !... Ce sont là des libertés que Paul Bourget ne s'est jamais permises — que ce soit dans l'analyse délicate et subtile des défaillances morbides d'un esprit ou d'un caractère, que ce soit dans la description et le développement des symptômes d'une maladie ou la représentation de quelque opération chirurgicale, tout est précis, tout est exact, tout est vrai, parce que ses descriptions sont le fruit d'une

éducation médicale très développée et d'un long commerce spirituel avec des médecins qui furent en même temps ses amis.

Paul Bourget a eu toute sa vie la passion de la médecine. Il l'a eue depuis sa jeunesse, il l'a eue presque depuis son enfance ! Au lycée, il l'associait à sa passion pour la littérature. Dès la fin de ses études, il déclara à son père qu'il voulait être médecin, et il commença à suivre à r Hôtel-Dieu le service de Maisonneuve, qui a laissé dans l'esprit de tous ceux qui l'ont vu à l'œuvre une impression profonde. C'était un chirurgien merveilleux, un des opérateurs les plus prestigieux de tous les temps, le plus hardi de son époque, qui a laissé un grand nom et des découvertes qui le sauveront de l'oubli ! Il n'est pas douteux que ce passage dans le vieil et som.bre Hôtel- Dieu, dans le service d'un homme qui n'avait pas encore dépouillé les habitudes de la chirurgie ancienne et qui était coutumier de prouesses d'opérations extraordinaires, n'ait été pour quelque chose dans les peintures chirurgicales qui apparaissent de temps en temps dans les livres de Bourget. Et ce goût de la chirurgie qui pendant de longues années s'est effacé devant sa passion dominante pour les analyses plus subtiles de la psychiatrie, s'est réveillé plus tard, aux jours sombres de la lutte et du sacrifice. Au début de la guerre, alors que Bourget s'efforçait de soutenir le courage et l'énergie morale de tous et qu'il était de ceux auxquels leurs angoisses patriotiques inspiraient les paroles qui savent ramener l'espérance dans les cœurs défaillants, il pensa qu'il ne lui suffisait pas de combattre à sa manière le bon combat. Malgré son âge, il n'hésita pas à reprendre le chemin de l'Hôpital, et cet homme, qui tenait une si grande place dans l'élite intellectuelle de son pays, donna l'exemple magnifique de servir comme le plus humble des étudiants, mettant son dévouement et tout ce qu'il pouvait avoir d'activité physique, au service du chi-

rurgien qui, à l'Hôpital de Clermont, donnait des soins aux blessés arrivant des champs de bataille !

Cependant, l'étudiant passionné pour la médecine l'était davantage encore pour la littérature. Il lisait beaucoup, il faisait des vers — et sans doute les faisait bien — il ébauchait des romans et ses études médicales s'en ressentaient assez pour que son père, qui se rendait compte de ses dispositions littéraires, voulût qu'il abandonnât l'Hôpital pour se préparer à l'École Normale. Son père avait d'ailleurs de lourdes charges ; il ne pouvait subvenir indéfiniment aux besoins d'un fils qui semblait s'orienter vers une carrière incertaine et difficile. Il voyait pour ce fils, dans l'École Normale, la sécurité d'un avenir honorable et il le mit en demeure de suivre son désir ou de s'arranger pour se suffire. Bourget, qui sentait sans doute obscurément qu'il portait en lui-même la force d'arriver au but, suivit alors librement sa voie. Il abandonna la médecine et se lança résolument sur la route où il devait aller si loin et rencontrer la gloire ! Mais si les débuts de la vie qu'il avait choisie étaient passionnants et remplissaient son cœur d'une joie secrète, ils ne suffisaient pas à procurer le pain de chaque jour — et notre jeune homme, qui n'était riche que de courage et d'espérances, s'astreignit à donner des leçons dans les pensions du quartier Latin, pour pouvoir vivre et obéir jusqu'au bout à son irrésistible vocation.

Mais son talent s'affirmait de plus en plus ! L'indépendance vint. Délivré des leçons qui lui prenaient le meilleur de son temps, il put de nouveau donner libre cours à son goût pour la médecine, qui avait survécu aux nécessités de la vie. Il reprit le chemin de l'Hôpital, non plus comme un étudiant enrégimenté dans un service, mais comme un de ces auditeurs libres qui vont où il leur plaît. C'est ainsi qu'il connut Brissaud, esprit d'une originalité merveilleuse et que pleurent encore tous ceux qui l'ont approché, Albert Robin, alors dans tout l'éclat de sa

brillante jeunesse, et surtout Dieulafoy, qui entraînait sur les bancs de son amphithéâtre les foules enthousiastes, et qui savait donner à ses leçons une vie extraordinaire. Bourget apprit beaucoup au contact de ces médecins éminents et il est facile de comprendre ce qu'un esprit comme le sien pouvait retirer des leçons et des conversations de tels hommes, surtout à une époque, où, à la suite des découvertes de Pasteur qui bouleversaient les théories anciennes et nous révélaient la cause jusqu'alors inconnue des maladies infectieuses, les esprits avancée étaient dans un état d'activité presque fébrile devant les horizons immenses qui se révélaient aux yeux des chercheurs et exaltaient les espérances de la médecine nouvelle.

Mais c'est surtout Ernest Dupré qui exerça sur les idées médicales de Bourget et sur l'orientation de son esprit une influence profonde, parce que les études de Dupré, qui s'était adonné à la médecine mentale avec une passion toujours nouvelle, cadraient merveilleusement avec la prédilection de Bourget pour les questions de psychologie. Et puis, ces deux hommes, si différents en apparence, attirés l'un vers l'autre par les hautes quaUtés qu'ils possédaient tous les deux, n'avaient pas tardé à se lier d'une amitié sohde, que la mort seule a pu briser.

Il faut avoir connu Dupré pour se rendre compte de l'action qu'il pouvait avoir sur un esprit comme celui de son ami. Car cet homme, chez lequel brûlait sans qu'il s'en rendît compte la pure flamme du génie, était aussi étincelant de verve, aussi étourdissant d'esprit, aussi enthousiaste, aussi débordant de richesse verbale et de pittoresque éloquence dans l'expression originale des idées qu'il émettait sans cesse sur les problèmes les plus variés de la pathologie mentale et de la psychologie, que Bourget était calme et réfléchi, tout imprégné d'une pénétrante finesse et d'une bonhomie souriante. Et la conversation entre ces deux hommes, sur les sujets les plus divers de la psychologie morbide, à laquelle j'ai eu le

bonheur d'assister à plusieurs reprises, est une des joies intellectuelles les plus complètes qu'il m'ait été donné de ressentir !

C'est en 1904 que Bourget connut Dupré. Celui-ci était alors médecin de l'infirmerie spéciale du Dépôt, où vont échouer chaque jour tant de malheureux que dégradent quelque tare morale ou quelque dégénérescence de l'esprit. Bourget, immédiatement conquis par cette puissance d'attraction qui émanait du jeune maître, n'eut plus dès lors d'occupation plus passionnante et plus suivie que d'aller deux, trois et jusqu'à cinq fois par semaine suivre la consultation du Dépôt. Il a vécu là, pendant des années, une vie qui l'a passionné, cette vie d'observation incessante, dans leur infinie variété, de tous les désordres qui peuvent altérer l'intelligence humaine. C'est là qu'il s'est imprégné de cette méthode de l'observation médicale, qui revient parfois dans son œuvre sous la forme même qu'elle revêt dans les hôpitaux, observation qui s'efforce d'enregistrer avec précision les faits et les symptômes, et d'étudier leur succession et leur développement pour conduire à leur analyse et à leur interprétation.

C'est donc là, dans la lugubre atmosphère du Dépôt, au milieu des anormaux, des déments et quelquefois des criminels, ce n'est pas dans son imagination, quelque féconde qu'elle soit, ainsi qu'ont pu le lui reprocher des ignorants ou des jaloux, que Bourget a puisé les connaissances profondes dont il fait preuve dans tous ses livres et en particulier dans ceux qu'il a écrits depuis une vingtaine d'années, depuis l'époque où il a connu Dupré et où, à ses côtés, il s'est lui-même astreint à cette méthode de l'observation directe, qui est la seule bonne, pour l'étude de la connaissance des qualités de l'esprit ou de ses tares, comme pour l'étude et la connaissance des fonctions normales ou des maladies du corps. C'est la règle féconde de la méthode expérimentale sur laquelle

Claude Bernard a écrit de si belles pages et dont l'application la plus merveilleuse nous a été révélée par Pasteur.

Voilà ce qui donne à Paul Bourget le droit de parler des choses de la médecine, et ce droit les plus éloquents de ses détracteurs ne le lui enlèveront pas. Tout ce qu'il sait en psychologie morbide il l'a appris d'après nature. Il a senti qu'il y avait dans l'appHcation de la méthode scientifique à l'analyse des passions et des caractères, un enrichissement possible de l'œuvre littéraire — et il a enrichi l'œuvre littéraire de la France. Et nous commençons à nous en apercevoir, maintenant qu'après la grande tourmente qui a emporté tant de choses, hélas ! et tant de vies humaines, un grand apaisement, au moins en France, s'est répandu dans les esprits. Il semble qu'un retour se fasse vers la raison, vers le bon sens et que nous assistions à la transformation et peut-être à la mort de cette littérature insensée qui, dans la prose aussi bien que dans la poésie, semble s'être donné la tâche sacrilège de détruire la langue française dans ce qu'elle a de plus parfait, sa divine harmonie et sa souveraine clarté !

Voilà donc, je le répète, ce qui donne à Bourget le droit de parler. Il parle de ce qu'il connaît, et que, sans aucun doute, ignorent la plupart de ceux qui, dans les critiques innombrables suscitées par ses œuvres, ont parlé de sa « manie médicale » et raillé, dans le développement de certains caractères et les péripéties de certains drames, des études psychologiques dont ils ne pouvaient pénétrer la vérité profonde, car le caractère de certaines tares mentales étudiées dans les acteurs de ses drames, quel que soit le nom scientifique dont on les désigne (mythomanes, pervers instinctifs, paranoïaques, impulsifs, anxieux, etc.), est précisément d'échapper à toute logique et de défier toute raison.

Sans doute, dans l'analyse complexe et le développement de ses caractères, malgré tout son génie d'ob-

servation psychologique, malgré les dons d'intuition profonde qu'il possède au plus haut degré, malgré la connaissance approfondie qu'il a acquise de l'évolution des diverses tares mentales et psychopatiques, il peut aboutir "cjnelquefois à des conclusions inattendues et discutables. Mais, en réalité, dans l'étude et la description de l'évolution de ces psychoses où tout est possible, il ne dépasse pas le droit qu'a tout écrivain de dire ce qu'il croit utile à l'intérêt dramatique de son œuvre ou à la défense de ses 'dées.

C'est ici, cependant, que, malgré toute mon admiration pour le grand écrivain et Iç grand honnête homme dont je m'honore d'être l'ami, je ne puis me défendre d'une critique qu'il s'étonnerait sans doute de ne pas trouver sous ma plume, puisqu'il sait depuis longtemps qu'elle existe dans mon esprit. Il y a, dans l'œuvre de Bourget et de plus en plus nettement peut-être, à lïiesure que s'approche pour lui, comme pour nous tous, l'heure du grand repos, il y a une sorte d'interpénétration de l'étude psychologique et de la foi religieuse, qui, si elle obtient l'approbation et suscite même l'enthousiasme de ceux de ses lecteurs qui, par leur naissance, leur éducation ou la force de leur conviction, ont gardé la foi de leurs pères et vivent jusqu'au bout dans le Credo de leur enfance, soulève l'ardente critique des hommes ■^ue leurs études, leurs réflexions et le libre exercice de leur raison ont conduits à des conclusions opposées.

Cet apostolat reUgieux ne s'exerce peut-être nulle part avec plus d'ampleur que dans ce Sens de la mort, si poignant par l'étude des caractères, si précis et si exact dans tous les détails médicaux, dans toutes les descriptions chirurgicales que comporte l'action, et dans lequel Bourget lui-même, par la bouche d'Ortègue, le chirurgien réaliste, le savant incrédule, donne contre sa propre thèse des arguments irréfutables dans leur simplicité, auxquels il n'oppose que les afi&rma-

tions nuageuses et les aspirations sentimentales où se complaît la foi !

« La mort », dit-il, « la mort n'a pas de sens, si elle n'est qu'une fin ; elle en a un si elle est un sacrifice. » Si la mort n'est qu'une fin, elle peut aussi être un exemple — elle peut être une leçon pour ceux qui restent et leur apprendre à bien mourir. Et d'ailleurs pourquoi la mort aurait-elle un sens? Elle n'en a pas besoin !

Non ! Les règles étemelles et les lois immuables de la grande Nature ne sont pas faites pour la poussière humaine perdue sur l'astre imperceptible qui roule dans l'infini des cieux ! Depuis toujours, car l'univers n'a pas eu de commencement, elles régissent l'indestructible matière disséminée dans l'espace sans bornes et président, sans en avoir conscience, à ses métamorphoses ! EUes ont fait un jour apparaître la vie sur la terre déserte. Mais avec elle est apparue la mort, car tout ce qui vit doit mourir. Cependant elles ne connaissent ni la vie, ni la mort, qui, nées sur la terre tempérée, disparaîtront un jour de la terre glacée ! La mort n'a pas de sens ! pas plus que la naissance ! Elle est un fait, comme la vie, comme la conception qui met au flanc des mères l'étincelle féconde, comme la maladie, qui porte obscurément le germe de la mort. L'homme vieillit et disparaît, comme la fleui qui se flétrit, comme le feu qui se consume ! Mais il est des hommes qui, souvent même sans redouter la mort, ne veulent pas mourir, et ce sont ceux qui rêvent de la \-ie étemelle ! Il en est d'autres qui acceptent la mort avec sérénité, qui espèrent en elle comme au repos suprême, et qui préfèrent à l'étemité de la vie, le paisible néant qui doit suivre la mort dans l'étemité des temps à venir, comme il a précédé la naissance dans l'étemité des temps révolus !

Les uns et les autres ont leurs grandeurs et leurs faiblesses, leurs espérances et leurs craintes ! Mais les chimères que se forgent les hommes et la foi dans laquelle

ils bercent leurs angoisses, ne sont que le reflet des croj'ances lointaines qui chantent dans l'esprit des hommes, depuis que l'esprit des hommes est sorti des ténèbres !

C'est pourquoi dans un livre de construction pourtant si ferme et si solide, quand Bourget nous dépeint, sanctifié par la sublime auréole du sacrifice, celui de ses héros qui partage sa foi — nous voyons tous que son talent s'accommoderait aisément d'intervertir les rôles et de tresser toutes les couronnes pour le front du savant qui se réfugie dans la mort pour échapper à la souffrance, en exaltant chez lui les vertus magnifiques qu'il prodigue généreusement au soldat qui meurt en chrétien !

Mais si la foi n'échappe pas à la critique, elle est profondément respectable et nous n'avons qu'à nous inchner devant la sincérité de l'homme qui n'hésite pas à l'affirmer hautement, alors qu'il sait qu'il sera discuté, critiqué et condamné, dans ce siècle où elle disparaît lentement devant l'évidence des découvertes qui s'accumulent pour détruire la poésie des vieilles légendes humaines .

D'ailleurs si cette tendance à faire intervenir la foi dans des études psychologiques aussi profondément fouillées que celles de Bourget peut entraîner la critique de bien des lecteurs, il en est beaucoup d'autres, et peutêtre davantage, qui partagent les idées philosophiques du maître, qui lui savent gré d'exprimer leurs convictions intimes et de répandre ainsi la bonne parole, dans ces temps troublés où on a le droit de penser que ces idées peuvent, dans une certaine mesure, servir de frein aux éléments de dissolution sociale qui tourmentent l'humanité.

Mais je ne puis m'empêcher de penser que, dans l'œuvre immense de Bourget où la méthode scientifique éclaire d'une façon si puissante les problèmes les plus obscurs de la psychologie, ces incursions dans le domaine subjectif de la foi sont une faiblesse qui peut donner prise aux observations d'une critique justifiée.

Quoi qu'il en soit, Bourget conserve la gloire indéniable d'avoir compris tout ce que la médecine, et en particulier la pathologie mentale, pouvait apporter d'éléments nouveaux, vivants d'une vie intense et profondément émouvants dans l'étude des caractères et des passions qui constitue l'œuvre maîtresse des littératures de tous les temps.

Les héros des drames et des romans ne présentent quelque intérêt que parce qu'ils symbolisent les passions humaines, et c'est précisément en étudiant ces passions dans leurs défaillances ou leur exaltation morbide qu'on peut apprendre à les mieux connaître. Bourget a eu le mérite immense de s'en rendre compte, et le mérite plus grand encore, et la persévérance et le courage de consacrer à l'étude sur nature des altérations et des déviations de l'âme humaine de longues années de sa vie.

Chez lui la fantaisie ne dépasse pas le droit qu'a tout écrivain de construire son drame, de faire mouvoir ses personnages dans le cadre qu'il a choisi, de concentrer son récit dans une action dont la puissance dramatique est à la mesure de son talent. Mais le développement du caractère comme l'enchaînement des actes sont conformes aux processus psychiques qu'enseigne l'observation répétée des perturbations sensorielles ou sentimentales qui peuvent assaillir l'humanité dans le désordre de l'esprit ou les altérations de la conscience.

C'est cette puissance de vérité dans l'analyse du mécanisme mental, c'est cette science profonde de l'évolution de toutes les dégénérescences psychiques qui assignent à Paul Bourget une place unique dans la littérature contemporaine et même dans la littérature de tous les temps, et lui donnent le droit d'écrire ce qu'il a écrit.

Cet homme a fait plus que beaucoup de médecins pour la gloire de la médecine. Qu'il en soit remercié par l'un d'entre eux, par un chirurgien qui peut témoigner de son ardeur à s'instruire, de sa passion pour la vérité, de

sa probité littéraire, de sa volonté de ne parler que de ce qu'il sait et de ne décrire que ce qu'il a vu. C'est pourquoi les critiques et les railleries contre son œuvre médicale se briseront sur le granit. C'est elle, c'est cette œuvre médicale, avec son talent d'écrivain et la puissance de son invention dramatique qui fait la grandeur de son œuvre littéraire et qui assurera sa durée.

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