‹ Jubilé de Paul BourgetChapitre 20 sur 52 · JEAN-LOUIS FAURE · texte numérisé non relu

JEAN-LOUIS FAURE

« Mais quand j'ai regardé de plus près et qu'après avoir trouvé la cause de tous nos malheui-s, j'ai voulu en découvrir la raison, j'ai trouvé qu'il y en a une bien efEective qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable que rien ne peut nous consoler, lorsque nous y pensons de près. »

Pascai-.

Un homme jeune, nourri aux lettres, qui a su manier toutes les idées belles et émouvantes et s'enivrer d'elles, et puis qui considère l'univers et scrute le cœur des hommes, — c'est M. Paul Bourget à l'instant qu'il écrit ses premiers vers.

Il peut bien hésiter

Entre l'Ambition, le Rêve et le Plaisir,

mais son hésitation ne sera ni durable ni profonde, car, avant tout autre amour, il alimente dans son cœur le souci de répandre et de faire régner ses pensées et ses rythmes, de construire et de laisser un monument littéraire qui ne périsse point :

Viens, ne nous mêlons pas à ceiix qui passeront, George, occupons nos bras à quelque œuvre qui dure,

et nous voyons que, pour mieux marquer ce dessein, il a dressé sur sa table de travail l'image de deux héros qui sont encore, et morts, des conducteurs d'esprits :

Les bustes de Balzac et de Napoléon.

Il est triste. Que s'il chante d'une ample voix la strophe :

J'ouvrais à pleins poumons ma poitrine profonde Au vent qui se roulait sur les arbres en fleur. Et je sentais aussi la jeunesse du monde Refleurir dans mon cœur,

ne le croyez pas, ou ne le croyez guère ; c'est dans une heure de révolte, et comme pour railler et dominer les forces de la nature, qu'il propage ce chant que gonfle un faux bonheur ; mais sa véritable pensée, qui n'est que mélancolie, vous la découvrirez quand il module :

N'ayant plus rien debout en moi de ces espoirs Que je dressais au ciel comme des pyramides...

Encore un soir qui tombe, un soir qui ne m'apporte Qu'un regret plus navrant de ma jeunesse morte...

ou, mieux encore, dans ce fragment du Remords dans l'avenir :

Lt mer cache en ses flots bien des barques coulées Q 'e de gais matelots lancèrent au matin, Et dans les profondeurs de ses nuits étoilées I^ ciel noir cache aussi plus d'un soleil éteint.

M is les grands cœurs humains, plus troublés que les ondes, ClS cœurs aujourd'hui froids et jadis embrasés, Qui donc pourra compter sous leurs douleurs profondes, Tous les amours éteints et les espoirs brisés?

Qu'il s'enfonce, pour oublier sa détresse, aux forêts indulgentes et sonores dont les poètes ont charmé le feuillage ; qu'il s'écrie :

Je veux lire aujourd'hui les sonnets de Ronsard I

comme Ronsard lui-même s'était écrié :

Je veux lire en trois jours l'Iliade d'Homère;

LE rOÈTE 333

qu'il loue et envie Leconte de Lisle qui, dédaigneux du triste décor dont il est environné :

Au milieu des guerriers, des femmes et des dieux, S'enivre de l'oubli de ce monde odieux !

Car le jeune poète, tombé de sa bibliothèque dans la vie, il n'est plus rien qui le puisse enchanter :

Il est dur aux songeurs, le siècle dont nous sommes..

Je méprise l'époque où le destin m'a mis. Elle me le rendrait, si je disais mes songes.

Ce goût de la grandeur, cet appétit de sublime qui sont en lui, comment les rassasierait-il au spectacle du monde.

Dans ce siècle inhabile aux vertus comme aux crimes?

Il souffre.

Personne n'a souffert comme moi, mon amie,

mais peut-il seulement puiser dans sa douleur l'amer orgueil d'être une exceptionnelle victime, un martyr unique, lui qui sait clairement lire au destin des autres et qui avoue :

Quand nous nous fûmes dit tous nos chagrins passés Nous vîmes que les cœurs des hommes sont semblables..

Cet esprit raffiné, féru d'élégance et qui sait comparer un gant à un ciel :

... Le premier Est gris pâle, couleur d'un matin printanier,

et réciproquement :

Le ciel d'automne était couleur d'un gant gris perle ;

qui a fait, sans doute, le plus beau vers où se puissent enivrer ceux qui vainement cherchent à instituer une poésie scientifique :

L'Océan monstrueux qu'ensorcelle la lune ;

s'il respire aisément dans les musées, dans les salons : —

Un orchestre caché dans des feuillages verts.

Comme on ne dansait plus, nous jouait de beaux airs ; —

s'il chérit l'artificiel au point qu'il écrive :

Et comme au mois de juin sortent les fleurs de serre. Dont la splendeur, éclose à l'abri sûr du verre.

Fait oublier les fleurs des bois.

Sur la plage élégante, ainsi les jeunes femmes...

ne pensez point pourtant que le secret de sa poésie s'écarte de la grande prairie où songent à jamais les Muses. Car il n'est qu'une source de poésie, et c'est la destinée humaine.

Que fait l'homme dans l'univers? Il n'y a pas, je pense, de problème qui nous importe davantage, et tout le secret du bonheur n'est que d'oubher qu'une telle question puisse être posée.

Nul n'adora p>eut-être avec plus d'espérance L'âme de notre obscur et mystique univers,

chanta M. PaulBourget. Mais comme s'aigrit la belle confiance de l'adolescent studieux, s'il contemple l'impassibilité des choses ! Qu'U tente de se contraindre à croire encore, à renflouer le navire des stoïciens :

Cet univers si grand qu'il écrase le rêve,

Ne le redoute pas ! C'est en toi qu'il s'achève ;

Tout ton cœur naît en lui, vit en lui, meurt en lui.

Fais cet acte de foi dans l'Éternel Génie

De vouloir aujourd'hui ce qu'il veut aujourd'hui

Et lajsse-toi porter par la Force Infinie ;

qu'il essaye, dans la muette et sourde nature, d'instituer une subtile manière de réconfort :

Si, retrouvant partout l'image de vous-même. Vous n'aviez jamais pu fuir votre propre cœur, N'imploreriez-vous point par un autre blasphème L'immobile univers que hait votre douleur?

Car là, du moins, à l'heure où l'on sent que tout tombe. L'aspect de la beauté qui ne doit pas finir Permet au malheureux d'espérer qu'à la tombe Un éternel bonheur pourra s'épanouir.

Mais comment, fût-ce en lisant ces vers, oublierionsnous les cris, les lamentations du même poète :

Merveilleux univers, sourd à l'homme qui pense... Gouffre où nous n'entendons battre que notre cœur...

C'est son indifférence éternelle et profonde

Que je hais I Je supplie et veux qu'on me réponde.

Et je veux être plaint et je veux être aimé...

Hélas I que l'homme en pleurs tende ses bras ouverts, Ou qu'il crispe son poing frénétique, et blasphème,

La matière se meut en sa stupidité,

L'afïreuse solitude est à jamais la môme.

Et l'homme seul répond à l'homme épouvanté.

Mais si, abandonnant la tour d'où il interrogeait les astres, le poète descend dans la vie, ne trouvera-t-il pas des tourments comparables, une pareille solitude?

Mais puisqu 'ici-bas rien n'aime une âme qu'une âme ; Aimons-noi*s...

Ah I je veux oublier qu'il est encore un monde, Le front sur tes genoux.

Cependant il y a, dans sa confiance, je ne sais quel trouble et quel doute :

Femmes, les livres que j'ai lus M'ont conseillé de vous maudire.

Mes yeux ne s'en souviennent plus S'ils rencontrent un beau sourire.

Ce sourire, comme il le voudrait déchiffrer, comme il y démêle, sous les promesses de la volupté, l'annonce de tous les pièges et de toutes les tristesses ! Ce sourire ambigu, il l'a déjà analj^sé aux tableaux de Vinci :

Ce grand sorcier laissait aux lè\Tes de ses femmes Voltiger ce souris cruel et gracieux.

Long souris qui dévoile et qui cache leurs âmes. Et raille tristement la douceur de leurs yeux ;

mélange inquiétant d'ivresse heureuse et de mélancolie, qu'il saura bien retrouver aux visages réels :

Les plus avisés n'ont pu dire

Si son rire malicieux

Se moque de ses grands beaux yeux

Ou si ses yeux plaignent son rire.

Mais ce cœur trop avide, —

Ce pauvre cœur en vain réclame L'éternité pour ses amours, —

le voici qui se lamente encore à l'heure des matins amers et des roses fripées :

Je sais trop bien, hélas ! et c'est là ma misère.

Que l'être humain toujours ignore l'être humain...

"Tu n'as jamais rien su des douleurs dont je souSre,

Rien su...

Dans mes douleurs tu n'as senti que ta douleur...

Ce n'est pas moi qu'elle aime en moi, c'est sa chimère...

Et, déchiré, comme ivre de désespoir, mais ne sachant plus à quelle porte frapper pour dem.ander ce bonheur qu'il pense toujours être près de saisir et qui s'enfuit toujours, d'une voix où retentit la révolte, il s'écrie :

G toi qui veux, lassé de ton âme ulcérée. Reprendre un peu de force après de longs combats Et boire un coup de vin à la coupe sacrée : N'aime pas, n'aime pas !

Mais vous l'entendez aussi qui murmure ces vers où le carpe diem refleurit :

Aime n'importe qui, mais aime, et sois heureux D'un sourire et d'une caresse...

Le sable de tes jours déjà presque à demi

Remplit le sablier qui penche.

Jeune Homme pense aux jours où ton cœur endormi

Aura froid sous la pierre blanche.

Jean-Jacques se plaisait à prétendre que l'homme qui pense est un animal dégénéré. C'est — peut-être — un animal malheureux, qu'il faudrait dire.

S'il est un homme heureux et qu'ici-bas j'envie,

C'est celui-là qui vit sans penser à sa vie :

Il laisse s'effeuiller ses jours au vent du sort,

dit le poète, et, d'une manière plus rude, Jules Laforgue, lassé de méditer, devait avouer ce désir d'une existence d'où la pensée fût bannie :

Ah ! paître, sans but là-bas ! paître !...

N'est-ce point pourtant M. Paul Bourget qui avait écrit :

Celui-là seul connaît l'émotion profonde

Qui, grave, ayant cloîtré son cœur aux bi-uits du monde.

Comme un bon moine, vit pour jeûner et prier.

Seul le labeur est vrai, la joie est insensée. Malheur au lâche à qui sa chair fait oublier La seule vie humaine et sainte : la Pensée.

Mais la pensée, quelle compagne dangereuse et sinistre, et qui gâte tous nos plaisirs, et qui raille, et qui fane toutes les roses dont; l'odeur est au point de nous enivrer.

La dupe du désir de n'être jamais dnpe

au plus suave des breuvages ne démêlerait-elle pas une saveur empoisonnée?...

Mal triste de tout craindre et tout analyser...

Les heures agréables, loin de les caresser avec passion quand elles palpitent dans ses mains, il médite et songe qu'elles passent et qu'elles ne reviendront plus ; et le plus doux des bonheurs, loin qu'il s'en puisse charmer, il n'y voit que l'image douloureuse et qui le désespère d'anciennes voluptés.

Aujourd'hui si mon cœur tremble, je crois qu'il ment...

Quel bonheur pourra-t-il jamais étreindre sans larmes, ce tortionnaire de soi-même :

Ma pauvre âme ressemble aux étranges tableaux

Des maîtres anciens, où l'on voit des bourreaux

Ëcorcher lentement, et d'une main dévote,

Quelque hérétique impur qui se tord et sanglote,

Au milieu d'un pubHc de bourgeois sérieux

Qui, pour juger l'artiste, ouvrent tout grands les yeux..

Il ne se faut donc point étonner qu'après le dithyrambe, le poète lance l'anathème, quand, à propos de la mort :

Quoi que ce soit : enfer peuplé de cris sauvages. Anéantissement éternel, ou voyages A travers l'infini du monde sidéral.

Tu ne trouveras pas, pauvre chair harassée. Ni toi, cœur lamentable, un plus terrible mal. Plus lancinant et plus cuisant que la Pensée.

Prisonnier d'un cœur morne et d'un ténébreux mondetel apparaît le poète et, dans ses vers, souvent se peignent les images de la captivité :

Ma jeunesse ne fut qu'une longue agonie Tout entière passée en un ennui cruel, Comme un lion en cage à regarder le ciel...

Comme le prisonnier qui voit passer dans l'air

Un grand aigle, elle sent tout le poids de ses chaînes...

Un aigle en cage usant son bec contre un barreau...

et le souvenir d'une tendresse lui est triste et doux.

Comme par les barreaux d'une prison, la vue De quelque verdoyante et lointaine étendue.

Mais ne peut-on, à ce point de la détresse, essayer de s'enfuir? Emporte-moi, wagon, enlève-moi, frégate, s'écriait Baudelaire ; fuir, là-bas, fuir, soupirait Mallarmé. A quoi bon ces vaines tentatives? Horace ne nous a-t-il pas enseigné déjà qu'ils changent de ciel et non point d'âme, ceux qui courent par delà les mers ; — et M. Paul Bourget :

Pour le mal dont je souffre il n'est pas de remède.

Puis-je un jour devenir à moi-même étranger.

Et, contre un autre cœur jeune et joyeux, changer

Ce cœur morne, — mon cœur, — dont le dégoût m'excède?

Allons-nous donc sombrer? Un lugubre désespoir nous étouffera-t-il? Le poète prononcera-t-il les paroles qu'il prêtait à l'amoureux d'Edel :

Par moments, je comprends que j'aurais bien raison De boire un de ces soirs un verre de poison Pour ne plus m'éveiller que là-haut, si la tombe N'est pas un gouffre obscur oii tout à la fois tombe L'esprit superbe avec le misérable corps.

Ne l'entendez-vous pas qui murmure :

Qu'ils tombent, un par un, dans le gouffre éternel, Ces jours qui ne feront jamais qu'un autre ciel A nos yeux rajeunis éclaire une autre terre.

Qu'ils tombent donc, ces jours, et rapprochent celui Où la Mort ordonnant à nos cœurs de se taire L'Enfer ou le Néant guérira notre ennui !

Mais, à ce moment, la vieille terreur humaine laisse apparaître son visage :

Et cependant la mort approche, et j'en ai peur...

Et j'ai peur du néant comme on a peur d'un gouffre...

et, dans ce désarroi de l'homme qui se sait voué à la destruction et qui y pense de près, pour reprendre le mot de Pascal, jaillit enfin la confidence terrible, où le cœur et l'esprit s'avouent vaincus et s'abandonnent à la chute :

Je songe qu'aucun but ne vaut aucun efîort.

Un pessimisme aussi sombre, aussi complet, nous l'avons vu s'épanouir encore aux poèmes de Jules Laforgue, et nous savons avec quelle déchirante volupté le poète des Complaintes avait bu le désespoir que lui ser^-ait le poètes des Aveux. Ne dit-il pas dans sa dédicace à M. Paul Bourget :

C'est tout. A mon temple d'Ascète Votre Nom de Lac est piqué :

Puissent mes feuilleteurs du quai. En rentrant, se r'intoxiquer De vos Aveux, ô pur poète !...

Et l'on n'a pas oublié l'admiration que Laforgue vouait à la poésie de son ami aîné, et comme avec bonheur il répétait les beaux vers :

O nuit, ô douce nuit d'été qui viens à nous Parmi les foins coupés et sous la lune rose...

D'ailleurs, si M. Paul Bourget, dans Edel, désespérant de jamais adapter à la vie son mortel scepticisme, nous conseillait le renoncement :

Fumons au nez des dieux tombés notre cigare.

Jules Laforgue reprend cette formule nonchalante et désabusée, pour écrire dans le Sanglot de la terre :

Et pour tuer le temps, en attendant la mort Je fume au nez des dieux de fines cigarettes...

On pourrait, de plus d'une manière, expliquer la douleur qui gémit aux poèmes de M. Paul Bourget ; mais qu'il nous suffise de la rattacher au vers de Baudelaire et de nous souvenir

D'un monde où l'action n'est pas la sœur du rêve,

et de nous rappeler qu'à ses premières rencontres méditatives avec l'univers, l'auteur de la Vie inquiète ne ressemblait en rien, si l'on me permet d'écrire de la sorte, à la table rase de Descartes. Il portait en lui tout un peuple de hautes idées et de sentiments plus délicats que . l'azur et que chaque minute de l'expérience devait heurter et meurtrir. N'a-t-il pas pris soin d'ailleurs, et à plusieurs reprises, de nous éclairer sur ce point?

Moi, je vous répondis : tt Nous voulons trop du monde. Et ce monde épuisé ne peut donner assez Pour remplir jusqu'au bord notre âme trop profonde, Car nous portons en nous tous les siècles passés.

« Tous les rêves anciens qu'ont caressés les hommes Tous les pleurs amassés depuis quatre mille ans Nous ont fait les rêveurs malades que nous sommes, Et nous sommes très vieux et nos bras sont tremblants, s

Les livres que j'ai lus quand j'étais tout enfant M'ont fait trop espérer. Ils m'ont gâté la vie. Et ma pensée en eux exaltée et ravie.

En vain d'un grand dégoût du réel se défend.

Il fallait, pour triompher enfin de ces détresses, un cœur ferme, une tête solide, et, depuis ces temps de

trouble et d'angoisse, les livres de M. Paul Bourget ont su montrer aux hommes que leur auteur avait l'âme forte, l'esprit robuste. Il lui fallait trouver une doctrine qui conciliât le rêve avec la vie et qui utilisât heureusement les réserves d'énergie, d'ambition magnifique et tout cet appétit du grand et du sublime qui avaient conduit sa jeunesse au désespoir. Cette doctrine, ses nouveaux ouvrages y puisèrent et y puisent leur puissance.

Mais nous redirons les paroles que Faust adresse à Hélène morte, lorsque au cœur du vieux sorcier retentit encore la voix des fortes passions qui montent leur marée :

Qu'importe la rançon d'une ivresse divine? Lorsque Paris posait sur ta blanche poitrine Sa chevelure noire oti s'oubliaient tes doigts. N'as-tu pas frissonné de bonheur jusqu'à l'âme? Et ce bonheur valait qu'Ilion fut en flamme. Et que la mer roulât des cadavres de rois.

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